Valentine; elle l'avait toujours aimé et toujours il en aima d'autres.
Elle ne l'excusa pas moins autant qu'il était en elle; elle prit comme
sien avec elle le bâtard de son mari et l'éleva parmi ses enfants.
Elle l'aimait autant qu'eux, davantage. Souvent, lui voyant tant
d'esprit et d'ardeur, l'Italienne le serrait, lui disait: «Ah! tu m'as
été dérobé! c'est toi qui vengeras ton père[300].»
[Note 300: «Qu'il lui avoit été emblé, et qu'il n'y avoit à peine
des enfants qui fust si bien taillé de venger la mort de son père
qu'il estoit.» Juvénal.]
La justice ne vint jamais pour la veuve, elle n'eut pas cette
consolation. Elle n'eut pas celle d'élever au mort l'humble tombe «de
trois doigts au-dessus de terre» qu'il demandait dans son
testament[301]; elle ne put même lui mettre sous la tête «la rude
pierre, la roche» qu'il voulait pour oreiller. Louis d'Orléans,
proscrit dans la mort, attendit cent ans un tombeau.
[Note 301: «Consiérant le mot du prophète: Ego sum vermis et non homo,
opprobrium hominum et abjectio plebis[TD-70]; je veux et ordonne que la
remembrance de mon visage et de mes mains soit faite sur ma tombe en
guise de mort, et soit madicte remembrance vêtue de l'habit desdicts
religieux Célestins, ayant dessous la tête au lieu d'oreiller une rude
pierre en guise et manière d'une roche, et aux pieds, au lieu de
lyons... une autre rude roche... Et veux... que madicte tombe ne soit
que de trois doigts de haut sur terre, et soit faicte de marbre noir
eslevée et d'albâtre blanc..., et que je tienne en mes deux mains un
livre où soit escrit le psaume: Quicumque vult salvus esse...[TD-71]
Autour de ma tombe soient inscrits le Pater, l'Ave et le Credo.»
Testament de Louis d'Orléans, imprimé par Godefroy, à la suite de
Juvénal des Ursins, p. 633.
CY GIST LOYS DUC DORLÉANS...
LEQUEL SUR TOUS DUCZ TERRIENS
FUT LE PLUS NOBLE EN SON VIVANT
MAIS UNG QUI VOULT ALLER DEVANT
PAR ENVYE LE FEIST MOURIR...
_Épistaphe de feu Loys, duc d'Orléans. Bibl. royale, mss. Colbert,
2403; Regius, 9681, 5._]
[TD-70: Moi je suis un ver, non un homme, la honte des hommes et le
rebut du peuple.]
[TD-71: Quiconque veut être sauvé...]
Aux premiers âges chrétiens, dans les temps de vive foi, les douleurs
étaient patientes; la mort semblait un court divorce; elle séparait,
mais pour réunir. Un signe de cette foi dans l'âme, dans la réunion
des âmes, c'est que, jusqu'au XIIe siècle, le corps, la dépouille
mortelle semble avoir moins d'importance; elle ne demande pas encore
de magnifiques tombeaux; cachée dans un coin de l'église, une simple
dalle la couvre; c'est assez pour la désigner au jour de la
résurrection: «Hinc surrectura[302].»
[Note 302: Cette inscription, la plus belle peut-être qu'on ait
jamais lue sur une tombe chrétienne, a été placée par mon ami M.
Fourcy (bibliothécaire de l'École polytechnique) sur celle de sa
mère.]
Au temps dont nous écrivons l'histoire, il y avait déjà un changement
peu avoué, d'autant plus profond. Même dévotion extérieure, mais la
foi moins vive; au plus profond des coeurs, à leur insu, l'espoir
faiblissait. La douleur ne se laissait plus aisément charmer aux
promesses de l'avenir; aux pieuses consolations elle opposait le mot
de Valentine: «Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien[303].»
[Note 303: La devise de Valentine se lisait dans sa chapelle aux
Cordeliers de Blois.]
