[Note 281: Son testament fut trouvé écrit tout entier de sa main,

quatre ans avant sa mort. La bonté de son âme confiante et sans fiel

se manifestait dans la recommandation qu'il faisait de ses enfants aux

soins de son oncle le duc Philippe, tandis qu'ils étaient déjà au plus

fort de leurs querelles. On y voyait le goût et la connaissance

familière des divines Écritures et des choses saintes. Durant sa vie,

il avait été le plus magnifique des princes dans ses dons aux églises.

Ses dernières volontés étaient plus libérales encore. Après le

payement de ses dettes qu'il recommandait d'une façon expresse,

commençait un merveilleux détail de toutes les fondations qu'il

ordonnait, des prières et services funèbres qu'il prescrivait pour sa

mémoire et dont les cérémonies était soigneusement déterminées. Il

assignait des fonds pour construire une chapelle dans chaque église de

Sainte-Croix d'Orléans, Notre-Dame de Chartres, Saint-Eustache et

Saint-Paul de Paris. En outre, comme il avait une dévotion

particulière pour l'ordre des religieux Célestins, il fondait une

chapelle dans chacune des églises qu'ils avaient en France, au nombre

de treize, sans parler des richesses qu'il laissait à leur maison de

Paris. Il avait voulu y être inhumé en habit de l'ordre, porté

humblement au tombeau sur une claie couverte de cendre, et que sa

statue de marbre le représentât aussi vêtu de cette robe. Les pauvres

et les hôpitaux n'étaient pas oubliés dans ses bienfaits; et son amour

pour les lettres paraissait dans la fondation de six bourses au

collége de l'Ave Maria. Histoire des Célestins, par le P. Beurrier. M.

de Barante, t. III, p. 95, 3e édition. Voir l'acte original, inséré en

entier par Godefroy, à la suite de Juvénal des Ursins, p. 631-646.]

Au temps où nous sommes parvenus, il n'eut un pressentiment que trop

vrai de sa fin prochaine. Il allait souvent aux Célestins; il aimait

ce couvent; dans son enfance, sa bonne dame de gouvernante l'y menait

tout petit entendre les offices. Plus tard, il y visitait fréquemment

le sage Philippe de Maizières, vieux conseiller de Charles V, qui s'y

était retiré[282]. Il séjournait même quelquefois au couvent, vivant

avec les moines, comme eux, et prenant part aux offices de jour et de

nuit. Une nuit donc qu'il allait aux matines et qu'il traversait le

dortoir, il vit, ou crut voir, la Mort[283]. Cette vision fut

confirmée par une autre; il se croyait devant Dieu et prêt à subir son

jugement. C'était un signe solennel qu'au lieu même où avait commencé

son enfance il fût ainsi averti de sa fin. Le prieur du couvent auquel

il se confia crut aussi qu'en effet il lui fallait songer à son âme et

se préparer à bien mourir.

[Note 282: Jean Petit prétend qu'ils conspiraient ensemble.

(Monstrelet).]

[Note 283: Telle était la tradition du couvent. Les moines avaient

fait peindre cette vision dans leur chapelle à côté de l'autel; on y

voyait la Mort tenant une faux à la main, et montrant au duc d'Orléans

cette légende: «Juvenes ac senes rapio.[TD-61]» Millin.]

[TD-61: «J'emporte jeunes et vieux.»]

Ce ne fut pas une apparition moins sinistre qu'il eut bientôt au

château de Beauté. Il y reçut une étrange visite, celle de Jean sans

Peur. Il devait peu s'y attendre, un nouveau motif avait encore aigri

leur haine. Les Liégeois ayant chassé leur évêque, jeune homme de

vingt ans, qui voulait être évêque sans se faire prêtre[284], ils en

avaient élu un autre, avec l'appui du duc d'Orléans et du pape

d'Avignon. L'évêque chassé était justement le beau-frère du duc de

Bourgogne. Si le duc d'Orléans, maître du Luxembourg, étendait encore

son influence sur Liége, son rival allait avoir une guerre permanente

chez lui, en Brabant, en Flandre; la France lui échappait. Ce danger

devait porter son exaspération au comble[285].

