coeur firent toujours équilibre à la dialectique, se trouvaient les
vrais scolastiques, les subtils, les violents, qui paraissaient les
forts, les grands hommes du temps qui n'ont pas été ceux de l'avenir.
Ceux-ci étaient généralement plus jeunes que Gerson, qui lui-même
était disciple de Pierre d'Ailly et de Clémengis. Ces violents étaient
donc la troisième génération dans cette longue polémique, d'autant
plus violents qu'ils y venaient tard. Ainsi la Constituante fut
dépassée par la jeune Législative, celle-ci par la très-jeune
Convention.
Ces hommes n'étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme
on l'a dit, mais généralement de jeunes docteurs estimés pour la
sévérité de leurs moeurs, pour la subtilité de leur esprit, pour leur
faconde. Les uns étaient des moines comme le cordelier Petit, comme
le carme Pavilly, l'orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur
de 1413. Les autres furent les meneurs des conciles et marquèrent
comme prélats; tels furent, au concile de Constance, Courcelles et
Pierre Cauchon, qui déposèrent le pape Jean XXIII et jugèrent la
Pucelle.
L'apologiste du duc de Bourgogne, Jean Petit, était un Normand, animé
d'un âpre esprit normand, un moine mendiant de la pauvre et sale
famille de saint François. Ces cordeliers, d'autant plus hardis qu'ils
n'avaient que leur corde et leurs sandales, se jetaient volontiers en
avant. Au XIVe siècle, ils avaient été pour la plupart visionnaires,
mystiques, malades et fols de l'amour de Dieu; ils étaient alors
ennemis de l'Université. Mais, à mesure que le mysticisme fit place à
la grande polémique du schisme, ils furent du parti de l'Université et
au delà. Le cordelier Jean Petit n'avait pas le moyen d'étudier; il
fut soutenu par le duc de Bourgogne, qui l'aida à prendre ses grades
et lui fit une pension[320]. À peine docteur, il se fit remarquer par
sa violence. L'Université l'envoya parmi ceux de ses membres qu'elle
députait aux deux papes. Lorsque l'assemblée du clergé de France, en
1406, flottait et n'osait se déclarer entre l'Université de Paris qui
attaquait le pape Benoît, et celle de Toulouse qui le défendait, Jean
Petit prêcha avec la fureur burlesque d'un prédicateur de carrefour,
«contre les farces et tours de passe-passe de Pierre de la Lune, dit
Benoît.» Il demanda et obtint que le Parlement fît brûler la lettre de
l'Université de Toulouse. C'est alors que le parti de Benoît et du duc
d'Orléans fut jugé vaincu, que les gens avisés le quittèrent[321], que
ses ennemis s'enhardirent et que, la suspension des prédications ayant
suffisamment irrité le peuple, on crut pouvoir enfin tuer celui qu'on
désignait depuis longtemps à la haine comme l'auteur des taxes et le
complice du schisme.
[Note 320: Cette pension n'était pas gratuite; Jean Petit nous
apprend lui-même qu'il a fait serment au duc de Bourgogne: «Je suis
obligé à le servir par serment à lui faict il y a trois ans passés...
Lui, regardant que j'estois très-petitement bénéficié, m'a donné
chascun an bonne et grande pension pour moi aider à tenir aux escoles;
de laquelle pension, j'ai trouvé une grand'partie de mes dépens et
trouverai encore, s'il lui plaît de sa grâce.» Monstrelet, t. I, p.
245.]
[Note 321: Par exemple Savoisy.]
L'Université avait récemment arraché au roi l'ordre de contraindre par
corps le pape qui refusait de céder. Ce pape avait été jugé
schismatique et ses partisans schismatiques. Par deux fois on essaya
d'exécuter cette contrainte par l'épée. La mort d'un prince qui
soutenait le pape semblait aux universitaires un résultat naturel de
cette condamnation du pape; c'était aussi une contrainte par corps.
Je n'ai pas le courage de reproduire la longue harangue par laquelle
Jean Petit entreprit de justifier le meurtre. Il faut dire pourtant
que si ce discours parut odieux à beaucoup de gens, personne ne le
trouva ridicule. Il est divisé et subdivisé selon la méthode
scolastique, la seule que l'on suivît alors.
