bourgeois, de voir du haut de leurs clochers le double flot des
populations du Midi et du Nord qui battait leurs murs. On eût dit que
les provinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées au centre,
venaient prendre leur revanche. La Flandre se souvenait de sa défaite
de Roosebeke. Le Languedoc n'avait pas oublié les guerres des
Albigeois, encore moins les exactions récentes des ducs d'Anjou et de
Berri. Ce que le centre avait gagné par l'attraction monarchique, il
le rendit avec usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, envoyèrent ici tout
ce qu'ils avaient de bandits.
D'abord, pour défendre Paris contre les gens du Midi qu'amenait le duc
d'Orléans, arrivèrent les Brabançons mercenaires du duc de Bourgogne.
Pour mieux le défendre, ils ravagèrent tous les environs, pillèrent
Saint-Denis. Autres défenseurs, les gens des communes de Flandre;
ceux-ci, gens intelligents qui savaient le prix des choses, pillaient
méthodiquement, avec ordre, à fond, de manière à faire place nette;
puis ils emballaient proprement. De guerre, il ne fallait pas leur en
parler; ce n'était pas pour cela qu'ils étaient venus. Leur comte
avait beau les prier, chapeau bas, de se battre un peu, ils n'en
tenaient compte. Quand ils avaient rempli leurs charrettes[350], les
seigneurs de Gand et de Bruges reprenaient, quoi qu'on pût leur dire,
le chemin de leur pays.
[Note 350: Deux mille charrettes, selon Meyer; douze mille, selon
Monstrelet.--«Leur requist bien instamment qu'ils le voulsissent
servir encore huit jours... Commencèrent à crier à haulte voix: _Wap!
wap!_ (qui est à dire en françois: À l'arme! à l'arme!)... boutèrent
le feu par tous leurs logis, en criant de rechef tous ensemble: _Gau!
gau!_ se départirent et prirent leur chemin vers leurs pays... Le duc
de Bourgogne... le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria
à mains jointes très-humblement... eux disant et appelant frères,
compains et amis...» Monstrelet.]
Mais la grande foule des pillards venait des provinces nécessiteuses
de l'Ouest et du Midi. La campagne, à la voir au loin, était toute
noire de ces bandes fourmillantes; gueux ou soldats, on n'eût pu le
dire; qui à pied, qui à cheval, à âne; bêtes et gens maigres et avides
à faire frémir, comme les sept vaches dévorantes du songe de Pharaon.
Démêlons cette cohue. D'abord il y avait force Bretons. Les familles
étaient d'autant plus nombreuses, en Bretagne, qu'elles étaient plus
pauvres. C'était une idée bretonne d'avoir le plus d'enfants possible,
c'est-à-dire plus de soldats qui allassent gagner au loin et qui
rapportassent[351]. Dans les vraies usances bretonnes, la maison
paternelle, le foyer restait au plus jeune[352]; les aînés étaient mis
dehors; ils se jetaient dans une barque ou sur un mauvais petit
cheval, et tant les portait la barque ou l'indestructible bête, qu'ils
revenaient au manoir refaits, vêtus et passablement garnis.
[Note 351: Quelquefois cinquante enfants, de dix femmes
différentes... (Guillaume de Poitiers.)]
[Note 352: Origines du droit, page 63: Usement de Rohan: «En
succession directe de père et de mère, le fils juveigneur et dernier
né desdits tenanciers succède au tout de ladite tenue et en exclut les
autres, soient fils ou filles.»--Art. 22: «Le fils Juveigneur, auquel
seul appartient la tenue, comme dit est, doit loger ses frères et
soeurs jusques à ce qu'ils soient mariés, et d'autant qu'ils seroient
mineurs d'ans, doivent les frères et soeurs estres mariés et
entretenus sur le bail et profit de la tenue pendant leur minorité; et
estant les frères et soeurs mariés, le juveigneur peut les expulser
tous.» (Coutumier général.)--Cette loi me semble conforme à l'esprit
d'un peuple navigateur et guerrier qui veut forcer les aînés, déjà
grands et capables d'agir, à chercher fortune au loin.--Voir ibidem
sur le droit d'aînesse.]