[Note 284: «Urgebant ut aut sacris initiaretur, aut certe episcopatum

abdicaret.[TD-62]» Zanfliet est ici d'autant plus croyable que sa

partialité pour l'évêque est partout visible. Corn. Zanfliet, Leodiensi

monachi Chronicon, apud Martene, Amplissima Collectio, t. V, p. 360.

Voir aussi Catalogus episcoporum Leodensium, auctore Placentio, ann.

1403-1408, et la Collection de Chapeauville.]

[TD-62: «Ils faisaient pression, soit pour qu'il fût initié aux choses

sacrées, soit pour qu'il renonçât définitivement à l'épiscopat.»]

[Note 285: Dans l'attente d'une guerre prochaine, il s'était

assuré de l'alliance du duc de Lorraine (6 avril 1407), et il avait

pris à son service le maréchal de Boucicaut. Boucicaut promet de le

servir envers et _contre tous_, sauf le roi et ses enfants, «en

mémoire de ce que le duc de Bourgogne lui a sauvé la vie, estant pris

des Turcs.» _Fonds Baluze_, 18 juillet 1407.]

Dès longtemps, il avait annoncé des résolutions violentes. En 1405,

lorsque les deux rivaux étaient en présence sous les murs de Paris,

Louis d'Orléans ayant pris pour emblème un bâton noueux, Jean sans

Peur prit pour le sien un rabot. Comment le bâton devait-il être

_raboté_[286]? on pouvait tout craindre.

[Note 286: On disait après la mort du duc d'Orléans: «Baculum

nodosum factum esse planum.» Meyer.--Devises: Mgr d'Orléans, _Je suis

mareschat de grant renommée. Il en appert bien, j'ay forge levée._ Mgr

de Bourgogne, _Je suis charbonnier d'étrange contrée. J'ay assez

charbon pour faire fumée._ Mss. Colbert, Regius.]

Le duc de Berri, plein d'inquiétude, crut gagner beaucoup sur son

neveu en le décidant à aller voir le malade. Soit pour tromper son

oncle, soit par un sentiment de haineuse curiosité, il se contraignit

jusque-là. Le duc d'Orléans allait mieux; le vieil oncle prit ses

deux neveux, les mena entendre la messe, et les fit communier de la

même hostie; il leur donna un grand dîner de réconciliation, et il

fallut qu'ils s'embrassassent. Louis d'Orléans le fit de bon coeur,

tout porte à le croire; la veille, il s'était confessé et avait

témoigné amendement et repentance. Il invita son cousin à dîner avec

lui le dimanche suivant; il ne savait point qu'il n'y aurait pas de

dimanche pour lui.

On voit encore aujourd'hui, au coin de la Vieille rue du Temple et de

la rue des Francs-Bourgeois, une tourelle du XVe siècle, légère,

élégante, et qui contraste fort avec la laide maison, qui de côté et

d'autre s'y est gauchement accrochée. Cette tourelle fermait, de ce

côté, le grand enclos de l'hôtel Barbette, occupé en 1407 par la reine

Isabeau, en 1550 par Diane de Poitiers.

L'hôtel Barbette placé hors de l'enceinte de Philippe Auguste, entre

les deux juridictions de la ville et du Temple, libre également de

l'une et de l'autre, avait été longtemps soustrait, par sa position,

aux gênes de la ville, couvre-feu, fermeture des portes, etc. Enfermé

plus tard dans l'enceinte de Charles V, il n'en était pas moins, dans

ce quartier peu fréquenté, hors de la surveillance des honnêtes et

médisants bourgeois de Paris[287].

[Note 287: Les maisons placées ainsi n'avaient pas bon renom. On

le voit par les plaintes que faisaient les chanoines de Saint-Méry

contre les mauvais lieux qui se trouvaient le long de la vieille

enceinte de Philippe-Auguste. Ils obtinrent une ordonnance d'Henri VI,

roi de France et d'Angleterre, pour en purger ce quartier.]

