une jolie scène d'intérieur. Un grand seigneur vient trouver le roi au
matin pour l'animer contre les Bourguignons. «Le roy estant en son
lict, ne dormoit pas et parloit en s'esbatant avec un de ses valets de
chambre, en soy farsant et divertissant. Et ledit seigneur vint
prendre par dessous la couverture le roy tout doucement par le pied,
en disant: Monseigneur, vous ne dormez pas? Non, beau cousin, luy dit
le roy, vous soyez le bien venu, voulez-vous rien? y a-t-il aucune
chose de nouveau? Nenny, Monseigneur, luy respondit-il, sinon que vos
gens qui sont en ce siége, disent que tel jour qu'il vous plaira,
verrez assaillir la ville, où sont vos ennemis et ont espérance d'y
entrer. Lors le roy dit, que son cousin le duc de Bourgogne vouloit
venir à raison, et mettre la ville en sa main, sans assaut, et qu'il
falloit avoir paix. À quoy ledit seigneur respondit: Comment,
Monseigneur, voulez-vous avoir la paix avec ce mauvais, faux, traistre
et desloyal, qui si faussement et mauvaisement a faict tuer vostre
frère? Lors le roy, aucunement desplaisant, luy dit: Du consentement
de beau fils d'Orléans, tout lui a esté pardonné. Hélas, Sire,
répliqua ledit seigneur, vous ne le verrez jamais vostre frère... Mais
le roy lui respondit assez chaudement: Beau cousin, allez-vous-en; je
le verray au jour du Jugement. Juvénal, p. 2-3.]
Il est défendu de porter désormais la bande d'Armagnac et la croix de
Bourgogne (4 sept. 1414).
La réaction ne fut point arrêtée par cette paix. Les modérés, qui
avaient si imprudemment abandonné la réforme, eurent sujet de s'en
repentir. Les princes traitèrent Paris en ville conquise. Les tailles
devinrent énormes, et l'argent était gaspillé, donné, jeté. Juvénal,
alors chancelier ayant refusé de signer je ne sais quelle folie de
prince, on lui retira les sceaux. Toute modération déplut. La violence
gagna les meilleures têtes. Au service funèbre qui fut célébré pour le
duc d'Orléans, Gerson prêcha devant le roi et les princes; il attaqua
le duc de Bourgogne, avec qui l'on venait de faire la paix, et déclama
contre le gouvernement populaire (5 janvier 1415).
«Tout le mal est venu, dit Gerson, de ce que le roi et la bonne
bourgeoisie ont été en servitude par l'outrageuse entreprise de gens
de petit état... Dieu l'a permis afin que nous connussions la
différence qui est entre la domination royale et celle d'aucuns
populaires; car la royale a communément et doit avoir douceur; celle
du vilain est domination tyrannique et qui se détruit elle-même. Aussi
Aristote enseignoit-il à Alexandre: «N'élève pas ceux que la nature
fait pour obéir.»--Le prédicateur croit reconnaître les divers ordres
de l'État dans les métaux divers dont se composait la statue de
Nabuchodonosor: «L'état de bourgeoisie, des marchands et laboureurs,
est figuré par les jambes qui sont de fer et partie de terre, pour
leur labeur et humilité à servir et obéir...; en leur état doit être
le fer de labeur et la terre d'humilité[433].»
[Note 433: Jean Gerson.]
Le même homme qui condamnait le gouvernement populaire dans l'État, le
demandait dans l'Église. Donnons-nous ce curieux spectacle. Il peut
sembler humiliant pour l'esprit humain; il ne l'est pas pour Gerson
même. Dans chaque siècle, c'est le plus grand homme qui a mission
d'exprimer les contradictions, apparentes ou réelles, de notre nature;
pendant ce temps-là, les médiocres, les esprits bornés qui ne voient
qu'un côté des choses, s'y établissent fièrement, s'enferment dans un
coin, et là triomphent de dire...
