secrètes, il fallait un envieux pour chef. La nature semblait avoir
fait le duc de Bourgogne Jean sans Peur tout exprès pour haïr le duc
d'Orléans. Il avait peu d'avantages physiques, peu d'apparence, peu de
taille, peu de facilité[209]. Son silence habituel couvrait un
caractère violent. Héritier d'une grande puissance, il tenta de
grandes choses et échoua d'autant plus tristement. Sa captivité de
Nicopolis coûta gros au royaume. Nourri d'amertume et d'envie, il
souffrait cruellement de voir en face cette heureuse et brillante
figure qui devait toujours l'éclipser. Avant que leur rivalité
éclatât, avant que de secrets outrages eussent engendré en eux de
nouvelles haines, il semblait être déjà le Caïn prédestiné de cet
Abel.
[Note 209: Le Religieux de Saint-Denis ajoute toutefois que,
quoiqu'il parlât peu, il avait de l'esprit; ses yeux étaient
intelligents. Il en existe un portrait fort ancien au musée de
Versailles et au château d'Eu. Il est en prières, déjà vieux, les
chairs molles, l'air bonasse et vulgaire. Christine l'appelle en 1404:
«Prince de toute bonté, salvable, juste, saige, benigne, douls et de
toute bonne meurs.»]
L'équité nous oblige de faire remarquer avant tout que l'histoire de
ce temps n'a guère été écrite que par les ennemis du duc d'Orléans.
Cela doit nous mettre en défiance. Ceux qui le tuèrent en sa personne
ont dû faire ce qu'il fallait pour le tuer aussi dans l'histoire.
Monstrelet est sujet et serviteur de la maison de Bourgogne[210]. Le
Bourgeois de Paris est un Bourguignon furieux. Paris était
généralement hostile au duc d'Orléans, et cela pour un motif facile à
comprendre: le duc d'Orléans demandait sans cesse de l'argent; le duc
de Bourgogne défendait de payer.
[Note 210: M. Darcier n'a pas réussi, dans la préface de son
Monstrelet, à établir l'impartialité de ce chroniqueur. Monstrelet
omet ou abrége ce qui est défavorable à la maison de Bourgogne, ou
favorable à l'autre parti. Cela est d'autant plus frappant qu'il est
ordinairement d'un bavardage fatigant. «Plus baveux qu'un pot à
moutarde,» dit Rabelais.]
Cette rancune de Paris n'a pas été sans influence sur le plus
impartial des historiens de ce temps, sur le Religieux de Saint-Denis.
Il n'a pu se défendre de reproduire la clameur de cette grande ville
voisine. Le moine a pu céder aussi à celle du clergé, que le duc
d'Orléans essayait indirectement de soumettre à l'impôt[211].
[Note 211: V. 1402, et les projets du parti d'Orléans, 1411.]
Il ne faut pas oublier que le duc d'Orléans, ne possédant rien, ou
presque rien, hors du royaume, tirait toutes ses ressources de la
France, de Paris surtout. Le duc de Bourgogne, au contraire, était
tout à la fois un prince français et étranger; il avait des
possessions et dans le royaume et dans l'Empire; il recevait beaucoup
d'argent de la Flandre, et demandait plutôt des gens d'armes à la
Bourgogne[212].
[Note 212: Au témoignage de Charles le Téméraire. (Gachard.)]
Remontons à la fondation de cette maison de Bourgogne. Nos rois, ayant
presque détruit le seul pouvoir militaire qui se trouvât en France, la
féodalité, essayèrent, au XIIIe et au XVe siècles, d'une féodalité
artificielle; ils placèrent les grands fiefs dans la main des princes
leurs parents. Charles V fit un grand établissement féodal. Tandis que
son frère aîné, gouverneur du Languedoc, regardait vers la Provence et
l'Italie, il donna la Bourgogne en apanage à son plus jeune frère, de
manière à agir vers l'Empire et les Pays-Bas. Il fit pour ce dernier
l'immense sacrifice de rendre aux Flamands Lille et Douai, la Flandre
française[213], la barrière du royaume au nord, pour que ce frère
épousât leur future souveraine, l'héritière des comtés de Flandre,
d'Artois, de Réthel, de Nevers et de la Franche-Comté. Il espérait que
dans cette alliance la France absorberait la Flandre, que les peuples
étant réunis sous une même domination, les intérêts se confondraient
peu à peu. Il n'en fut pas ainsi. La distinction resta profonde, les
moeurs différentes, la barrière des langues immuable; la langue
française et wallonne ne gagna pas un pouce de terrain sur le
flamand[214]. La riche Flandre ne devint pas un accessoire de la
pauvre Bourgogne[215]. Ce fut tout le contraire: l'intérêt flamand
emporta la balance. Quel intérêt? un intérêt hostile à la France,
l'alliance commerciale de l'Angleterre, commerciale d'abord, puis
politique.
