Lorsque l'Université proposa de tirer des trois États des gens sages

et non suspects pour aider au gouvernement, il prononça cette grande

parole: «Qu'en effet, il ne se sentait pas capable de gouverner si

grand royaume que le royaume de France[372].»

[Note 372: «Indignum se reputavit regimine tanti regni ut erat

regnum Franciæ.»[TD-91]

[TD-91: «Il s'estima indigne de la conduite d'un royaume aussi grand

que l'était royaume de France.»]

CHAPITRE III

ESSAIS DE RÉFORME DANS L'ÉTAT ET DANS L'ÉGLISE--CABOCHIENS DE PARIS;

GRANDE ORDONNANCE--CONCILES DE PISE ET DE CONSTANCE.

1409-1415

Le gouvernement d'un seul étant avoué impossible, il fallut bien

essayer du gouvernement de plusieurs. Le parti de Bourgogne, dans sa

détresse, convoqua au nom du roi une grande assemblée des députés des

villes, des prélats, chapitres, etc. (30 janvier 1413.) Cette

assemblée de notables est qualifiée par quelques-uns du nom

d'_États-Généraux_. Ils furent si peu généraux qu'il n'y vint presque

personne, sauf les envoyés de quelques villes du centre. Dans ce

moment de crise, entre la guerre civile et la guerre étrangère que

l'on voyait imminente, la France se chercha et elle ne put se trouver.

C'était, il est vrai, l'hiver; les chemins impraticables, pleins de

bandits; la moitié du royaume étrangère ou hostile à l'autre. Il vint

peu de gens, et ce peu ne savait que dire. Il n'y avait point de

traditions, de précédents, pour une telle assemblée; un demi-siècle

s'était écoulé depuis les derniers États. Les gens de Reims, de Rouen,

de Sens et de Bourges, parlèrent seuls, ou plutôt prêchèrent sur un

texte de l'Écriture, prouvant doctement les avantages de la paix, mais

avec non moins de force l'impossibilité de payer pour finir la guerre;

ils concluaient qu'il fallait, avant tout, recouvrer les deniers mal

perçus ou détournés. Maître Benoît Gentien, célèbre docteur et moine

de Saint-Denis, parla au nom de Paris et de l'Université. Il demanda

des réformes, indiqua des abus, déclama contre l'ambition et la

convoitise, toutefois en termes généraux et sans nommer personne. Il

déplut à tout le monde.

Dans la réalité, les maux étaient trop grands pour s'en tenir à une

médecine expectante. Les généralités vagues n'avançaient à rien.

L'assemblée fut congédiée; Paris prit la parole au défaut de la

France, Paris et la voix de Paris, son Université.

L'Université, nous l'avons vu, avait plus de zèle que de capacité pour

s'acquitter d'une telle tâche. Elle avait grand besoin d'être dirigée.

Or, il n'y avait qu'une classe qui pût le faire, qui eût connaissance

des lois, des faits, et quelque esprit pratique: c'étaient

les membres des hautes cours, du Parlement[373], de la Chambre des

comptes et de la Cour des aides. Je ne vois pas que l'Université se

soit adressée aux deux derniers corps; leur extrême timidité lui était

sans doute trop bien connue; mais elle demanda l'appui du Parlement,

l'engageant à se joindre à elle pour demander les réformes

nécessaires.

[Note 373: C'était l'opinion de Clémengis. Il implore dans ses

lettres l'intervention du Parlement comme l'unique remède aux maux

présents et futurs du royaume.

«O Clarissimi præsides regiorum tribunalium, cæterique celeberrimi

judices, qui illam egregiam Curiam illustratis, expergiscimini tandem

aliquando, et regni non dico statum, quia _non stat_, sed miserabilem

lapsum aspicite... (Le juge doit comme le médecin) non tantum morbis

cum exorti fuerint subvenire, sed præstantiori etiam cum gloria,

salubri ante præservatione, ne oriantur propiscere.[TD-92]» Nic. Clemeng.,

Epistol., t. II, p. 284.]

[TD-92: «O très distingués présidents des chambres des régions, et

autres juges très illustres qui éclairez cette éminente Assemblée,

sortez donc enfin de votre torpeur,--et je ne peux parler de l'état du

royaume puisqu'il est en ruine--, mais considérez sa misérable chute...