Dès qu'il s'agit de l'Église, Gerson est républicain; partisan du
gouvernement de tous. Il définit le concile: «Une réunion de toute
l'Église catholique, comprenant tout ordre hiérarchique, _sans exclure
aucun fidèle_ qui voudra se faire entendre.» Il ajoute, il est vrai,
que cette assemblée doit être convoquée «par une autorité légitime;»
mais cette autorité n'est pas supérieure à celle du concile, puisque
le concile a droit de la déposer. Gerson ne s'en tint pas à la théorie
du républicanisme ecclésiastique; il fit donner suffrage aux simples
prêtres dans le concile de Constance, et coopéra puissamment à déposer
Jean XXIII[434].
[Note 434: V. les oeuvres de Gerson (éd. Du Pin), surtout au tome
IV, et les travaux estimables de MM. Faugère, Schmidt et Thomassy. Je
parlerai ailleurs de ceux de MM. Gence, Gregori, Daunou, Onésyme
Leroy, et en général des écrivains qui ont débattu la question de
l'Imitation.]
Reprenons d'un peu plus haut. Avant que les griefs de l'État fussent
signalés par la remontrance de l'Université et la grande ordonnance de
1413, ceux de l'Église l'avaient été par un violent pamphlet
universitaire, qui eut un bien autre retentissement. La remontrance,
l'ordonnance, ces actes mort-nés furent à peine connus hors de Paris.
Mais le terrible petit livre de Clémengis: _Sur la Corruption de
l'Église_, éclata dans toute la chrétienté. Peut-être n'est-ce pas
exagérer que d'en comparer l'effet à celui de la _Captivité de
Babylone_, écrite un siècle après par Luther.
De tout temps, on avait fait des satires contre les gens d'Église.
L'une des premières, et certainement l'une des plus piquantes, se
trouve dans un des Capitulaires de Charlemagne. Ces attaques,
généralement, avaient été indirectes, timides, le plus souvent sous
forme allégorique. L'organe de la satire, c'était le renard, _la bête_
plus sage que l'homme; c'était le bouffon, _le fol_ plus sage que les
sages; ou bien enfin le diable, c'est-à-dire la _malignité_
clairvoyante. Ces trois formes où la satire, pour se faire pardonner,
s'exprime par les organes les plus récusables, comprennent
toutes les attaques indirectes du moyen âge. Quant aux attaques
directes, elles n'avaient guère été hasardées jusqu'au XIIIe siècle
que par les hérétiques déclarés, Albigeois, Vaudois, etc. Au XIVe
siècle, les laïques, Dante, Pétrarque, Chaucer, lancèrent contre Rome,
contre Avignon, des traits pénétrants. Mais enfin, c'étaient des
laïques; l'Église leur contestait le droit de la juger. Ici, vers
1400, ce sont les Universités, ce sont les plus grands docteurs, c'est
l'Église, dans ce qu'elle a de plus autorisé, qui censure, qui frappe
l'Église. Ce sont les papes eux-mêmes qui se jettent au visage les
plus tristes accusations.
Ce dialogue, qui se prolongea entre Avignon et Rome pendant tout le
temps du schisme, n'en apprit que trop sur tous les deux. La fiscalité
surtout des deux siéges, qui vendaient les bénéfices longtemps avant
qu'ils ne vaquassent, cette vénalité famélique est caractérisée par
des mots terribles: «N'a-t-on pas vu, disent les uns, les courtiers du
pape de Rome courir toute l'Italie pour s'informer s'il n'y avait pas
quelque bénéficier malade, puis bien vite dire à Rome qu'il était
mort[435]? N'a-t-on pas vu ce pape, ce marchand de mauvaise foi,
vendre à plusieurs le même bénéfice, et la marchandise déjà livrée, la
proclamer encore et la revendre au second, au troisième, au quatrième
acheteur?»--«Et vous, répondaient les autres, vous qui réclamez pour
le pape la succession des prêtres, ne venez-vous pas au chevet de
l'agonisant rafler toute sa dépouille? Un prêtre déjà inhumé a été
tiré du sépulcre, et le cadavre déterré pour le mettre à nu[436].»
