[Note 173: Sur les négociations antérieures, depuis 1380, voir

entre autres pièces le Voyage de Nicolas de Bosc, évêque de Bayeux,

imprimé dans le voyage littéraire de deux bénédictins, partie seconde,

p. 307-360.]

[Note 174: La jeune Isabelle avait sept ans. Richard assura qu'il

en était épris sur la vue de son portrait.]

[Note 175: Elle apporta, en outre, un grand nombre d'objets

précieux. V. deux déclarations des joyaux, vaisselle d'or et d'argent,

robes, tapisseries et objets divers pour la personne de madame

Isabeau, pour sa chambre, sa chapelle et son écurie, panneterie,

fruiterie, cuisine, etc. Nov. 1396, 23 juillet 1400. _Archives, Trésor

des Chartes_, J., 643.]

Cet heureux traité permit à la noblesse de France, ce qu'elle

souhaitait depuis si longtemps, de faire encore une croisade. La

guerre contre les infidèles, c'était la paix entre les chrétiens. Il

n'y avait plus si loin à chercher la croisade; elle venait nous

chercher. Les Turcs avançaient; ils enveloppaient Constantinople,

serraient la Hongrie. Ce rapide conquérant, Bajazet l'_Éclair_

(Hilderim), avait, disait-on, juré de faire manger l'avoine à son

cheval sur l'autel de Saint-Pierre de Rome. Une nombreuse noblesse

partit, le connétable, quatre princes du sang, plusieurs hommes de

grande réputation, l'amiral de Vienne, les sires de Couci, de

Boucicaut. L'ambitieux duc de Bourgogne obtint que son fils, le duc de

Nevers, un jeune homme de vingt-deux ans, fût le chef de ces vieux et

expérimentés capitaines[176]. Une foule de jeunes seigneurs qui

faisaient leurs premières armes déployèrent un luxe insensé. Les

bannières, les guidons, les housses, étaient chargés d'or et d'argent;

les tentes étaient de satin vert. La vaisselle d'argent suivait sur

des chariots; des bateaux de vins exquis descendaient le Danube. Le

camp de ces croisés fourmillait de femmes et de filles.

[Note 176: Comparer sur le récit de cette croisade nos historiens

nationaux et les écrivains hongrois et allemands cités par Hammer,

Histoire de l'Empire Ottoman. Ce grand ouvrage a été traduit sous la

direction de l'auteur, par M. Hellert, qui l'a enrichi d'un atlas

très-utile.]

Que devenait, pendant ce temps, l'affaire du schisme? Reprenons d'un

peu plus haut.

Longtemps les princes avaient exploité à leur profit la division de

l'Église, le duc d'Anjou d'abord, puis le duc de Berri. Les papes

d'Avignon, serviles créatures de ces princes, ne donnaient de

bénéfices qu'à ceux qu'ils leur désignaient. Les prêtres erraient,

mouraient de faim. Les suppôts de l'Université, les plus savants

élèves qu'elle formait, les plus éloquents docteurs, restaient oubliés

à Paris, languissants dans quelque grenier[177].

[Note 177: Nous analyserons plus tard le terrible pamphlet de

Clémengis.]

À la longue pourtant, quand l'Église fut presque ruinée, et que les

abus devinrent moins lucratifs, alors, enfin, les princes commencèrent

à écouter les plaintes de l'Université. Cette compagnie, enhardie par

l'abaissement des papes, prit en main l'autorité; elle déclara qu'elle

avait de droit divin la charge non-seulement d'enseigner, mais de

corriger et de censurer, de censurer _et doctrinaliter et

judicialiter_[TD-35], pour parler le langage du temps. Elle appela tous ses

membres à donner avis sur la grande question de l'union de l'Église.