[Note 213: Il est curieux de voir comment Philippe le Hardi eut
l'adresse de se conserver cette importante possession que Charles V
avait cru, ce semble, ne céder que temporairement pour gagner les
Flamands et faciliter le mariage de son frère. Celui-ci obtint, sous
la minorité de Charles VI, qu'on lui laisserait Lille, etc., pour sa
vie et celle de son premier hoir mâle. Il savait bien qu'une si longue
possession finirait par devenir propriété. V. les Preuves de l'Hist.
de Bourgogne, de D. Plancher, 16 janvier 1386, t. III, p. 91-94.]
[Note 214: C'est ce qui résulte de l'important mémoire de M.
Raoux; il prouve par une suite de témoignages que depuis le XIe siècle
la limite des deux langues est la même. Rien n'a changé dans les
villes mêmes que les Français ont gardées un siècle et demi. Mémoires
de l'Académie de Bruxelles, t. IV, p. 412-440.]
[Note 215: «Mon pays de Bourgoigne n'a point d'argent; il sent la
France.» Mot de Charles le Téméraire. (Gachard.)]
Nous avons dit ailleurs comment la Flandre et l'Angleterre étaient
liées depuis longtemps. S'il y avait mariage politique entre les
princes de la France et de la Flandre, il y avait toujours eu mariage
commercial entre les peuples de la Flandre et de l'Angleterre. Édouard
III ne put faire son fils comte de Flandre; Charles V fut plus heureux
pour son frère. Mais ce frère, tout Français qu'il était, ne se fit
accepter des Flamands qu'en se résignant aux relations indispensables
de la Flandre et de l'Angleterre. Ces relations faisaient la richesse
du pays, celle du prince. Toutefois les Anglais, qui depuis Édouard
III avaient attiré beaucoup de drapiers de la Flandre[216], n'avaient
plus tant de ménagements à garder avec les Flamands; ils pillaient
souvent leurs marchands et secondaient les bannis de Flandre dans
leurs pirateries. Le fameux Pierre Dubois, l'un des chefs de la
révolution de Flandre en 1382, se fit pirate et fut la terreur du
détroit. En 1387, il enleva la flotte flamande, qui chaque année
allait à La Rochelle acheter nos vins du Midi[217]. La Flandre et le
comte de Flandre étaient ruinés par ces pirateries, si ce comte ne
devenait ou le maître, ou l'allié de l'Angleterre. Ayant essayé en
vain de s'en rendre maître (1386), il fallait qu'il en fût l'allié,
qu'il y fît, s'il pouvait, un roi qui garantît cette alliance. Il y
parvint en 1399 contre l'intérêt de la France.
[Note 216: V. au tome IV, livre VI, chap. Ier, les étranges
promesses par lesquelles les Anglais s'efforçaient de les attirer.]
[Note 217: Meyeri Annales Flandriæ, folio 208, et _Altemeyer,
Histoire des relations commerciales et politiques des Pays-Bas avec le
Nord, d'après les documents inédits; ms._]
Cette puissance de Bourgogne, ainsi partagée entre l'intérêt français
et étranger, n'allait pas moins s'étendant et s'agrandissant. Philippe
le Hardi compléta ses Bourgognes en achetant le Charolais (1390), ses
Pays-Bas en faisant épouser à son fils l'héritière de Hainaut et de
Hollande (1385). Le souverain de la Flandre, jusque-là serré entre la
Hollande et le Hainaut, allait saisir ainsi deux grands postes: par la
Hollande, des ports sur l'Océan, c'était comme des fenêtres ouvertes
sur l'Angleterre; par le Hainaut, des places fortes, Mons et
Valenciennes, les portes de la France.