S'il lui restait quelque chose, c'était de parer la triste dépouille,
de glorifier les restes, de faire de la tombe une chapelle, une
église, dont ce mort serait le dieu.
Vains amusements de la douleur qui ne l'arrêtent pas longtemps.
Quelque profond que soit le sépulcre, elle n'en ressent pas moins à
travers les puissantes attractions de la mort; elle les suit... La
veuve du duc d'Orléans vécut ce que dura sa robe de deuil.
C'est que les mots de l'union: _Vous devenez même chair_, ils ne sont
pas un vain son; ils durent pour celui qui survit. Qu'ils aient donc
leur effet suprême!... Jusque-là, il va chaque jour heurter cette
tombe à l'aveugle, l'interroger, lui demander compte... Elle ne sait
que répondre; il aurait beau la briser qu'elle n'en dirait pas
davantage... En vain, s'obstinant à douter, s'irritant, niant la mort,
il arrache l'odieuse pierre; en vain, parmi les défaillances de la
douleur et de la nature, il ose soulever le linceul, et montrant à la
lumière ce qu'elle ne voudrait pas voir, il dispute[304] aux
vers le je ne sais quoi, informe et terrible, qui fut pourtant Inès de
Castro.
[Note 304: «Le roi se rendit à l'église de Santa-Clara, où il fit
exhumer le corps de la femme qu'il chérissait. Il ordonna que son Inès
fût revêtue des ornements royaux, et qu'on la plaçât sur un trône où
ses sujets vinrent baiser les ossements qui avaient été une si belle
main.» Faria y Souza.
Lope parle seulement de la translation du corps: «Como foi trellada
Dona Enez, etc.» Collecçao de livros ineditos. 1816, t. IV, p. 113. M.
Ferdinand Denis, dans ses intéressantes Chroniques de l'Espagne et du
Portugal, t. I, p. 157, cite le texte principal (de Faria y Souza),
qui appuie la tradition.--Un savant Portugais, M. Corvalho, assurait
avoir vu, il y a quelques années, le corps d'Inès bien conservé:
«Seulement la peau avait pris le ton du vélin bruni par le temps...»
(Ibidem, t. I, p. 163). M. Taylor, en 1835, n'a plus trouvé que des
ossements dispersés sur les dalles du couvent d'Alcobaça, et il les a
pieusement inhumés. Voyage pitt. en Espagne et en Portugal, l.
XIII.--Je trouve encore dans les Chroniques, traduites par M.
Ferdinand Denis (t. I, p. 78), un fait curieux qui caractérise, autant
que l'histoire d'Inès, le matérialisme poétique de ces temps, c'est
l'histoire du bon vassal qui ne veut pas rendre son château au nouveau
roi avant de s'assurer de la mort de son maître Sanche II. Il va à
Tolède, où Sanche était mort exilé, enlève la pierre, reconnaît le
mort, et accomplit son serment féodal en lui remettant au bras droit
les clefs du château qu'il lui a autrefois confiées.]
CHAPITRE II
LUTTE DES DEUX PARTIS.--CABOCHIENS.--ESSAIS DE RÉFORME DANS L'ÉTAT ET
DANS L'ÉGLISE
1408-1414
L'étranger qui visite la silencieuse Vérone et les tombeaux des La
Scala découvre dans un coin une lourde tombe sans nom[305]. C'est,
selon toute apparence, la tombe de l'_assassiné_[306]. À côté s'élève
un somptueux monument à triple étage de statues, et par-dessus ce
monument, sur la tête des saints et des prophètes, plane un cavalier
de marbre. C'est la statue de l'assassin. Un Signore de La Scala tua
son frère dans la rue en plein jour, il lui succéda. Cela ne
produisit, ce semble, ni étonnement, ni trouble[307]. Le meurtrier
régna doucement pendant seize années; et alors, sentant sa fin venir,
il donna ordre à ses affaires, fit encore étrangler un de ses frères
qu'il tenait prisonnier, et laissa la seigneurie de Vérone à son
bâtard, comme tout bon père de famille laisse son bien à son fils.