Cet hôtel, bâti par le financier Étienne Barbette, maître de la

monnaie sous Philippe le Bel, fut pillé dans la grande sédition où le

peuple enragé poursuivit le roi jusqu'au Temple (1306). Le même hôtel,

quatre-vingts ans après, appartenait à un autre parvenu, au grand

maître Montaigu, l'un des Marmousets qui gouvernaient le royaume. Ils

y firent coucher Charles VI la veille de son départ pour la Bretagne,

lorsque, malgré ses oncles, ils parvinrent à le tirer de Paris pour

lui faire poursuivre la vengeance de l'assassinat de Clisson.

Montaigu, ami, comme Clisson, du duc d'Orléans, fit sa cour à la reine

en lui cédant cette maison commode; elle n'aimait pas l'hôtel

Saint-Paul où vivait son mari; ce mari la gênait quand il était fou,

bien plus encore quand il ne l'était pas.

Elle avait embelli à plaisir ce séjour de prédilection, l'avait

agrandi, étendu jusqu'à la rue de la Perle. Les jardins étaient

d'autant mieux fermés et solitaires, que le long de la Vieille rue du

Temple ils se trouvaient masqués d'une ligne de maisons qui

regardaient la rue, et ne voyaient rien derrière, tout au plus le mur

du mystérieux hôtel.

La reine y accoucha le 10 novembre. Les deux princes communièrent

ensemble le 20; le 22, ils mangèrent chez le duc de Berri,

s'embrassèrent et se jurèrent une amitié de frères. Cependant, depuis

le 17, le duc de Bourgogne avait tout préparé pour tuer ce frère; il

lui avait dressé embuscade près de l'hôtel Barbette, les assassins

attendaient.

Dès la Saint-Jean, c'est-à-dire depuis plus de quatre mois, Jean sans

Peur cherchait une maison pour ce guet-apens. Un clerc de

l'Université, qui était son homme, avait chargé un _couratier_ public

de maisons de lui en louer une où il voulait, disait-il, mettre du

vin, du blé et autres denrées que les écoliers et les clercs

recevaient de leur pays, et qu'ils avaient le privilége universitaire

de vendre sans droit. Le courtier lui trouva et lui fit livrer, le 17

novembre, la maison de l'image Notre-Dame, Vieille-Rue-du-Temple, en

face l'hôtel de Rieux et de la Bretonnerie. Le duc de Bourgogne y fit

entrer de nuit des gens à lui, entre autres un ennemi mortel du duc

d'Orléans, un Normand, Raoul d'Auquetonville, ancien général des

finances, que le duc avait chassé pour malversation. Raoul répondait

de tuer; un valet de chambre du roi promit, pour argent, de livrer et

de trahir.

Le lendemain du repas de réconciliation, le mercredi 23 novembre 1407,

Louis d'Orléans avait été comme à l'ordinaire chez la reine; il y

avait soupé, et gaiement, pour essayer de consoler la pauvre

mère[288]. Le valet de chambre du roi arrive en hâte et dit que le roi

demande son frère, qu'il veut lui parler[289]. Le duc, qui avait dans

Paris six cents chevaliers ou écuyers, n'avait pourtant pas amené

grand monde avec lui, aimant mieux sans doute faire à petit bruit ces

visites dont on ne médisait que trop. Il laissa même à l'hôtel

Barbette une partie de ceux qui l'avaient suivi, comptant peut-être y

retourner quand il serait quitte du roi. Il n'était que huit heures;

