et non suspects pour aider au gouvernement, il prononça cette grande
parole: «Qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si
grand royaume que le royaume de France[372].»
[Note 372: «Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat
regnum Franciæ.»[TD-91]
[TD-91: «Il s'estima indigne de la conduite d'un royaume aussi grand
que l'était royaume de France.»]
CHAPITRE III
ESSAIS DE RÉFORME DANS L'ÉTAT ET DANS L'ÉGLISE--CABOCHIENS DE PARIS;
GRANDE ORDONNANCE--CONCILES DE PISE ET DE CONSTANCE.
1409-1415
Le gouvernement d'un seul étant avoué impossible, il fallut bien
essayer du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa
détresse, convoqua au nom du roi une grande assemblée des députés des
villes, des prélats, chapitres, etc. (30 janvier 1413.) Cette
assemblée de notables est qualifiée par quelques-uns du nom
d'_États-Généraux_. Ils furent si peu généraux qu'il n'y vint presque
personne, sauf les envoyés de quelques villes du centre. Dans ce
moment de crise, entre la guerre civile et la guerre étrangère que
l'on voyait imminente, la France se chercha et elle ne put se trouver.
C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de
bandits; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint
peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de
traditions, de précédents, pour une telle assemblée; un demi-siècle
s'était écoulé depuis les derniers États. Les gens de Reims, de Rouen,
de Sens et de Bourges, parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur un
texte de l'Écriture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais
avec non moins de force l'impossibilité de payer pour finir la guerre;
ils concluaient qu'il fallait, avant tout, recouvrer les deniers mal
perçus ou détournés. Maître Benoît Gentien, célèbre docteur et moine
de Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Université. Il demanda
des réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition et la
convoitise, toutefois en termes généraux et sans nommer personne. Il
déplut à tout le monde.
Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une
médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien.
L'assemblée fut congédiée; Paris prit la parole au défaut de la
France, Paris et la voix de Paris, son Université.
L'Université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour
s'acquitter d'une telle tâche. Elle avait grand besoin d'être dirigée.
Or, il n'y avait qu'une classe qui pût le faire, qui eût connaissance
des lois, des faits, et quelque esprit pratique: c'étaient
les membres des hautes cours, du Parlement[373], de la Chambre des
comptes et de la Cour des aides. Je ne vois pas que l'Université se
soit adressée aux deux derniers corps; leur extrême timidité lui était
sans doute trop bien connue; mais elle demanda l'appui du Parlement,
l'engageant à se joindre à elle pour demander les réformes
nécessaires.
[Note 373: C'était l'opinion de Clémengis. Il implore dans ses
lettres l'intervention du Parlement comme l'unique remède aux maux
présents et futurs du royaume.
«O Clarissimi præsides regiorum tribunalium, cæterique celeberrimi
judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem
aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem
lapsum aspicite... (Le juge doit comme le médecin) non tantum morbis
cum exorti fuerint subvenire, sed præstantiori etiam cum gloria,
salubri ante præservatione, ne oriantur propiscere.[TD-92]» Nic. Clemeng.,
Epistol., t. II, p. 284.]
[TD-92: «O très distingués présidents des chambres des régions, et
autres juges très illustres qui éclairez cette éminente Assemblée,
sortez donc enfin de votre torpeur,--et je ne peux parler de l'état du
royaume puisqu'il est en ruine--, mais considérez sa misérable chute...
(Comme le médecin, le juge doit) non seulement remédier aux maladies qui
seraient apparues, mais aussi, et plus glorieusement, veiller par avance
à ce que, par une saine préservation, elles n'apparaissent pas.»]
Le Parlement n'aimait pas l'Université, qui dès longtemps l'avait fait
déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire
récente de la juridiction ecclésiastique (1408) n'était pas propre à
les réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait
l'alliée de la populace, était antipathique à la gravité des
parlementaires autant qu'à leurs habitudes de respect pour l'autorité
royale. Ils répondirent à l'Université de la manière suivante: «Il ne
convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi
de se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le
Parlement est toujours prêt, toutes et quantes fois il plaira au roi
de choisir quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du
royaume. L'Université et le corps de la ville sauront bien ne faire
nulle chose qui ne soit à faire.»