[Note 305: «In terra, e meze sepolte, son prima tre arche di marmi
nostrale, quali non si sa per qual di questa casa servissero, poichè
non hanno iscrizione alcuna; ben anno l'arme sopra i coperchi, e _nel
mezo di uno si vide la scala con aquila sopra_,
E'n su la scala porta il santo ucello.»
Dante, Parad., XVII, 72. Maffei, Verona illustrata, parte terza, p.
78, éd. in-folio.]
[Note 306: Si ma mémoire ne me trompe, il y a près de là, dans
Vérone, plusieurs lieux dont les noms rappellent cet événement: «Via
dell'ammazato, Via delle quatro spade, Volto barbaro, etc.»--Ma
conjecture semble appuyée par le passage suivant: «Sepultus... _exigua
cum pompa_ tantum, cum cives vererentur ne offenderent fratrem.[TD-72]»
Torelly Saraynæ Veronensis Hist. Veron., lib. secundo; Thesaur.
Antiquit. Ital. Grævii et Burmanni, t. noni parte septima, colonn.
71.]
[TD-72: «enterré... mais seulement en modeste apparat, les citoyens
craignant d'offenser son frère.»]
[Note 307: «Cæde hac a civibus et populo percepta, quilibet
quietus remansit... Approbata fuit ejus mens...» Exclamarunt omnes:
Vivat Dominus noster...[TD-73]» Ibidem, colonn. 70-71.]
[TD-73: «Les citoyens et le peuple ayant appris ce meurtre, chacun
resta tranquille ... Son courage fut approuvé...» Ils crièrent tous:
Vive notre Seigneur...»]
Les choses ne se passèrent pas ainsi en France à la mort du duc
d'Orléans. La France n'en prit pas si aisément son parti. S'il n'eut
pas un tombeau de pierre[308], il en eut un dans les coeurs. Tout le
pays sentit le coup et en fut profondément remué, et l'État, et la
famille, et chaque homme, jusqu'aux entrailles. Une dispute, une
guerre de trente années commença; il en coûta la vie à des millions
d'hommes. Cela est triste, mais il n'en faut pas moins féliciter la
France et la nature humaine.
[Note 308: Ce tombeau ne fut élevé que par Louis XII.]
«Ce n'était pourtant que la mort d'un homme,» dit froidement le
chroniqueur de la maison de Bourgogne[309]. Mais la mort d'un homme
est un événement immense lorsqu'elle arrive par un crime; c'est un
fait terrible sur lequel les sociétés ne doivent se résigner jamais.
[Note 309: «... Pour la mort d'un seul homme...» Monstrelet.]
Cette mort engendra la guerre, et la guerre entre les esprits. Toutes
les questions politiques, morales, religieuses, s'agitèrent à cette
occasion[310]. La grande polémique des temps modernes, elle a commencé
pour la France par le sentiment du droit, par l'émotion de la nature,
par la douce et sainte pitié.
[Note 310: Ces grandes questions semblent avoir été déjà débattues
en France, à l'occasion de la fin tragique de Richard II. Voy. _Lettre
de Charles VI aux Anglais_, 2 oct. 1402. _Bibl. royale, mss.
Fontanieu, 105-6; Brienne, vol. XXXIV, p. 227._]
Où se livra d'abord ce grand combat? Là même d'où partit le crime, au
coeur du meurtrier. Le lendemain au matin, lorsque tous les parents du
mort allèrent aux Blancs-Manteaux visiter le corps et lui donner l'eau
bénite, le duc de Bourgogne qualifia lui-même l'acte selon la vérité:
«Jamais plus méchant et plus traître meurtre n'a été commis en ce
royaume.» Le vendredi, au convoi, il tenait un des coins du drap
mortuaire et pleurait comme les autres.
