[Note 226: C'étaient les Bretons de Clisson, conduits par

Guillaume Duchâtel.]

[Note 227: Rymer.]

[Note 228: Le comte de Clermont, très-jeune encore, était le chef

nominal de cette armée.]

En 1404, tout le royaume souffrant des courses des Anglais, un grand

armement fut ordonné, une lourde taxe. Tout l'argent fut placé dans

une tour du palais pour n'en sortir que du consentement des princes.

Le duc d'Orléans n'attendit pas ce consentement; il vint la nuit

forcer la tour et en tira l'argent[229]. C'était un acte violent,

injustifiable, une sorte de vol. Toutefois, quand on songe que le duc

de Bourgogne venait d'abandonner le comte de Saint-Pol aux vengeances

de l'Anglais[230], quand on songe que le duc de Berri avait fait

manquer l'invasion de 1386, et qu'il empêcha encore le roi de

combattre en 1415, on comprend que jamais ces princes n'auraient

employé cet argent contre les ennemis du royaume.

[Note 229: Le Religieux dit qu'il s'était muni d'un ordre du roi.]

[Note 230: Le comte de Saint-Pol avait pris les armes pour les

intérêts de sa fille, belle-fille du duc de Bourgogne.]

L'armement se fit à Brest, une flotte fut préparée. Elle devait être

conduite dans le pays de Galles par le comte de La Marche, prince de

la maison de Bourbon, qui était agréable aux deux partis. Mais ce

prince fit ce que le duc de Berri avait fait autrefois. Il s'obstina à

ne bouger de Paris; il y resta d'août en novembre pour les fêtes d'un

double mariage entre les princes de la maison de Bourgogne et les

enfants du roi. On allégua que le vent était contraire. Et, en effet,

on voit bien qu'il soufflait d'Angleterre; les Anglais étaient

instruits de tout par des traîtres; ils avaient ici des agents à qui

ils payaient pension; ils pensionnaient entre autre le capitaine de

Paris[231].

[Note 231: Le Religieux paraît croire pourtant qu'il était

innocent; le Parlement le jugea tel. Il était Normand et fortement

soutenu par les nobles de Normandie. _Ibidem, folio 424._ «Et disoient

les Anglais... qu'il n'y avoit chose si secrete au conseil du roy que

tantost après ils ne sceussent.» Juvénal, p. 162.]

Le nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur, avait d'ailleurs intérêt

à ne pas commencer par déplaire aux Flamands en leur fermant

l'Angleterre. Il conclut au contraire une trêve marchande avec les

Anglais[232].

[Note 232: En 1403, le duc de Bourgogne n'osant négocier avec les

Anglais laissa les villes de Flandre traiter avec eux. Rymer, editio

tertia, t. IV, p. 38.--Il se fit ensuite autoriser par le roi à

conclure une trêve marchande. Cette trêve fut renouvelée par sa veuve

et son successeur, 29 août 1403, 19 juin 1404. _Archives, Trésor des

Chartes_, J., 573.]

L'habile et heureux fondateur de la maison de Bourgogne était mort au

milieu de la crise (1404), au moment où il venait encore de mettre un

de ses fils en possession du Brabant. Il avait recueilli tous les

fruits de sa politique égoïste[233]; il s'était constamment servi des

ressources de la France, de ses armées, de son argent, et avec cela il

mourut populaire, laissant à son fils Jean sans Peur un grand parti

dans le royaume.

[Note 233: V. l'excellent jugement que Le Laboureur porte sur le

caractère de Philippe le Hardi. Introd. à l'Hist. de Charles VI, p.

96.]

Philippe le Hardi était, dans son intérieur, un homme rangé et

régulier; il n'eut d'autre femme que sa femme, la riche et puissante

héritière des Flandres et de tant d'autres provinces, et qui lui

aidait à les maintenir. Il fut toujours bien avec le clergé; il le

défendait volontiers au conseil du roi; du reste, donnant peu aux

églises.

On ne lui reproche aucun acte violent. Eut-il connaissance de

l'assassinat de Clisson et de l'empoisonnement de l'évêque de Laon? La

chose est possible, mais encore moins prouvée.

Ce politique mettait dans toute chose un faste royal qu'on pouvait

prendre pour de la prodigalité et qui sans doute était un moyen. Le

culte était célébré dans sa maison avec plus de pompe que chez aucun

roi; la musique surtout, nombreuse, excellente. Dans les occasions

publiques, dans les fêtes, il tenait à éblouir et jetait l'argent.

