Il avait besoin du jeune dauphin[254]. En l'absence du roi, il lui fit

présider un conseil, composé des princes, des conseillers ordinaires,

où, de plus, on avait appelé, chose nouvelle, le recteur et force

docteurs de l'Université[255]. Là, maître Jean de Nyelle, un docteur

de l'Artois, serviteur du duc de Bourgogne, prononça une longue

harangue sur les abus dont son maître demandait la réforme. Il termina

en accusant le duc d'Orléans de négliger la guerre des Anglais,

montrant comment cette guerre était juste, prétendant qu'avec les

subsides annuels, les tailles générales, et l'emprunt fait récemment

aux riches et aux prélats, on pouvait bien la soutenir.

[Note 254: Il logea avec le dauphin pour être plus sûr de lui.]

[Note 255: Le Religieux.]

On ne peut que s'étonner d'un tel discours, lorsqu'on voit qu'alors

même le duc de Bourgogne, comme comte de Flandre, venait de traiter

avec les Anglais, et que de plus il avait donné l'exemple de ne rien

payer pour la guerre. Le parti d'Orléans, à ce moment même, reprenait

dix-huit petites places, puis soixante dans la Guienne. Le comte

d'Armagnac leur offrait la bataille sous les murs de Bordeaux[256]. Le

sire de Savoisy fit une course heureuse contre les Anglais. Des

secours furent envoyés aux Gallois. Les chefs de ces expéditions,

Albret, Armagnac, Savoisy, Rieux, Duchâtel, étaient tous du parti

d'Orléans.

[Note 256: Le comte d'Armagnac prit d'abord _dix-huit_ petites

places, selon le _Religieux, ms., 469 verso_: «Burdegalensem adiit

civitatem, ipsis mandans quod si exire audebant...[TD-54]»--Le connétable

d'Albret et le comte d'Armagnac, employant tour à tour les armes et

l'argent, se firent rendre _soixante_ forts ou villages fortifiés.

_Religieux, 471, verso._]

[TD-54: «Il arriva auprès de la ville de Bordeaux, leur faisant savoir

que s'ils osaient sortir...»]

L'exaspération de Paris contre les taxes, la jalousie des princes

contre le duc d'Orléans, rendirent un moment Jean sans Peur maître de

tout. Le roi de Navarre, le roi de Sicile, le duc de Berri,

déclarèrent que tout ce que le duc de Bourgogne avait fait était bien

fait. Le clergé et l'Université prêchèrent en ce sens. Puis, les

princes allèrent un à un à Melun prier le duc d'Orléans de ne plus

assembler de troupes, et de laisser la reine revenir dans sa bonne

ville. Le vieux duc de Berri s'emporta jusqu'à dire à son neveu qu'il

n'y avait aucun des princes qui ne le tint pour ennemi public; à quoi

le duc d'Orléans répliqua seulement: «Qui a bon droit, le garde[257]!»

[Note 257: «Sur les pennonceaux de leurs lances les Bourguignons

portoient: _ich houd_, je tiens, à l'encontre des Orléanois qui

avoient: _je l'envie_.» Monstrelet.]

Il répondit aussi à l'ambassade de l'Université, au recteur, aux

docteurs, qui venaient le sermonner sur les biens de la paix. Il les

harangua à son tour en langue vulgaire, mais dans leur style, opposant

syllogisme à syllogisme, citation à citation. Il concluait par les

paroles suivantes, auxquelles il n'y avait, ce semble, rien à

répondre: «l'Université ne sait pas que le roi étant malade et le

dauphin mineur, c'est au frère du roi qu'il appartient de gouverner le

royaume. Et comment le saurait-elle? L'Université n'est pas française;

c'est un mélange d'hommes de toute nation[258]; ces étrangers n'ont

rien à voir dans nos affaires... Docteurs, retournez à vos écoles.

Chacun son métier. Vous n'appelleriez pas apparemment des gens d'armes

à opiner sur la foi[259]. Et il ajouta d'un ton plus léger: «Qui vous

a chargé de négocier la paix entre moi et mon cousin de Bourgogne? Il

n'y a entre nous ni haine ni discorde[260].»

[Note 258: Bulæus.]

[Note 259: «In casu fidei ad consilium milites non evocaretis.[TD-55]»

Religieux.]