(Comme le médecin, le juge doit) non seulement remédier aux maladies qui

seraient apparues, mais aussi, et plus glorieusement, veiller par avance

à ce que, par une saine préservation, elles n'apparaissent pas.»]

Le Parlement n'aimait pas l'Université, qui dès longtemps l'avait fait

déclarer incompétent dans les causes qui la regardaient; la victoire

récente de la juridiction ecclésiastique (1408) n'était pas propre à

les réconcilier. Cette puissance tumultueuse, qui peu à peu devenait

l'alliée de la populace, était antipathique à la gravité des

parlementaires autant qu'à leurs habitudes de respect pour l'autorité

royale. Ils répondirent à l'Université de la manière suivante: «Il ne

convient pas à une cour établie pour rendre la justice au nom du roi

de se rendre partie plaignante pour la demander. Au surplus, le

Parlement est toujours prêt, toutes et quantes fois il plaira au roi

de choisir quelques-uns de ses membres pour s'occuper des affaires du

royaume. L'Université et le corps de la ville sauront bien ne faire

nulle chose qui ne soit à faire.»

Ce refus du Parlement de prendre part à la révolution devait la

rendre violente et impuissante. Paris et l'Université pouvaient dès

lors faire ce qu'ils voulaient, obtenir des réformes, de belles

ordonnances; il n'y avait personne pour les exécuter. Il faut aux lois

des hommes pour qu'elles soient vivantes, efficaces. Le temps, les

habitudes, les moeurs, peuvent seuls faire ces hommes.

Je dirai ailleurs tout au long ce que je pense du Parlement, comme

cour de justice. Ce n'est pas en passant qu'on peut qualifier ce long

travail de la transformation du droit, cette oeuvre d'interprétation,

de ruse et d'équivoque[374]. Qu'il me suffise ici de regarder le

Parlement du point de vue extérieur, et d'expliquer pourquoi un corps

qui pouvait agir si utilement refusa son concours.

[Note 374: Il est curieux d'observer le commencement de ce grand

travail dans les registres dits Olim. On y trouve déjà des détails

curieux sur la procédure. Deux employés des Archives, MM. Dessalles et

Duclos, en préparent la publication sous la direction de M. le comte

Beugnot. Voir subsidiairement les notices de MM. Klimrath, Taillandier

et Beugnot, sur nos anciens livres de droit et sur l'immense

collection des registres du Parlement.--Toutefois il ne faut pas

oublier que ces registres, même Olim, que ces livres, même ceux du

XIIIe siècle, contiennent moins le droit du moyen âge que la

_destruction du droit du moyen âge_. Il faudrait remonter au _droit

féodal_, au _droit ecclésiastique_, tels qu'on les trouve dans les

chartes, dans les canons, dans les rituels, dans les formules et

symboles juridiques.]

Le Parlement n'avait pas besoin de prendre le pouvoir des mains de

l'Université et du peuple de Paris; le pouvoir lui venait

invinciblement par la force des choses. Il craignit avec raison de

compromettre, par une intervention directe dans les affaires,

l'influence indirecte mais toute-puissante qu'il acquérait chaque

jour. Il n'avait garde d'ébranler l'autorité royale, lorsque cette

autorité devenait peu à peu la sienne.

La juridiction du Parlement de Paris avait toujours gagné dans le

cours du XIVe siècle. Ceux qui avaient le plus réclamé contre elle,

finissaient par regarder comme un privilége d'être jugé par le

Parlement. Les églises et les chapitres réclamaient souvent cette

faveur.

Suprême cour du roi, le Parlement voyait, non-seulement les baillis du

roi et ses juges d'épée, mais les barons, les plus grands seigneurs

féodaux, attendre à la grand'salle et solliciter humblement. Récemment

il avait porté une sentence de mort et de confiscation contre le comte

de Périgord[375]. Il recevait appel contre les princes, contre le duc

de Bretagne, contre le duc d'Anjou, frère du roi (1328, 1371). Bien

plus, le roi, en plusieurs cas, lui avait subordonné son autorité

même, lui défendant d'obéir aux lettres-royaux, déclarant en quelque

sorte que la sagesse du Parlement était moins faillible, plus sûre,

plus constante, plus royale que celle du roi[376].

[Note 375: Il serait plus exact de dire: Comte _en_ Périgord. Il

n'avait guère que la _neuvième_ partie du département actuel de la

Dordogne (_mss. inédits_ de M. Dessalles sur l'histoire du Périgord).