Lorsqu'il alla recevoir, à Lélinghen, Isabelle de France, veuve de

Richard II, qu'Henri IV renvoyait, il déploya un luxe incroyable,

inconvenant dans une si triste circonstance, mais il voulait sans

doute imposer à ses amis les Anglais. Au reste, il ne lui en coûta

rien, il profita de cette dépense pour se donner, au nom du roi de

France, une énorme pension de trente-six mille livres. Il en fut de

même au mariage de son second fils; il donna à tous les seigneurs des

Pays-Bas qui y assistaient des robes de velours vert et de satin

blanc, et leur distribua pour dix mille écus de pierreries; il avait

pourvu d'avance à ces dépenses en se faisant assigner, sur le trésor

de France, une somme de cent quarante mille francs.

La rançon de son fils, loin de lui coûter, fut pour lui une occasion

de lever des sommes énormes. Indépendamment de tout ce qu'il tira de

la Bourgogne, de la Flandre, etc., il s'assigna, au nom du roi,

quatre-vingt mille livres. Nous voyons le même fils, à peine de

retour, tirer encore, l'année suivante, douze mille livres de Charles

VI[234]. Cette maison si riche ne méprisait pas les plus petits gains.

[Note 234: D. Plancher.]

Le duc de Bourgogne n'aimait pas à payer. Ses trésoriers

n'acquittaient rien, pas même les dépenses journalières de sa

maison[235]. Quoiqu'il laissât à sa mort une masse énorme,

inestimable, de meubles, de joyaux, d'objets précieux, il y avait lieu

de craindre qu'ils ne suffissent point à payer tant de créanciers.

Plutôt que de toucher aux immeubles, la veuve se décida à renoncer à

la succession des biens mobiliers.

[Note 235: Le Religieux.]

Ce n'était pas chose simple, au moyen âge, que cession et

renonciation. Le débiteur insolvable faisait triste figure; il devait

se dégrader lui-même de chevalerie en s'ôtant le ceinturon. Dans

certaines villes, il fallait que, par devant le juge et sous les huées

de la foule, «il frappât du cul sur la pierre[236].» La cession du

débiteur était honteuse. La renonciation de la veuve était odieuse et

cruelle. Elle venait déposer les clefs sur le corps du défunt, comme

pour lui dire qu'elle lui rendait sa maison, renonçant à la

communauté, et n'ayant plus rien à voir avec lui; elle reniait son

mariage[237]. Il n'y avait guère de pauvre femme qui se décidât à

boire une telle honte, à briser ainsi son coeur... Elles donnaient

plutôt leur dernière chemise.

[Note 236: Glossaire de Laurière, t. I, p. 206. Michelet, Origines

du droit, p. 395: «Se desceindre,» c'est le signe de la cession de

biens.--En certaines villes d'Italie, celui qui fait cession a payé

pour toujours, «s'il frappe du cul sur la pierre en présence du

juge.»]

[Note 237: La renonciation de la veuve n'est pas en effet sans

analogie avec le reniement du mariage, par lequel la loi de Castille

permettait à la femme noble qui avait épousé un roturier, de reprendre

sa noblesse à la mort de son mari. Il fallait qu'elle allât à l'église

avec une hallebarde sur l'épaule; là, elle touchait de la pointe la

fosse du défunt et elle lui disait: «Vilain, garde ta vilainie, que je

puisse reprendre ma noblesse.» Note communiquée par M. Rossew

Saint-Hilaire.--Michelet, _Origines_, p. 42: «La clef était un des

principaux symboles usités dans le mariage...--En France: «Lorsqu'on

ostoit les clefs à sa femme, c'étoit le signe du divorce.»

Godet.--«C'est une coutume chez les François que les veuves déposent

leurs clefs et leur ceinture sur le corps mort de leur époux, en signe

qu'elles renoncent à la communauté des biens.» Le Grand Coutumier.]

