contemptibilibus personis ex improviso et nominatim salutationis
dependeret affatum, et ad se ingredi volentibus vel occurrentibus
passim mutuæ collocutionis aut offerret ultro commercium aut
postulantibus non negaret... Quamvis beneficiorum et injuriarum valde
recolens, non tamen naturaliter neque magnis de causis sic ad
iracundiam pronus fuit, ut alicui contumelias aut improperia
proferret. Carnis lubrico contra matrimonii honestatem dicitur
laborâsse, ita tamen ut nemini scandalum fieret, nulli vis, nulli
enormis infligeretur injuria. Prædecessorum morem etiam non observans,
raro et cum displicentia habitu regali, epitogio scilicet et talari
tunica utebatur, sed indifferenter, ut decuriones cæteri, holosericis
indutus, et nunc Boemannum nunc Alemannum se fingens, etiam... post
unctionem susceptam hastiludia et joca militaria justo sæpius
exercebat.[TD-40]» _Ibidem, folio 141._]
[TD-40: «Il était d'une telle affabilité que, même aux personnes les
plus humbles, il adressait la parole à l'improviste en les saluant par
leur nom; à ceux qui, indistinctement, voulaient s'adresser ou se
présenter à lui, il allait jusqu'à offrir de lui-même un échange privé,
ou bien il ne le refusait pas à ceux qui en faisaient directement la
demande... Bien qu'il gardât parfaite souvenance des faveurs et des
offenses qui lui avaient été faites, il ne fut pourtant, ni
naturellement ni même pour de grands motifs, enclin à se mettre en
colère au point de dire à quiconque des injures ou des reproches. On
disait qu'il avait manqué à la fidélité conjugale en succombant à la
débauche charnelle, mais il faisait en sorte qu'à personne, cela ne
paraisse un scandale, ni qu'il soit infligé aucune violence ou aucune
grande injustice. En outre, n'observant pas l'usage de ses ancêtres, il
n'utilisait que rarement et toujours à contrec[oe]ur l'habit royal, à
savoir le manteau et la tunique longue, mais s'habillait indifféremment
de vêtements de soie, comme tous les autres gens de la cour, ou se
déguisait, tantôt en Bohémien, tantôt en Allemand, enfin..., même après
avoir reçu l'onction sainte, il s'exerçait, bien plus souvent que de
raison, à la joute ou aux autres jeux militaires.»]
[Note 195: «Filia cujusdam mercatoris equorum... quæ quidem competenter
fuit remunerata, quia sibi fuerunt data duo maneria pulchra cum suis
omnibus pertinentiis, situata unum a Creteil, et aliud a Bagnolet, et
ipsa vulgariter vocabatur palam et publice _Parva Regina_, et secum diu
stetit, suscepitque ab eo unam filiam, quam ipse rex matrimonialiter
copulavit cuidam nuncupato Harpedenne, cui dedit dominium de Belleville
in Pictavia, filiaque vocabatur domicella de Belleville.[TD-41]»--Je ne
retrouve plus la source d'où j'ai tiré cette note. Elle est ou du
Religieux de Saint-Denis, ou du _ms. Dupuy, Discours et Mémoires mezlez,
coté 488_.]
[TD-41: «La fille d'un certain marchand de chevaux... qui fut certes
rétribuée fort convenablement (puisqu'il lui fut donné deux beaux
manoirs avec toutes leurs dépendances, situés respectivement à Créteil
et à Bagnolet, et que celle-ci fut appelé ouvertement et communément
"petite reine"), garda le roi longtemps auprès d'elle et eut de lui une
fille que le roi lui-même maria à un certain Harpedenne auquel il offrit
la seigneurie de Belleville en Poitou, la fille étant appelée
"Demoiselle de Belleville".»]