En Gascogne, un droit différent produisait les mêmes effets. L'aîné
restait fièrement au castel, sur sa roche, sans vassal que lui-même,
et se servant par simplicité. Les cadets s'en allaient gaiement devant
eux, tant que la terre s'étendait, bons piétons, comme on sait, allant
à pied par goût, tant qu'ils ne trouvaient pas un cheval, riches d'une
épée de famille, d'un nom sonore et d'une cape percée; du reste,
nobles comme le roi, c'est-à-dire comme lui sans fief[353], et n'en
levant pas moins quint et requint sur la terre, péage sur le passant.
[Note 353: Le roi n'en est pas moins le grand _fieffeux_; il n'a
rien et il a tout.]
Ce vieux portrait du Gascon, pour être vieux, n'est pas moins
ressemblant, et je crois que, _mutatis mutandis_, il en reste quelque
chose. Tels les peint la chronique dès le temps du bon roi
Robert[354]; tels au temps des Plantagenets[355]; tels sous Bernard
d'Armagnac, et enfin sous Henri IV. L'excellent baron de Feneste[356]
n'exprime pas seulement l'invasion des intrigants du Midi sous le
Béarnais; plus sérieux en apparence, moins amusant, moins
_gasconnant_, ce baron subsiste. Alors, aujourd'hui et toujours, ces
gens ont exploité de préférence un fonds excellent, la simplicité et
la pesanteur des hommes du Nord. Aussi émigraient-ils volontiers. Ce
n'était pas pour bâtir, comme les Limousins, ni pour porter et vendre,
comme les gens d'Auvergne. Les Gascons ne vendaient qu'eux-mêmes.
Comme soldats, comme _domestiques_ des princes, ils servaient pour
devenir maîtres. Ne leur parlez pas d'être ouvriers ou marchands;
ministres ou rois, à la bonne heure! Il leur faut, non pas ce que
demandait Sancho, _une toute petite île_, mais bien un royaume, un
royaume de Naples, de Portugal, s'il se pouvait; de Suède au
moins[357], ils s'en contenteront, hommes honnêtes et modérés. Tout le
monde ne peut pas, comme le _meunier du moulin de Barbaste_[358],
gagner Paris pour une messe.
[Note 354: Voir au tome II, ceux qui vinrent avec la reine
Constance.]
[Note 355: V. tome II et III. Sous la plupart de ces princes, au
XIIe et XIIIe siècles, les Poitevins et les Gascons gouvernèrent
l'Angleterre.]
[Note 356: Aventures du baron de Feneste (par d'Aubigné), 1620.]
[Note 357: L'affaire de Portugal, pour être moins éclaircie, n'en
est pas moins probable.]
[Note 358: C'est le sobriquet d'amitié que les Gascons donnaient à
leur Henri.]
Quoique au fond le caractère ait peu changé, nous ne devons pas nous
figurer les méridionaux d'alors comme nous les voyons et les
comprenons aujourd'hui. Tout autres ils apparurent à nos gens du XVe
siècle, lorsque les oppositions provinciales étaient si rudement
contrastées et encore encouragées par l'ignorance mutuelle. Ce Midi
fit horreur au Nord. La brutalité provençale, capricieuse et violente;
l'âpreté gasconne, sans pitié, sans coeur, faisant le mal pour en
rire; les durs et intraitables montagnards du Rouergue et des
Cévennes, les sauvages Bretons aux cheveux pendants, tout cela dans la
saleté primitive, baragouinant, maugréant dans vingt langues que ceux
du Nord croyaient espagnoles ou mauresques. Pour mettre la confusion
au comble, il y avait parmi le tout des bandes de soldats allemands,
d'autres de lombards. Cette diversité de langues était une terrible
barrière entre les hommes, une des causes pour lesquelles ils se
haïssaient sans savoir pourquoi. Elle rendait la guerre plus cruelle
qu'on ne peut se le figurer. Nul moyen de s'entendre, de se
rapprocher. Le vaincu qui ne peut parler se trouve sans ressource, le
prisonnier sans moyen d'adoucir son maître. L'homme à terre voudrait
en vain s'adresser à celui qui va l'égorger; l'un dit _grâce_, l'autre
répond _mort_.
