[Note 336: «Dimanche 26 août 1408... Entrèrent à Paris et vindrent

de Meleun la royne et le dauphin accompaigniés, environ quatre heures

après disner, des ducs de Berri, de Bretoigne, de Bourbon, et

plusieurs autres contes et seigneurs et grant multitude de gens darmes

et alèrent parmi la ville loger au Louvre.--Mardi 28 août... Ce dict

jour entra à Paris la duchesse Dorléans, mère du duc Dorléans qui à

présent est, et la royne d'Angleterre, femme du dict duc, en une

litière couverte de noir à quatre chevaux couverts de draps noirs, à

heure de vespres, accompaignée de plusieurs chariots noirs pleins de

dames et femmes, et de plusieurs ducs et contes et gens darmes.»

_Archives, Registres du Parlement, Conseil. vol. XIII, fol.

40-41._--Les princes s'accordèrent pour déférer, dans cet intervalle,

un pouvoir nominal à la reine et au dauphin: «Ce Ve jour (5 septembre

1408) furent tous les seigneurs de céans au Louvre en la grant sale,

où estoient en personne la royne, le duc de Guienne, etc. (Suit une

longue série de noms)... en la présence desquelz... fu publiée par la

bouche de maistre Jeh. Jouvenel, advocat du roy, la puissance octroiée

et commise par le roy à la royne et audit mons. de Guienne sur le

gouvernement du royaume, le roy empeschié ou absent.» _Archives,

Ibidem, Conseil, vol. XIII, fol. 42 verso._]

La reine et les princes avaient enlevé le roi à Chartres; ils

pouvaient en son nom agir contre le duc. Cela le décida à un

accommodement[337]. La chose fut négociée par le grand maître

Montaigu, serviteur de la reine et de la maison d'Orléans, principal

conseiller de ce parti, qui avait été envoyé au duc de Bourgogne, qui

en avait rapporté une grande peur, et qui ne sentait pas sa tête bien

ferme sur ses épaules. Il arrangea avec la crédulité de la peur ce

triste traité qui déshonorait les deux partis. Le principal article

était que le second fils du mort épouserait une fille du meurtrier,

avec une dot de cent cinquante mille francs d'or. Comme dot, c'était

beaucoup, mais comme prix du sang, combien peu!

[Note 337: À la rentrée du Parlement, le vieux chancelier traça un

tableau touchant de la désolation du royaume. _Archives, Registre du

Parlement, Conseil XIII, folio 49._]

Ce fut une laide scène, laide encore comme profanation d'une des plus

saintes églises de France. Notre-Dame de Chartres, ses innombrables

statues de saints et de docteurs, furent condamnées à être témoins de

la fausse paix et des parjures. On dressa, non pas au parvis où se

faisaient les amendes honorables, mais à l'entrée du choeur, un grand

échafaud. Le roi, la reine, les princes, y siégeaient. L'avocat du duc

de Bourgogne demanda au roi, au nom du duc, qu'il lui plût

«de ne conserver dans le coeur ni colère ni indignation à cause du

fait qu'il a commis et fait faire sur la personne de monseigneur

d'Orléans, pour le bien du royaume et de vous.»

Puis les enfants d'Orléans entrèrent; le roi leur fit part du pardon

qu'il avait accordé, et les requit de l'avoir pour agréable. L'avocat

du duc de Bourgogne parla en ces termes: «Monseigneur d'Orléans et

messieurs ses frères, voici monseigneur de Bourgogne, qui vous supplie

de bannir de vos coeurs toute haine et toute vengeance, et d'être bons

amis avec lui.» Le duc ajouta de sa propre bouche: «Mes chers cousins,

je vous en prie.»

Les jeunes princes pleuraient. Selon le cérémonial convenu, la reine,

le dauphin et les seigneurs du sang royal s'approchèrent d'eux et

intercédèrent pour le duc de Bourgogne; ensuite, le roi, du haut de

son trône, leur adressa ces mots: «Mon très-cher fils et mon très-cher

neveu, consentez à ce que nous avons fait, et pardonnez.» Le duc

d'Orléans et son frère répétèrent alors, l'un après l'autre, les

paroles prescrites.

Montaigu, qui avait dressé d'avance ce traité, par lequel les enfants

reconnaissaient que leur père avait été tué pour le bien du royaume,

avait au fond trahi son ancien maître, le duc d'Orléans, pour le duc

de Bourgogne. Celui-ci, néanmoins, lui en voulut mortellement. Il

n'avait pas probablement deviné d'avance l'humiliante attitude qu'il

lui faudrait prendre dans cette cérémonie, et ce qu'il lui en

coûterait pour dire aux enfants: «Pardonnez.»