c'était de bonne heure pour les gens de la cour, mais tard pour ce

quartier retiré, en novembre surtout. Il n'avait avec lui que deux

écuyers montés sur un même cheval, un page et quelques valets pour

éclairer. Il s'en allait, vêtu d'une simple robe de damas noir, par la

Vieille-Rue-du-Temple, en arrière de ses gens, chantant à demi-voix et

jouant avec son gant, comme un homme qui veut être gai. Nous savons

ces détails par deux témoins oculaires: un valet de l'hôtel de Rieux

et une pauvre femme qui logeait dans une chambre dépendante du même

hôtel. Jaquette, femme de Jacques Griffart, cordonnier, déposa

qu'étant à sa fenêtre haute sur la rue pour voir si son mari ne

revenait pas, et y prenant un lange qui séchait, elle vit passer un

seigneur à cheval, et un moment après, comme elle couchait son enfant,

elle entendit crier: «À mort! à mort!» Elle courut à la fenêtre, son

enfant dans les bras, et elle vit le même seigneur à genoux dans la

rue, sans chaperon; autour de lui, sept ou huit hommes, le visage

masqué, qui frappaient dessus de haches et d'épées; lui, il mettait

son bras devant en disant quelques mots, comme: «Qu'est ceci? D'où

vient ceci?» Il tomba, mais ils ne continuaient pas moins à frapper

d'estoc et de taille. La femme, qui voyait tout, criait au meurtre

tant qu'elle pouvait. Un homme qui l'aperçut à la fenêtre lui dit:

«Taisez-vous, mauvaise femme.» Alors, à la lueur des torches, elle vit

sortir de la maison de l'image Notre-Dame un grand homme avec un

chaperon rouge descendant sur les yeux; il dit aux autres: «Éteignez

tout, allons-nous-en, il est bien mort!» Quelqu'un lui donna encore un

coup de massue, mais il ne remuait plus. Près de lui gisait un jeune

homme qui, tout mourant qu'il était, se souleva en criant: «Ah!

monseigneur mon maître[290].» C'était le page qui ne l'avait pas

quitté et s'était jeté au-devant des coups. Ce page était Allemand; il

avait peut-être été donné à Louis d'Orléans par Isabeau de Bavière.

[Note 288: «Dolorem... studuit mitigare... coena jocunda peracta.[TD-63]»

Religieux.]

[TD-63: «Il s'appliqua... à apaiser la douleur... après un joyeux dîner.»]

[Note 289: Monstrelet.]

[Note 290: Déposition de Jacquette Griffart. Mém. Acad., t. XXI,

p. 526 et suiv.: «Elle s'en alla de sa dite fenestre pour coucher son

enfant, et incontinent après ouit crier, etc...»--L'autre témoin

oculaire, serviteur d'un neveu du maréchal de Rieux, dépose aussi;

«Que le jour d'hier au soir, environ huit heures de nuit..., estant à

l'huis d'une des salles... qui ont égart la Vieille rue du Temple...