[TD-55: «Vous ne solliciteriez pas l'avis d'une assemblée de chevaliers

sur un sujet touchant la foi.»]

[Note 260: Monstrelet prétend que le duc d'Orléans avait pris

l'Université pour juge et arbitre.--Ce qui est plus sûr, c'est qu'il

s'adressa au Parlement: «Si requeroit la cour qu'elle ne souffrist

ledict dauphin estre transporté...» _Archives, Reg. du Parlem. Cons.,

vol. XII, f. 222._]

Le duc de Bourgogne comptait sur Paris. Il avait achevé de gagner les

Parisiens par la bonne discipline de ses troupes qui ne prenaient rien

sans payer. Les bourgeois avaient été autorisés à se mettre en

défense, à refaire les chaînes de fer qui barraient les rues; on en

forgea plus de six cents en huit jours. Mais quand il voulut mener

plus loin les Parisiens et les décider à le suivre contre le duc

d'Orléans, ils refusèrent nettement. Ce refus rendit la réconciliation

plus facile. Les princes consentirent à un rapprochement. Les deux

partis avaient à craindre la disette. Le duc d'Orléans rentra dans

Paris, toucha dans la main au duc de Bourgogne[261], et consentit aux

réformes qu'il avait proposées. Quelques suppressions d'officiers,

quelques réductions de gages, ce fut toute la réforme. Mais la

discorde restait la même entre les princes. Le duc d'Orléans, doux et

insinuant, avait trouvé moyen de regagner son oncle de Berri et

presque tout le conseil; il reprenait peu à peu le pouvoir. On essaya

bientôt d'un nouvel accord aussi inutile que le premier.

[Note 261: Si l'on en croyait la chronique suivie par M. de

Barante, ils auraient couché dans le même lit.]

Il n'y avait qu'une chance de paix; c'était le cas où les Anglais, par

leurs pirateries, par leurs ravages autour de Calais, décideraient le

duc de Bourgogne, comte de Flandre, à agir sérieusement contre eux et

à s'arranger avec le duc d'Orléans. On put croire un moment que les

ennemis de la France lui rendraient ce service. En 1405, les Anglais,

voyant que Philippe le Hardi était mort, crurent avoir meilleur marché

de la veuve et du jeune duc; ils tentèrent de s'emparer du port de

l'Écluse. Et ceci ne fut pas une tentative individuelle, un coup de

piraterie, mais bien une expédition autorisée, par une flotte royale,

et sous la conduite du duc de Clarence, le propre fils d'Henri IV.

C'était justement le moment où le nouveau comte de Flandre venait de

renouveler les trêves marchandes avec les Anglais[262].

[Note 262: Promesse de la duchesse de Bourgogne et du duc Jean,

son fils, qui s'engagent à suivre l'instruction du roi pour régler le

commerce des Flamands avec les Anglais, 19 juin 1404. _Archives_,

_Trésor des Chartes_, J. 573.]

Voilà les princes d'accord pour agir contre l'ennemi. Le duc de

Bourgogne se charge d'assiéger Calais, tandis que le duc d'Orléans

fera la guerre en Guienne. Calais et Bordeaux étaient bien les deux

points à attaquer, mais ce n'était pas trop des forces réunies du

royaume pour une seule des deux entreprises; les tenter toutes deux à

la fois, c'était tout manquer.

Calais ne pouvait guère se prendre que l'hiver et par un coup de main;

c'est ce que vit plus tard le grand Guise[263]. Le duc de Bourgogne

avertit longuement l'ennemi par d'interminables préparatifs; il

rassembla des troupes considérables, des munitions infinies, douze

cents canons[264], petits il est vrai. Il prit le temps de bâtir une

ville de bois pour enfermer la ville. Pendant qu'il travaille et

charpente, les Anglais ravitaillent la place, l'arment, la rendent

imprenable.

[Note 263: L'hiver, au contraire, découragea le duc de Bourgogne.

(Juvénal des Ursins.)]

[Note 264: Voyez le curieux travail de M. Lacabane sur l'_Histoire

de l'artillerie au moyen âge_ (manuscrit en 1840).]