Il prit pour texte ces paroles de l'Apôtre: «La convoitise est la
racine de tous maux.» Il déduisait de là doctement une majeure en
quatre parties, que la mineure devait appliquer. La mineure avait
quatre parties de même pour établir que le duc d'Orléans tombant dans
les quatre genres de convoitise, concupiscence, etc., s'était rendu
coupable de lèse-majesté en quatre degrés. Il établissait, par le
témoignage des philosophes, des Pères de l'Église et de la sainte
Écriture, qu'il était non-seulement permis, mais honorable et
méritoire de tuer un tyran. À cela il apportait douze raisons en
l'honneur des douze apôtres, appuyées de nombreux exemples bibliques.
Cet épouvantable fatras n'a pas moins de quatre-vingt-trois pages dans
Monstrelet. Le copier, ce serait à en vomir. Il faut résumer. Tout
peut se réduire à trois points:
1. Le duc de Bourgogne a tué _pour Dieu_[322]. Ainsi Judith, etc. Le
duc d'Orléans n'était pas seulement l'ennemi du peuple de Dieu, comme
Holopherne. Il était l'ennemi de Dieu, l'ami du Diable; il était
sorcier[323]. La diablesse Vénus lui avait donné un talisman pour se
faire aimer, etc.
[Note 322: «Les légistes disent que toute occision d'homme, juste
ou injuste, est homicide. Mais les théologiens disent qu'il y a deux
manières d'homicide, etc.»]
[Note 323: M. Buchon dit que le détail des maléfices du duc
d'Orléans, toujours omis dans les éditions antérieures de Monstrelet,
ne se trouve que dans le ms. 8347. Le ms. du Roi 10319, ms. du
commencement du XVe siècle, est précédé d'une miniature enluminée qui
représente un loup cherchant à couper une couronne surmontée d'une
fleur de lis, tandis qu'un lion l'effraye et le fait fuir. Au bas, on
lit ces quatre vers:
Par force le leu rompt et tire
A ses dents et gris la couronne,
Et le lion par très grand ire
De sa pate grant coup lui donne.
(BUCHON, édit. de Monstrelet, t. I, p. 302.)]
2. Le duc de Bourgogne a tué _pour le roi_. Il a, comme bon vassal,
sauvé son suzerain des entreprises d'un vassal félon.
3. Il a tué _pour la chose publique_ et comme bon citoyen. Le duc
d'Orléans était un tyran. Le tyran doit être tué, etc.[324].
[Note 324: «Celui qui l'occit _par bonne subtilité et cautelte en
l'épiant_, pour sauver la vie de son roi... il ne fait pas
_nefas_...»--Ceci fait penser aux Provinciales.]
Mais il faut lire l'original. Il faut voir dans sa laideur ce
monstrueux accouplement des droits et des systèmes contraires. Le
cruel raisonneur prend indifféremment et partout tout ce qui peut,
tant bien que mal, fonder le droit de tuer; tradition biblique,
classique, féodale, tout lui est bon, pourvu qu'on tue.
Le discours de Jean Petit ne mériterait guère d'attention si c'était
l'oeuvre individuelle du pédant, l'indigeste avorton éclos du cerveau
d'un cuistre. Mais non; il ne faut pas oublier que Jean Petit était un
docteur très-important, très-autorisé. Cette monstrueuse laideur de
confusion et d'incohérence, ce mélange sauvage de tant de choses mal
comprises, c'est du siècle et non de l'homme. J'y vois la grimaçante
figure du moyen âge caduque, le masque demi-homme, demi-bête de la
scolastique agonisante.
L'histoire, au reste, ne présente guère d'objet plus choquant. On
rirait de ce pêle-mêle d'équivoques, de malentendus, d'histoires
travesties, de raisonnements cornus, où l'absurde s'appuie
magistralement sur le faux. On rirait; mais on frémit. Les
syllogismes ridicules ont pour majeure l'assassinat, et la conclusion
y ramène. L'histoire devient ce qu'elle peut. La fausse science, comme
un tyran, la violente et la maltraite. Elle tronque et taille les
faits, comme elle ferait des hommes. Elle tue l'empereur Julien avec
la lance des croisades; elle égorge César avec le couteau biblique, en
sorte que le tout a l'air d'un massacre indistinct d'hommes et de
doctrines, d'idées et de faits.