ouit et entendit qu'en la rue avoit grand cliquetis comme d'épées et

autres armures... et disoient tels mots: «À mort, à mort!» Dont lors

pour scavoir ce que c'estoit, il remonta en la dite chambre dudit son

maître, qui est au dessus de ladite salle... et trouva que aux

fenêtres d'icelle estoit desja ledit son maître, le page, le barbier

d'icelui son maître, qui regardoient en ladite Vieille rue du Temple,

par l'une desquelles fenestres il qui parle regarda emmi ladite rue,

et veid à la clarté d'une torche qui étoit ardente sur les carreaux,

que droit devant l'hôtel de l'Image de Notre-Dame, étoient plusieurs

compaignons à pied, comme du nombre de douze à quatorze, nul desquels

il ne connaissoit, lesquels tenoient les uns des espées toutes nues,

les autres haches, les autres becs de faucon, et massues de bois ayans

piquans de fer au bout, et desdits harnois féroient et frappoient sur

aucuns qui estoient en la compagnie, disans tels mots: «À mort, à

mort!» Et qu'il est vrai que lors, il qui parle, pour mieux voir qui

estoient iceux compagnons, alla ouvrir le guichet de la porte qui a

issue en ladite Vieille rue du Temple... Et ainsi qu'il ouvrit ledit

guichet de ladite porte, on bouta un bec de faucon entre ledit guichet

et la porte, dont lors il qui parle, pour doubte qu'on ne lui fit mal

dudit bec de faucon referma ledit guichet et s'en retourna en la

chambre dudit son maître, par l'une des fenestres de laquelle il vit

aucuns compaignons qui étoient montés sur chevaux emmi la rue, et si

veid sortir d'icelui hôtel, cinq ou six compagnons tous montés sur

chevaux, qu'incontinent qu'ils furent sortis, un homme de pied près

d'iceux, feri et frappa d'une massue de bois un homme qui étoit tout

étendu sur les carreaux, et revêtu d'une houppelande de drap de damas

noir, fourrée de martre; et quand il eut frappé ledit coup, il monta

sur un cheval et se mit en la compagnie des autres... Et incontinent

après ledit coup de massue ainsi donné, il qui parle veid tous lesdits

compagnons qui étoient à cheval eux en aller et fouir le plustôt

qu'ils pouvoient sans aucune lumière, droit à l'entrée de la rue des

Blancs-Manteaux en laquelle ils se bouterent, et ne sait quelle part

ils allerent. Incontinent qu'ils s'en furent allés, lui estant encore

à ladite fenestre, vit sortir par les fenestres d'en haut dudit hôtel

de l'image Notre-Dame, grande fumée, et si ouit plusieurs des voisins

qui crioient moult fort: «Au feu, au feu!» Et lors lui qui parle,

ledit son maître et les autres dessus nommés, allerent tous emmi la

rue, eux étans en laquelle, il qui parle veid à la clarté d'une ou

deux torches, ledit feu monseigneur d'Orléans qui étoit tout étendu

mort sur les carreaux, le ventre contremont, et n'avoit point de poing

au bras senestre... et si veid qu'environ le long de deux toises près

dudit feu monseigneur le duc d'Orléans, étoit aussi étendu sur les

carreaux un compagnon qui estoit à la cour dudit feu M. le duc

d'Orléans, appelé Jacob, qui se complaignoit moult fort, comme s'il

vouloit mourir.» Déposition du varlet Raoul Prieur, Mém. Acad., t.

XXI, p. 529.]

Depuis l'assassinat manqué de Clisson, on savait qu'il ne fallait pas

croire à la légère qu'un homme était tué; aussi, selon un autre récit,

le grand homme au chaperon rouge vint, avec un falot de paille, regarder

à terre si la besogne avait été faite consciencieusement[291]. Il n'y

avait rien à dire; le mort était taillé en pièces, le bras droit était

tranché à deux places, au coude et au poignet; le poing gauche était

détaché, jeté au loin par la violence du coup; la tête était ouverte de

l'oeil à l'oreille, d'une oreille à l'autre; le crâne était ouvert, la

cervelle épandue sur le pavé[292].

[Note 291: «Cadaver ignominiose traxit ad vicinum foetidissimum lutum,

ubi, cum face straminis ardente, scelus adimpletum vidit; inde lætus,

tanquam de re bene gesta, ad hospitium ducis Burgundiæ rediit.[TD-64]»

Religieux de Saint-Denis, ms., folio 553.--V. dans les preuves de

Félibien, le récit des _Registres du Parlement, Conseil, XIII._]

[TD-64: «On traîna le cadavre jusqu'à un bourbier voisin

particulièrement fétide où, à la lumière d'une torche de paille, il

vérifia que le crime avait bien été accompli; puis, joyeux comme s'il

eût fait une bonne action, il se rendit à l'hôtel du duc de Bourgogne.»]

[Note 292: «Lesquelles playes estoient telles et si énormes que le

test estoit fendu, et que toute la cervelle en sailloit... Item que

son bras destre estoit rompu tant que le maistre os sailloit dehors au

droit du coude...» Information du sire de Tignouville, prévôt de

Paris.]

Ces pauvres restes furent portés le lendemain matin, parmi la

consternation et la terreur générale[293], à l'église voisine des

Blancs-Manteaux. Ce fut au jour seulement qu'on ramassa dans la boue

la main mutilée et la cervelle. Les princes vinrent lui donner l'eau

bénite. Le vendredi, il fut enseveli à l'église des Célestins, dans

la chapelle qu'il avait bâtie lui-même[294]. Les coins du drap

mortuaire étaient portés par son oncle, le vieux duc de Berri, par ses

cousins, le roi de Sicile, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon;

puis venaient les seigneurs, les chevaliers, une foule innombrable de

peuple. Tout le monde pleurait, les ennemis comme les amis[295]. Il

n'y a plus d'ennemis alors; chacun, dans ces moments, devient partial

pour le mort. Quoi! si jeune, si vivant naguère et déjà passé! Beauté,

grâce chevaleresque, lumière de science, parole vive et douce; hier

tout cela, aujourd'hui plus rien[296]...