Ah! s'il avait eu sa tête, la ville et le royaume s'en seraient bien
mieux trouvés. Chaque fois qu'il revenait à lui, il tâchait de faire
un peu de bien, de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre
de l'ordre dans les finances, de révoquer les dons qu'on lui
surprenait dans ses absences d'esprit. Comment n'aurait-il pas eu bon
coeur pour les chrétiens, lui qui avait ménagé les juifs même, en les
renvoyant?...
En quelque état qu'il fût, il voyait toujours avec plaisir ses braves
bourgeois. «Je n'ai, disait-il, confiance qu'en mon prévôt des
marchands, Juvénal, et mes bourgeois de Paris.» Quand d'autres gens
venaient le voir, il regardait d'un air effaré; mais quand c'était le
prévôt, il lui parlait; il disait: «Juvénal, ne perdons pas notre
temps, faisons de bonne besogne.»
Nous avons remarqué au commencement de cette histoire, en parlant des
rois _fainéants_, combien le peuple était naturellement porté à
respecter ces muettes et innocentes figures, qui passaient deux fois
par an devant lui sur leur char attelé de boeufs. Les musulmans
regardent les idiots comme marqués du sceau de Dieu et souvent comme
personnes saintes. Dans certains cantons de la Savoie, c'est un
touchant préjugé que le crétin porte bonheur à sa famille. La brute
qui ne suit que l'instinct, en qui la raison individuelle est nulle,
semble, par cela même, rester plus près de la raison divine. Elle est
tout au moins innocente.
Rien d'étonnant, si le peuple, au milieu de tous ces princes
orgueilleux, violents et sanguinaires, prenait pour objet de
prédilection cette pauvre créature, comme lui humiliée sous la main de
Dieu. Dieu pouvait par lui, aussi bien que par un plus sage, guérir
les maux du royaume. Il n'avait pas fait grand'chose; mais visiblement
il aimait le peuple. Il aimait! mot immense. Le peuple le lui rendit
bien... Il lui resta toujours fidèle. Dans quelque abaissement qu'il
fût, il s'obstina à espérer en lui; il ne voulait être sauvé que par
lui. Rien de plus touchant, et en même temps de plus hardi, que les
paroles par lesquelles le grand prédicateur populaire, Jean Gerson,
bravant à la fois les ambitions rivales des princes qui attendaient la
succession du malade, s'adresse à lui et lui dit: _Rex in sempiternum
vive!_...[TD-42] Ô mon roi, vivez toujours!...
[TD-42: Que le roi vive éternellement!...]
Cet attachement universel du peuple pour Charles VI parut dans un de
ces malheureux essais que l'on fit pour le guérir. Deux sorciers
offrirent au bailli de Dijon de découvrir d'où venait sa maladie. Au
fond d'une forêt voisine, ils élevèrent un grand cercle de fer sur
douze colonnes de fer; douze chaînes de fer étaient à l'entour. Mais
il fallait trouver douze hommes, prêtres, nobles et bourgeois, qui
voulussent entrer dans ce cercle formidable et se laisser lier de ces
chaînes. On en trouva onze sans peine, et le bailli fit le douzième,
qui se dévouèrent ainsi, au risque d'être peut-être emportés corps et
âme par le Diable[196].
[Note 196: Le Religieux.]
Le peuple de Paris voulait toujours voir son roi. Quand il n'était pas
trop fol, et qu'on ne craignait pas qu'il fît rien d'inconvenant, on
le menait aux églises. Ou bien encore, abattu et languissant, il
allait aux représentations des _Mystères_ que les Confrères de la
Passion jouaient alors rue Saint-Denis. Ces Mystères, moitié pieux,
moitié burlesques, étaient considérés comme des actes de foi. Ceux qui
n'y auraient pas trouvé d'amusement n'y eussent pas moins assisté pour
leur édification. Dans plusieurs églises, on avançait l'heure des
vêpres pour qu'on pût aller aux Mystères.