Quand il y aurait eu le moindre bon sens dans ce traité de
l'assassinat, quand les crimes du duc d'Orléans eussent été prouvés et
qu'il eût mérité la mort, cela ne justifiait pas encore la trahison du
duc de Bourgogne. Quoi! pour des fautes si anciennes, après une
réconciliation solennelle, après avoir mangé ensemble et communié de
la même hostie!... Et l'avoir tué de nuit, en guet-apens, désarmé,
était-ce d'un chevalier? Un chevalier devait l'attaquer à armes
égales, le tuer en champ clos. Un prince, un grand souverain devait
faire la guerre avec une armée, vaincre son ennemi en bataille; les
batailles sont les duels des rois.
Au reste, la harangue de Jean Petit était moins une apologie du duc de
Bourgogne qu'un réquisitoire contre le duc d'Orléans. C'était un
outrage après la mort, comme si le meurtrier revenait sur cet homme
gisant à terre, ayant peur qu'il ne revécût, et tâchant de le tuer une
seconde fois.
Le meurtrier n'avait pas besoin d'apologie. Pendant que son docteur
pérorait, il avait en poche de bonnes lettres de rémission qui le
rendaient blanc comme neige. Dans ces lettres, le roi déclare que le
duc lui a exposé comment pour son bien et celui du royaume
«_il a fait mettre hors de ce monde_» son frère le duc d'Orléans; mais
il a appris que le roi, «sur le rapport d'aulcuns ses malveillans...
en a pris desplaisance... Savoir faisons que nous avons osté et
_ostons toute desplaisance_ que nous pourrions avoir eue envers lui...
etc.[325].»
[Note 325: Cartons de _Fontanieu, année 1407_.]
Les gens de l'Université ayant si bien soutenu le duc de Bourgogne, il
était bien juste qu'il les soutînt à son tour. D'abord il termina à
leur avantage l'affaire qui depuis un an tenait en guerre les deux
juridictions, civile et ecclésiastique. La première eut tort.
L'Université, le clergé, allèrent dépendre les deux écoliers voleurs
dont les squelettes branlaient encore à Montfaucon. Tout un peuple de
prêtres, de moines, de clercs et d'écoliers, animés d'une joie
frénétique, les mena à travers Paris jusqu'au parvis de Notre-Dame, où
ils furent remis à la justice ecclésiastique, et déposés aux pieds de
l'évêque[326]. Le prévôt demanda pardon aux recteurs, docteurs et
régents[327]. Ce triomphe des deux cadavres, qui était l'enterrement
de la justice royale, eut lieu au soleil de mai, attristé par la lueur
des torches que portait tout ce monde noir.
[Note 326: «Ce dit jour ont esté despenduz deux exécutéz au gibet,
qui se disoient clercs et escoliers de l'Université de Paris, et au
despendre a eu, comme len dit, plus de XL _mille_ personnes au gibet,
et ont esté ramenez en deux sarqueux, à grant compaignie et grans
processions des églises, et de l'Université, sonnans toutes les
cloches des églises, jusques au parviz de N. D., entre X et XI heures,
couverts de toile noire, et rendus à lévesque de Paris par certaine
forme et manière, et depuiz portez ou menez à Saint-Maturin où ont
esté inhumez, comme len dit, et ce fait par ordonnance royal.» 16 mai
1408. _Archives, Registres du Parlement, Plaidoiries, Matinée VI,
folio 93_; et _Conseil, vol. XIII, folio 26_.]
[Note 327: «Messeigneurs, leur dit-il, se raillant de leur
puissance et de leur obstination, outre le pardon que vous m'accordez,
je vous ai grande obligation; car lorsque vous m'avez attaqué, je me
tins pour assuré d'être mis hors de mon état; mais je craignais qu'il
ne vous vînt en idée de conclure aussi à ce que je fusse marié, et je
suis bien certain que si une fois vous eussiez mis cette conclusion en
avant, il m'aurait fallu, bon gré, mal gré, me marier. Par votre
grâce, vous avez bien voulu m'exempter de cette rigueur, ce dont je
vous remercie très-humblement.» _Chronique nº 10297._]
Le 14 mai, la veille même de la grande victoire de l'Université, deux
messagers du pape Benoît XIII avaient eu la hardiesse de venir braver
dans Paris cette colérique puissance. Ils avaient apporté des bulles
menaçantes où l'ennemi, qu'on croyait à terre, semblait plus vivant
que jamais[328]. C'était un gentilhomme aragonais (comme son maître
Benoît XIII) qui avait hasardé le coup.
[Note 328: «A esté présentée au roy, dès lundi, comme len disoit,
une bulle par laquelle le pape Benedict, qui est lun des contendens du
papat, excommunie le roy et messires ses parents et adhérens. Et qu'il
en avendra? Diex y pourvoie!» _Archives, Registres du Parlement,
Conseil, XIII, folio 27_.]