Le duc d'Orléans ne réussit pas mieux. Il commença la campagne trop

tard, comme à l'ordinaire, se mettant en route lorsqu'il eût fallu

revenir. On lui disait bien pourtant qu'il ne trouverait plus rien

dans la campagne, ni vivres ni fourrages, que l'hiver approchait; il

répondait avec légèreté que la gloire en serait plus grande d'avoir à

vaincre l'Anglais et l'hiver.

Les Gascons qui l'avaient appelé se ravisèrent et ne l'aidèrent

point[265]. N'ayant qu'une petite armée de cinq mille hommes, il ne

pouvait se hasarder d'attaquer Bordeaux; il aurait voulu du moins en

saisir les approches; il tâta Blaye, puis Bourg. Le siége traîna dans

la mauvaise saison; les vivres manquèrent, une flotte qui en apportait

de la Rochelle fut prise en mer par les Anglais. Les troupes affamées

se débandèrent. Le duc d'Orléans s'obstinait à ce malheureux siége,

sans espoir, mais s'étourdissant, jouant la solde des troupes, n'osant

revenir.

[Note 265: «Ferebatur capitaneos ad custodiam Aquitaniæ deputatos

dominum ducem Aurelianensem antea sollicitasse, ut... aggrediendo armis

patriam Burdegalensem...--Iter arripuit, quamvis minime ignoraret

agilitatem Vasconum et quantis astuciis Francos reiteratis vicibus

deceperunt ab antiquo.[TD-56]» _Religieux de Saint-Denis, ms., folios

489, 490_.]

[TD-56: «On disait qu'auparavant les capitaines chargés de la défense

de l'Aquitaine avait pressé Monseigneur le Duc d'Orléans de... en

assiégeant la métropole bordelaise... Il lança donc l'expédition, bien

qu'il n'ignorât en rien l'inconstance des Gascons et par combien de

ruses ils avaient déjà par le passé trahi plus d'une fois les

Français.»]

Il savait bien ce qui l'attendait à Paris. Le duc de Bourgogne y était

déjà; il ameutait le peuple contre lui, le désignait comme l'ami des

Anglais, l'accusait d'avoir détourné pour sa belle expédition de

Guienne l'argent avec lequel on eût pris Calais[266]. Paris était fort

ému, l'Université, le clergé même. Le duc d'Orléans avait récemment

irrité l'évêque et l'église de Paris; à son départ pour la Guienne, il

avait été à Saint-Denis baiser les os du patron de la France; ceux de

Paris, qui prétendaient avoir les vraies reliques du saint, ne

pardonnèrent pas au duc de décider ainsi contre eux.

[Note 266: Monstrelet dit que l'on avait abusé du nom du roi pour

défendre aux capitaines de la Picardie et du Boulenois d'aider le duc

de Bourgogne. Monstrelet, t. I, p. 192.--Le duc réclama des

dédommagements. V. _Compte des dépenses faites par le duc de Bourgogne

pour le siége de Calais_, extrêmement important pour l'histoire de

l'artillerie, et en général du matériel de la guerre. _Archives,

Trésor des Chartes_, J. 922.]

Peu à peu, Paris devenait unanime contre le duc d'Orléans. Les gens de

l'Université de Paris couvaient contre lui une haine profonde, haine

de docteurs, haine de prêtres. D'abord, il était l'ami du pape leur

ennemi, il faisait donner les bénéfices à d'autres qu'aux

universitaires, il les affamait. Autre crime: à l'Université de Paris,

il opposait les universités d'Orléans, d'Angers, de Montpellier et de

Toulouse, toutes favorables au pape d'Avignon[267]. Il soutenait,

comme on l'a vu, que l'Université de Paris n'était pas française, que,

composée en grande partie d'étrangers, elle ne pouvait s'immiscer dans

les affaires du royaume. C'étaient là de terribles griefs auprès de

nos docteurs. Peut-être cependant lui auraient-ils à la rigueur

pardonné tout cela; mais ce qui était bien autrement grave pour des

lettrés, décidément irrémissible et inexpiable, il se moquait d'eux.

[Note 267: Bulæus.]