Mais on n'osait pas toujours faire sortir le roi. Alors dans son
retrait de l'hôtel Saint-Paul, ou dans la librairie du Louvre amassée
par Charles V, on lui mettait dans les mains des figures pour
l'amuser. Immobiles dans les livres écrits, ces figures prirent
mouvement et devinrent des cartes[197]. Le roi jouant aux cartes, tout
le monde voulut y jouer. Elles étaient peintes d'abord; mais cela
étant trop cher, on s'avisa de les imprimer[198]. Ce qu'on aimait dans
ce jeu, c'est qu'il empêchait de penser, qu'il donnait l'oubli. Qui
eût dit qu'il en sortirait l'instrument qui multiplie la pensée et qui
l'éternise, que de ce jeu des fols sortirait le tout-puissant véhicule
de la sagesse?
[Note 197: Les cartes étaient connues avant Charles VI, mais peu
en usage.
On en trouve la première mention dans le _Renart contrefait_, dont
l'auteur anonyme nous apprend qu'il a commencé son poëme en 1328 et
l'a fini en 1341. M. Peignot a donné une curieuse biographie de tous
les auteurs qui ont traité ce sujet. Peignot, Recherches sur les
danses des morts et sur les cartes à jouer.--Les uns font les cartes
d'origine allemande, les autres d'origine espagnole ou provençale. M.
Rémusat remarque que nos plus anciennes cartes à jouer ressemblent aux
cartes chinoises. Abel Rémusat, Mém. Acad., 2e série, t. VII, p. 418.]
[Note 198: En 1430, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, paya
quinze cents pièces d'or pour un jeu de cartes _peintes_.--En 1441,
les cartiers de Venise présentent requête pour se plaindre du tort que
leur font les marchands étrangers par les cartes qu'ils _impriment_.
Ibidem, p. 218, 247.]
Quelque recette de distraction qu'il y eût au fond de ce jeu, ces
rois, ces dames, ces valets, dans leur bal perpétuel, dans leurs
indifférentes et rapides évolutions, devaient quelquefois faire
songer. À force de les regarder, le pauvre fol solitaire pouvait y
placer ses rêves; le fol? pourquoi pas le sage?... N'y avait-il pas
dans ces cartes de naïves images du temps? N'était-ce pas un beau coup
de cartes, et des plus soudains, de voir Bajazet l'_Éclair_, vainqueur
à Nicopolis, quasi maître de Constantinople, entrer dans une cage de
fer? N'en était-ce pas un de voir le gendre du roi de France, le
magnifique Richard II, supplanté en quelques jours par l'exilé
Bolingbroke? Ce roi, en qui tout à l'heure il y avait dix millions
d'hommes, le voilà qui est moins qu'un homme, un homme en peinture, un
roi de carreau...
Dans une des farces de la bazoche, que les petits clercs du palais
jouaient sur la royale Table de marbre, figuraient comme personnages
les temps d'un verbe latin: «Regno, regnavi, regnabo.[TD-43]» Pédantesque
comédie, mais dont il était difficile de méconnaître le sens.
[TD-43: «Je règne, j'ai régné, je régnerai.»]
Dans l'ordonnance par laquelle Charles VI autorise ceux qui jouaient
les Mystères de la Passion, il les appelle «ses aimés et chers
confrères[199]». Quoi de plus juste, en effet? Triste acteur lui-même,
pauvre jongleur du grand Mystère historique, il allait voir ses
confrères, saints, anges et diables, bouffonner tristement la Passion.
Il n'était pas seulement spectateur, il était spectacle. Le peuple
venait voir en lui la Passion de la royauté. Roi et peuple, ils se
contemplaient, et avaient pitié l'un de l'autre. Le roi y voyait le
peuple misérable, déguenillé, mendiant. Le peuple y voyait le roi plus
pauvre encore sur le trône, pauvre d'esprit, pauvre d'amis, délaissé
de sa famille, de sa femme, veuf de lui-même et se survivant, riant
tristement du rire des fols, vieil enfant sans père ni mère pour en
avoir soin.