[Note 435: «Et si aliquos invenerunt ægrotantes, tunc currebant ad
curiam romanam, et mortem talium intimabant.[TD-102]» Theodor. à Niem, de
Schism.]
[TD-102: «Et s'ils avaient découvert que certains étaient malades, alors
ils couraient à la Curie romaine et les déclaraient morts.»]
[Note 436: «Ut inhumatus avulso monumento atque corrupto corpore
suis spoliis effossus privaretur.[TD-103]» Appellatio Univers. Paris, à D.
Benedicto.]
[TD-103: «afin que, déterré, le tombeau renversé et le corps décomposé,
il soit dépouillé de ses vêtements et privé de sépulture.»]
Ces furieuses invectives furent ramassées, comme en une masse, dans le
pamphlet de Clémengis, et cette masse lancée de façon à écraser
l'Église. Le pamphlet n'était pas seulement dirigé contre la tête,
tous les membres étaient frappés. Pape, cardinaux, évêques, chanoines,
moines, tous avaient leur part, jusqu'au dernier Mendiant.
Certainement Clémengis fit bien plus qu'il ne voulait. Si l'Église
était vraiment telle, il n'y avait pas à la réformer; il fallait
prendre ce corps pourri et le jeter tout entier au feu.
D'abord l'effroyable cumul, jusqu'à réunir en une main quatre cents,
cinq cents bénéfices, l'insouciance des pasteurs qui souvent n'ont
jamais vu leur église; l'ignorance insolente des gros bonnets, qui
rougissent de prêcher; l'arbitraire tyrannique de leur juridiction, au
point que tout le monde fuit maintenant le jugement de l'Église; la
confession vénale, l'absolution mercenaire: «Que si, dit-il, on leur
rappelle le précepte de l'Évangile: _Donnez gratuitement, ainsi que
vous avez reçu_, ils répondent sans sourciller: «Nous n'avons pas reçu
gratis; nous avons acheté, nous pouvons revendre[437].»
[Note 437: Clemengis.]
Dans l'ardeur de l'invective, ce violent prêtre aborde
hardiment mille choses que les laïques auraient craint d'expliquer:
l'étrange vie des chanoines, leurs quasi-mariages, leurs orgies parmi
les cartes et les pots, la prostitution des religieuses, la corruption
hypocrite des Mendiants qui se vantent de faire la besogne de tous les
autres, de porter seuls le poids de l'Église, tandis qu'ils vont de
maison en maison boire avec les femmes: «Les femmes sont celles des
autres, mais les enfants sont bien d'eux[438].»
[Note 438: «Cum non suis uxoribus, licet sæpe cum suis parvulis.[TD-104]»
Clémengis.]
[TD-104: «avec des femmes qui ne sont pas les leurs, mais avec de jeunes
enfants qui sont souvent bien à eux.»]
En repassant froidement ces virulentes accusations on remarque qu'il y
a dans le factum ecclésiastique de l'Université, comme dans son factum
politique de 1413, plus d'un grief mal fondé. Il était injuste de
reprocher d'une manière absolue au pape, aux grands dignitaires de
l'Église, l'augmentation des dépenses. Cette augmentation ne tenait
pas seulement à la prodigalité, au gaspillage, au mauvais mode de
perception, mais bien aussi à _l'avilissement progressif du prix de
l'argent_, ce grand phénomène économique que le moyen âge n'a pas
compris; de plus, à la _multiplicité_ croissante _des besoins_ de la
civilisation, au développement de l'administration, au progrès des
arts, etc.[439]. La dépense avait augmenté, et quoique la production
eût augmenté aussi, celle-ci ne croissait pas dans une proportion
assez rapide pour suffire à l'autre. La richesse croissait lentement,
et elle était mal répartie. L'équilibre de la production et de la
consommation avait peine à s'établir.