Déjà surannée pour la science et l'enseignement, l'Université de Paris

avait atteint l'apogée de sa puissance. Elle était devenue, pour ainsi

dire, l'autorité. Depuis plus d'un siècle, cette vieille aînée des

rois avait parlé haut dans la maison de son père, fille équivoque[268]

en soutane de prêtre, et comme les vieilles filles, aigre et

colérique. Le roi aussi l'avait gâtée, ayant besoin d'elle contre les

templiers, contre les papes. Dans le grand schisme, elle se chargea de

choisir pour la chrétienté et choisit Clément VII; puis elle humilia

son pape.

[Note 268: On a débattu pendant cinq cents ans cette question

insoluble si l'Université était un corps ecclésiastique ou laïque.]

C'était pour le roi un instrument peu sûr et qui souvent le blessait

lui-même. Au moindre mécontentement, l'Université venait lui déclarer

que la Fille des rois, lésée dans ses priviléges, irait, brebis

errante[269], chercher un autre asile. Elle fermait ses classes, les

écoliers se dispersaient, au grand dommage de Paris. Alors on se

hâtait de courir après eux, de finir la _secessio_, de rappeler les

_gens togata_ du mont Aventin.

[Note 269: «Quasi ovem errabundam.[TD-57]» Religieux.]

[TD-57: «Comme une brebis errante.»]

L'Université ne s'en tint pas à ces moyens négatifs. Bientôt, associée

au petit peuple, elle donna ses ordres à l'hôtel Saint-Paul et traita

le roi presque aussi mal qu'elle avait traité le pape. Dans cette

éclipse misérable de la papauté, de l'Empire, de la royauté,

l'Université de Paris trônait, férule en main, et se croyait reine du

monde.

Et il y avait bien quelque raison dans cette absurdité. Avant

l'imprimerie, avant la domination de la presse sous laquelle nous

vivons, toute publicité était dans l'enseignement oral que

dispensaient les universités; or, la première et la plus influente de

toutes était celle de Paris.

Puissance immense, à peu près sans contrôle. Et dans quelles mains se

trouvait-elle? Aux mains d'un peuple de docteurs aigris par la misère,

en qui d'ailleurs la haine, l'envie, les mauvaises passions, avaient

été soigneusement cultivées par une éducation de polémique et de

dispute. Ces gens arrivaient à la puissance, ils devaient montrer

combien l'éristique sèche et durcit la fibre morale, comment, portée

du raisonnement dans la réalité, elle continue d'abstraire, abstrait

la vie et raisonne le meurtre, comme tout autre négation.

De bonne heure, l'Université avait commencé la guerre contre le duc

d'Orléans. Dès 1402, elle déclara les ennemis de la soustraction

d'obédience, les amis du pape, pécheurs et fauteurs du schisme. Le

prince, si clairement désigné, demanda réparation; mais le même soir,

l'un des plus célèbres docteurs et prédicateurs, Courtecuisse,

renouvela l'invective.

Deux ans après, l'Université saisit une occasion de frapper un des

principaux serviteurs du duc d'Orléans et de la reine, le sire de

Savoisy. Ce seigneur, qui avait fait des expéditions heureuses contre

les Anglais, avait autour de lui une maison toute militaire, des

serviteurs insolents, des pages fort mal disciplinés; un de ceux-ci

donna des éperons à son cheval tout au travers d'une procession de

l'Université; les écoliers le souffletèrent, les gens de Savoisy

prirent parti, poursuivirent les écoliers qui se jetèrent dans

Sainte-Catherine; des portes, ils tirèrent au hasard dans l'église, au

grand effroi du prêtre qui disait la messe en ce moment. Plusieurs

écoliers furent blessés. Savoisy eut beau demander pardon à

l'Université et offrir de livrer les coupables[270]. Il fallut qu'il

perpétuât le souvenir de son humiliation, en fondant une chapelle de

cent livres de rentes; que son propre hôtel, l'un des plus beaux

alors, fût démoli de fond en comble. Les peintures admirables dont il

était décoré ne purent toucher les scolastiques[271]. La démolition se

fit à grand bruit, au son des trompettes qui proclamaient la victoire

de l'Université[272].

[Note 270: Il déclara même qu'il était prêt à pendre le coupable

de sa propre main. (Religieux.)]

[Note 271: Le roi ne put sauver qu'une galerie peinte à fresque,

qui était bâtie sur les murs de la ville, et on lui en fit payer la

valeur.]