[Note 293: Cette terreur ne paraît que trop dans le peu de mots qu'on

écrivit le lendemain sur les registres du Parlement. Preuves de

Félibien, t. II, p. 549. Les gens du Parlement paraissent sentir, avec

la sagacité de la peur, qu'un tel coup n'a pu être fait que par un homme

bien puissant. Ils ne disent rien de favorable au mort: «Ce prince qui

si grand seigneur estoit et si puissant, et à qui naturellement, au cas

qu'il eust fallu gouverneur en ce royaume, appartenoit le gouvernement,

en si petit moment a finé ses jours moult horriblement et

_honteusement_. Et qui ce a faict, «scietur autem postea.[TD-65]»--Plus

tard, on apprend que le meurtrier est le duc de Bourgogne, et le

Parlement fait écrire sur ses registres les lignes suivantes, où le

blâme est partagé assez également entre les deux partis. «XXIII

novembris M CCCC VII inhumaniter fuit trucidatus et interfectus D.

Ludovicus Franciæ, dux Aurelianensis et frater regis, multum _astutus_

et magni intellectus, sed nimis in carnalibus lubricus, de nocte hora IX

per ducem Burgundiæ, aut suo præcepto, ut confessus est, in vico prope

portam _de Barbette_. Unde infinita mala processerunt, quæ diu nimis

durabunt.[TD-66]» _Registres du Parlement, Liber consiliorum_, passage

imprimé dans les Mélanges curieux de Labbe, t. II, p. 702-3.]

[TD-65: «on l'apprendra toutefois plus tard.»]

[TD-66: «C'est d'une façon fort barbare que, le 23 novembre 1407, dans

une rue proche de la porte de Barbette, Monseigneur Louis de France, duc

d'Orléans et frère du roi, prince très rusé et d'une grande intelligence

mais assez porté à la luxure, fut égorgé et massacré à neuf heures du

soir, à l'instigation du duc de Bourgogne, qui le confessa.»]

[Note 294: Les Célestins avaient été fondés par Pierre de Morone

(Célestin V), ce simple d'esprit qui fut déposé du pontificat par

Boniface VIII. En haine de Boniface, Philippe le Bel honora les

Célestins, les fit venir en France, les établit dans la forêt de

Compiègne (1308). Cet ordre devint très-populaire en France. Tous les

hommes importants du temps de Charles V et de Charles VI furent en

intime relation avec cet ordre. Montaigu fit beaucoup de bien aux

Célestins de Marcoussis. _Archives_, L. 1539-1540.]

[Note 295: Monstrelet, serviteur de la maison de Bourgogne, qui

écrit à Cambrai (en la noble cité de Cambrai, t. I, p. 48), et

certainement plusieurs années après l'événement, assure que le peuple

se réjouit de cette mort. Le Religieux de Saint-Denis, ordinairement

si bien informé, si près des événements, et qui semble les enregistrer

à mesure qu'ils arrivent, ne dit rien de pareil. Il assure que le

meurtrier lui-même parut affligé (_folio 553_); il ne croit pas, il

est vrai, à la sincérité de cette douleur. Moi, j'y crois, cette

contradiction me paraît être dans la nature. L'apologiste du duc

d'Orléans dit que le duc de Bourgogne pleurait et sanglotait:

«Singultibus et lacrymis.[TD-67]» _Ibidem, folio 593._]

[TD-67: «Avec des sanglots et des larmes.»]

[Note 296:... Et lui qui estoit le plus grand de ce royaume, après le

Roy et ses enfants, est en si petit de temps, si chétif. _Et qui

cecidit, stabili non erat ille gradu. Agnosco nullam homini fiduciam,

nisi in Deo; et si parum videatur, illiscescat clarius... Parcat sibi

Deus._[TD-68]» Archives. _Registres du Parlement. Plaidoiries, Matinées,

VI. f. 7 verso._]

[TD-68: «Or celui qui mourut n'avait pas cette ferme position. Je ne

place pas ma foi en l'homme mais seulement en Dieu; et s'il peut

sembler petit, il n'en est que plus glorieux... Que Dieu le garde.»]