D'après une _chronique ms._ qu'a retrouvée M. Mérilhou, la chute du

dernier comte aurait été décidée par un rapt qu'il essaya de faire sur

la fille d'un consul de Périgueux, pendant une procession. Le procès

énumère bien d'autres crimes. Rien n'est plus curieux pour faire

connaître les détails de cette interminable guerre entre les seigneurs

et les gens du roi. Le principal grief c'est que, à en croire

l'accusation, le comte disait qu'il voulait être roi et agissait comme

tel: «Jactabat palam et publice fore se REGEM..., certumque judicem

pro appellationibus decidendis... constituerat... a quo non

permittebat ad Nos vel ad... Curiam appellare.[TD-93]» _Archives, Registres

du parlement, Arrêts criminels, reg. XI, ann. 1389-1396._]

[TD-93: «Il proclamait ouvertement et publiquement qu'il serait roi...,

et, en matière de nominations, il décidait d'établir certain juge...

et ne permettait pas de faire appel de lui à nous ou au Parlement.»]

[Note 376: V. Ordonnances, _passim_, particulièrement aux années

1344, 1359, 1389, 1400.]

«Le Parlement, dit-il encore dans ses ordonnances, est le miroir de la

justice. Le Châtelet et tous les tribunaux doivent suivre le style du

Parlement.»

Admirable ascendant de la raison et de la sagesse! Dans la défiance

universelle où l'on était de tout le reste, cette cour de justice fut

obligée d'accepter toute sorte de pouvoirs administratifs, de police,

d'ordre communal, etc. Paris se reposa sur le Parlement du soin de sa

subsistance; le pain, l'arrivage de la marée, une foule d'autres

détails, la surveillance des monnayeurs, des barbiers ou chirurgiens,

celle du pavé de la ville, ressortiront à lui. Le roi lui donna à

régler sa maison[377].

[Note 377: Ord., ann. 1358, 1369, 1372, 1382.]

Les seules puissances qui résistassent à cette attraction, c'étaient,

outre l'Université[378], les grandes cours fiscales, la Chambre des

comptes, la Cour des aides[379]. Encore voyons-nous, dans une grande

occasion, qu'il est ordonné aux réformateurs des aides et finances de

consulter le Parlement[380]. On croit devoir expliquer que

si les maîtres des comptes sont juges sans appel, c'est «qu'il y

aurait inconvénient à transporter les registres pour les mettre sous

les yeux du Parlement[381].»

[Note 378: Ord., ann. 1366.]

[Note 379: Ord., ann. 1375.]

[Note 380: Ord., ann. 1374.]

[Note 381: Ord., ann. 1408.]

Il fut réglé en 1388 et 1400, ordonné de nouveau en 1413, que le

Parlement se recruterait lui-même par voie d'élection[382]. Dès lors

il forma un corps et devint de plus en plus homogène. Les charges ne

sortirent plus des mêmes familles. Transmises par mariage, par vente

même, elles ne passèrent guère qu'à des sujets capables et dignes. Il

y eut des familles parlementaires, des moeurs parlementaires. Cette

image de sainteté laïque que la France avait vue une fois, en un

homme, en un roi, elle l'eut immuable dans ce roi judiciaire, sans

caprice, sans passion, sauf l'intérêt de la royauté. La stabilité de

l'ordre judiciaire se trouve ainsi fondée, au moment où l'ordre

politique va subir les plus rapides variations. Quoi qu'il advienne,

la France aura un dépôt de bonnes traditions et de sagesse; dans les

moments extrêmes où la royauté, la noblesse, tous ces vieux appuis lui

manqueront, où elle sera au point de s'oublier elle-même, elle se

reconnaîtra au sanctuaire de la justice civile.

[Note 382: On ajoute qu'on élira aussi _des nobles_, ce qui prouve

qu'ordinairement la chose n'arrivait guère. Ord., ann. 1407-8.]

Le Parlement n'a donc pas tort de se refuser à sortir de cette

immobilité si utile à la France. Il regardera passer la révolution, il

lui survivra, pour en reprendre et en appliquer à petit bruit les

résultats les plus utiles.

Le Parlement se récusant, l'Université n'en alla pas moins son chemin.