[Note 199: Ordonnances, t. VIII, p. 555, déc. 1402.--Dans une
lettre bien antérieure, Charles VI assigne: Quarante francs à certains
chapelains et clercs de la Sainte-Chapelle de nostre Palais à Paris,
lesquels jouèrent devant nous le jour de Pasques nagaires passé les
jeux de la Résurrection Nostre Seigneur.» 5 avril 1390. _Bibliothèque
royale, mss., cabinet des titres._]
La dérision n'eût pas été suffisante, la tragédie eût été moins
comique s'il eût cessé de régner. Le merveilleux, le bizarre, c'est
qu'il régnait par moments. Toute négligée et sale qu'était sa
personne, sa main signait encore et semblait toute-puissante. Les plus
graves personnes, les plus sages têtes du conseil, venaient entre deux
accès profiter d'un moment lucide, épier les faibles lueurs d'une
intelligence obscurcie, provoquer les douteux oracles qui tombaient de
cette bouche imbécile.
C'était toujours le roi de France, le premier roi chrétien, la tête de
la chrétienté. Les principaux États d'Italie, Milan, Florence, Gênes,
se disaient ses clients. Gênes ne crut pouvoir échapper à Visconti
qu'en se donnant à Charles VI. Ainsi la fortune moqueuse s'amusait à
charger d'un nouveau poids cette faible main qui ne pouvait rien
porter.
Ce fut un curieux spectacle de voir l'empereur Wenceslas, amené en
France par les affaires de l'Église, conférer avec Charles VI (1398).
L'un était fol, l'autre presque toujours ivre. Il fallait prendre
l'empereur à jeun; mais pour le roi ce n'était pas toujours le moment
lucide.
Charles VI ayant eu pourtant trois jours de bon, on en profita pour
lui faire signer une ordonnance qui, selon le voeu de l'Université,
suspendait l'autorité de Benoît XIII dans le royaume de France. Le
maréchal Boucicaut fut envoyé à Avignon pour le contraindre par corps.
Le vieux pontife se défendit dans le château d'Avignon en vrai
capitaine (1398-1399). N'ayant plus de bois pour sa cuisine, il brûla
une à une les poutres de son palais. Les Français avaient honte
eux-mêmes de cette guerre ridicule. Les partisans de l'autre pape ne
lui étaient pas plus soumis. Les Romains étaient en armes contre
Boniface, comme les Français contre Benoît.
Voilà donc la papauté, l'empire, la royauté, aux prises et
s'injuriant; l'empereur ivre, le roi idiot, prenant le pouvoir
spirituel, suspendant le pape, tandis que le pape saisit les armes
temporelles et endosse la cuirasse. Les dieux humains délirent,
défendent qu'on leur obéisse, et se proclament fols....
Cela était certain, réel, mais aucunement vraisemblable, contraire à
toute raison, propre à faire croire de préférence les mensonges les
plus hasardés. Nulle comédie, nul Mystère ne devait dès lors choquer
les esprits. Le plus fol n'était pas celui qui oubliait des réalités
absurdes pour des fictions raisonnables. Ces Mystères aidaient
d'ailleurs à l'illusion par leur prodigieuse durée; quelques-uns se
divisaient en quarante jours. Une représentation si longue devenait
pour le spectateur assidu une vie artificielle qui faisait oublier
l'autre, ou pouvait lui faire douter souvent de quel côté était le
rêve[200].
[Note 200: «Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle
nous affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous
les jours. Et si un artisan étoit sûr de rêver toutes les nuits douze
heures durant qu'il est roi, je crois qu'il seroit presque aussi
heureux qu'un roi qui rêveroit toutes les nuits douze heures durant
qu'il est artisan.» Pascal.]