Indépendamment de ces antipathies de langage et de race dans une même
race, dans une même langue, les provinces se haïssaient. Les Flamands,
même de langue wallonne, détestaient les chaudes têtes picardes[359].
Les Picards méprisaient les habitudes régulières des Normands qui leur
paraissaient serviles[360]. Voilà pour la langue d'oil. Dans la langue
d'oc, les gens du Poitou et de la Saintonge, haïs au Nord comme
méridionaux, n'en ont pas moins fait des satires contre les gens du
Midi, surtout contre les Gascons[361].
[Note 359: Monstrelet.]
[Note 360: Je lis dans une lettre de grâce que des Picards
entendant parler d'une somme de 800 livres, que le capitaine de Gisors
exigeait des Normands, disaient: «Se c'estoit en Picardie, l'on
abateroit les maisons de ceulz qui se acorderoient de les paier.»
_Archives, Trésor des Chartes, Registres 148, 214; ann. 1395._]
[Note 361: D'Aubigné, l'auteur du Baron de Feneste, était né en
Saintonge, établi en Poitou.]
Au bout de cette échelle de haines, par delà Bordeaux et Toulouse, se
trouve, au pied des Pyrénées, hors des routes et des rivières
navigables, un petit pays dont le nom a résumé toutes les haines du
Midi et du Nord. Ce nom tragique est celui d'Armagnac.
Rude pays, vineux, il est vrai, mais sous les grêles de la montagne,
souvent fertile, souvent frappé. Ces gens d'Armagnac et de Fézenzac,
moins pauvres que ceux des Landes, furent pourtant encore plus
inquiets. De bonne heure, leurs comtes déclarent qu'ils ne veulent
dépendre que de Sainte-Marie d'Auch, et ensuite ils battent et pillent
l'archevêque d'Auch pendant près de deux siècles. Persécuteurs assidus
des églises, excommuniés de génération en génération, ils vécurent la
plupart en vrais fils du diable.
Lorsque le terrible Simon de Montfort tomba sur le Midi, comme le
jugement de Dieu, ils s'amendèrent, lui firent hommage, puis au comte
de Poitiers. Saint Louis leur donna plus d'une sévère leçon. L'un
d'eux fut mis, pour réfléchir deux ans, dans le château de Péronne.
Ils finirent par comprendre qu'ils gagneraient plus à servir le roi de
France; la succession de Rhodez, si éloigné de l'Armagnac, les engagea
d'ailleurs dans les intérêts du royaume.
Les Armagnacs devinrent alors, avec les Albret, les capitaines du Midi
pour le roi de France. Battants, battus, toujours en armes, ils
menèrent partout les Gascons, jusqu'en Italie. Ils formèrent une leste
et infatigable infanterie, la première qu'ait eue la France. Ils
poussaient la guerre avec une violence inconnue jusque-là, forçant
tout le monde à prendre la croix blanche, coupant le pied, le poing, à
qui refusait de les suivre[362].
[Note 362: Vaissette, Hist. du Languedoc, t. IV, p. 282. Néanmoins
ils conservaient toujours des liaisons avec les Anglais. Le Parlement
leur fait un procès en 1395, à ce sujet. _Archives, Registres du
Parlement, Arrêts, XI, ann. 1395._]
Nos rois les comblèrent. Ils les étouffèrent dans l'or. Ils les firent
généraux, connétables. C'était méconnaître leur talent; ces chasseurs
des Pyrénées et des Landes, ces lestes piétons du Midi, valaient mieux
pour la petite guerre que pour commander de grandes armées. Les comtes
d'Armagnac furent faits deux fois prisonniers en Lombardie. Le
connétable d'Albret conduisait malheureusement l'armée d'Azincourt.