Voilà une grande et formidable puissance, formidable par son étendue
et par la richesse de ses possessions, mais bien plus encore par sa
position, par ses relations, touchant à tout, ayant prise sur tout. Il
n'y avait rien en France à opposer à une telle force. La maison
d'Anjou avait fondu, en quelque sorte, dans ses vaines tentatives sur
l'Italie. Le duc de Berri, lors même qu'il était gouverneur du
Languedoc, n'y était pas sérieusement établi; il n'était que le roi de
Bourges. Le duc d'Orléans, frère du roi, s'était fait donner
successivement l'apanage d'Orléans, puis une bonne part du Périgord et
de l'Angoumois, puis les comtés de Valois, Blois et Beaumont, puis
encore celui de Dreux. Il avait, par sa femme, une position dans les
Alpes, Asti. C'étaient certes de grands établissements, mais
dispersés; ce n'était pas une grande puissance. Tout cela ne faisait
point masse en présence de cette masse énorme et toujours grossissante
des possessions du duc de Bourgogne.
Philippe le Hardi avait eu, à son grand profit, la part principale à
l'administration du royaume sous la minorité de Charles VI, et bien au
delà, jusqu'à ce qu'il eut vingt et un ans. Il l'avait perdue quelque
temps, pendant le gouvernement des Marmousets, la Rivière, Clisson,
Montaigu. La folie de Charles VI fut comme une nouvelle minorité;
cependant il devenait impossible de ne pas donner part, dans le
gouvernement, au duc d'Orléans, frère du roi, qui en 1401 avait trente
ans. Ce prince, héritier probable du roi malade et de ses enfants
maladifs, avait apparemment autant d'intérêt au bien du royaume que le
duc de Bourgogne, qui, s'étendant toujours vers l'Empire et les
Pays-Bas, devenait de plus en plus un prince étranger. Toutefois, les
légèretés du duc d'Orléans, ses passions, ses imprudences, lui faisaient
tort; la vivacité même de son esprit, ses qualités brillantes, mettaient
en défiance. Son oncle, déjà âgé, solide sans éclat (comme il faut pour
fonder), rassurait davantage. D'ailleurs, il était riche hors du
royaume; on pensait que le maître de la riche Flandre prendrait moins
d'argent en France.
Ce fut un moment décisif, entre l'oncle et le neveu, que celui de la
révolution d'Angleterre, en 1399. Tous deux avaient caressé le
dangereux Lancastre pendant son séjour au château de Bicêtre. Le duc
d'Orléans en fit son frère d'armes et se crut sûr de lui. Mais
Lancastre, avec beaucoup de sens, préféra l'alliance du duc de
Bourgogne, comte de Flandre. Celui-ci montra dans cette circonstance
une extrême prudence. Il en avait besoin. Richard avait épousé sa
petite-nièce, il était gendre du roi de France et notre allié. Le duc
de Bourgogne se serait perdu dans le royaume, s'il avait
ostensiblement concouru à une révolution qui nous était si
préjudiciable. Il ne laissa pas passer Lancastre par ses États; il
donna même ordre de l'arrêter à Boulogne, où il ne devait point aller.
Lancastre fit le tour par la Bretagne, dont le duc était ami et allié
du duc de Bourgogne; ils lui donnèrent pour l'accompagner quelques
gens d'armes, et leur homme, Pierre de Craon[218], l'assassin de
Clisson, l'ennemi mortel du duc d'Orléans. C'étaient de faibles
moyens, mais ce qu'ils y joignirent d'argent, on ne peut le deviner.
Or, c'était surtout d'argent que Lancastre avait besoin; les hommes ne
manquaient pas en Angleterre pour en recevoir.
[Note 218: La misère força peut-être Craon à cet acte monstrueux
d'ingratitude. Il avait dû la grâce de son premier crime aux prières
de la jeune Isabelle de France, épouse de Richard II. V. p. 132.]
Ce ne fut pas tout. Le duc de Bretagne étant mort peu après, sa veuve,
qui avait vu Lancastre à son passage, déclara qu'elle voulait
l'épouser. Cette veuve était la fille du terrible ennemi de nos rois,
de Charles le Mauvais. Rien n'était plus dangereux que ce mariage. Le
duc de Bourgogne en détourna la veuve, comme il devait; mais il eut le
bonheur de ne pas être écouté; le mariage se fit au grand profit du
duc de Bourgogne, qui, malgré le duc d'Orléans, malgré le vieux
Clisson, vint prendre la garde du jeune duc de Bretagne et de la
Bretagne, et bâtit à Nantes même sa _tour de Bourgogne_[219].
[Note 219: De plus, il emmena avec lui le duc et ses deux
frères.--Lorsque le jeune duc de Bretagne retourna chez lui, on lui
donna, non-seulement le comté d'Évreux, mais la ville royale de
Saint-Malo, l'un des plus précieux fleurons de la couronne de France.