LIVRE VIII
CHAPITRE PREMIER
LE DUC D'ORLÉANS, LE DUC DE BOURGOGNE--MEURTRE DU DUC D'ORLÉANS
1400-1407
Il y a dans la personne humaine deux personnes, deux ennemis qui
guerroient à nos dépens, jusqu'à ce que la mort y mette ordre. Ces
deux ennemis, l'orgueil et le désir, nous les avons vus aux prises
dans cette pauvre âme de roi. L'un a prévalu d'abord, puis l'autre;
puis, dans ce long combat, cette âme s'est éclipsée, et il n'y a plus
eu où combattre. La guerre finie dans le roi, elle éclate dans le
royaume; les deux principes vont agir en deux hommes et deux
factions, jusqu'à ce que cette guerre ait produit son acte frénétique:
le meurtre: jusqu'à ce que, les deux hommes ayant été tués l'un par
l'autre, les deux factions, pour se tuer, s'accordent à tuer la
France.
Cela dit, au fond tout est dit. Si pourtant on veut savoir le nom des
deux hommes, nommons l'homme du plaisir, le duc d'Orléans, frère du
roi; l'homme de l'orgueil, du brutal et sanguinaire orgueil, Jean
Sans-Peur, duc de Bourgogne.
Les deux hommes et les deux partis doivent se choquer dans Paris. Deux
partis, deux paroisses; nous les avons nommées déjà, celle de la cour,
celle des bouchers, la folie de Saint-Paul, la brutalité de
Saint-Jacques. La scène de l'histoire dit d'avance l'histoire même.
Louis d'Orléans, ce jeune homme qui mourut si jeune, qui fut tant aimé
et regretté toujours, qu'avait-il fait pour mériter de tels regrets?
Il fut pleuré des femmes, et c'est tout simple, il était beau,
avenant, gracieux[201]; mais non moins regretté de l'Église, pleuré
des saints... C'était pourtant un grand pécheur; il avait, dans ses
emportements de jeunesse, terriblement vexé le peuple; il fut maudit
du peuple, pleuré du peuple... Vivant, il coûta bien des larmes; mais
combien plus, mort!
[Note 201: Voir le Religieux de Saint-Denis à l'année 1405, et le
portrait qu'il fait du duc d'Orléans, année 1407, _ms. Baluze, folio
553_.--V. aussi les complaintes et autres pièces sur la mort de Louis
d'Orléans. _Bibl. royale, mss. Colbert 2403, Regius 9681-5._]
Si vous eussiez demandé à la France si ce jeune homme était bien
digne de tant d'amour, elle eût répondu: Je l'aimais[202]. Ce n'est
pas seulement pour le bien qu'on aime: qui aime, aime tout, les
défauts aussi. Celui-ci plut comme il était, mêlé de bien et de mal.
La France n'oublia jamais qu'en ses défauts même, elle avait vu
poindre l'aimable et brillant esprit, l'esprit léger, peu sévère, mais
gracieux et doux, de la Renaissance; tel il se continua dans son fils,
Charles d'Orléans, l'exilé, le poète[203], dans son bâtard Dunois,
dans son petit-fils, le bon et clément Louis XII.
[Note 202: «Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens
que cela ne se peut exprimer qu'en respondant: Parceque c'estoit luy,
parceque c'estoit moy.» Montaigne.]
[Note 203: Louis d'Orléans était poëte aussi, s'il est vrai qu'il
avait célébré _dans des vers_ les secrètes beautés de la duchesse de
Bourgogne. (Barante.)]
Cet esprit, louez-le, blâmez-le, ce n'est pas celui d'un temps, d'un
âge, c'est celui de la France même. Pour la première fois, au sortir
du roide et gothique moyen âge, elle se vit ce qu'elle est, mobilité,
élégance légère, fantaisie gracieuse. Elle se vit, elle s'adora.
Celui-ci fut le dernier enfant, le plus jeune et le plus cher, celui à
qui tout est permis, celui qui peut gâter, briser; la mère gronde,
mais elle sourit... Elle aimait cette jolie tête qui tournait celle
des femmes; elle aimait cet esprit hardi qui déconcertait les
docteurs: c'était plaisir de voir les vieilles barbes de l'Université,
au milieu de leurs lourdes harangues, se troubler à ses vives saillies
et balbutier[204]. Il n'en était pas moins bon pour les doctes, les
clercs et les prêtres, pour les pauvres, aumônier et charitable.