Une députation de l'Université vint à grand bruit demander justice.
Une grande assemblée se fit à Saint-Paul en présence du roi, du duc de
Bourgogne et des princes. Un violent sermon y fut prononcé par
Courtecuisse, qui faisait le pendant du discours de Jean Petit.
C'était la condamnation du pape, comme l'autre était la condamnation
du prince, partisan du pape.
Le texte était: «Que la douleur en soit pour lui; tombe sur lui son
iniquité!» Si le pape eût été là, il n'y eût guère eu plus de sûreté
pour lui que pour le duc d'Orléans. Le pape n'y étant pas, on ne
frappa que ses bulles. Le chancelier les condamna au nom de
l'assemblée, les secrétaires royaux y enfoncèrent le canif, et les
jetèrent au recteur qui les mit en menus morceaux.
Ce n'était pas assez de poignarder un parchemin. On envoya ordre à
Boucicaut d'arrêter le pape; et en attendant, on prit, comme
suspects d'aimer le pape, l'abbé de Saint-Denis et le doyen de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Saint-Denis étant, comme on l'a vu, fort
mal avec l'église de Paris, l'arrestation de l'abbé était populaire.
Mais le doyen de Saint-Germain-l'Auxerrois était membre du
Parlement. Il y avait imprudence à l'arrêter; le Parlement en garda
rancune. Les prisonniers, ayant tout à craindre dans ce moment de
violence, essayèrent d'apaiser l'Université en se réclamant d'elle,
et demandant l'adjonction de quelques-uns de ses docteurs à la
commission qui devait les juger. Ils eurent lieu de s'en repentir.
Ces scolastiques, étrangers aux lois, aux hommes et aux affaires, ne
purent jamais s'accorder avec les juges[329]. Ils montrèrent autant
de gaucherie que de violence, firent arrêter au hasard nombre de
gens. Les prisonniers avaient beau invoquer le Parlement, l'évêque
de Paris; les princes même intercédaient. Ces implacables pédants ne
voulaient point lâcher prise.
[Note 329: «Theologi atque artistæ, in disputationibus magis quam
processibus experti... Unde inter eos atque in jure peritos pluries
orta verbalis discordia.[TD-81]» _Religieux, ms., folio 1308._]
[TD-81: «Les théologiens et les maîtres ès arts libéraux, plus experts
en disputes théologiques ou scholastiques qu'en analyses juridiques...
d'où, entre eux et les experts en droit, l'apparition à plusieurs
reprises de conflit de vocabulaire.»]
Le dimanche 25 mai, un professeur de l'Université, Pierre aux Boeufs
(cordelier, comme Jean Petit), lut devant le peuple les «lettres
royaux» qui déclaraient que dorénavant on n'obéirait ni à l'un ni à
l'autre pape. Cela s'appela l'acte de Neutralité. Aucune salle, aucune
place n'aurait contenu la foule. La lecture se fit à la _culture_ de
Saint-Martin-des-Champs. Cette ordonnance n'est point dans le style
ordinaire des lois. C'est visiblement un factum de l'Université,
violent, âcre, et qui n'est pas sans éloquence: «Qu'ils tombent,
qu'ils périssent, plutôt que l'unité de l'Église. Qu'on n'entende plus
la voix de la marâtre: «_Coupez l'enfant, et qu'il ne soit ni à moi,
ni à elle_; mais la voix de la bonne mère: «_Donnez-le lui plutôt tout
entier_...»
On ne s'en tint pas à des paroles. Un concile assemblé dans la
Sainte-Chapelle détermina comment l'Église se gouvernerait dans la
vacance du Saint-Siége. Benoît ne put être atteint; il se sauva à
Perpignan, entre le royaume d'Aragon, son pays, où il était soutenu,
et la France, où il guerroyait contre le concile à force de bulles.
Mais ses deux messagers furent pris et traînés par les rues dans un
étrange accoutrement; ils étaient coiffés de tiares de papier, vêtus
de dalmatiques noires aux armes de Pierre de Luna, et de plus chargés
d'écriteaux qui les qualifiaient traîtres et messagers d'un traître.