La duchesse de Bourgogne ne recula pas. Cette femme d'une audace

virile accomplit bravement la cérémonie[238]. Elle descendait, comme

Charles le Mauvais, de cette violente Espagnole Jeanne de Navarre et

de Philippe le Bel[239]. La petite fille de Jeanne, Marguerite, avait

fondé avec non moins de violence la maison de Bourgogne. On dit que

voyant son fils le comte de Flandre hésiter à accepter pour gendre

Philippe le Hardi, elle lui montra sa mamelle et lui dit que s'il ne

consentait elle trancherait le sein qui l'avait nourri. Ce mariage,

comme nous l'avons vu, mit tout un empire dans les mains de la maison

de Bourgogne. La seconde Marguerite, petite-fille de l'autre, femme de

Philippe le Hardi, digne mère de Jean sans Peur, aima mieux faire

cette banqueroute solennelle que de diminuer d'un pouce de terre les

possessions de sa maison. Elle connaissait son temps, cet âge de fer

et de plomb. Ses fils n'y perdirent rien, ils n'en furent ni moins

honorés ni moins populaires. Une telle audace fit peur; on sut ce

qu'on avait à craindre de ces princes.

[Note 238: «Et de ce demanda instrument à un notaire public, qui

estoit là présent.» Monstrelet.--«Et là (à Arras), la duchesse

Marguerite, sa femme (femme de Philippe le Hardi), renonça à ses biens

meubles par la doute qu'elle ne trouvât trop grands dettes, en mettant

sur sa représentation sa ceinture avec sa bourse et les clefs, comme

il est de coutume, etc.» Monstrelet.]

[Note 239: V. tome IV.]

La mort de Philippe le Hardi semblait laisser le duc d'Orléans maître

du conseil. Il en profita pour se faire donner des places qui

couvraient Paris au nord, Coucy, Ham, Soissons. Avec la Fère, Châlons,

Château-Thierry, Orléans et Dreux, il possédait ainsi une ceinture de

places autour de Paris. Le duc de Bourgogne avait pris, il est vrai,

au midi, le poste important d'Étampes[240].

[Note 240: Il se l'était fait céder en 1400 par le duc de Berri.]

Le duc d'Orléans obtint de son pape une défense au nouveau duc de

Bourgogne de se mêler des affaires du royaume[241]. Pour que cette

défense signifiât quelque chose, il fallait être le plus fort. Il ne

put empêcher Jean sans Peur d'entrer au conseil, et non-seulement lui,

mais trois autres qui n'étaient qu'un avec lui, ses frères, les ducs

de Limbourg et de Nevers, et son cousin le duc de Bretagne.

[Note 241: Meyer.]

Jean sans Peur, suivant la politique de son père, commença par se

déclarer contre la taille que faisait ordonner le duc d'Orléans pour

la continuation de la guerre, déclarant qu'il empêcherait ses sujets

de la payer. Paris, encouragé, n'avait pas envie de payer non plus. En

vain, les crieurs qui proclamaient la taxe annonçaient en même temps

que celle de l'année dernière avait été bien employée, qu'on avait

repris plusieurs places du Limousin. Le peuple de Paris ne se souciait

du Limousin ni du royaume; il ne paya point. Les prisons se

remplirent, les places se couvrirent de meubles à l'encan.

L'exaspération était telle qu'il fallut défendre, à son de trompe, de

porter ni épée ni couteau[242].

[Note 242: Le Religieux.]

Tout porte à croire que les impôts n'étaient pas excessifs, quoi qu'en

disent les contemporains. La France était redevenue riche par la paix;

la main-d'oeuvre était à haut prix dans les villes. Le fisc levait

plus facilement six francs par feu, qu'il n'aurait levé un franc

cinquante ans auparavant[243]. Mais cet argent était levé avec une

violence, une précipitation, une inégalité capricieuse, plus funeste

que l'impôt même.

[Note 243: Cela ressort d'une infinité de faits de détail. Un

historien dont l'opinion est grave en ce qui touche l'économie

politique, et que d'ailleurs on ne peut soupçonner d'oublier jamais la

cause du peuple, M. de Sismondi a compris ceci comme nous:

«L'agriculture n'était point détruite en France, quoiqu'il semblât

qu'on eût fait tout ce qu'il fallait pour l'anéantir. Au contraire,

les granges brûlées par les dernières expéditions des Anglais avaient

été rebâties, les vignes avaient été replantées, les champs se

couvraient de moissons. Les arts, les manufactures, n'étaient point

abandonnés; au contraire, il paraît qu'ils employaient un plus grand

nombre de bras dans les villes, à en juger par les statuts de corps de

métiers qui se multipliaient dans toutes les provinces, et pour

lesquels on demandait chaque année de nouvelles sanctions royales. La

richesse, si barbarement enlevée à ceux qui l'avaient produite, était

bientôt recréée par d'autres; et il faut bien que ce fût avec plus

d'abondance encore, car le produit des tailles et des impositions,

loin de diminuer, s'était considérablement accru. Le roi levait plus

facilement six francs par feu dans l'année, qu'il n'aurait levé un

franc cinquante ans auparavant.» Sismondi, Histoire des Français, t.