Il n'en resta pas moins à moitié Anglais; son frère Arthur tenait le
comté de Richemont du roi d'Angleterre.]
Ainsi se formait autour du royaume un vaste cercle d'alliances
suspectes. Le maître de la Franche-Comté, de la Bourgogne et des
Pays-Bas, se trouvait aussi maître de la Bretagne, ami du nouveau roi
d'Angleterre et du roi de Navarre. La maison de Lancastre s'était
alliée, en Castille, à la maison bâtarde de Transtamare, comme celle
de Bourgogne s'unit plus tard à la maison non moins bâtarde de
Portugal. Bourgogne, Bretagne, Navarre, Lancastre, toutes les branches
cadettes se trouvaient ainsi liées entre elles et avec les branches
bâtardes de Portugal et de Castille.
Contre cette conjuration de la politique, le duc d'Orléans se porta
pour champion du vieux droit. Il prit cette cause en main dans toute
la chrétienté, se déclarant pour Wenceslas contre Robert, pour le pape
contre l'Université, pour la jeune veuve de Richard contre Henri IV.
Après avoir provoqué un duel de sept Français contre sept Anglais, il
jeta le gant à son ancien frère d'armes pour venger la mort de Richard
II[220]. Il lui reprochait de plus d'avoir manqué, dans la personne de
la veuve, Isabelle de France, à tout ce qu'un homme noble devait «aux
dames veuves et pucelles[221].» Il lui demandait un rendez-vous aux
frontières, où ils pourraient combattre chacun à la tête de cent
chevaliers.
[Note 220: Lettre des ambassadeurs anglais contre le duc
d'Orléans, etc.: «Le roi d'Angleterre, alors duc, étant revenu en
Angleterre demander justice, a été poursuivi par le roi Richard,
lequel est mort en cette poursuite, _ayant auparavant résigné son
royaume audit duc_; il n'est pas nouveau qu'un roi, comme un pape,
puisse résigner son État.» 24 septembre 1404. _Archives, Trésor de
Chartes_, J., 645.]
[Note 221: Monstrelet.]
Lancastre répondit, avec la morgue anglaise, qu'il n'avait vu nulle
part que ses prédécesseurs eussent été ainsi défiés par gens de
moindre état; ajoutant, dans le langage hypocrite du parti
ecclésiastique qui l'avait mis sur le trône, que ce qu'un prince fait,
«il le doit faire à l'honneur de Dieu, et comme profit de
toute chrétienté ou de son royaume, et non pas pour vaine gloire ni
pour nulle convoitise temporelle[222].»
[Note 222: Monstrelet.--Quant à Isabelle de France, il récriminait
d'une manière toute satirique: «Plût à Dieu que vous n'eussiez fait
rigueur, cruauté ni vilenie envers nulle dame ni damoiselle, non plus
qu'avons fait envers elle; nous croyons que vous en vaudriez mieux.»]
Henri IV avait de bonnes raisons pour refuser le combat; il avait bien
autre chose à faire chez lui; il ne voyait qu'ennemis autour de lui;
ce trône tout nouveau branlait. Le duc de Bourgogne lui rendit le
service de faire continuer la trève avec la France.
Ces affaires d'Angleterre et de Bretagne sont déjà une guerre
indirecte entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne. La guerre va
devenir directe, acharnée. Le neveu essaye d'attaquer l'oncle dans les
Pays-Bas; l'oncle attaque et ruine le neveu en France, à Paris.
Le duc d'Orléans, battu par son habile rival dans l'affaire de
Bretagne, fit une chose grave contre lui; si grave, que la maison de
Bourgogne dut vouloir dès lors sa ruine. Il se fit un établissement au
milieu des possessions de cette maison, parmi les petits États qu'elle
avait ou qu'elle convoitait; il acheta le Luxembourg, se logeant comme
une épine au coeur du Bourguignon, entre lui et l'Empire, à la porte
de Liége, de manière à donner courage aux petits princes du pays, par
exemple au duc de Gueldre. Le duc d'Orléans paya ce duc pour faire ce
qu'il avait toujours fait, pour piller les Pays-Bas.