Ainsi équipés, il furent mis dans un tombereau de boueurs, piloriés
dans la cour du Palais, parmi les huées du peuple qui s'habituait à
mépriser les insignes du pontificat[330]. Le dimanche suivant, même
scène au parvis Notre-Dame: un moine trinitaire, régent de théologie,
invectiva contre eux et contre le pape, avec une violence furieuse et
des farces de bateleur, le tout dans une langue si fangeuse, que bonne
part de cette boue retombait sur l'Université[331].
[Note 330: Le Religieux.--«Au jour dui entre 10 et 11 heures les
prélas et clergie de France assemblé au Palaiz, sur le fait de
l'Église, ont esté amenez maistre Sanceloup, nez du pair Darragon, et
un chevaucheur du pape Benedict qui fu devers nez de Castelle, en 2
tumbereaux, chascun deulx vestuz dune tunique de toille peincte, où
estoit en brief effigiée la manière de la présentation des mauveses
bulles dont est mention le 21 de may cy-dessus, et les armes du dict
Benedict renversées et autres choses, et mittrez de papier sur leurs
têtes, où avoit escriptures du fait, depuis le Louvre où estoient
prisonniers, avec plusieurs autres de ce royaume, prélas et autres
gens déglise, qui avoient favorisé aux dictes bulles, comme len dit,
jusques en la court du Palaiz en molt grant compaignie de gens à
trompes, et là ont esté eschafaudez publiquement et puiz remenez audit
Louvre par la manière dessus dicte.» _Archives, Registres du
Parlement, Conseil XIII, folio 39, août 1408._]
[Note 331: «Quod anum sordidissimæ omasariæ osculari mallet quam
os Petri.[TD-82]» Religieux.]
[TD-82: «qu'il préférerait baiser le cul de la tripière la plus immonde
plutôt que la bouche de ce Pierre.»]
Le pape de Rome, le pape d'Avignon, étaient tous les deux en fuite;
leurs cardinaux avaient déserté. La reine s'enfuit aussi, emmenant de
Paris le dauphin, gendre du duc de Bourgogne. Les ducs d'Anjou (roi de
Sicile), de Berri et de Bretagne, ne tardèrent pas à les suivre. Le
duc de Bourgogne allait se trouver seul de tous les princes à Paris,
ayant toutefois dans les mains le roi, le concile, l'Université.
Lâcher le roi et Paris, c'était risquer beaucoup. Cependant il ne
pouvait plus remettre son retour aux Pays-Bas. Pendant qu'il faisait
ici la guerre au pape et écoutait les prolixes harangues des docteurs,
le parti de Benoît et d'Orléans se fortifiait à Liége. Le jeune évêque
de Liége, son cousin Jean de Bavière, ne pouvait plus résister[332].
Les Liégeois étaient menés par un homme de tête et de main, le sire de
Perweiss, père de l'autre prétendant à l'évêché de Liége; il appelait
les Allemands; il faisait venir des archers anglais. Le Brabant était
en péril. Que serait-il advenu si la Flandre avait pris parti pour
Liége, si les gens de Gand s'étaient souvenus que les Liégeois leur
avaient envoyé des vivres avant la bataille de Roosebeke?
[Note 332: V. les curieux détails que donne Zanfliet sur la
fraction des _Haïreit_. Cornelii Zanfliet Leodiensis monarchi
Chronicon, ap. Martène Ampliss. Coll., t. V, p. 365, 366. Le Religieux
et Monstrelet sont fort étendus et fort instructifs. Placentius
(Catalogus, etc.) est peu détaillé.]
Je parlerai plus tard de ce curieux peuple de Liége, de cette extrême
pointe de la race et de la langue wallone au sein des populations
germaniques, petite France belge qui est restée, sous tant de
rapports, si semblable à la vieille France, tandis que la nôtre
changeait. Mais tout cela ne peut se dire en passant.
Les Liégeois étaient quarante mille intrépides fantassins. Mais le duc
avait contre eux toute la chevalerie de Picardie et des Pays-Bas, qui
regardait avec raison cette guerre comme l'affaire commune de la
noblesse. La noblesse était d'accord. Les villes, Liége, Gand et
Paris, ne s'entendaient pas. Gand et Paris ne suivaient pas le même
pape que les Liégeois. Le duc de Bourgogne, qui soulevait les communes
en France, écrasa en Belgique celle de Liége.
Les Liégeois étaient une population d'armuriers et de charbonniers,
brutale et indomptable, que leurs chefs ne pouvaient mener. Dès que
les bannières féodales apparurent dans la plaine de Hasbain, le
proverbe se vérifia:
Qui passe dans le Hasbain
A bataille le lendemain.