Tout le monde savait à quoi s'en tenir sur la valeur d'une telle

paix. Le greffier du Parlement, en l'inscrivant sur son registre,

ajoute ces mots à la marge: «Pax, pax, inquit Propheta, et non est

pax.»

Les réconciliés revinrent à Paris, plus ennemis que jamais, mais

d'accord pour sacrifier le trop conciliant Montaigu. Ce pauvre diable

n'avait, après tout, péché que par peur. Mais il avait encore un autre

crime; il était trop riche. On se demandait comment ce fils d'un

notaire de Paris, médiocrement lettré, de pauvre mine, petite taille,

barbe claire, la langue épaisse[338], comment il s'y était pris pour

gouverner la France depuis si longtemps. Il fallait bien, avec tout

cela, qu'il fût pourtant un habile homme pour que la reine, le duc

d'Orléans, les ducs de Berri et de Bourbon, eussent tous besoin de lui

et l'appelassent leur ami.

[Note 338: Le Religieux.]

L'habileté qui lui manqua, ce fut de se faire petit. Sans parler de

ses grandes terres, il avait bâti à Marcoussis un délicieux château. À

Paris, le peuple montrait avec envie son splendide hôtel. Les plus

grands seigneurs avaient recherché ses filles. Récemment encore, il

avait marié son fils avec la fille du connétable d'Albret, cousin du

roi. Il fit encore son frère évêque de Paris, et à cette occasion il

eut l'imprudence de traiter les princes, d'étaler une incroyable

quantité de vaisselle d'or et d'argent. Les convives ouvrirent de

grands yeux; leur cupidité attisa leur haine. Ils trouvèrent fort

mauvais que Montaigu eût tant de vaisselle d'or, lorsque celle du roi

était en gage.

Pour un homme nouveau, Montaigu semblait bien assis. Dès le temps du

gouvernement des Marmousets, il s'était acquis beaucoup de gens; il

était bien apparenté, bien allié. Frère de l'archevêque de Sens, il

venait de prendre une forte position populaire dans Paris en y faisant

son frère évêque. Aussi les princes menèrent l'affaire à petit bruit.

Ils s'assemblèrent secrètement à Saint-Victor, délibérèrent sous le

sceau du serment; ils conspirèrent, trois ou quatre princes du sang et

les plus grands seigneurs de France, contre le fils du notaire. On

avertit Montaigu; mais il s'obstina à ne rien craindre. N'avait-il pas

pour lui le roi, le bon duc de Berri, la reine surtout, en mémoire du

duc d'Orléans? La reine s'employa, il est vrai, un peu en sa faveur.

Mais il ne fallut pas grande violence pour lui forcer la main; on lui

promit que les grands biens de Montaigu seraient donnés au

dauphin[339]. Après tout, elle était absente, à Melun; ce triste

spectacle de la mort d'un vieux serviteur ne devait pas affliger ses

yeux.

[Note 339: _Bibliothèque royale, mss., Dupuy, vol. 744, Fontanieu

107-108, ann. 1409._]

Il y eut à la mort de Montaigu une chose qu'on ne voit guère à la

chute des favoris: le peuple se souleva[340]. Montaigu, il est vrai,

intéressait les trois puissances de la ville: il était frère de

l'évêque; il réclamait le privilége de cléricature, celui du clergé et

de l'Université; enfin, il en appelait au Parlement. Rien ne lui

servit. La ville était pleine des gentilshommes du duc de Bourgogne.

Le nouveau prévôt de Paris, Pierre Desessarts, monta à cheval, courut

les rues avec une forte troupe, criant qu'il tenait les traîtres qui

étaient cause de la maladie du roi, qu'il en rendrait bon compte, que

les bonnes gens n'avaient qu'à retourner à leurs affaires et à leurs

métiers[341].

[Note 340: Le Religieux.]

[Note 341: Le Religieux.]