C'était trop faire pour eux, et l'on fit encore davantage. Nos rois
crurent s'attacher ces Armagnacs en les mariant à des princesses du
sang. Voilà ces rudes capitaines gascons qui se décrassent, prennent
figure d'homme et deviennent des princes. On leur donne en mariage une
petite-fille de saint Louis. Qui ne les croirait satisfaits? Chose
étrange et qui les peint bien: à peine eurent-ils cet excès d'honneur
de s'allier à la maison royale, qu'ils prétendirent valoir mieux
qu'elle, et se fabriquèrent tout doucement une généalogie qui les
rattachait aux anciens ducs d'Aquitaine, légitimes souverains du Midi,
d'autre part aux Mérovingiens, premiers conquérants de la France. Ces
Capétiens étaient des usurpateurs qui détenaient le patrimoine de la
maison d'Armagnac.
Tout Français et princes qu'ils étaient devenus, le naturel diabolique
reparaissait à tout moment. L'un d'eux épouse sa belle-soeur (pour
garder la dot); un autre, sa propre soeur, avec une fausse dispense.
Bernard VII, comte d'Armagnac, qui fut presque roi et finit si mal,
avait commencé par dépouiller son parent, le vicomte de Fézenzaguet,
le jetant, avec ses fils, les yeux crevés, dans une citerne. Ce même
Bernard, se déclarant ensuite serviteur du duc d'Orléans, fit bonne
guerre aux Anglais, leur reprit soixante petites places. Au fond, il
ne travaillait que pour lui-même: quand le duc d'Orléans vint en
Guienne, il ne le seconda pas. Mais dès que le prince fut mort, le
comte d'Armagnac se porta pour son ami, pour son vengeur; il saisit
hardiment ce grand rôle, mena tout le Midi au ravage du Nord, fit
épouser sa fille au jeune duc d'Orléans, lui donnant en dot ses bandes
pillardes et la malédiction de la France.
Ce qui rendit ces Armagnacs exécrables, ce fut, outre leur férocité,
la légèreté impie avec laquelle ils traitaient les prêtres, les
églises, la religion. On aurait dit une vengeance d'Albigeois ou
l'avant-goût des guerres protestantes. On l'eût cru, et l'on se fût
trompé. C'était légèreté gasconne[363] ou brutalité soldatesque..
Probablement aussi, dans leur étrange christianisme, ils pensaient que
c'était bien fait de piller les saints de la langue d'oil, qu'à coup
sûr ceux de la langue d'oc ne leur en sauraient pas mauvais gré. Ils
emportaient les reliquaires sans se soucier des reliques; ils
faisaient du calice un gobelet, jetaient les hosties. Ils remplaçaient
volontiers leurs pourpoints percés par des ornements d'églises; d'une
chappe, ils se taillaient une cotte d'armes; d'un corporal, un bonnet.
[Note 363: Cette légèreté méridionale est sensible dans les
proverbes, particulièrement dans ceux des Béarnais; plusieurs sont
fort irrévérencieux pour la noblesse et pour l'Église:
Habillat ù bastou
Qu'aüra l'air du barou.
Habillez un bâton, il aura l'air d'un baron.
Les sourcières et lous loubs-garous
Aüs cures han minya capous.
Les sorcières et les loups-garous font manger des chapons aux curés,
etc., etc. _Collection de Proverbes béarnais, ms., communiquée par MM.