Plus que tous les autres sans doute, et non moins sincèrement. Il n'y
avait pas là d'hypocrisie. La nature humaine est ainsi faite. Nul
doute que le meurtrier n'eût voulu alors ressusciter le mort au prix
de sa vie. Mais cela n'était pas en lui. Il fallait qu'il traînât à
jamais ce fardeau, qu'à jamais il portât ce pesant drap mortuaire.
Lorsqu'il fut constant que les assassins avaient fui vers la rue
Mauconseil, où était l'hôtel du duc de Bourgogne, lorsque le prévôt de
Paris déclara qu'il se faisait fort de trouver les coupables si on lui
permettait de fouiller les hôtels des princes, le duc de Bourgogne se
troubla; il tira à part le duc de Berri et le roi de Sicile et leur
dit tout pâle: «C'est moi; le diable m'a tenté[311].» Ils reculèrent;
le duc de Berri fondit en larmes et ne dit qu'une parole: «J'ai perdu
mes deux neveux.»
[Note 311: «Se fecisse instigante Diabolo.[TD-74]» _Religieux, ms., folio
554._--Plus loin, l'apologiste du duc d'Orléans rapporte cette parole
comme avouée du duc de Bourgogne lui-même: «Tunc dixit quod Diabolus
ad id ipsum tentaverat, et nunc sine verecundia sibimet contradicendo
dicit quod optime fecit.[TD-75]» _Ibidem, ms. folio 593._]
[TD-74: «...qu'il l'avait fait, poussé par le Diable.»]
[TD-75: «À ce moment-là, il avait dit que le Diable l'y avait poussé
et maintenant, sans honte, il se contredit lui-même en disant qu'il a
très bien fait.»]
Le duc de Bourgogne s'en alla accablé, humilié, et l'humiliation le
changea. L'orgueil tua le remords. Il se souvint qu'il était puissant,
qu'il n'y avait pas de juge pour lui. Il s'endurcit, et puisque enfin
le coup était fait, le mal irréparable, il résolut de revendiquer son
crime comme vertu, d'en faire, s'il pouvait, un acte héroïque. Il osa
venir au conseil. Il en trouva la porte fermée; le duc de Berri l'y
retint en lui disant doucement qu'on ne l'y verrait pas avec plaisir.
À quoi le coupable répondit, avec le masque d'airain qu'il s'était
décidé à prendre: «Je m'en passerai volontiers, monsieur; qu'on
n'accuse personne de la mort du duc d'Orléans; ce qui s'est fait,
c'est moi qui l'ai fait faire.»
Avec ce beau semblant d'audace, le duc de Bourgogne n'était pas
rassuré. Il retourna à son hôtel, monta à cheval et galopa sans
s'arrêter jusqu'en Flandre. Dès qu'on sut qu'il fuyait, on le
poursuivit; cent vingt chevaliers du duc d'Orléans coururent après
lui. Mais il n'y avait pas moyen de l'atteindre: à une heure il était
déjà à Bapaume. Il ordonna, en mémoire de ce péril, que dorénavant les
cloches sonnassent à cette heure-là. Cela s'appela longtemps l'angelus
du duc de Bourgogne.
Il avait échappé à ses ennemis, non à lui-même. À peine arrivé à
Lille, il convoqua ses barons, ses prêtres. Ils lui prouvèrent
invinciblement qu'il n'avait fait que son devoir, qu'il avait sauvé le
roi et le royaume. Il reprit courage, rassembla les états de Flandre,
d'Artois, ceux de Lille et de Douai, et leur en fit répéter
autant[312]. Il le fit dire, prêcher, écrire, et ces écrits furent
répandus partout, tant il sentait le besoin de mettre son crime en
commun avec ses sujets, de se faire donner par eux l'approbation qu'il
ne pouvait plus se donner lui-même, d'étouffer sous la voix du peuple
la voix de son coeur.