XII, p. 173.]

Que le peuple eût ou n'eût pas d'argent, il n'en voulait pas donner.

On lui disait que la reine faisait passer en Allemagne tout ce que le

duc d'Orléans ne gaspillait pas. On avait, disait-on, arrêté à Metz

six charges d'or que la Bavaroise envoyait chez elle[244]. Les esprits

les plus sages accueillaient ces bruits; le grave historien du temps

croit que la taxe précédente avait fourni la somme monstrueuse de huit

cent mille écus d'or[245], et que le duc et la reine avaient tout

mangé.

[Note 244: «Cum regina ex illis sex equos oneratos auro monetato in

Alemaniam mitteret, hoc in prædam venit Metensium (_de ceux de Metz_)

qui a conductoribus didicerunt quod alias finantiam similem in Alemaniam

conduxerant, unde mirati sunt multi, cum sic vellet depauperare Franciam

ut Alemanos ditaret.[TD-48]» _Religieux de Saint-Denis, ms., folio

440._]

[TD-48: «Comme la reine envoyait depuis chez eux et à destination de

l'Allemagne six chevaux chargés de monnaie d'or, le convoi fut arrêté

chez les Messins qui apprirent des accompagnateurs qu'ils avaient déjà

effectué un transfert analogue, et nombreux furent ceux qui s'étonnèrent

qu'elle veuille ainsi dépouiller la France pour enrichir les

Allemands.»]

[Note 245: «Mihi pluries de summa sciscitanti responsum est, quod

octies ad centum millia scuta auri venerat, quam tamen propriis

deputaverunt usibus.[TD-49]» _Ibidem, folio 439._]

[TD-49: «M'étant informé à plusieurs reprises au sujet de cette somme,

on me répondit qu'elle atteignait huit fois cent mille écus d'or, et

qu'ils l'avaient pourtant affectée à des usages privés.»]

Pour juger ces assertions, pour apprécier l'ignorance et la

malveillance avec lesquelles on raisonnait des ressources du royaume,

il faut voir le beau plan que le parti du duc de Bourgogne proposait

pour la réforme des finances. «Il y a, disait-on, _dix-sept cent

mille_ villes, bourgs et villages; ôtons-en sept cent mille qui sont

ruinés; qu'on impose les autres à vingt écus seulement par an, cela

fera vingt millions d'écus; en payant bien les troupes, la maison du

roi, les collecteurs et receveurs, en réservant même quelque chose

pour réparer les forteresses, il restera trois millions dans les

coffres du roi.» Ce calcul de dix-sept cent mille clochers est

justement celui sur lequel s'appuie le facétieux recteur de la satire

Ménippée.

Rien ne servit mieux le parti bourguignon que le sermon d'un moine

augustin contre la reine et le duc. La reine pourtant était

présente[246]. Le saint homme ne parla qu'avec plus de violence, et

probablement sans bien savoir qui il servait par cette violence. Il

n'y a pas de meilleur instrument pour les factions que ces fanatiques

qui frappent en conscience. Dans sa harangue, il attaquait pêle-mêle

les prodigalités de la cour, les abus, les nouveautés en général, la

danse, les modes, les franges, les grandes manches[247]. Il dit, en

face de la reine, que sa cour était le domicile de dame Vénus,

etc.[248].

[Note 246: Le Religieux.]

[Note 247: «Loricatis, fimbriatis et manicatis vestibus.[TD-50]»

Religieux.]

[TD-50: «des vêtements aux lanières bien tressées, frangés et à

longues manches.»]

[Note 248: «Domina Venus.[TD-51]» Religieux.--Cet Augustin, qui prêcha

contre le duc d'Orléans, lui avait dédié un livre, qui peut-être

n'avait pas été assez payé.]

[TD-51: «La déesse Vénus.»]

On en parla au roi, qui, loin de se fâcher, voulut aussi l'entendre.

Devant le roi, il en dit encore plus: Que les tailles n'avaient servi

à rien; que le roi lui-même était vêtu du sang et des larmes du

peuple; que le duc (il ne le désignait pas autrement) était maudit, et

que, sans doute, Dieu ferait passer le royaume dans une main

étrangère[249].