Picot et Badé, de Pau._]
Arrivés devant Paris, ils avaient pris Saint-Denis pour centre. Ils
logèrent dans la petite ville et dans la riche abbaye. La tentation
était grande. Les religieux, de peur d'accidents, avaient fait enfouir
le trésor du bienheureux; mais ils n'avaient pas songé à prendre la
même précaution pour la vaisselle d'or et d'argent que la reine leur
avait confiée. Un matin, après la messe, le comte d'Armagnac réunit au
réfectoire l'abbé et les religieux; il leur expose que les princes
n'ont pris les armes que pour délivrer le roi et rétablir la justice
dans le royaume, que tout le monde doit aider à une si louable
entreprise. «Nous attendons de l'argent, dit-il, mais il n'arrive pas;
la reine ne sera pas fâchée, j'en suis sûr, de nous prêter la
vaisselle pour payer nos troupes; messieurs les princes vous en
donneront bonne décharge, scellée de leur sceau.» Cela dit, sans
s'arrêter aux représentations des religieux, il se fait ouvrir la
porte du Trésor, entre, le marteau à la main, et force les coffres.
Encore ne craignit-il pas de dire que si cela ne suffisait pas, il
faudrait bien aussi que le trésor du saint contribuât. Les moines se
le tinrent pour dit, et firent sortir de l'abbaye ceux des leurs qui
connaissaient la cachette[364].
[Note 364: Les Parisiens croyaient néanmoins, et non sans
apparence, que les moines étaient favorables au parti d'Orléans. Le
bruit même courut à Paris que le duc d'Orléans s'était fait couronner
roi de France dans l'abbaye de Saint-Denis. _Religieux, ms., f. 701
verso._]
Des gens qui prenaient de telles libertés avec les saints ne pouvaient
pas être forts dévots à l'autre religion de la France, la royauté. Ce
roi fou que les gens du Nord, que Paris, au milieu de ses plus grandes
violences, ne voyaient qu'avec amour; ceux du Midi n'y trouvaient rien
que de risible. Quand ils prenaient un paysan, et que, pour s'amuser,
ils lui coupaient les oreilles ou le nez: «Va, disaient-ils; va
maintenant te montrer à ton idiot de roi[365].»
[Note 365: «Ite ad regem vestrum insanum, inutilem et captivum.[TD-89]»
Religieux.]
[TD-89: «Allez voir votre roi débile, ce fainéant, ce captif.»]
Ces dérisions, ces impiétés, ces cruautés atroces, rendirent service
au duc de Bourgogne. Les villes affamées par les pillards tournèrent
contre le duc d'Orléans. Les paysans, désespérés, prirent la croix de
Bourgogne et tombèrent souvent sur les soldats isolés. Avec tout cela,
il n'y avait guère en France d'autre force militaire que les
Armagnacs. Le duc de Bourgogne, ne pouvant leur faire lâcher Paris,
qu'ils serraient de tous côtés, eut recours à la dernière, à la plus
dangereuse ressource: il appela les Anglais[366].
[Note 366: Selon le Religieux de Saint-Denis, qui prit des
informations à ce sujet, le duc d'Orléans pria le roi d'Angleterre, au
nom de la parenté qui les unissait, de ne pas envoyer de troupes à son
adversaire. Henri IV répondit qu'il avait craint de soulever les
Anglais (alliés des Flamands), et qu'il avait accepté les offres du
duc de Bourgogne.]
Les choses en étaient venues à ce point que les Anglais étaient moins
odieux aux Français du Nord que les Français du Midi. Le duc de
Bourgogne conclut d'abord une trêve marchande avec les Anglais, dans
l'intérêt de la Flandre; puis il leur donna des troupes, offrant de
donner une de ces filles en mariage au fils aîné d'Henri IV[367] (1er
septembre 1411). Quelles furent les conditions, quelle part de la
France leur promit-il? Rien ne l'indique. Le parti d'Orléans publia
qu'il faisait hommage de la Flandre à l'Anglais, et s'engageait à lui
faire rendre la Guienne et la Normandie.