Montaigu nia tout d'abord; mais il était entre les mains d'une

commission; on lui fit tout avouer par la torture. Le 17 octobre, sans

perdre de temps, moins d'un mois après sa belle fête, il fut traîné

aux halles. On ne lut pas même l'arrêt. Brisé qu'il était par la

torture, les mains disloquées, le ventre rompu, il baisait la croix de

tout son coeur, affirmant jusqu'au bout qu'il n'était pas coupable,

non plus que le duc d'Orléans, que seulement il ne pouvait nier qu'ils

n'eussent usé des deniers du roi et trop dépensé[342]. L'assistance

pleurait; ceux même que les princes avaient envoyés pour s'assurer du

supplice revinrent tout en larmes.

[Note 342: «Affirmasse quod tormentorum violentia (qua et manus

dislocatas et se ruptum circa pudenda monstrabat) illa confessus fuerat,

nec in aliquo culpabilem ducem Aurelianensem nec se etiam reddebat nisi

in pecuniarum regiarum nimia consumptione.[TD-84]» _Religieux, ms.,

folio 633._]

[TD-84: «... avoir affirmé qu'il avait avoué sous la violence de cette

torture (dont témoignaient ses mains disloquées et son corps rompu dans

la région des parties honteuses), et qu'il ne reconnaissait en rien ni

la culpabilité du duc d'Orléans, ni la sienne, sauf en ce qui concernait

la dépense excessive des deniers royaux.»]

Cette mort avait touché tout le monde, mais effrayé encore plus. Quel

en fut le résultat? Celui qu'on devait attendre de la lâcheté du

temps. Tous voulurent être du côté d'un homme qui frappait si fort; la

mort du duc d'Orléans, celle de Montaigu, le massacre de Liége,

c'étaient trois grands coups. Le roi de Navarre était déjà allié du

duc de Bourgogne[343], dont il avait besoin contre le comte

d'Armagnac. Le duc d'Anjou le fut pour de l'argent; il en reçut, comme

dot d'une fille de Bourgogne, pour aller perdre encore cet argent en

Italie. La reine fut aussi gagnée par un mariage; le duc de Bourgogne

alla la voir à Melun et promit de faire épouser au frère d'Isabeau

(Louis de Bavière) la fille de son ami le roi de Navarre. Il était

d'ailleurs arrangé que le jeune dauphin présiderait désormais le

conseil; la grosse Isabeau[344] crut sottement qu'elle gouvernerait

son fils, et par son fils le royaume. Elle revint à Paris,

c'est-à-dire qu'elle se remit entre les mains du duc de Bourgogne.

[Note 343: Le duc de Bourgogne déploie dans cette année 1409 une

remarquable activité. Il cherche des alliances au midi et au nord.

Voy. les traités avec le roi de Navarre, le comte de Foix, le duc de

Bavière et Édouard de Bar, _mss., Baluze, 9484, 2_.]

[Note 344: «Mole carnis gravata nimium.[TD-85]» Religieux.]

[TD-85: «Fortement gênée par son embonpoint excessif.»]

Ainsi, les choses tournaient à souhait pour lui et pour son parti.

L'Université, toute-puissante au concile de Pise, venait de mettre à

profit la déposition des deux papes, pour faire donner la papauté à

l'un de ses anciens professeurs, qui apparemment n'aurait rien à

refuser à l'Université et au duc de Bourgogne.

Que manquait-il à celui-ci, sinon de se réhabiliter, s'il pouvait, de

faire oublier? Il y avait deux moyens, réformer l'État et chasser

l'Anglais. Il entreprit de nouveau d'assiéger Calais: cette fois, le

duc d'Orléans n'était plus là pour faire manquer l'entreprise. Il s'y

prit comme la première fois; il fit bâtir une ville de bois autour de

la ville; il entassa dans l'abbaye de Saint-Omer force machines et

quantité d'artillerie. Mais les Anglais, pour la somme de dix mille

nobles à la rose, trouvèrent un charpentier qui y jeta le feu grégeois

et brûla en un moment tout ce qu'on avait longuement préparé.

La réforme n'alla guère mieux que la guerre. Le duc de Bourgogne

l'avait commencée à sa manière, rudement. Il avait rendu à Paris ses

priviléges, en y mettant un prévôt à lui, le violent Desessarts. Il

avait convoqué une assemblée générale de la noblesse, sous la

présidence du dauphin, s'emparant du dauphin même et mettant de côté

le vieux duc de Berri.