[Note 249: «Te induere de substantia, lacrimis et gemitibus

miserrimæ plebis.[TD-52]» Religieux.]

[TD-52: «... te vêtir de la chair, des pleurs et des gémissements du

pauvre peuple.»]

Le duc d'Orléans, si violemment attaqué, n'essayait point de regagner

les esprits. On l'accusait de prodigalité; il n'en fut que plus

prodigue; il y avait trop peu d'argent pour la guerre, il y en avait

assez pour les fêtes, les amusements. Éloigné si longtemps du

gouvernement par ses oncles, sous prétexte de jeunesse, il restait

jeune en effet; il avait passé la trentaine et n'en était que plus

ardent dans ses folles passions. À cet âge d'action, l'homme que les

circonstances empêchent d'agir se retourne avec violence vers la

jeunesse qui s'en va, vers les caprices d'un autre âge; mais il y

porte une fantaisie tout autrement difficile, insatiable; tout y

passe, rien n'y suffit; le plaisir d'abord, mais c'est bientôt fini;

puis, dans le plaisir, l'aigre saveur du péché secret; puis le secret

dédaigné, les jouissances insolentes du bruit, du scandale.

La _petite reine_ de Charles VI n'était pas ce qu'il lui fallait; il

n'aimait que les grandes dames, c'est-à-dire les aventures, les

enlèvements, les folles tragédies de l'amour. Il prit ainsi chez lui

la dame de Canny, et il la garda, au vu et su de tout le monde,

jusqu'à ce qu'il en eut un fils. Ce fut le fameux Dunois.

Fut-il l'amant des deux Bavaroises, de Marguerite, femme de Jean sans

Peur, et de la reine Isabeau, propre femme de son frère? la chose

n'est pas improbable. Ce qui est sûr, c'est qu'il semblait fort uni

avec Isabeau au conseil et dans les affaires; une si étroite alliance

d'un jeune homme trop galant avec une jeune femme qui se trouvait

comme veuve du vivant de son mari, n'était rien moins qu'édifiante.

Maître de la reine, il semblait vouloir l'être du royaume. Il profita

d'une rechute de son frère pour se faire donner par lui le

gouvernement de la Normandie. Cette province, la plus riche de toutes,

avait été convoitée par le feu duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans, qui

ne pouvait plus tirer d'argent de Paris, eût trouvé là d'autres

ressources. C'était aussi des ports de Normandie qu'il eût pu le mieux

diriger, contre l'Angleterre, les capitaines de son parti.

L'expédition du comte de la Marche, préparée à Brest, n'avait abouti à

rien; elle eût peut-être réussi en partant d'Honfleur ou de Dieppe.

Les Normands, sans doute encouragés sous main par le parti de

Bourgogne, reçurent fort mal leur nouveau gouverneur; il essaya en

vain de désarmer Rouen[250]. Il y avait une grande imprudence à

irriter ainsi cette puissante commune. Les capitaines des villes et

forteresses gardèrent leurs places, contre lui, jusqu'à nouvel ordre

du roi.

[Note 250: Ceux de Rouen répondirent avec dérision: «Nous

porterons nos armes au château, c'est-à-dire que nous irons armés,

armés aussi nous reviendrons.»]

Cette tentative du duc d'Orléans sur la Normandie excita de grandes

défiances contre lui dans l'esprit de Charles VI, lorsqu'il eut une

lueur de bon sens. On s'adressa aussi à son orgueil. On lui apprit

dans quel honteux abandon sa femme et son frère le laissaient[251];

on lui dit que ses serviteurs n'étaient plus payés, que ses enfants

étaient négligés, qu'il n'y avait plus moyen de faire face aux

dépenses de sa maison. Il demanda au dauphin ce qui en était, l'enfant

dit oui, et que depuis trois mois la reine le caressait et le baisait

pour qu'il ne dit rien[252].