[Note 272: «Cum lituis et instrumentis musicis.[TD-58]» Religieux.]

[TD-58: «au son des buccins et d'autres instruments de musique.»]

Elle avait suspendu ses leçons et défendu les prédications jusqu'à ce

qu'elle eût obtenu cette réparation éclatante. Elle usa du même moyen

lorsque Benoît XIII s'étant échappé d'Avignon, le duc d'Orléans fit

révoquer par le roi la soustraction d'obédience, et que le pape

ordonna la levée d'un décime sur le clergé, dont le duc aurait profité

sans doute. Un concile assemblé à Paris n'osait rien décider.

L'Université, par l'organe d'un de ses docteurs, Jean Petit, éclata

avec violence contre le pape, contre les fauteurs du pape, contre

l'Université de Toulouse qui le soutenait; celle de Paris exigea du

roi un ordre au Parlement de faire brûler la lettre qu'avaient écrite

ceux de Toulouse à cette occasion. La terreur était si grande que le

même Savoisy, récemment maltraité par l'Université, se chargea de

porter au Parlement l'ordre du roi. Cet homme, intrépide devant les

Anglais, rampait devant la puissance populaire, dont il avait vu de si

près la force et la rage.

On peut juger de l'insolence des écoliers après de telles victoires;

ils se croyaient décidément les maîtres sur le pavé de Paris. Deux

d'entre eux, un Breton et un Normand, firent je ne sais quel vol. Le

prévôt, messire de Tignonville, ami du duc d'Orléans, jugeant bien que

s'il les renvoyait à leurs juges ecclésiastiques ils se trouveraient

les plus innocentes personnes du monde, les traita comme déchus du

privilége de cléricature, les mit à la torture, les fit avouer, puis

les envoya au gibet. Là-dessus, grande clameur de l'Université et des

clercs en général.

Les princes, ne pouvant abandonner le prévôt, répondaient aux

universitaires qu'ils pouvaient aller dépendre et inhumer les corps,

et qu'il n'en fût plus parlé. Mais ce n'était pas leur compte; ils

voulaient que le prévôt fondât deux chapelles, qu'il fût déclaré

inhabile à tout emploi, qu'il allât dépendre lui-même les deux clercs

et les inhumât de ses mains, après les avoir baisés, ces cadavres déjà

pourris et infects, à la bouche[273].

[Note 273: «Post oris osculum.[TD-59]» Religieux.]

[TD-59: «Après un baiser sur la bouche.»]

Tout le clergé soutint l'Université. Non-seulement les classes furent

fermées, mais les prédications suspendues, et cela dans le saint temps

de Noël, pendant tout l'Avent, tout le Carême, à la fête même de

Pâques. Déjà, l'année précédente, les prédications et l'enseignement

avaient été suspendus aux mêmes époques pour ne pas payer le décime.

Ainsi le clergé se vengeait aux dépens des âmes qui lui étaient

confiées, il refusait au peuple le pain de la parole dans le temps des

plus saintes fêtes, parmi les misères de l'hiver, lorsque les âmes ont

tant besoin d'être soutenues. La foule allait aux églises et n'y

trouvait plus de consolation[274]. L'hiver, le printemps, passèrent

ainsi silencieux et funèbres.

[Note 274: En récompense, les ménétriers semblent s'être

multipliés. Leur corporation devient importante. Elle fait confirmer

ses statuts. _Portef. Fontanieu_, 24 avril 1407.]

Le duc d'Orléans avait beaucoup à craindre; le peuple s'en prenait de

tout à lui. Son parti s'affaiblissait. Il reçut un nouveau coup par la

mort de son ami Clisson. Tant qu'il vivait, tout vieux qu'il était,

Clisson faisait peur au duc de Bretagne.

Quelque temps auparavant, le duc et la reine se promenant ensemble du

côté de Saint-Germain, un effroyable orage fondit sur eux; le duc se

réfugia dans la litière de la reine; mais les chevaux effrayés

faillirent les jeter dans la rivière. La reine eut peur, le duc fut

touché; il déclara vouloir payer ses créanciers, ne sachant pas sans

doute lui-même combien il était endetté. Mais il en vint plus de huit

cents; les gens du duc ne payèrent rien et les renvoyèrent.