Cependant il prenait les finances en main, destituant au nom du roi et

des princes tous les trésoriers, et mettant à leur place des bourgeois

de Paris, des gens riches, timides et dépendants. Tous les receveurs

devaient rendre compte à un haut conseil qu'il dominait par le comte

de Saint-Pol. Ce conseil fit une chose inouïe, il interdit la Chambre

des comptes, fit arrêter plusieurs de ses membres[345], et néanmoins

il se servit de ses registres, relevant sur les marges les _Nimis

habuit_ ou _Recuperetur_ dont cette sage et honnête compagnie marquait

les payements excessifs. On voulait s'autoriser de cette note pour

tirer de l'argent de ceux qui avaient reçu, ou même de leurs

héritiers.

[Note 345: «Et quia à longo tempore, D. Cameræ computorum ægre

ferentes quod Rex manu prodiga pecunias multis etiam indignis

consueverat largiri, dona in scriptis redigebant, addentes in margine

_Recuperetur, Nimis habuit_; statutum est ut registrum præsidentibus

traderetur, qui quod nimium fuerat ab ipsis aut eorum hæredibus usque

ad ultimum quadrantem; cessante omni appellatione, extorquerent. Omnes

etiam Dominos Cameræ computorum deposuerunt, una duntaxat excepto qui

vices suppleret omnium, donec...[TD-86]» _Religieux, ms., folio 639._--Voir

aussi Ordonnances, t. IX, p. 468 et seq.]

[TD-86: «Et parce que depuis longtemps, les M.(aîtres) de la Chambre

des comptes rapportaient en le déplorant que le Roi avait l'habitude,

même à ceux nombreux qui ne le méritaient pas, de faire de ruineuses

largesses, et consignaient ces dons par écrit en ajoutant dans la marge

Doit être récupéré ou en a suffisamment, il fut décrété que ce sommier

serait remis aux présidents qui, tout recours exclus, feraient tout

restituer jusqu'au dernier quart de denier par les bénéficiaires de ces

excès ou par leurs héritiers. On déposa même tous les Maîtres de la

Chambre des comptes, à une seule exception près concernant celui qui

devait tenir le rôle de tous les autres, jusqu'à ce que...»]

Cela était inquiétant pour beaucoup de monde, suspect pour tous,

d'autant plus que dans toutes ces mesures on voyait derrière le duc de

Bourgogne un homme emporté, passionné et brouillon, le nouveau prévôt

de Paris, Desessarts, homme de peu, qui se hâtait de faire sa main,

d'enrichir les siens, comme avait fait Montaigu; il l'avait mené au

gibet et il y courait lui-même.

Tel était Paris; hors de Paris, se formait un grand orage. Le duc

d'Orléans n'était qu'un enfant, un nom; mais autour de ce nom se

serraient naturellement tous ceux qui haïssaient le duc de Bourgogne

et le roi de Navarre.

D'abord le comte d'Armagnac, ennemi du second par voisinage, du

premier pour avoir dès longtemps été forcé de céder le Charolais; puis

le duc de Bretagne, les comtes de Clermont et d'Alençon; enfin, les

ducs de Berri et de Bourbon, qui, se voyant comptés pour rien par le

duc de Bourgogne, passèrent de l'autre côté. Ces princes s'allièrent

«pour la réforme de l'État et contre les ennemis du royaume.»

C'était aussi contre les ennemis du royaume que le duc de Bourgogne

levait des troupes et demandait de l'argent. Il fit venir à Paris les

principaux bourgeois des villes de France pour obtenir, non une taxe,

mais un prêt; les Anglais, disait-il, menaçaient de débarquer. Les

bourgeois, sans délibérer, répondirent nettement que leurs villes

étaient déjà trop chargées, que le duc de Bourgogne n'avait qu'à faire

usage des trois cent mille écus d'or qui, disait-on, avaient été

recouvrés. Mais cet argent s'était écoulé sans qu'on sût comment[346].

[Note 346: Au milieu de cette détresse, nous trouvons, entre

autres dépenses, un mandement de Charles VI pour le payement de ses

veneurs. L'acte est rédigé dans des termes très-impératifs et

très-rigoureux. À la suite de la signature du roi viennent ces mots:

«Garde qu'en ce n'ait faute.» _Bibliothèque royale, mss., Fontanieu

107-108, ann. 1410, 9 juillet._--«Pour une paire d'heures, données par

le roi à la duchesse de Bourgogne, 600 écus.» _Ibidem_, 109-110, ann.

1413.]

Paris ne montrait pas plus de zèle que les autres villes; le duc avait

voulu lui rendre ses armes et ses divisions militaires de centeniers,

soixanteniers, cinquanteniers, etc. Les Parisiens le remercièrent et

n'en voulurent pas, ne se souciant pas de devenir les soldats du duc

de Bourgogne. Il n'avait pu non plus faire un capitaine de Paris; la

ville prétendit qu'ayant eu un prince du sang pour capitaine (le duc

de Berri), elle ne pouvait accepter un capitaine de moindre rang.