[Note 367: Rymer.]
L'arrivée des troupes anglaises fit refluer les Armagnacs de Paris à
la Loire, jusqu'à Bourges, jusqu'à Poitiers. Ils perdirent même
Poitiers; mais les princes tinrent dans Bourges, où le duc de
Bourgogne vint les assiéger avec les Anglais, avec le roi, qu'il
traînait partout. Néanmoins le siége fut long. Le manque de vivres,
les exhalaisons des marais, des champs pleins de cadavres, la peste
enfin, qui du camp se répandit dans le royaume, décidèrent les deux
partis à une vaine et fausse paix, qui fut à peine une trève (traité de
Bourges, 15 juillet 1412). Le duc de Bourgogne promettait ce qu'il ne
pouvait tenir, d'obliger les siens à rendre aux princes leurs biens
confisqués. Tout ce que le duc d'Orléans y gagna, ce fut de faire
quelque réparation à la mémoire de Montaigu; le prévôt de
Paris alla détacher son corps du gibet de Montfaucon et le fit
enterrer honorablement.
Cependant les Orléanais, voyant que leur adversaire ne les avait
chassés que par le secours de l'Anglais, essayaient de le détacher à
tout prix du Bourguignon. Celui-ci, au contraire, était déjà las de
ses alliés, et il avait envoyé des troupes pour les combattre en
Guienne. Le comte d'Armagnac prit à l'instant la croix rouge et se fit
Anglais, confirmant ainsi les accusations du duc de Bourgogne. Il
avait fait publier à grand bruit dans Paris qu'on avait saisi sur un
moine les papiers des princes et les propositions qu'ils faisaient aux
ennemis. Ils avaient fait serment, disait-on, de tuer le roi, de
brûler Paris, de partager la France. Cette bizarre invention du parti
de Bourgogne produisit le plus grand effet à Paris[368]. Les gens de
l'Université, les bourgeois, tout le peuple, les femmes et les
enfants, prononçaient mille imprécations contre ceux qui livraient
ainsi le roi et le royaume. Le pauvre roi pleurait et demandait ce
qu'il fallait faire.
[Note 368: «Indeque rabies popularis sic exarsit, ut omnes
utriusque sexus absque erubescentiæ velo ducibus publice maledicentes,
orarent ut cum Juda proditore æternam perciperent portionem.[TD-90]»
_Religieux, ms. folio, 734._]
[TD-90: «Alors la rage populaire s'enflamma à tel point que tous,
hommes et femmes, injuriant publiquement les ducs sans aucun voile de
pudeur, prièrent pour qu'ils reçoivent le même salaire éternel que le
traître Judas.»]
Le traité réel était assez odieux sans y ajouter ces fables: les
princes faisaient hommage à l'Anglais, s'engageaient à lui faire
recouvrer ses droits et lui remettaient vingt places dans le Midi.
Pour tant d'avantages, il ne laissait aux ducs de Berri et d'Orléans,
le Poitou, l'Angoumois et le Périgord, que leur vie durant. Le seul
comte d'Armagnac conservait tous ses fiefs à perpétuité. Le traité,
visiblement, était son ouvrage[369] (18 mai 1412).
[Note 369: Rymer.]
Ainsi, des princes sans coeur jouaient tour à tour à ce jeu funeste
d'appeler l'ennemi du royaume. La chose était pourtant sérieuse. Ils
s'en seraient aperçus bientôt, si la mort d'Henri IV n'eût donné un
répit à la France.
Trahie par les deux partis, n'ayant rien à attendre que d'elle, elle
va essayer, dans cet intervalle, de faire ses affaires elle-même. En
est-elle déjà capable? on peut en douter.
* * * * *
Dans cette période de cinq années, entre un crime et un crime, le
meurtre du duc d'Orléans et le traité avec l'Anglais, les partis ont
prouvé leur impuissance pour la paix et pour la guerre; trois traités
n'ont servi qu'à envenimer les haines.