Louis d'Orléans ayant engagé ce condottiere au service du roi, il
l'amène à Paris avec ses bandes et, d'autre part, il fait venir des
Gallois des garnisons de Guienne. Le duc de Bourgogne y accourt;
l'évêque de Liége lui amène du renfort; une foule d'aventuriers du
Hainaut, de Brabant, de l'Allemagne, arrivent à la file. Le duc
d'Orléans de son côté se fortifie des Bretons de Clisson, d'Écossais,
de Normands. Paris se mourait de peur. Mais il n'y eut rien encore;
les deux rivaux se mesurèrent, se virent en force, et se laissèrent
réconcilier.
Le duc de Bourgogne n'avait pas besoin d'une bataille pour perdre son
neveu; il n'y avait qu'à le laisser faire: il avait pris un rôle
impopulaire qui le menait à sa ruine. Le duc d'Orléans voulait la
guerre, demandait de l'argent au peuple, au clergé même. Le duc de
Bourgogne voulait la paix (le commerce flamand y avait intérêt); riche
d'ailleurs, il se popularisait ici par un moyen facile, il défendait
de payer les taxes. Si l'on en croyait une tradition conservée par
Meyer, historien flamand, ordinairement très-partial pour la maison de
Bourgogne, les princes de cette maison, ulcérés par les tentatives
galantes du duc d'Orléans sur la femme du jeune duc de Bourgogne,
auraient organisé contre leur ennemi un vaste système d'attaques
souterraines, le représentant partout au peuple comme l'unique auteur
des taxes sous le poids desquelles il gémissait, le désignant à la
haine publique, préparant longuement, patiemment, l'assassinat par la
calomnie[223].
[Note 223: Meyer ne nomme pas cet auteur, qui nous apprend
seulement dans le passage cité qu'il a vu souvent Charles VI et causé
familièrement avec lui. Il prétend que Jean sans Peur voulait, dès le
vivant de son père, tuer le duc d'Orléans; que dès qu'il lui succéda,
il demanda à ses conseillers quel était le moyen d'en venir à bout
avec moins de danger. N'ayant pu changer sa résolution, ils lui
conseillèrent d'attendre qu'il eût perdu son ennemi dans l'esprit du
peuple: «Id autem hoc modo efficere posset, si Parisiis præcipue et
similiter in aliis quibusque regni nobilioribus civitabus, per
biennium vel triennium ante per impositas personas ubique disseminari
faceret: «Se maxime regnicolis compati et condolere, quod tot
tributis, et variis, et multiplicibus vectigalibus premerentur. Seque
totis eniti conatibus ut, regno ad antiquas suas libertates atque
immunitates restituto, omnibus hujusmodi molestissimis gravissimisque
exactionibus populus levaretur; sed ne sui optimi ac piissimi voti et
affectus quem ad regnum et regnicolas gerebat, fructum assequeretur,
ipsius Aurelianensis ducis vires et conatus semper obstitisse et
continuo obstare, qui omnium hujus modi imponendorum et in dies
excrescentium novorum tributorum atque vectigalium author et defensor
maximus existeret ac semper extitisset.» Hoc igitur rumore per omnes
pene civitates et provincias regni aures mentesque popularium
occupante, tanta invidia apud plebem (quæ hujus modi gravamina
vectigalium atque exactionum altius sentit atque suspirat) conflata
fuit adversus prælatum Aurelianensium ducem, tantus vero amor, gratia
atque favor omnium duci Burgundionum arcesserunt, ut...[TD-45]» Meyer, 224
verso.]
[TD-45: «Mais cela il pourrait l'obtenir ainsi: en nommant des agents,
d'abord à Paris mais aussi dans chacune des autres grandes villes du
royaume, chargés de faire répéter, auparavant et partout, pendant deux
ou trois ans: «qu'il souffre et compatit grandement aux malheurs des
habitants du fait qu'ils soient à ce point écrasés de contributions et
de redevances variées et multiples. Et qu'il fait tous ses efforts pour
que le peuple, dans le royaume rendu à ses antiques libertés et à ses
exemptions, soit soulagé de tous les prélèvements très pénibles et très
pesants de cette nature; mais que, quant à son meilleur v[oe]u très
affectueux et au souhait très amical qu'il forme à l'intention du
royaume et de ses habitants, l'énergie et les efforts du Duc d'Orléans
en personne ont toujours fait obstacle et continuent encore de faire
obstacle à ce qu'il en obtienne la réalisation, ledit duc s'étant
présenté et se présentant toujours comme le père et le grand défenseur
de tous ces impôts et contributions et redevances nouvelles croissant
jour après jour.» Par cette rumeur qui occupa les oreilles et les
esprits des populations dans la quasi totalité des cités et provinces du
royaume, un ressentiment si fort auprès du peuple (qui ainsi ressent et
déplore encore plus fort le poids des redevances et des recouvrements)
fut excité contre le duc d'Orléans, tandis qu'une telle affection et
qu'une gratitude et une sympathie si intenses allérent au duc de
Bourgogne, que...»]