Ce refus du Parlement de prendre part à la révolution devait la
rendre violente et impuissante. Paris et l'Université pouvaient dès
lors faire ce qu'ils voulaient, obtenir des réformes, de belles
ordonnances; il n'y avait personne pour les exécuter. Il faut aux lois
des hommes pour qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les
habitudes, les moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.
Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme
cour de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long
travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprétation,
de ruse et d'équivoque[374]. Qu'il me suffise ici de regarder le
Parlement du point de vue extérieur, et d'expliquer pourquoi un corps
qui pouvait agir si utilement refusa son concours.
[Note 374: Il est curieux d'observer le commencement de ce grand
travail dans les registres dits Olim. On y trouve déjà des détails
curieux sur la procédure. Deux employés des Archives, MM. Dessalles et
Duclos, en préparent la publication sous la direction de M. le comte
Beugnot. Voir subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier
et Beugnot, sur nos anciens livres de droit et sur l'immense
collection des registres du Parlement.--Toutefois il ne faut pas
oublier que ces registres, même Olim, que ces livres, même ceux du
XIIIe siècle, contiennent moins le droit du moyen âge que la
_destruction du droit du moyen âge_. Il faudrait remonter au _droit
féodal_, au _droit ecclésiastique_, tels qu'on les trouve dans les
chartes, dans les canons, dans les rituels, dans les formules et
symboles juridiques.]
Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de
l'Université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait
invinciblement par la force des choses. Il craignit avec raison de
compromettre, par une intervention directe dans les affaires,
l'influence indirecte mais toute-puissante qu'il acquérait chaque
jour. Il n'avait garde d'ébranler l'autorité royale, lorsque cette
autorité devenait peu à peu la sienne.
La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagné dans le
cours du XIVe siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle,
finissaient par regarder comme un privilége d'être jugé par le
Parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette
faveur.
Suprême cour du roi, le Parlement voyait, non-seulement les baillis du
roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs
féodaux, attendre à la grand'salle et solliciter humblement. Récemment
il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte
de Périgord[375]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc
de Bretagne, contre le duc d'Anjou, frère du roi (1328, 1371). Bien
plus, le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité
même, lui défendant d'obéir aux lettres-royaux, déclarant en quelque
sorte que la sagesse du Parlement était moins faillible, plus sûre,
plus constante, plus royale que celle du roi[376].
[Note 375: Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Périgord. Il
n'avait guère que la _neuvième_ partie du département actuel de la
Dordogne (_mss. inédits_ de M. Dessalles sur l'histoire du Périgord).
D'après une _chronique ms._ qu'a retrouvée M. Mérilhou, la chute du
dernier comte aurait été décidée par un rapt qu'il essaya de faire sur
la fille d'un consul de Périgueux, pendant une procession. Le procès
énumère bien d'autres crimes. Rien n'est plus curieux pour faire
connaître les détails de cette interminable guerre entre les seigneurs
et les gens du roi. Le principal grief c'est que, à en croire
l'accusation, le comte disait qu'il voulait être roi et agissait comme
tel: «Jactabat palam et publice fore se REGEM..., certumque judicem
pro appellationibus decidendis... constituerat... a quo non
permittebat ad Nos vel ad... Curiam appellare.[TD-93]» _Archives, Registres
du parlement, Arrêts criminels, reg. XI, ann. 1389-1396._]
[TD-93: «Il proclamait ouvertement et publiquement qu'il serait roi...,
et, en matière de nominations, il décidait d'établir certain juge...
et ne permettait pas de faire appel de lui à nous ou au Parlement.»]
[Note 376: V. Ordonnances, _passim_, particulièrement aux années
1344, 1359, 1389, 1400.]
«Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de la
justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du
Parlement.»
Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance
universelle où l'on était de tout le reste, cette cour de justice fut
obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,
d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa
subsistance; le pain, l'arrivage de la marée, une foule d'autres
détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,
celle du pavé de la ville, ressortiront à lui. Le roi lui donna à
régler sa maison[377].