L'Église était faible pour cet aimable prince; elle lui passait bien
des choses; il n'y avait pas moyen d'être sévère avec cet enfant gâté
de la nature et de la grâce.
[Note 204: V. plus loin la réponse qu'il leur fit en 1405.
Toutefois ordinairement il leur parlait avec douceur: «Ipsum vidi
elegantiorem respondendo... quam fuerant proponendo... mitissime
alloqui, et si uspiam errassent, leniter admonere.[TD-44]» _Religieux de
Saint-Denis, ms., 553 verso._]
[TD-44: «Je l'ai vu, formulant lui-même une réponse plus élégante...
que la requête qui lui avait été présentée..., parler très doucement et,
avec les plus grands égards, mettre en garde ceux qui auraient commis
quelque erreur.»]
De qui Louis tenait-il ces dons qu'il apporta en naissant? De qui,
sinon d'une femme? De sa charmante mère apparemment, dont son mari
même, le sage et froid Charles V, ne pouvait s'empêcher de dire:
«C'est le soleil du royaume.» Une femme mit la grâce en lui, et les
femmes la cultivèrent... Et que serions-nous sans elles! Elles nous
donnent la vie (et cela, c'est peu), mais aussi la vie de l'âme. Que
de choses nous apprenons près d'elles comme fils, comme amants ou
amis... C'est par elles, pour elles, que l'esprit français est devenu
le plus brillant, et, ce qui vaut mieux, le plus sensé de l'Europe. Ce
peuple n'étudiait volontiers que dans les conversations des femmes; en
causant avec ces aimables docteurs qui ne savaient rien, il a tout
appris[205].
[Note 205: L'éducation d'un jeune chevalier, par les femmes, est
l'invariable sujet des romans ou histoires romanesques du XVe siècle.
Les histoires de Saintré, de Fleuranges, de Jacques de Lalaing, ne
sont guère autre chose. L'homme y prend toujours le petit rôle; il
trouve doux d'y faire l'enfant. Tout au contraire de la
Nouvelle-Héloïse, dans les romans du XVe siècle, la femme enseigne et
non l'homme, ce qui est bien plus gracieux. C'est ordinairement une
jeune dame, mais plus âgée que _lui_, une dame dans la seconde
jeunesse, une grande dame surtout, d'un rang élevé, inaccessible, qui
se plaît à cultiver le petit page, à l'élever peu à peu. Est-ce une
mère, une soeur, un ange gardien? Un peu tout cela. Toutefois, c'est
une femme... Oui, mais une dame placée si haut! Que de mérite il
faudrait, que d'efforts, de soupirs, pendant de longues années!... Les
leçons qu'elle lui donne ne sont pas des leçons pour rire: rien n'est
plus sérieux, quelquefois plus pédantesque. La pédanterie même,
l'austérité des conseils, la grandeur des difficultés, font un
contraste piquant et ajoutent un prix à l'amour... Au but, tout
s'évanouit; en cela, comme toujours, le but n'est rien, la route est
tout. Ce qui reste, c'est un chevalier accompli, le mérite et la grâce
même.--Voir l'histoire du Petit Jehan de Saintré, 3 vol. in-12, 1724;
le Panégyric du chevalier sans reproche (La Trémouille), 1527, etc.,
etc. (_note de 1840_).--Voir Renaissance. Notes de l'introduction
(1855).]
Nous n'avons pas la galerie où le jeune Louis eut la dangereuse
fatuité de faire peindre ses maîtresses. Nous connaissons assez mal
les femmes de ce temps-là. J'en vois trois pourtant qui de près ou de
loin tinrent au duc d'Orléans. Toutes trois, de père ou de mère,
étaient Italiennes. De l'Italie partait déjà le premier souffle de la
Renaissance; le nord, réchauffé de ce vent parfumé du sud, crut
sentir, comme dit le poète, «une odeur de paradis[206].»