Cette bizarre puissance, théologique, démocratique et révolutionnaire,

n'était guère propre à réformer le royaume. D'abord, elle avait en

elle trop peu d'unité, d'harmonie, pour en donner à l'État. Elle ne

savait pas même si elle était un corps ecclésiastique ou laïque,

quoiqu'elle réclamât les priviléges des clercs.

La faculté de théologie, dans la morgue de son orthodoxie, dans

l'orgueil de sa victoire sur les chefs de l'Église, était Église

pourtant. Elle semblait diriger, mais au fond elle était menée,

violentée par la nombreuse et tumultueuse faculté des Arts

(c'est-à-dire de logique)[383]. Celle-ci, peu d'accord avec l'autre,

ne l'était pas davantage avec elle-même; elle se divisait en quatre

nations, et dans ce qu'on appelait une nation, il y avait bien des

nations diverses, Danois, Irlandais, Écossais, Lombards, etc.

[Note 383: Les règlements de ces deux facultés se modifièrent en

sens inverse. La faculté de théologie prolongea ses cours; elle exigea

six ans d'étude au lieu de cinq ans avant le baccalauréat. La faculté

des arts réduisit ses cours de six à cinq, puis à trois et demie, et

enfin, en 1600, à deux. La scolastique perdait peu à peu son

importance. (Bulæus.)]

Une révolution avait eu lieu dans l'Université au XIVe siècle.

Pour régulariser les études et les moeurs, on avait peu à peu, par des

fondations de bourses et autres moyens, cloîtré les écoliers dans ce

qu'on appelait des colléges. La plupart des colléges semblaient être

au fond la propriété des boursiers, qui nommaient au scrutin

les principaux, les maîtres. Rien n'était plus démocratique[384].

[Note 384: Du Boulay donne tout au long les constitutions de ces

colléges, t. IV et V.]

Ces petites républiques cloîtrées de jeunes gens pauvres étaient,

comme on peut croire, animées de l'esprit le plus inquiet, surtout à

l'époque du schisme, où les princes disposaient de tout dans l'Église,

et fermaient aux universitaires l'accès des bénéfices. Dans ces

tristes demeures, sous l'influence de la sèche et stérile éducation du

temps, languissaient sans espoir de vieux écoliers. Il y avait là de

bizarres existences, des gens qui, sans famille, sans amis, sans

connaissance du monde, avaient passé toute une vie dans les greniers

du pays latin, étudiant, faute d'huile, au clair de la lune, vivant

d'arguments ou de jeûnes, ne descendant des sublimes misères de la

Montagne, de la gouttière de Standonc[385], de la lucarne d'où fut

jeté Ramus, que pour disputer à mort dans la boue de la rue du Fouarre

ou de la place Maubert.

[Note 385: Fils d'un cordonnier de Malines, il vint à Paris comme

domestique ou marmiton, selon l'histoire manuscrite de Sainte-Geneviève:

le jour il était à sa cuisine, la nuit il se retirait au clocher de

l'église, et y étudiait au clair de lune. Il entra au collége de

Montaigu, releva ce collége alors ruiné, et en fut comme le second

fondateur. Il n'en est pas moins célèbre pour la violence avec laquelle

il prêcha contre le divorce de Louis XII.]

Les moines Mendiants, nouveaux membres de l'Université, avaient, outre

l'aigreur de la scolastique, celle de la pauvreté; ils étaient souvent

haineux et envieux par-dessus toute créature; misérables, et faisant

de leur misère un système, ils ne demandaient pas mieux que de

l'infliger aux autres. On a dit (et je crois qu'il en était ainsi pour

beaucoup d'entre eux) qu'ils ne comprenaient le christianisme que

comme religion de la mort et de la douleur. Mortifiés et mortifiants,

ils se tuaient d'abstinences et de violences, et ils étaient prêts à

traiter le prochain comme eux-mêmes. C'est parmi eux que le duc de

Bourgogne trouva sans peine des gens pour louer le meurtre.

Le mépris que les autres ordres avaient pour les Mendiants était

propre à irriter cette disposition farouche. Or, parmi les Mendiants,

il y avait un ordre moins important, moins nombreux que les

Dominicains et les Franciscains, mais plus bizarre, plus excentrique,

et dont les autres Mendiants se moquaient eux-mêmes. Cet ordre, celui

des Carmes, ne se contentait pas d'une origine chrétienne; ils

voulaient, comme les Templiers, remonter plus haut que le

christianisme[386]. Ermites du mont Carmel, descendants d'Élie, ils se

piquaient d'imiter l'austérité des prophètes hébraïques, de ces

terribles mangeurs de sauterelles qui, dans le désert, luttaient

contre l'esprit de Dieu[387].