[Note 312: Auxquels il fit remontrer publiquement comment à Paris
il avoit fait occire Louis, duc d'Orléans; et la cause pourquoi il
l'avoit fait, il la fit lors divulguer par beaux articles et commanda
que la copie en fût baillée par écrit à tous ceux qui la voudroient
avoir; pour lequel fait il pria qu'on lui voulsist faire aide à tous
besoins qui lui pourroient survenir. À quoi lui fut répondu des
Flamands que très-volontiers aide lui feroient.»--Les Flamands lui
étaient d'autant plus favorables en ce moment qu'il venait de leur
obtenir une trêve de l'Angleterre. Monstrelet, t. I, p. 207, 231.]
Entre autres bruits qu'il fit répandre, on dit partout que le duc
d'Orléans depuis longtemps lui dressait des embûches, qu'il n'avait
fait que le prévenir[313]. Il fit croire cette grossière invention aux
braves Flamands; sans doute il eût voulu y croire aussi.
[Note 313: Le duc de Bourgogne aurait pu soutenir cette assertion, si
l'on s'en rapportait à la mauvaise traduction que Le Laboureur a faite
du Religieux. Il lui fait dire ridiculement (p. 624): «Ces flamèches de
division causèrent un embrasement de haine et d'inimitié qu'on ne put
esteindre et qui fit découvrir beaucoup d'apparence de _conspirations_
sur la vie l'un de l'autre.» Il n'y a pas de _conspirations_ dans le
texte; il dit: «In necem mutuam diu visi fuerunt _publice_
aspirare.[TD-76]» _Folio 552._--Cette récrimination atroce du meurtrier
n'est, je crois, exprimée nettement que dans une chronique belge que
j'ai déjà citée. Elle suppose, ce qui met le comble à l'invraisemblance,
que le duc d'Orléans s'adressa à son ennemi mortel, Raoul
d'Auquetonville, pour le décider à tuer le duc de Bourgogne: «Avint ce
nonobstant, par commune voix et renommée, si comme on disoit, que ledit
Dorliens avoit marchandé ou voloit marchander à Raoulet d'Actonville de
tuer le duc de Bourgogne, lequel fait fu découvert par ledit Raoulet au
duc de Bourgogne.» _Chronique mss._, nº 801 D (_Bibliothèque de
Bourgogne, à Bruxelles_), _folio 222_.]
[TD-76: «On les a vus depuis longtemps aspirer au grand jour
à leur mort mutuelle.»]
Cependant l'émotion du tragique événement ne s'affaiblissait pas dans
Paris. Ceux même qui regardaient le duc d'Orléans comme l'auteur de
tant d'impôts, et qui peut-être s'étaient réjouis tout bas de sa mort,
ne purent voir sans être touchés sa veuve et ses enfants qui vinrent
lui demander justice. La pauvre veuve, madame Valentine, amenait avec
elle son second fils, sa fille et madame Isabeau de France, fiancée au
jeune duc d'Orléans et déjà veuve elle-même, à quinze ans, d'un autre
assassiné, du roi d'Angleterre Richard II. Le roi de Sicile, le duc de
Berri, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, le connétable,
allèrent au-devant. La litière était couverte de drap noir et traînée
par quatre chevaux blancs. La duchesse était en grand deuil, ainsi que
ses enfants et sa suite; ce triste cortége entra à Paris le 10
décembre, par le plus triste et le plus rude hiver qu'on eût vu depuis
plusieurs siècles[314].
[Note 314: Au commencement de janvier 1408, il fait si froid que
le Parlement ne tient pas séance...» _Il ne pouoit besoigner: le
grephier mesme, combien qu'il eust prins feu delez lui, en une
poelette, pour garder lancre de son cornet de geler, lancre se geloit
en sa plume, de 2 ou 3 mos en 3 mos, et tant que enregistrer ne
pouoit..._» Ce récit est quatre fois plus long que celui de la mort du
duc d'Orléans. Les glaçons empêchaient les moulins de fonctionner: il
y eut disette. Quand la gelée cessa, les ponts furent emportés. Le
greffier termine par ces mots... «_Et ce cas, avec l'occision de feu
monseigneur Loiz duc d'Orléans frère du roi_ (DE QUO SUPRA, MENSE
NOVEMBRI), _a esté à grant merveille en ce royaume_...» Il paraît
qu'il y eut vacance pendant un mois. 1er jour de février: «_Curia
vacat[TD-77], pour ce qu'il n'a osé passer la rivière pour aler au Palaiz
pour la grant impétuosité et force d'elle. Car aussy croît-elle
toujours._» _Archives, Registres du Parlement, Conseil_, vol. XIII,
_folio 11_; et _Plaidoiries, Matinée_ VI, _folio 40_.]