Dans ce triste hiver de 1407, le duc et la reine crurent ramener les

esprits en ordonnant au nom du roi la suspension du droit de _prise_,

celui de tous les abus qui faisait le plus crier. Les maîtres d'hôtel

du roi, des princes, des grands, prenaient sur les marchés, dans les

maisons, tout ce qui pouvait servir à la table de leurs maîtres, ce

qui les tentait eux-mêmes, ce qu'ils pouvaient emporter; meubles,

linge, tout leur était bon. Les gens du duc et de la reine avaient

rudement pillé; ils eurent beau suspendre l'exercice de ce droit

odieux[275]; le peuple leur en voulait trop, il ne leur en sut aucun

gré.

[Note 275: Ils le suspendirent pour quatre ans. 7 septembre 1407.]

Tout tournait contre eux. La reine, depuis longtemps éloignée de son

mari, n'en était pas moins enceinte; elle attendait, souhaitait un

enfant. Elle accoucha en effet d'un fils, mais qui mourut en naissant.

Il fut pleuré de sa mère plus qu'on ne pleure un enfant de cet âge

quand on en a déjà plusieurs autres; pleuré comme un gage d'amour.

Le duc d'Orléans lui-même était malade, il se tenait à son château de

Beauté. Ce replis onduleux de la Marne et ses îles boisées[276], qui

d'un côté regardent l'aimable coteau de Nogent, de l'autre l'ombre

monacale de Saint-Maur[277], a toujours eu un inexplicable

attrait de grâce mélancolique. Dans ces îles, sur la belle et

dangereuse rivière, s'éleva jadis une villa mérovingienne, un palais

de Frédégonde[278]; là, plus tard, fut la chère retraite où Charles

VII crut vainement mettre en sûreté son trésor, la bonne et belle

Agnès[279]. Ce château d'Agnès Sorel était celui même de Louis

d'Orléans; il s'y tenait malade au mois de novembre 1407; c'était la

fin de l'automne, les premiers froids, les feuilles tombaient.

[Note 276:

Marne l'enceint.....

Et belle tour qui garde les détrois.

_Où l'en se puet retraire à sauveté_;

Pour tous ces poins li doulz prince courtois

Donna ce nom à ce lieu de Beauté.

Eustache Deschamps.]

[Note 277: Saint-Maur était alors une grande abbaye fortifiée.]

[Note 278: C'est de la Marne qu'un pêcheur retira le corps du

jeune fils de Chilpéric, noyé par sa marâtre.]

[Note 279: Elle mourut jeune, et l'on crut qu'elle était

empoisonnée. Ce château d'Agnès dans une île fait penser au labyrinthe

de la belle Rosamonde. V. la jolie ballade.]

Chaque vie a son automne, sa saison jaunissante, où toute chose se

fane et pâlit; plût au ciel que ce fût la _maturité_; mais

ordinairement c'est plus tôt, bien avant l'âge _mûr_. C'est ce point,

souvent peu avancé de l'âge, où l'homme voit les obstacles se

multiplier tout autour, où les efforts deviennent inutiles, où

s'abrége l'espoir, où, le jour diminuant, grandissent peu à peu les

ombres de l'avenir... On entrevoit alors, pour la première fois, que

la mort est un remède, qu'elle vient au secours des destinées qui ont

peine à s'accomplir.

Louis d'Orléans avait trente-six ans; mais déjà, depuis plusieurs

années, parmi ses passions même et ses folles amours, il avait eu des

moments sérieux[280]. Il avait fait, écrit de sa main, un testament

fort chrétien, fort pieux, plein de charité et de pénitence. Il y

ordonnait d'abord le payement de ses créanciers, puis des legs aux

églises, aux colléges, aux hôpitaux, d'abondantes aumônes. Il y

recommandait ses enfants à son ennemi même, au duc de Bourgogne; il

éprouvait le besoin d'expier; il demandait à être porté au tombeau sur

une claie couverte de cendres[281].

[Note 280: «Ad multa vitia præceps fuit, quæ tamen horruit cum ad

virilem ætatem pervenisset.[TD-60]» Religieux.]

[TD-60: «(pendant sa jeunesse) il fut porté à de nombreux vices qu'il

prit en revanche en horreur quand il fut parvenu à l'âge mûr.»]

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 14 / 24 段