Rien?... davantage peut-être. Celui qui semblait hier un simple

individu, on voit qu'il avait en lui plus d'une existence, que

c'était, en effet, un être multiple, infiniment varié[297]!...

Admirable vertu de la mort! Seule elle révèle la vie. L'homme vivant

n'est vu de chacun que par un côté, selon qu'il le sert ou le gêne.

Meurt-il, on le voit alors sous mille aspects nouveaux, on distingue

tous les liens divers par lesquels il tenait au monde. Ainsi, quand

vous arrachez le lierre du chêne qui le soutenait, vous apercevez

dessous d'innombrables fils vivaces que jamais vous ne pourrez

déprendre de l'écorce où ils ont vécu; ils resteront brisés, mais ils

resteront[298].

[Note 297: Henri II s'écria en voyant le corps du duc de Guise:

«Mon Dieu qu'il est grand! Il paroit encore plus grand mort que

vivant.» Il disait mieux qu'il ne croyait; cela est vrai dans un bien

autre sens.]

[Note 298: Je faisais l'autre jour cette observation dans la forêt

de Saint-Germain (12 septembre 1839).]

Chaque homme est une humanité, une histoire universelle... Et pourtant

cet être, en qui tenait une généralité infinie, c'était en même temps

un individu spécial, un être unique, irréparable, que rien ne

remplacera. Rien de tel avant, rien après; Dieu ne recommencera point.

Il en viendra d'autres, sans doute; le monde, qui ne se lasse pas,

amènera à la vie d'autres personnes, meilleures peut-être, mais

semblables, jamais, jamais...

Celui-ci sans doute eut ses vices; mais c'est en partie pour cela que

nous le pleurons; il n'en appartint que davantage à la pauvre

humanité; il nous ressembla d'autant plus; c'était lui et c'était

nous. Nous nous pleurons en lui nous-mêmes et le mal profond de notre

nature.

On dit que la mort embellit ceux qu'elle frappe et exagère leurs

vertus; mais c'est bien plutôt, en général, la vie qui leur faisait

tort. La mort, ce pieux et irréprochable témoin, nous apprend, selon

la vérité, selon la charité, qu'en chaque homme il y a ordinairement

plus de bien que de mal. On connaissait les prodigalités du duc

d'Orléans, on connut ses aumônes. On avait parlé de ses galanteries;

on ne savait pas assez que cette heureuse nature avait toujours

conservé, au milieu même des vaines amours, l'amour divin et l'élan

vers Dieu. On trouva aux Célestins la cellule où il aimait à se

retirer[299]. Lorsqu'on ouvrit son testament, on vit qu'au plus fort

de ses querelles, cette âme sans fiel était toujours confiante,

aimante, pour ses plus grands ennemis.

[Note 299: Selon l'apologiste du duc d'Orléans (_Religieux de

Saint-Denis, ms. folio 594_), il disait tous les jours le bréviaire:

«Horas canonicas dicebat.[TD-69]»--«Il avoit, dit Sauval, sa cellule

dans le dortoir des Célestins, laquelle y est encore en son entier. Il

jeûnoit, veilloit avec les religieux, venoit à matines comme eux durant

l'Avant et le Carême. Ce prince leur a donné la grande Bible en vélin,

enluminée, qui avoit été à son père Charles V, et qu'on voit dans leur

bibliothèque, signée de Charles V et de Louis, duc d'Orléans. Il leur

donna aussi une autre grande Bible en cinq volumes in-folio, écrite sur

le vélin, qui a toujours servi et sert encore pour lire au réfectoire.»

Sauval, t. I, p. 460.]

[TD-69: «Il récitait les heures canoniales.»]

Tout cela demande grâce... Eh! qui ne pardonnerait quand cet homme,

dépouillé de tous les biens de la vie, redevenu nu et pauvre, est

apporté dans l'église et attend son jugement? Tous prient pour lui,

tous l'excusent, expliquant ses fautes par les leurs et se condamnant

eux-mêmes... Pardonnez-lui, Seigneur, frappez-nous plutôt.

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 15 / 24 段