[Note 206:
Quan la doss aura venta
Deves vostre pais,
M'es veiaire que senta
Odor de Paradis.
«Quand le doux zéphyr souffle de votre pays, ô ma Dame, il me semble
que je sens une odeur de Paradis.» Bernard de Ventadour.]
De ces Italiennes, l'une fut la femme du duc d'Orléans, Valentina
Visconti, sa femme, sa triste veuve, et elle mourut de sa mort.
L'autre, Isabeau de Bavière (Visconti du côté maternel), fut sa
belle-soeur, son amie, peut-être davantage. La troisième, dans un rang
bien modeste, la chaste, la savante Christine[207], n'eut avec lui
d'autre rapport que les encouragements qu'il donna à son aimable
génie[208].
[Note 207: Christine de Pisan semble avoir commencé la suite des
femmes de lettres, pauvres et laborieuses, qui ont nourri leur famille
du produit de leur plume.--Nous devons à M. Thomassy de pouvoir
apprécier enfin ce mérite si longtemps méconnu. Essai sur les écrits
politiques de Christine de Pisan, 1838. M. de Sismondi la traite
encore assez durement. Gabriel Naudé, ce grand chercheur, avait eu
l'idée de tirer ses manuscrits de la poussière. Naudæi Epistolæ,
epist. XLIX, p. 369.]
[Note 208: Elle dédia au duc d'Orléans son Débat des deux amants
et d'autres ouvrages. Du reste, elle fait entendre qu'elle ne le vit
qu'une fois, et pour solliciter sa protection: «Et ay-je veu de mes
yeulx, comme j'eusse affaire aucune requeste d'ayde de sa parolle, à
laquelle, de sa grâce, ne faillis mie. Plus d'une heure fus en sa
présence, où je prenoye grant plaisir de veoir sa contenance, et si
agmodérément expédier besongnes, chascune par ordre; et moi mesmes,
quant vint à point, par luy fus appellée, et fait ce que
requeroye...»--Elle dit encore du duc d'Orléans: «N'a cure d'oyr dire
deshonneur des femmes d'autruy, à l'exemple du sage (et dit de telles
notables parolles: «Quand on me dit mal d'aucun, je considère se
celluy qui le dit a aucune particulière hayne à celluy dont il
parle»), ne de nelluy mesdire, et ne croit mie de legier mal qu'on luy
rapporte.» Christine de Pisan, collection Petitot, t. V, p. 393.]
L'Italie, la renaissance, l'art, l'irruption de la fantaisie, il y
avait dans tout cela de quoi séduire et de quoi blesser. Ce jour du
XVIe siècle, qui éclatait brusquement dès la fin du XIVe, dut
effaroucher les ténèbres. L'art n'était-il pas une coupable
contrefaçon de la nature? Celle-ci n'a-t-elle pas assez de danger,
assez de séduction, sans qu'une diabolique adresse la reproduise
encore pour la perdition des âmes? Cette perfide Italie, la terre des
poisons et des maléfices, n'est-ce pas aussi le pays de ces miracles
du Diable?
C'étaient là les propos du peuple, ce qu'il disait tout haut.
Joignez-y le silence haineux des scolastiques, qui voyaient bien que
peu à peu il leur fallait céder la place. Derrière appuyaient la foule
des esprits secs et étroits qui demandent toujours: À quoi bon?... À
quoi bon un tableau du Giotto, une miniature du beau Froissart, une
ballade de Christine?
De tels esprits sont toujours un grand peuple. Mais alors ils avaient
pour eux un grave et puissant auxiliaire, la pauvreté publique, qui ne
voyait dans les dépenses d'art et de luxe qu'une coupable prodigalité.