Le duc de Bourgogne, ayant contre lui les princes, sans avoir pour lui

les villes, fut obligé de recourir à ses ressources personnelles. Il

appela ses vassaux. Une nuée de Brabançons vint s'abattre sur la France

du nord, sur Paris, pillant, ravageant. Paris, devenu sensible au mal

général par ses propres souffrances, demanda la paix à grands cris. Son

organe ordinaire, l'Université, avec cet aplomb propre aux gens qui ne

connaissent ni les hommes ni les choses, trouvait un moyen fort simple

de tout arranger, c'était d'exclure du gouvernement les deux chefs de

partis, les ducs de Berri et de Bourgogne, de les renvoyer dans leurs

terres, et de prendre dans les trois États des gens de bien et

d'expérience, qui gouverneraient à merveille. Le duc de Bourgogne et le

roi de Navarre accueillirent d'autant mieux la chose qu'elle était

impraticable. Ils firent parade de désintéressement; ils étaient prêts,

disaient-ils, soit à servir l'État gratuitement, en sacrifiant même

leurs biens, ou encore à se retirer si c'était l'utilité du royaume.

L'Université n'eut pas à aller loin pour trouver le duc de Berri. Il

était déjà avec ses troupes à Bicêtre. Il avait répondu à une première

ambassade, qui lui demandait la paix au nom du roi, que justement il

venait pour s'entendre avec le roi. Il reçut parfaitement les députés

de l'Université, goûta leur conseil, répondant gaiement: «S'il faut

pour gouverner des gens pris dans les trois États, j'en suis et je

retiens place dans les rangs de la noblesse.»

L'hiver et la faim forcèrent pourtant les princes à accepter

l'expédient que proposait l'Université. Il donnait satisfaction à leur

gloriole. Le duc de Bourgogne consentait à s'éloigner en même temps

qu'eux. Le conseil devait être composé de gens qui jureraient de

n'appartenir ni à l'un ni à l'autre. Le dauphin était remis à deux

seigneurs nommés, l'un par le duc de Berri, l'autre par le duc de

Bourgogne. (Paix de Bicêtre, 1er nov. 1410.)

Au fond, celui-ci restait maître. Il avait l'air de quitter Paris,

mais il le gardait. Son prévôt Desessarts, qui devait sortir de

charge, y fut maintenu. Le dauphin n'eut guère autour de lui que de

zélés Bourguignons. Son chancelier était Jean de Nyelle, sujet et

serviteur du duc de Bourgogne; ses conseillers, le sire de Heilly,

autre vassal du même prince, le sire de Savoisy, qui avait embrassé

récemment son parti, Antoine de Craon, de la famille de l'assassin de

Clisson, le sire de Courcelles, parent sans doute du célèbre docteur

qui fut l'un des juges de la Pucelle, etc.

Le duc de Bourgogne s'était retiré conformément au traité. Il n'armait

pas et ses adversaires armaient. Les torts paraissaient être du côté

des amis du duc d'Orléans. Le conseil du dauphin, pour mieux faire

croire à son impartialité, s'adjoignit le Parlement, quelques évêques,

quelques docteurs de l'Université, plusieurs notables bourgeois, et,

au nom de cette assemblée, il défendit aux ducs d'Orléans et de

Bourgogne d'entrer dans Paris.

La défense était dérisoire; ce dernier était en réalité si bien

présent dans Paris, qu'à ce moment même il décidait la ville alarmée à

prendre pour capitaine un homme à lui, le comte de Saint-Pol.

Il s'agissait de mettre Paris en défense. On proposa une taxe générale

dont personne ne serait exempt, ni le clergé, ni l'Université. Mais

leur zèle n'alla pas jusque-là pour le parti de Bourgogne; à ce mot

d'argent, ils se soulevèrent. Le chancelier de Notre-Dame, parlant au

nom des deux corps, déclara qu'ils ne pouvaient donner ni prêter;

qu'ils avaient bien de la peine à vivre; qu'on savait bien que si les

finances du roi n'étaient dilapidées, il entrerait tous les mois deux

cent mille écus d'or dans ses coffres; que les biens de l'Église,

amortis depuis longtemps, n'avaient rien à voir avec les taxes. Enfin,

il s'emporta jusqu'à dire que, lorsqu'un prince opprimait ses sujets

par d'injustes exactions, c'était, d'après les anciennes histoires, un

cas légitime de le déposer[347].