[Note 377: Ord., ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]
Les seules puissances qui résistassent à cette attraction, c'étaient,
outre l'Université[378], les grandes cours fiscales, la Chambre des
comptes, la Cour des aides[379]. Encore voyons-nous, dans une grande
occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de
consulter le Parlement[380]. On croit devoir expliquer que
si les maîtres des comptes sont juges sans appel, c'est «qu'il y
aurait inconvénient à transporter les registres pour les mettre sous
les yeux du Parlement[381].»
[Note 378: Ord., ann. 1366.]
[Note 379: Ord., ann. 1375.]
[Note 380: Ord., ann. 1374.]
[Note 381: Ord., ann. 1408.]
Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le
Parlement se recruterait lui-même par voie d'élection[382]. Dès lors
il forma un corps et devint de plus en plus homogène. Les charges ne
sortirent plus des mêmes familles. Transmises par mariage, par vente
même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il
y eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette
image de sainteté laïque que la France avait vue une fois, en un
homme, en un roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans
caprice, sans passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabilité de
l'ordre judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l'ordre
politique va subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne,
la France aura un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les
moments extrêmes où la royauté, la noblesse, tous ces vieux appuis lui
manqueront, où elle sera au point de s'oublier elle-même, elle se
reconnaîtra au sanctuaire de la justice civile.
[Note 382: On ajoute qu'on élira aussi _des nobles_, ce qui prouve
qu'ordinairement la chose n'arrivait guère. Ord., ann. 1407-8.]
Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser à sortir de cette
immobilité si utile à la France. Il regardera passer la révolution, il
lui survivra, pour en reprendre et en appliquer à petit bruit les
résultats les plus utiles.
Le Parlement se récusant, l'Université n'en alla pas moins son chemin.
Cette bizarre puissance, théologique, démocratique et révolutionnaire,
n'était guère propre à réformer le royaume. D'abord, elle avait en
elle trop peu d'unité, d'harmonie, pour en donner à l'État. Elle ne
savait pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque,
quoiqu'elle réclamât les priviléges des clercs.
La faculté de théologie, dans la morgue de son orthodoxie, dans
l'orgueil de sa victoire sur les chefs de l'Église, était Église
pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond elle était menée,
violentée par la nombreuse et tumultueuse faculté des Arts
(c'est-à-dire de logique)[383]. Celle-ci, peu d'accord avec l'autre,
ne l'était pas davantage avec elle-même; elle se divisait en quatre
nations, et dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien des
nations diverses, Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc.
[Note 383: Les règlements de ces deux facultés se modifièrent en
sens inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea
six ans d'étude au lieu de cinq ans avant le baccalauréat. La faculté
des arts réduisit ses cours de six à cinq, puis à trois et demie, et
enfin, en 1600, à deux. La scolastique perdait peu à peu son
importance. (Bulæus.)]
Une révolution avait eu lieu dans l'Université au XIVe siècle.
Pour régulariser les études et les moeurs, on avait peu à peu, par des
fondations de bourses et autres moyens, cloîtré les écoliers dans ce
qu'on appelait des colléges. La plupart des colléges semblaient être
au fond la propriété des boursiers, qui nommaient au scrutin
les principaux, les maîtres. Rien n'était plus démocratique[384].
[Note 384: Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces
colléges, t. IV et V.]
Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient,
comme on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet, surtout à
l'époque du schisme, où les princes disposaient de tout dans l'Église,
et fermaient aux universitaires l'accès des bénéfices. Dans ces
tristes demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du
temps, languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de
bizarres existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans
connaissance du monde, avaient passé toute une vie dans les greniers
du pays latin, étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant
d'arguments ou de jeûnes, ne descendant des sublimes misères de la
Montagne, de la gouttière de Standonc[385], de la lucarne d'où fut
jeté Ramus, que pour disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarre
ou de la place Maubert.
[Note 385: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint à Paris comme
domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Geneviève:
le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de
l'église, et y étudiait au clair de lune. Il entra au collége de
Montaigu, releva ce collége alors ruiné, et en fut comme le second
fondateur. Il n'en est pas moins célèbre pour la violence avec laquelle
il prêcha contre le divorce de Louis XII.]
Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Université, avaient, outre
l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent
haineux et envieux par-dessus toute créature; misérables, et faisant
de leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de
l'infliger aux autres. On a dit (et je crois qu'il en était ainsi pour
beaucoup d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que
comme religion de la mort et de la douleur. Mortifiés et mortifiants,
ils se tuaient d'abstinences et de violences, et ils étaient prêts à
traiter le prochain comme eux-mêmes. C'est parmi eux que le duc de
Bourgogne trouva sans peine des gens pour louer le meurtre.
Le mépris que les autres ordres avaient pour les Mendiants était
propre à irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants,
il y avait un ordre moins important, moins nombreux que les
Dominicains et les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique,
et dont les autres Mendiants se moquaient eux-mêmes. Cet ordre, celui
des Carmes, ne se contentait pas d'une origine chrétienne; ils
voulaient, comme les Templiers, remonter plus haut que le
christianisme[386]. Ermites du mont Carmel, descendants d'Élie, ils se
piquaient d'imiter l'austérité des prophètes hébraïques, de ces
terribles mangeurs de sauterelles qui, dans le désert, luttaient
contre l'esprit de Dieu[387].
[Note 386: Cette prétention produisit au XVIIe siècle une vive
polémique entre les Carmes et les Jésuites. Ceux-ci, qui n'aimaient
guère plus la poésie du moyen âge que la philosophie moderne,
attaquèrent durement l'histoire d'Élie; ils prirent une massue de
science et de critique pour écraser la frêle légende. Les Carmes, en
représailles, firent proscrire en Espagne les Acta des Bollandistes.
Héliot, Histoire des Ordres monastiques, t. I, p. 305-310.]
[Note 387: La règle des Carmes était très-propre à développer
l'exaltation: de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les
nuits passés dans une cellule.]
Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de
l'Université au roi. Cet Élie de la place Maubert parla aussi durement
que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher à cette
remontrance d'être générale et vague. Rien n'était plus net[388]. Le
carme n'accusait pas seulement les abus, il dénonçait les hommes; il
les nommait hardiment par leurs noms, en tête le prévôt Desessarts,
jusque-là l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrêté Montaigu.
Mais alors on n'était plus sûr de lui et il venait de se brouiller
avec l'Université[389].
[Note 388: Le passage le plus important est celui où l'on compare
les dépenses de la maison royale à des époques différentes: «Ad
priscorum regnum, reginarum ac liberorum suorum continuandum statum
magnificum et quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde
sufficiebant, indeque creditores debite contentabantur; quod utique
modo non fit, quamvis ad prædictos usus 450,000 annuatim recipiant.[TD-94]»
_Religieux, ms., folio 761._]
[TD-94: «Autrefois, 94 milliers de francs or suffisaient largement aux
rois précédents pour assurer le faste de la cour, le train de vie des
reines et de leurs enfants, ainsi que leurs dépenses journalières, et
les créanciers en étaient convenablement rémunérés; pourtant cela n'est
plus aujourd'hui, bien qu'ils reçoivent 450 000 francs par an pour les
mêmes besoins.»]
[Note 389: Desessarts et son frère recevaient ou prenaient
beaucoup d'argent. Mais l'Université avait contre le prévôt un sujet
particulier de haine. Il avait pris parti contre les écoliers dans
leur querelle avec un sergent du prévôt qui était en même temps
aubergiste, et qui, en dérision des écoliers, avait traîné un âne mort
à la porte du collége d'Harcourt.]
Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes
et voyant le dauphin, son gendre, s'éloigner de lui, il résolut de
s'appuyer sur l'Université et sur Paris. Il força le conseil à
destituer les financiers, comme l'Université le demandait. Desessarts
se sauva, déclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais
qu'il en avait les reçus du duc de Bourgogne.
Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur.