[Note 251: «C'estoit grande pitié de la maladie du roy, laquelle

luy tenoit longuement. Et quand il mangeoit, c'estoit bien gloutement

et louvissement. Et ne le pouvoit-on faire despoüiller, et estoit tout

plein de poux, vermine et ordure. Et avoit un petit lopin de fer,

lequel il mit secrettement au plus près de sa chair. De laquelle chose

on ne sçavoit rien, et luy avoit tout pourry la pauvre chair, et n'y

avoit personne qui ozast approcher de luy pour y remedier. Toutefois

il y avoit un physicien qui dit, qu'il estoit necessité d'y remedier,

ou qu'il estoit en danger, et que de la garison de la maladie il n'y

avoit remede, comme il luy sembloit. Et advisa qu'on ordonnast quelque

dix ou douze compagnons desguisez, qui fussent noircis, et aucunement

garnis dessous, pour doute qu'il ne les blessast. Et ainsi fut fait,

et entrerent les compagnons, qui estoient bien terribles à voir, en sa

chambre. Quand il les vid, il fut bien esbahi, et vinrent de faict à

luy: et avoit-on fait faire tous habillements nouveaux, chemise,

gippon, robbe, chausses, bottes, qu'un portoit. Ils le prirent, luy

cependant disoit plusieurs paroles, puis le dépouillerent, et luy

vestirent lesdites choses qu'ils avoient apportées. C'estoit grande

pitié de le voir, car son corps estoit tout mangé de poux et d'ordure.

Et si trouverent ladite piece de fer: toutes les fois qu'on le vouloit

nettoyer, falloit que ce fust par ladite maniere.» Juvénal des

Ursins.]

[Note 252: Il témoigna beaucoup de reconnaissance à une dame qui

avait soin du dauphin et suppléait à la négligence de sa mère. Il lui

donna le gobelet d'or dans lequel il venait de boire. (Religieux.)]

On obtint ainsi de Charles VI qu'il appelât le duc de Bourgogne;

celui-ci, sous prétexte de faire hommage de la Flandre, vint avec un

cortége qui était plutôt une armée. Il amenait avec lui la foule de

ses vassaux et six mille hommes d'armes. La reine et le duc d'Orléans

se sauvèrent à Melun. Les enfants de France devaient les suivre le

lendemain; mais le duc de Bourgogne arriva à temps pour les

arrêter[253].

[Note 253: Monstrelet, t. I, p. 163. Le greffier du Parlement,

contre son ordinaire, raconte ce fait avec détail: «Ce dit jour, le

roy estant malade en son hostel de Saint-Pol, à Paris, de la maladie

de l'aliénation de son entendement (laquelle a duré dès l'an mil

CCCIIIIXX et XIII, hors aucuns intervalles de resipiscence telle

quelle), et la royne et le duc d'Orliens Loys frère du roy estant à

Meleun, où len menoit le dauphin duc de Guienne aagé de IX ans environ

et sa femme aagiée de X ans ou environ, au mandement de la royne mère

dudit dauphin (qui venoit au roy comme len disoit pour faire hommage

après le décès de Philippe son père, oncle du roi, jadis de ses

terres, et pour le visiter et aviser comme len disoit du petit

gouvernement de ce royaume) soupeconans comme len disoit que la royne

n'eust mandé ledit dauphin pour sa venue, chevaucha hastivement et

soudainement, à tout sa gent armée de Louvres en Parisis où il avoit

gen, en passant par Paris environ VII heures au matin, et a consuit

ledit dauphin son gendre qui avoit gen à Ville-Juyve à Genisy, et

ledit dauphin interrogué après salus où il aloit et si voudroit pas

bien retourner en sa bonne ville de Paris, a respondu que oy, comme

len disoit, le ramena environ XII heures contre le gré du marquis du

Pont cousin germain du roy et dudit duc et contre le gré du frère de

la royne qui le menoient, auquel dauphin alèrent au-devant le roy de

Navarre cousin germain, le duc de Berry et le duc de Bourbon, oncles

du roy et plusieurs autres seigneurs qui estoient à Paris, et le

menèrent au chasteau du Louvre pour être plus seurement; dont se

tindrent mal contens lesdits duc d'Orliens et la royne, telement que

hinc ende s'assemblèrent à Paris du cousté dudit duc de Bourgogne le

duc de Lambourt son frère à grand nombre de gens d'armes, et ou

plat-paiz plusieurs de plusieurs paiz et à Meleun et ou paiz environ

du consté du duc d'Orliens plusieurs, comme len disoit. Quil en

avendra? Dieu y pourvoi, car en lui doit estre espérance et science et

«non in princibus nec in filiis hominum, in quibus non est salus.[TD-53]»

_Archives, Registres du Parlement, Conseil, vol. XII, folio 222, 19

août 1405._]

[TD-53: «et non dans les princes ni dans les enfants des hommes, en

lesquels il n'est point de salut.»]

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 13 / 24 段