[TD-77: «Le parlement est vacant.»]
Descendue à l'hôtel Saint-Paul, elle se jeta à genoux en pleurant
devant le roi qui pleurait aussi. Deux jours après elle revint
par-devant le roi et son conseil, portant plainte et demandant
justice. Le discours des avocats qui parlèrent pour elle, celui des
prédicateurs qui firent l'éloge funèbre du duc d'Orléans, la lettre
que son fils répandit quelques années après, sont pleins de choses
touchantes et d'une naïveté douloureuse.
«Vox sanguinis fratris tui clamat ad me de terra.[TD-78]
[TD-78: «La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi.»]
«Tu peux, ô roi, dire à la partie adverse cette parole qu'a dite le
Seigneur à Caïn après qu'il eût tué son frère... Certes oui, la terre
crie et le sang réclame; car il ne serait pas un homme naturel, ni
d'un sang pur, celui qui n'aurait pas compassion d'une mort si
cruelle.
«Et toi, ô roi Charles de bonne mémoire, si tu vivais maintenant, que
dirais-tu? quelles larmes pourraient t'apaiser? qui t'empêcherait de
faire justice d'une telle mort? Hélas! tu as tant aimé, honoré et élevé
avec tant de soin l'arbre où est né le fruit dont ton fils a reçu la
mort! Hélas! roi Charles, tu pourrais bien dire, comme Jacob: _Fera
pessima devoravit filium meum_[TD-79], une bête très-mauvaise a dévoré
mon fils.
[TD-79: «Une bête très féroce a dévoré mon fils.»]
«Hélas! il n'y a si pauvre homme, ou de si bas état en ce monde dont
le père ou le frère ait été tué si traîtreusement, que ses parents et
ses amis ne s'engagent à poursuivre l'homicide jusqu'à la mort.
Qu'est-ce donc quand le malfaiteur persévère et s'obstine dans sa
volonté criminelle?... Pleurez, princes et nobles, car le chemin est
ouvert pour vous faire mourir en trahison et à l'improviste; pleurez,
hommes, femmes, vieillards et jeunes gens; la douceur de la paix et de
la tranquillité vous est ôtée, puisque le chemin vous est montré pour
occire et porter le glaive contre les princes, et qu'ainsi vous voilà
en guerre, en misère, en voie de destruction.»
La prophétie ne s'accomplit que trop. Celui contre lequel on venait
d'accueillir cette plainte, celui qu'on jugeait digne de toute peine,
d'amende honorable, de prison, il n'y eut pas besoin de le poursuivre:
il revint de lui-même, mais en maître; l'on n'avait que des
plaidoiries à lui opposer. Il revint, malgré les plus expresses
défenses, entouré d'hommes d'armes, et fit mettre sur la porte de son
hôtel deux fers de lance, l'un affilé, l'autre émoussé[315], pour dire
qu'il était prêt à la guerre et à la paix, qu'il combattrait aux armes
courtoises ou, si l'on aimait mieux, à mort. Les princes avaient été
jusqu'à Amiens pour l'empêcher de venir. Il leur donna des fêtes, leur
fit entendre d'excellente musique et continua sa route jusqu'à
Saint-Denis, où il fit ses dévotions. Là, nouvelle défense des
princes[316]. Mais il n'entra pas moins à Paris. Il se trouva des
gens pour crier: «Noël au bon duc[317]!» Le peuple croyait qu'il
allait supprimer les taxes. Les princes l'accueillirent. La reine,
chose odieuse, se contraignit au point de lui faire bonne mine.