[Note 439: Clémengis s'étonne de ce qu'un monastère qui
nourrissait primitivement cent moines n'en nourrit plus que dix (p.
19). Qui ne sait combien en deux ou trois siècles changent et le prix
des choses et le nombre de celles qu'on juge nécessaires? Pour ne
parler que d'un siècle, quelle grande maison pourrait être défrayée
aujourd'hui d'après le calcul que madame de Maintenon fait pour celle
de son frère? Voir, entre autres ouvrages, une brochure de M. le comte
d'Hauterive: Faits et observations sur la dépense d'une des grandes
administrations, etc.; deux autres brochures de M. Eckard: Dépenses
effectives de Louis XIV en bâtiments au cours du temps des travaux et
leur évaluation, etc.]
Un autre grief de Clémengis, et le plus grand sans doute aux yeux des
universitaires, c'est que les bénéfices étaient donnés le plus souvent
à des gens fort peu théologiens, aux créatures des princes, du pape,
aux légistes surtout. Les princes, les papes, n'avaient pas tout le
tort. Ce n'était pas leur faute si les laïques partageaient alors avec
l'Église ce qui avait fait le titre et le droit de celle-ci au moyen
âge, l'_esprit_, le pouvoir spirituel. Le clergé seul était riche, les
récompenses ne pouvaient guère se prendre que sur les biens du clergé.
Clémengis lui-même fournit une bonne réponse à ses accusations. Quand
on parcourt le volumineux recueil de ses lettres, on est étonné de
trouver dans la correspondance d'un homme si important, de l'homme
d'affaires de l'Université, si peu de choses positives. Ce n'est que
vide, que généralités vagues. Nulle condamnation plus décisive de
l'éducation scolastique.
Les contemporains n'avaient garde de s'avouer cette pauvreté
intellectuelle, ce desséchement de l'esprit. Ils se félicitaient de
l'état florissant de la philosophie et de la littérature.
N'avaient-ils pas de grands hommes, tout comme les âges antérieurs?
Clémengis était un grand homme, d'Ailly était un grand homme[440], et
bien d'autres encore, qui dorment dans les bibliothèques et méritent
d'y dormir.
[Note 440: Je ne veux pas contester le mérite réel de ces deux
personnages, qui furent tout à la fois d'éminents docteurs et des hommes
d'action. D'Ailly fut l'une des gloires de la grande école gallicane du
collége de Navarre; il y forma Clémengis et Gerson. Clémengis est un bon
écrivain polémique, mordant, amusant, _salé_ (comme aurait dit
Saint-Simon). V. le tableau qu'il fait de la servitude et de la
servilité du pape d'Avignon, dans le livre de la Corruption de l'Église
(p. 26). La conclusion du livre est très-éloquente. C'est une apostrophe
au Christ; les protestants peuvent y voir une prophétie de la Réforme:
«Si tuam vineam labruscis senticosisque virgultis palmites suffocantibus
obseptam, infructiferam, vis ad naturam reducere, quis melior modus id
agendi, quam inutiles stirpes eam sterilem efficientes quæ falcibus
amputatæ pullulant, radicitus evellere, vineamque ipsam aliis agricolis
locatam novis rursum aut feracibus et fructiferis palmitibus
inserere?... Hæc non nisi exigua sunt dolorum _initia_ et suavia quædam
eorum quæ supersunt _præludia_. Sed tempus erat, ut portum, ingruente
jam tempestate, peteremus, nostræque in his periculis saluti
consuleremus, ne tanta procellarum vis, quæ laceram Petri naviculam
validiori turbinis impulsu, quam ullo alias tempore _concussura est_, in
mediis nos fluctibus, cum his qui merito naufragio perituri sunt,
absorbeat.[TD-105]» Nic. Clemeng, De corrupto Ecclesiam statu, t. I, p.
28.]