Est-ce à dire, pourtant, que ces tristes années aient été perdues, que
le temps ait coulé en vain?... Non, il n'y a point d'années perdues;
le temps a porté son fruit.
D'abord, les deux moitiés de la France se sont rapprochées, il est
vrai, pour se haïr; le Midi est venu visiter le Nord, comme au temps
des Albigeois le Nord visita le Midi.
Ces rapprochements, même hostiles, étaient pourtant nécessaires; il
fallait que la France, pour devenir une plus tard, se connût d'abord,
qu'elle se vît, comme elle était, diverse encore et hétérogène.
Ainsi se prépare de loin l'unité de la nation. Déjà le sentiment
national est éveillé par les fréquents appels à l'opinion publique que
font les partis dans cette courte période. Ces manifestes continuels
pour ou contre le duc de Bourgogne[370], ces prédications politiques
dans l'intérêt des factions, ces représentations théâtrales où la
foule est admise comme témoin des grands actes politiques, l'échafaud
de Chartres, le sermon de la neutralité, tout cela, c'est déjà
implicitement un appel au peuple.
[Note 370: Le plus important peut-être de ces manifestes est celui
que le duc de Bourgogne publia au nom du roi, le 13 février 1412. Il y
demandait une aide à la langue d'oil et à la langue d'oc, et en
confiait la perception à un bourgeois de Paris. Préalablement il y
fait une longue histoire apologétique des démêlés de la maison de
Bourgogne avec celle d'Orléans. Il y flatte Paris; il entre dans le
ressentiment du peuple contre les excès des gens d'armes du parti
d'Orléans. Il fait dire au roi: «Nous feusmes deuement et
souffisamment informés qu'ils tendoient _à débouter_ du tout _Nous et
notre génération de notre royaume_ et seigneurerie.» _Bibl. royale,
mss._, Fontanieu, 109-110, _ann. 1412, 13 février; d'après un vidimus
de la vicomté de Rouen_.]
Dans les pédantesques harangues du temps, parmi les violences, les
mensonges, parmi le sang et la boue, il y a pourtant une chose qui
fait la force du parti de Bourgogne, si souillé et si coupable, à
savoir: l'aveu solennel de la responsabilité des puissants, des
princes et des rois.
L'Université professe cette doctrine, alors inouïe, qu'un roi qui
accable ses sujets d'exactions injustes peut et doit être déposé.
Cette parole est réprouvée; mais ne croyez pas qu'elle tombe. Des
pensées inconnues fermentent.
C'est vers cette époque, ce semble, qu'au fronton même de la
cathédrale de Chartres, témoin de l'humiliation des princes, on
sculpte une figure nouvelle, celle de la Liberté[371]; liberté morale
sans doute, mais l'idée de la liberté politique s'y mêle et s'y ajoute
peu à peu.
[Note 371: Voir le curieux rapport de M. Didron, dans le _Journal
de l'instruction publique_, 1839.]
Le duc de Bourgogne était bien indigne d'être le représentant du
principe moderne. Ce principe ne se démêle en lui qu'à travers la
double laideur du crime et des contradictions.
Le meurtrier vient parler d'ordre, de réforme et de bien public; il
vient attester les lois, lui qui a tué la loi; nous allons pourtant
voir paraître, sous les auspices de cet odieux parti, la grande
ordonnance du XVe siècle.
Autre bizarrerie.
Ce prince féodal, qui vient, à la tête d'une noblesse acharnée,
d'exterminer la commune de Liége, il puise dans cette victoire même la
force qui relève la commune de Paris; là-bas prince des barons, ici
prince des bouchers.
Ces contradictions font, nous l'avons dit, la laideur du siècle, celle
surtout du parti bourguignon. Le chef, au reste, parut comprendre que,
quoi qu'il eût fait, il n'avait rien fait lui-même, qu'il ne pouvait
pas grand'chose.