[Note 315: «Et se logea en l'hostel d'un bourgeois, nommé Jacques
de Haugart, auquel hôtel ledit duc fit pendre par dessus l'huis par
dehors deux lances, dont l'une si avoit fer de guerre et l'autre fer
de rochet; pourquoi fut dit de plusieurs nobles estant à icelle
assemblée que ledit duc les y avoit fait mettre en signifiance que qui
voudroit avoir à lui paix ou guerre, si le prensit.» Monstrelet, t. I,
p. 234.]
[Note 316: À l'approche des troupes qui allaient occuper Paris, le
Parlement, avec sa prudence ordinaire, ne voulut point se mêler des
affaires de la ville ni des précautions à prendre: «Et si a esté
touché de requérir provision pour la ville de Paris où plusieurs gens
d'armes doivent arriver... Sur quoy n'a pas été conclu, _quia ad
curiam non pertineret multis obstantibus_[TD-80]; au moins, ny pourroit
remédier.» _Archives, Registre du Parlement, Conseil, XIII, 10 février
1407 (1408), f. 13, verso_.]
[TD-80: «parce que, en vertu de nombreux obstacles, cela ne
concernerait pas le parlement.»]
[Note 317: C'est du moins ce que rapporte le chroniqueur
bourguignon: «Mesmement les petits enfants en plusieurs carrefours à
haute voix criaient Noël.» Monstrelet.]
Tout semblait rassurant; et pourtant, en entrant dans la ville où
l'acte avait été commis, il ne pouvait s'empêcher de trembler. Il alla
droit à son hôtel, fit camper toutes ses troupes autour. Mais son
hôtel ne lui semblait pas sûr. Il fallut, pour calmer son imagination,
que dans son hôtel même on lui bâtît une chambre tout en pierres de
taille et forte comme une tour[318]. Pendant que ses maçons
travaillaient à défendre le corps, ses théologiens faisaient ce qu'ils
pouvaient pour cuirasser l'âme. Déjà il avait les certificats de ses
docteurs de Flandre; mais il voulait celui de l'Université, une bonne
justification solennelle en présence du roi, des princes, du peuple,
qui approuveraient au moins par leur silence. Il fallait que le monde
entier suât à laver cette tache.
[Note 318: «Fist faire... à puissance d'ouvriers, une forte
chambre de pierre, bien taillée, en manière d'une tour.» Monstrelet.]
Le duc de Bourgogne ne pouvait manquer de défenseurs parmi les gens de
l'Université. Son père et lui avaient toujours été liés avec ce corps
par la haine commune du duc d'Orléans et de son pape Benoît XIII. Ils
avaient protégé les principaux docteurs. Philippe le Hardi avait donné
un bénéfice au célèbre Jean Gerson[319]; son successeur pensionnait le
cordelier Jean Petit, tous deux grands adversaires du pape.
[Note 319: Un canonicat de Bruges, auquel Gerson renonça de bonne
heure.]
Toutefois, pour soutenir cette thèse que le partisan du pape avait
été bien et justement tué, il fallait trouver un aveugle et violent
logicien, capable de suivre intrépidement le raisonnement contre la
raison, l'esprit de corps et de parti contre l'humanité et la nature.
Cette logique n'était pas celle des grands docteurs de l'Université,
Gerson, d'Ailly, Clémengis. Ils restèrent plutôt dans l'inconséquence;
dans leur plus grande passion, ils ne furent jamais aveuglés. D'Ailly
et Clémengis écrivirent contre le pape; puis, quand ils craignirent
d'avoir ébranlé l'Église même, ils se rallièrent à la papauté. Gerson
attaqua le duc d'Orléans pour ses exactions; puis il pleura l'aimable
prince, il fit son oraison funèbre.