[TD-105: «Si tu veux régénérer ta vigne stérile et asphyxiée par des
sauvageons et des ronces pleines d'épines qui en étouffent les sarments,
quelle meilleure façon de le faire que d'arracher jusqu'à la racine ces
rejets inutiles qui quand on les élague à la serpe se multiplient en la
rendant stérile, et, dans cette vigne que tu loueras à d'autres
vignerons, de greffer des sarments, soit nouveaux, soit déjà fertiles et
fructifères,... Ce sont là les débuts, plutôt brefs, des douleurs et de
doux préludes à ce qui va leur succèder. Mais, la tempête s'étant déjà
levée, il n'est que temps pour nous de chercher à regagner le port et
dans ce péril de songer à notre salut, afin d'éviter que la force de
l'ouragan, qui va bientôt ébranler la nef de Pierre malmenée par le choc
de ce tourbillon à la puissance jusqu'alors inconnue, ne nous
engloutisse au sein des flots, avec ceux qui vont mourir dans un
naufrage bien mérité.»]
L'esprit humain se mourait d'ennui. C'était là son mal. Cet ennui
était une cause indirecte, il est vrai, mais réelle de la corruption
de l'Église. Les prêtres excédés de scolastique, de formes vides, de
mots où il n'y a rien pour l'âme, ils la donnaient au corps, cette âme
dont ils ne savaient que faire. L'Église périssait par deux causes en
apparence contraires, et dont pourtant l'une expliquait l'autre:
subtilité, stérilité dans les idées, matérialité grossière dans les
moeurs.
Tout le monde parlait de réforme. Il fallait, disait-on, réformer le
pape, réformer l'Église; il fallait que l'Église, siégeant en concile,
ressaisit ses justes droits. Mais transporter la réforme du pape au
concile, ce n'était guère avancer. De tels maux sont au fond des âmes:
«In culpa est animus.[TD-106]» Un changement de forme dans le gouvernement
ecclésiastique, une réforme négative ne pouvait changer les choses; il
eût fallu l'introduction d'un élément positif, un nouveau principe
vital, une étincelle, une idée.
[TD-106: «L'âme est dans le péché.»]
Le concile de Pise crut tout faire, en condamnant par contumace les
deux papes qui refusaient de céder, en les déclarant déchus, en
faisant pape un frère mineur, un ancien professeur de l'Université de
Paris. Ce professeur, qui était Mineur avant tout, se brouilla bien
vite avec l'Université. Au lieu de deux papes, on en eut trois; ce fut
tout.
Ceux qui aiment les satires liront avec amusement le piquant
réquisitoire du concile contre les deux papes réfractaires[441]. Cette
grande assemblée du monde chrétien comptait vingt-deux cardinaux,
quatre patriarches, environ deux cents évêques, trois cents abbés, les
quatre généraux des ordres Mendiants, les députés de deux cents
chapitres, de treize universités[442], trois cents docteurs, et les
ambassadeurs des rois; elle siégeait dans la vénérable église
byzantine de Pise, à deux pas du Campo-Santo. Elle n'en écouta pas
moins avec complaisance le facétieux récit des ruses et des
subterfuges par lesquels les deux papes éludaient depuis tant d'années
la cession qu'on leur demandait. Ces ennemis acharnés s'entendaient au
fond à merveille. Tous deux, à leur exaltation, avaient juré de céder.
Mais ils ne pouvaient, disaient-ils, céder qu'ensemble, qu'au même
moment: il fallait une entrevue. Poussés l'un vers l'autre par leurs
cardinaux, ils trouvaient chaque jour de nouvelles difficultés. Les
routes de terre n'étaient pas sûres; il leur fallait des
saufs-conduits des princes. Les saufs-conduits arrivaient-ils? ils ne
s'y fiaient pas. Il leur fallait une escorte, des soldats à eux.
D'ailleurs, ils n'avaient pas d'argent pour se mettre en route; ils en
empruntaient à leurs cardinaux. Puis, ils voulaient aller par mer: il
leur fallait des vaisseaux. Les vaisseaux prêts, c'était autre chose.