[Note 386: Cette prétention produisit au XVIIe siècle une vive

polémique entre les Carmes et les Jésuites. Ceux-ci, qui n'aimaient

guère plus la poésie du moyen âge que la philosophie moderne,

attaquèrent durement l'histoire d'Élie; ils prirent une massue de

science et de critique pour écraser la frêle légende. Les Carmes, en

représailles, firent proscrire en Espagne les Acta des Bollandistes.

Héliot, Histoire des Ordres monastiques, t. I, p. 305-310.]

[Note 387: La règle des Carmes était très-propre à développer

l'exaltation: de longs jeûnes, de longs silences, les jours et les

nuits passés dans une cellule.]

Un carme, Eustache de Pavilly, se chargea de lire la remontrance de

l'Université au roi. Cet Élie de la place Maubert parla aussi durement

que celui du Carmel. On ne pouvait du moins reprocher à cette

remontrance d'être générale et vague. Rien n'était plus net[388]. Le

carme n'accusait pas seulement les abus, il dénonçait les hommes; il

les nommait hardiment par leurs noms, en tête le prévôt Desessarts,

jusque-là l'homme des Bourguignons, celui qui avait arrêté Montaigu.

Mais alors on n'était plus sûr de lui et il venait de se brouiller

avec l'Université[389].

[Note 388: Le passage le plus important est celui où l'on compare

les dépenses de la maison royale à des époques différentes: «Ad

priscorum regnum, reginarum ac liberorum suorum continuandum statum

magnificum et quotidianas expensiones 94,000 francorum auri abunde

sufficiebant, indeque creditores debite contentabantur; quod utique

modo non fit, quamvis ad prædictos usus 450,000 annuatim recipiant.[TD-94]»

_Religieux, ms., folio 761._]

[TD-94: «Autrefois, 94 milliers de francs or suffisaient largement aux

rois précédents pour assurer le faste de la cour, le train de vie des

reines et de leurs enfants, ainsi que leurs dépenses journalières, et

les créanciers en étaient convenablement rémunérés; pourtant cela n'est

plus aujourd'hui, bien qu'ils reçoivent 450 000 francs par an pour les

mêmes besoins.»]

[Note 389: Desessarts et son frère recevaient ou prenaient

beaucoup d'argent. Mais l'Université avait contre le prévôt un sujet

particulier de haine. Il avait pris parti contre les écoliers dans

leur querelle avec un sergent du prévôt qui était en même temps

aubergiste, et qui, en dérision des écoliers, avait traîné un âne mort

à la porte du collége d'Harcourt.]

Le duc de Bourgogne accueillit la remontrance. Menacé par les princes

et voyant le dauphin, son gendre, s'éloigner de lui, il résolut de

s'appuyer sur l'Université et sur Paris. Il força le conseil à

destituer les financiers, comme l'Université le demandait. Desessarts

se sauva, déclarant qu'en effet il lui manquait deux millions, mais

qu'il en avait les reçus du duc de Bourgogne.

Celui-ci se trouvait fort intéressé à tenir loin un tel accusateur.

Un mois après, il apprend qu'il est revenu, qu'il a forcé le pont de

Charenton, et qu'il occupe la Bastille au nom du dauphin. Les

conseillers du dauphin s'étaient imaginé que, la Bastille prise, Paris

tournerait pour lui contre le duc de Bourgogne. Il en fut tout

autrement. Le poste de Charenton, qui assurait les arrivages de la

haute Seine et les approvisionnements de la ville, était la chose du

monde qui intéressait le plus les Parisiens. L'attaque de ce poste fit

croire que Desessarts voulait affamer Paris. Un immense flot de peuple

vint heurter à l'hôtel de ville, réclamant l'étendard de la commune,

pour aller attaquer la Bastille. Le premier jour, on parvint à les

renvoyer[390]. Le second, ils prirent l'étendard et assiégèrent la

forteresse. Ils auraient eu peine à la forcer; mais le duc de

Bourgogne aida: il décida Desessarts effrayé de sortir, lui répondant

de la vie[391]. Il lui fit une croix sur le dos de sa main, et jura

dessus. Le duc croyait mener le peuple; il vit bientôt qu'il le

suivait.