Un mois après, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forcé le pont de
Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les
conseillers du dauphin s'étaient imaginé que, la Bastille prise, Paris
tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout
autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la
haute Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du
monde qui intéressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit
croire que Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple
vint heurter à l'hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune,
pour aller attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint à les
renvoyer[390]. Le second, ils prirent l'étendard et assiégèrent la
forteresse. Ils auraient eu peine à la forcer; mais le duc de
Bourgogne aida: il décida Desessarts effrayé de sortir, lui répondant
de la vie[391]. Il lui fit une croix sur le dos de sa main, et jura
dessus. Le duc croyait mener le peuple; il vit bientôt qu'il le
suivait.
[Note 390: Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de
l'hôtel de ville.]
[Note 391: Le duc lui dit: «Mon ami, ne te soucie; car je te jure
que tu n'auras autre garde que de mon propre corps. Et lui fit la
croix sur le dos de la main, et l'emmena.» Juvénal.]
Ceux qui venaient de planter l'étendard de la commune contre une
forteresse royale n'étaient pourtant pas, autant qu'on pourrait
croire, des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur
Desessarts, ne lui firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui fît son
procès. Ils le menèrent au château du Louvre et lui donnèrent une
garde demi-bourgeoise et demi-royale.
Ces hommes, modérés dans la violence même, n'étaient pas des gens de
la bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins,
les cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de
Benoît Gentien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable
d'agir. Les cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour
empêcher qu'on ne marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus
forts qu'eux et que la foule suivait plus volontiers, gens riches,
mais qui, par leur position, leur métier et leurs habitudes, se
rapprochaient du petit peuple: c'étaient les maîtres bouchers, maîtres
héréditaires des étaux de la grande boucherie et de la boucherie
Sainte-Geneviève[392]. Ces étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en
hoir, et toujours aux mâles. Les mêmes familles les ont possédés
pendant plusieurs siècles. Ainsi les Saint-Yon et les Thibert, déjà
importants sous Charles V (1376), subsistaient encore au dernier
siècle[393]. Ce qui, malgré leur richesse, leur conservait les
habitudes énergiques du métier, c'est qu'il leur était enjoint
d'exercer eux-mêmes, de sorte que, tout riches qu'ils pouvaient être,
ces seigneurs bouchers restaient de vrais bouchers, tuant, saignant et
détaillant la viande.
[Note 392: Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses
règlements parmi ceux des autres métiers, lorsque le prévôt Étienne
Boileau les recueillit sous saint Louis. Sans doute les bouchers
aimèrent mieux s'en fier à la tradition, à la notoriété publique et à
la crainte qu'ils inspiraient. V. M. Depping. Introd. aux Règlements
d'Et. Boileau, p. LVI; et Lamare, Traité de la police, t. II, livre V,
tit. XX.]
[Note 393: Félibien, t. II, p. 733. Sauval, t. I, 634, 642. V.
aussi les Ordonnances, _passim_. L'une des plus curieuses est celle
qui fixe la redevance de chaque nouveau boucher envers le cellérier et
le «concierge de la Court-le-Roy» (du Parlement). Ordonnances, t. VI,
p. 597, ann. 1381.]
C'étaient du reste des gens rangés, réguliers, et souvent dévots. Ceux
de la grande boucherie étaient fort affectionnés à la paroisse
Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de
Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la
messe de chez lui[394], et le boucher Haussecul une clef de l'église
pour y faire à toute heure ses dévotions.
[Note 394: «Une vue de deux doigts de long sur deux de large.»
Vilain, Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie, p. 54, ann. 1388,
1405.]
Dans cette classe honnête, mais grossière et violente, les plus
violents étaient les bouchers de la boucherie Sainte-Geneviève, les
Legoix surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez
mal avec elle. Ils s'obstinaient, malgré l'abbé, à vendre de la viande
les jours maigres, et de plus à fondre leur suif chez eux, au risque
de brûler le quartier. Établis au milieu des écoles et des disputes,
ils participaient à l'exaltation des écoliers. La boucherie
Sainte-Geneviève était justement près de la _Croix des Carmes_, et,
par conséquent, à la porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient
ainsi voisins, amis sans doute, de ce violent moine Eustache de
Pavilly, le harangueur de l'Université.