On parvint un moment à les approcher un peu l'un de l'autre. Mais il
n'y eut pas moyen de leur faire faire le dernier pas. L'un voulait que
l'entrevue eût lieu dans un port, au rivage même; l'autre avait
horreur de la mer. C'étaient comme deux animaux d'élément différent,
qui ne peuvent se rencontrer[443].
[Note 441: Concilium Pisanum[TD-107], ap. Concil. éd. Labbe et Cossart,
1671; t. XI, pars II, p. 2172 et seq.]
[TD-107: Le concile de Pise.]
[Note 442: Les Universités de Bologne, d'Angers, d'Orléans, de
Toulouse même, avaient fini par se réunir contre les papes à celle de
Paris.]
[Note 443: «Habentes facies diversas..., sed caudas habent ad invicem
colligatas, ut de vanitate conveniant.[TD-108]» Ibidem, p. 2183.--«...
Volebat unum pedem tenere in aqua et alium in terra.[TD-109]» Ibidem, p.
2,184.]
[TD-108: «Les visages opposés, ils ont en revanche leurs queues soudées
l'une à l'autre, si bien qu'ils peuvent s'entendre dans leurs
vantardises.»]
[TD-109: «...Il voulait garder un pied dans l'eau et un autre sur
terre.»]
Benoît XIII, l'Aragonais, finit par jeter le masque, et dit qu'il
croirait pécher mortellement, s'il acceptait la voie de
_cession_[444]. Et peut-être était-il sincère. _Céder_, c'était
reconnaître comme supérieure l'autorité qui imposait la cession,
c'était subordonner la papauté au concile, changer le gouvernement de
l'Église de monarchie en république. Était-ce bien au milieu d'un
ébranlement universel du monde qu'il pouvait toucher à l'unité qui, si
longtemps, avait fait la force du grand édifice spirituel, la clef de
la voûte? Au moment où la critique touchait à la légende législative
de la papauté, lorsque Valla élevait les premiers doutes sur
l'authenticité des décrétales[445], pouvait-on demander au pape
d'aider à son abaissement, de se tuer de ses propres mains?
[Note 444: Lorsqu'on lui apprit que la France avait déclaré sa
_soustraction d'obédience_, il dit avec beaucoup de dignité:
«Qu'importe? Saint Pierre n'avait pas ce royaume dans son obédience.»]
[Note 445: Non-Seulement Valla, mais Gerson, dans son épître De
modis uniendi ac reformandi Ecclesiam, p. 166. Sur Valla, lire un
article excellent de la Biographie universelle (par M. Viguier), t.
XLVII, p. 345-353.--«Des papes ont permis à Ballerini de critiquer, à
Rome même, les fausses décrétales. Pourquoi ne les ont-ils pas
révoquées? Pour la même raison que les rois de France n'ont pas
révoqué les fables politiques relatives aux douze pairs de
Charlemagne, ni les Empereurs celles qui se rattachent à l'origine des
cours Weimiques, etc.» Telle est la réponse de l'ingénieux M. Walter,
Walter, Lehrbuch des Kirchenrechts, Bonn, 1829, p. 161.]
Il faut le dire. Ce n'était pas une question de forme, mais bien de
fond et de vie. Monarchie ou république, l'Église eût été également
malade. Le concile avait-il en lui la vie morale qui manquait au pape?
les réformateurs valaient-ils mieux que le réformé? le chef était
gâté, mais les membres étaient-ils sains? Non, il y avait, dans les
uns et dans les autres, beaucoup de corruption; tout ce qui
constituait le pouvoir spirituel tendait à se matérialiser, à n'être
plus _spirituel_. Et cela venait principalement, nous l'avons dit, de
l'absence des idées, du vide immense qui se trouvait dans les esprits.
C'en était fait de la scolastique. Raimond Lulle l'avait fermée par sa
machine à penser; puis Ockam en refusant la réalité aux universaux, en
replaçant la question au point où l'avait laissée Abailard.