[Note 347: «Nec reges digne vocari, si exactionibus injustis

opprimant populum suum, sed quod eos depositione dignos possint

rationabiliter reputare, in annalibus antiquis possunt de multis

legere.[TD-87]» _Religieux, ms., fol. 675 verso._]

[TD-87: «S'ils oppriment leur peuple par des recouvrements injustes,

ils ne sont pas dignes d'être appelés rois, et dans les annales

antiques, on peut lire à maintes reprises qu'on serait en revanche dans

ce cas en droit de juger légitime de les déposer.»]

Cette hardiesse extraordinaire de langage indiquait assez que le

clergé et l'Université ne seraient point pour le parti bourguignon un

instrument docile. Le nouveau capitaine de Paris chercha ses alliés

plus bas; il s'adressa aux bouchers. Ce fut un curieux spectacle de

voir le comte de Saint-Pol, de la maison de Luxembourg, cousin des

Empereurs et du chevaleresque Jean de Bohême, partager sa charge de

capitaine de Paris avec les Legoix[348] et autres bouchers; de le voir

armer ces gens, marcher dans Paris de front avec cette _milice

royale_, les charger de faire les affaires de la ville, et de

poursuivre les Orléanais. Il risquait gros en s'alliant ainsi. Il

croyait tenir les bouchers; n'étaient-ce pas eux qui allaient bientôt

le tenir lui-même? Le comte de Saint-Pol et son maître le duc de

Bourgogne mettaient là en mouvement une formidable machine; mais, le

doigt pris dans les roues, ils pouvaient fort bien, doigt, tête et

corps, y passer tout entiers.

[Note 348: Peu après, nous voyons le duc de Bourgogne assister aux

obsèques du boucher Legoix: «Et lui fit-on moult honorables obsèques,

autant que si c'eust été un grand comte.» Juvénal.]

Je ne sais, au reste, s'il y avait moyen d'agir autrement. Tout esprit

de faction à part, Paris, au milieu des bandes qui venaient batailler

autour, avait grand besoin de se garder lui-même. Or, depuis la

punition des Maillotins et le désarmement, les seuls des habitants qui

eussent le fer en main et l'assurance que donne le maniement du fer,

c'étaient les bouchers. Les autres, comme on l'a vu, avaient refusé de

reprendre leurs centeniers, de crainte de porter les armes. Les

gentilshommes du comte de Saint-Pol n'auraient pas suffi, ils auraient

même été bientôt suspects, si on ne les eût vus toujours à côté d'une

milice brutale, il est vrai, violente, mais après tout parisienne et

intéressée à défendre Paris du pillage. Quelque peur qu'on eût des

bouchers, on avait bien autrement peur des innombrables pillards qui

venaient jusqu'aux portes observer, tâter la ville, et qui auraient

fort bien pu, si elle n'eût pris garde à elle, l'enlever par un coup

de main[349].

[Note 349: Dans une de ces alarmes, on fit loger le roi au Palais

avec une forte troupe de gens d'armes, au grand effroi du

greffier.--«Ce dict jour, pour ce que le Roy notre Sire, accompaignié

de molt de princes, barons et chevaliers et grant nombre de gens

darmes, estoit venu loger au Palaiz, et pour les gens darmes estoient

pleins les hostelz tant de la Cité que du cloistre de Paris, et par

tout oultre les pons par devers la place Maubert, sans distinction,

hors les seigneurs de céans pour lesquels a esté ordené, comme a dit

en la chambre le prévost de Paris, que en leurs hostelz len ne se

logera pas, et que en telz cas aventure seroit que les chambellans du

Roy notre dit sire ne preissent les tournelles de céans, esquelles a

procès sans nombre qui seroient en aventure destre embroillez

fouillez, et adirez et perdus, qui seroit dommage inestimable à tous

de quelque estaque soit de ce royaume; j'ay fait murer l'uiz de ma

tournelle, afin que len ne y entre, car: _In armigero vix potest

vigere ratio._[TD-88]» Le greffier a dessiné un soldat sur la marge.

_Archives, Registres du Parlement. Conseil, XIII, folio 131 verso, 16

septembre 1410_.]

[TD-88: «Il n'y a guère de bon sens à attendre d'un homme en arme.»]

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 18 / 24 段