Ils se postèrent quarante mille dans une enceinte fermée de chariots
et de canons, et attendirent fièrement. Le duc de Bourgogne, qui
savait qu'il allait leur venir encore dix mille hommes de troupes et
des archers d'Angleterre, se hasarda d'attaquer. Les Liégeois avaient
un peu de cavalerie, quelques chevaliers; mais ils s'en défiaient
trop; ils les empêchèrent de bouger. Ceux de Bourgogne ne pouvant les
forcer par devant, les tournèrent; une terreur panique les prit;
plusieurs milliers de Liégeois se rendirent prisonniers. Le duc de
Bourgogne, presque vainqueur, voit apparaître alors les dix mille
paresseux de Tongres, qui venaient enfin combattre. Il craignit qu'ils
ne lui arrachassent la victoire, et ordonna le massacre des
prisonniers. Ce fut une immense boucherie; toute cette chevalerie,
cruelle par peur, s'acharna sur la multitude qui avait posé les
armes. Le duc de Bourgogne prétend, dans une lettre[333], qu'il resta
vingt-quatre mille hommes sur le carreau: il avait perdu seulement de
soixante à quatre-vingts chevaliers ou écuyers, sans compter les
soldats apparemment. Néanmoins, cette disproportion fait sentir assez
combien, dans la nouveauté et l'imperfection des armes à feu, les
moyens offensifs étaient faibles contre ces maisons de fer dont les
chevaliers s'affublaient.
[Note 333: «Y ont esté occis... de vingt-quatre à vingt-six mille
Liégeois, comme on peut le savoir par l'estimation de ceux qui ont vu
les noms... Nous avons bien perdu de soixante à quatre-vingts
chevaliers ou escuyers.» Lettre du duc de Bourgogne. V. M. de Barante,
t. III, p. 211-212, 3e édition.]
Je me défie un peu de ce nombre de vingt-quatre mille hommes; c'est
juste celui de la bataille de Roosebeke, que gagna Philippe le Hardi.
Le fils ne voulut pas sans doute avoir tué moins que le père. Quoi
qu'il en soit, le récit des cruautés épouvantables du parti de
Bourgogne, qui, dans le Hasbain seul, avait brûlé, disait-on, quatre
cents églises paroissiales, souvent même avec les paroissiens, la
vengeance de l'évêque de Liége, Jean sans Pitié, ses noyades dans la
Meuse, tout cela, chose triste à dire mais qui peint le siècle, frappa
les imaginations et releva le duc de Bourgogne. Cette bataille fut
prise pour le jugement de Dieu. On savait qu'il avait d'ailleurs payé
de sa personne[334]. Le peuple, comme les femmes, aime les forts:
_Ferrum est quod amant_[TD-83]. On donna au duc de Bourgogne le surnom de
_Jean sans Peur_: sans peur des hommes et sans peur de Dieu[335].
[TD-83: «C'est la violence qu'ils aiment.»]
[Note 334: «Comment en décourant de lieu à autre, sur un petit cheval,
exhorta et bailla à ses gens grand courage, et comment il se maintint
jusques en la fin, n'est besoin d'en faire grand'déclaration... Oncques
de son corps sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fut
plusieurs fois travaillé.» Monstrelet, t. II, p. 17.]
[Note 335: Il eût pu être nommé, tout aussi bien que son cousin
l'évêque, Jean _sans Pitié_. Monstrelet dit lui-même: «Quand il fut
demandé, après la déconfiture, si on cesseroit de plus occire iceux
Liegeois, il fit réponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas
ne vouloit qu'on les prenst à rançon ni mist à finance.»]
La reine et les princes étaient revenus à Paris dans l'absence du duc
de Bourgogne[336], et procédaient contre lui. Un éloquent prédicateur,
Cérisy, prononçait une touchante apologie de Louis d'Orléans, qui a
effacé à jamais le discours de Jean Petit. L'avocat de la veuve et des
orphelins concluait à ce que le duc de Bourgogne fît amende honorable,
demandât pardon et baisât la terre, et qu'après avoir fait diverses
fondations expiatoires, il allât pendant vingt ans outre-mer pour
pleurer son crime. Cela se disait le 11 septembre; le 23, il gagnait
la bataille d'Hasbain; le 24 novembre, il arrivait à Paris. La foule
alla voir avec respect l'homme qui venait de tuer vingt-cinq mille
hommes; il s'en trouva pour crier Noël!