Raimond Lulle pleura aux pieds de son _Arbor_[446], qui finissait la
scolastique. Pétrarque pleura la poésie. Les grands mystiques d'alors
avaient de même le sentiment de la fin. Le XIVe siècle voit passer ces
derniers génies; chacun d'eux se tait, s'en va, éteignant sa lumière:
il se fait d'épaisses ténèbres.
[Note 446: Voir la curieuse préface. Raymundi Lullii Majoricensis,
illuminati patris, Arbor scientiæ. Lugduni, 1636, in-4{o} p. 2 et 3.]
Il ne faut pas s'étonner si l'esprit humain s'effraye et s'attriste.
L'Église ne le console pas. Cette grande épouse du moyen âge avait
promis de ne pas vieillir, d'être toujours belle et féconde, de
_renouveler_[447] toujours, de sorte qu'elle occupât sans cesse
l'inquiète pensée de l'homme, l'inépuisable activité de son coeur.
Cependant elle avait passé de la jeune vitalité populaire aux
abstractions de l'école, à saint Thomas[448]. Dans sa tendance vers
l'abstrait et le pur, la religion spiritualiste refusait peu à peu
tout autre aliment que la logique. Noble régime, mais sobre, et qui
finit par se composer de négations. Aussi elle allait maigrissant;
maigreur au XIVe siècle, consomption au XVe, effrayante figure de
dépérissement et de phthisie, comme vous la voyez, à la face creuse,
aux mains transparentes du Christ maudissant d'Orcagna.
[Note 447: Ce verbe, employé comme neutre, avait bien plus de
grâce. Je crois qu'on y reviendra. V. Charles d'Orléans (p. 48): «Tous
jours sa beauté _renouvelle_.» Et Eustache Deschamps (p. 99): «De jour
en jour votre beauté _renouvelle_.»]
[Note 448: Saint Thomas, comme Albert le Grand, fait profession de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce
s'il est démontré qu'ils n'ont pas eu de texte sérieux, qu'ils ont
marché constamment sur le chemin peu solide, perfide, des traductions
les plus infidèles, et cela sans s'apercevoir que tel prétendu passage
d'Aristote, par exemple, est antiaristotélique. V. Renaissance,
Introduction (1860).]
* * * * *
Telles étaient les misères de cet âge, ses contradictions. Réduit au
formalisme vide, il y plaçait ses espérances. Gerson croyait tout
guérir en ramenant l'Église aux formes républicaines, au moment même
où il se déclarait contre la liberté dans l'État. L'expérience du
concile de Pise n'avait rien appris. On allait assembler un autre
concile à Constance, y chercher la quadrature du cercle religieux et
politique: lier les mains au chef que l'on reconnaît infaillible, le
proclamer supérieur, en se réservant de le juger au besoin.
Ce tribunal suprême des questions religieuses devait aussi décider une
grande question de droit. Le parti d'Orléans, celui de Gerson, voulait
y faire condamner la mémoire de Jean Petit, son apologie du duc de
Bourgogne, et proclamer ce principe qu'aucun intérêt, aucune
nécessité politique n'est au-dessus de l'humanité. C'eût été une
grande chose, si, dans l'obscurcissement des idées, on fût revenu aux
sentiments de la nature.
La France semblait tout entière à ces éternels problèmes; on eût dit
qu'elle oubliait le temps, la réalité, sa réforme, son ennemi.
Au moment où l'Anglais allait fondre sur elle, étrange préoccupation,
un grand politique d'alors pense que si le royaume doit craindre,
c'est du côté de l'Allemagne et du duc de Lorraine[449]. Lorsqu'on
vint avertir Jean sans Peur que les Anglais, débarqués depuis près de
deux mois, étaient sur le point de livrer à l'armée royale une grande
et décisive bataille, les messagers le trouvèrent dans ses forêts de
Bourgogne[450].