Il n'y aurait eu pour le duc d'Orléans qu'un moyen de sortir de cette
impopularité, une guerre glorieuse contre l'Anglais. Mais pour cela il
fallait de l'argent, l'Église en avait. Le duc d'Orléans fit ordonner
un emprunt général dont les gens d'Église ne seraient point exempts.
Mais le duc de Bourgogne se mit du côté du clergé et l'encouragea à
refuser l'emprunt. Une ordonnance de taxe générale fut de même
inutile. Le duc de Bourgogne déclara que l'ordonnance mentait, en se
disant _consentie par les princes_, que ni lui ni le duc de
Berri n'y avaient consenti; que si les coffres du roi étaient vides,
ce n'était pas du sang des peuples qu'il fallait les remplir; qu'il
fallait faire regorger les sangsues; que, pour lui, il voulait bien
qu'on sût que s'il eût autorisé cette nouvelle exaction, il aurait
emboursé deux cent mille écus pour sa part.
Qu'on juge si de telles paroles étaient bien reçues du peuple. Le duc
de Bourgogne eut tout le monde pour lui. On l'appela, on le mit à
l'oeuvre, et alors il ne fut pas médiocrement embarrassé. Après avoir
tant déclamé contre les taxes, il n'en pouvait guère lever lui-même.
Il lui fallut avoir recours à un étrange expédient. Il envoya dans
toutes les villes du royaume des commissaires du parlement pour
examiner les contrats particuliers et frapper d'amendes arbitraires
ceux qu'ils trouveraient usuraires ou frauduleux [224]. Tous ceux «qui
auraient vendu trop cher de moitié» devaient être punis. Cette absurde
et impraticable inquisition ne produisit pas grand'chose.
[Note 224: «Compatiendo regnicolis... Affirmans, quod si...
consensisset, inde ducenta millia scuta auri, sibi promissa,
percepisset.[TD-46]» _Religieux de Saint-Denis, ms., folio 392._
«Qui de usurariis dolosisque contractibus et specialiter de illis qui
ultra medietatem justi pretii aliquid vendidissent inquirerent, et ab
eis secundum demerita, pecunias extorquerent.[TD-47]» _Ibidem, folio 394._]
[TD-46: «Compatissant aux malheurs des habitants du royaume...
Affirmant que s'il... y avait consenti, il aurait reçu les deux cent
mille écus d'or qui lui avaient été promis.»]
[TD-47: «... et que ceux-ci enquêtent sur les transactions à caractère
usuraire ou frauduleux et notamment sur ceux qui auraient vendu à un
prix excédant de moitié le juste prix, et leur infligeraient une amende
proportionnée à leur délit.»]
Le duc d'Orléans reprit son influence. Il s'était étroitement lié avec
le pape Benoît XIII; ce pape ayant enfin échappé aux troupes qui
l'assiégeaient dans Avignon, le duc surprit au roi une ordonnance qui
restituait au pape l'obédience du royaume; l'Université en rugit.
D'autre part, le duc s'étant lié étroitement avec sa belle-soeur
Isabeau, la fit entrer dans le conseil et s'y trouva prépondérant. Il
parut ainsi maître et de l'Église et de l'État, c'est-à-dire que dès
lors tout ce qui se fit d'impopulaire retomba sur lui.
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que le parti d'Orléans ne fut le
seul qui agit pour la France et contre l'Anglais, qui sentît qu'on
devait profiter de l'agitation de ce pays[225], qui tentât des
expéditions. Je vois en 1403 les Bretons de ce parti mettre une flotte
en mer et battre les Anglais[226]. Plus tard des secours sont envoyés
aux chefs gallois, avec lesquels le roi fait alliance[227]. Je vois
l'homme du duc d'Orléans, le connétable d'Albret, faire une guerre
heureuse en Guienne[228]. On envoie en Castille pour demander les
secours d'une flotte contre les Anglais. Une transaction utile leur
ferme la Normandie; on tire Cherbourg et Évreux des mains suspectes du
roi de Navarre, en le dédommageant ailleurs.
[Note 225: C'était le temps de la révolte des Percy.]