[Note 390: Ils respectèrent la courageuse résistance du clerc de

l'hôtel de ville.]

[Note 391: Le duc lui dit: «Mon ami, ne te soucie; car je te jure

que tu n'auras autre garde que de mon propre corps. Et lui fit la

croix sur le dos de la main, et l'emmena.» Juvénal.]

Ceux qui venaient de planter l'étendard de la commune contre une

forteresse royale n'étaient pourtant pas, autant qu'on pourrait

croire, des ennemis de l'ordre. Ils ne mirent pas la main sur

Desessarts, ne lui firent aucun mal; ils voulaient qu'on lui fît son

procès. Ils le menèrent au château du Louvre et lui donnèrent une

garde demi-bourgeoise et demi-royale.

Ces hommes, modérés dans la violence même, n'étaient pas des gens de

la bonne bourgeoisie de Paris, de celle qui fournissait les échevins,

les cinquanteniers. Cette bourgeoisie avait parlé par l'organe de

Benoît Gentien, parlé modérément, vaguement; elle était incapable

d'agir. Les cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu pour

empêcher qu'on ne marchât sur la Bastille. Il y avait des gens plus

forts qu'eux et que la foule suivait plus volontiers, gens riches,

mais qui, par leur position, leur métier et leurs habitudes, se

rapprochaient du petit peuple: c'étaient les maîtres bouchers, maîtres

héréditaires des étaux de la grande boucherie et de la boucherie

Sainte-Geneviève[392]. Ces étaux passaient, comme des fiefs, d'hoir en

hoir, et toujours aux mâles. Les mêmes familles les ont possédés

pendant plusieurs siècles. Ainsi les Saint-Yon et les Thibert, déjà

importants sous Charles V (1376), subsistaient encore au dernier

siècle[393]. Ce qui, malgré leur richesse, leur conservait les

habitudes énergiques du métier, c'est qu'il leur était enjoint

d'exercer eux-mêmes, de sorte que, tout riches qu'ils pouvaient être,

ces seigneurs bouchers restaient de vrais bouchers, tuant, saignant et

détaillant la viande.

[Note 392: Cette antique corporation ne fit pas inscrire ses

règlements parmi ceux des autres métiers, lorsque le prévôt Étienne

Boileau les recueillit sous saint Louis. Sans doute les bouchers

aimèrent mieux s'en fier à la tradition, à la notoriété publique et à

la crainte qu'ils inspiraient. V. M. Depping. Introd. aux Règlements

d'Et. Boileau, p. LVI; et Lamare, Traité de la police, t. II, livre V,

tit. XX.]

[Note 393: Félibien, t. II, p. 733. Sauval, t. I, 634, 642. V.

aussi les Ordonnances, _passim_. L'une des plus curieuses est celle

qui fixe la redevance de chaque nouveau boucher envers le cellérier et

le «concierge de la Court-le-Roy» (du Parlement). Ordonnances, t. VI,

p. 597, ann. 1381.]

C'étaient du reste des gens rangés, réguliers, et souvent dévots. Ceux

de la grande boucherie étaient fort affectionnés à la paroisse

Saint-Jacques-la-Boucherie. Nous voyons, dans les actes de

Saint-Jacques, le boucher Alain y acheter une lucarne pour voir la

messe de chez lui[394], et le boucher Haussecul une clef de l'église

pour y faire à toute heure ses dévotions.

[Note 394: «Une vue de deux doigts de long sur deux de large.»

Vilain, Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie, p. 54, ann. 1388,

1405.]

Dans cette classe honnête, mais grossière et violente, les plus

violents étaient les bouchers de la boucherie Sainte-Geneviève, les

Legoix surtout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vivaient assez

mal avec elle. Ils s'obstinaient, malgré l'abbé, à vendre de la viande

les jours maigres, et de plus à fondre leur suif chez eux, au risque

de brûler le quartier. Établis au milieu des écoles et des disputes,

ils participaient à l'exaltation des écoliers. La boucherie

Sainte-Geneviève était justement près de la _Croix des Carmes_, et,

par conséquent, à la porte du couvent des Carmes; les Legoix étaient

ainsi voisins, amis sans doute, de ce violent moine Eustache de

Pavilly, le harangueur de l'Université.

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 20 / 24 段