Tous votèrent, du plus grand au plus petit. Un tronc était ouvert aux

Mathurins. Le moindre des _pauvres maîtres_ de Sorbonne, le plus

crasseux des cappets de Montaigu, y jeta son vote. On en compta dix

mille; mais les dix mille votes se réduisirent à trois avis: compromis

entre les deux papes, cession de l'un et de l'autre, concile général

pour juger l'affaire. La voie de cession sembla la plus sûre. On la

croyait d'autant plus facile que Clément VII venait de mourir. Le roi

écrivit aux cardinaux de surseoir à l'élection. Ils gardèrent ses

lettres cachetées, et se hâtèrent d'élire. Le nouvel élu, Pierre de

Luna, Benoît XIII, avait promis, il est vrai, de tout faire pour

l'union de l'Église, et de céder s'il le fallait[178].

[TD-35: en théorie et en droit.]

[Note 178: Consulter sur tout ceci le récit hostile au pape qu'on

trouve dans les actes du concile de Pise. Concilia, ed. Labbe et

Cossart, 1671, t. XI, part. 2, col. 2172, et seq.]

Pour obtenir de lui qu'il tînt parole, on lui envoya la plus

solennelle ambassade qu'aucun pape eût jamais reçue. Les ducs de

Berri, de Bourgogne et d'Orléans vinrent le trouver à Avignon, avec un

docteur envoyé par l'Université de Paris. Celui-ci harangua le pape

avec la plus grande hardiesse. Il avait pris ce texte: «Illuminez,

grand Dieu, ceux qui devraient nous conduire, et qui sont eux-mêmes

dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort.» Le pape parla à

merveille; il répondit avec beaucoup de présence d'esprit et

d'éloquence, protestant qu'il ne désirait rien plus que l'union.

C'était un habile homme, mais un Aragonais, une tête dure, pleine

d'obstination et d'astuce. Il se joua des princes, lassa leur

patience, les excédant de doctes harangues, de discours, de réponses

et de répliques, lorsqu'il ne fallait, comme on le lui dit, qu'un tout

petit mot: Cession[179]. Puis, quand il les vit languissants,

découragés, malades d'ennui, il s'en débarrassa par un coup hardi. Les

princes ne demeuraient pas dans la ville d'Avignon, mais de l'autre

côté, à Villeneuve, et tous les jours ils passaient le pont du Rhône

pour conférer avec le pape. Un matin ce pont se trouva brûlé, on ne

passait qu'en barque avec danger et lenteur. Le pape assura qu'il

allait rétablir le pont[180]. Mais les princes perdirent patience et

laissèrent l'Aragonais maître du champ de bataille. La paix de

l'Église fut ajournée pour longtemps.

[Note 179: Le Religieux.]

[Note 180: Id.]

Les affaires de Turquie, d'Angleterre, ne tournèrent pas mieux.

Le 25 décembre 1396, pendant la nuit de Noël, au milieu des

réjouissances de cette grande fête, tous les princes étant chez le

roi, un cavalier entra à l'hôtel Saint-Paul, tout botté et en éperons.

Il se jeta à genoux devant le roi et dit qu'il venait de la part du

duc de Nevers, prisonnier des Turcs. L'armée tout entière avait péri.

De tant de milliers d'hommes, il restait vingt-huit hommes, les plus

grands seigneurs, que les Turcs avaient réservés pour les mettre à

rançon.

Il n'y avait pas lieu de s'en étonner; la folle présomption des

croisés ne pouvait qu'amener un tel désastre. Ils n'avaient pas même

voulu croire que les Turcs pussent les attendre. Bajazet était à six

lieues, que le maréchal Boucicaut faisait couper les oreilles aux

insolents qui prétendaient que cette canaille infidèle osait venir à

sa rencontre[181].

[Note 181: Le Religieux.]

Le roi de Hongrie, qui avait appris à ses dépens ce genre de guerre,

pria du moins les croisés de laisser ses Hongrois à l'avant-garde,

d'opposer ainsi des troupes légères aux troupes légères, de se

réserver. C'était l'avis du sire de Couci. Mais les autres ne

voulurent rien écouter. L'avant-garde était le poste d'honneur pour

les chevaliers; ils coururent à l'avant-garde, ils chargèrent et

d'abord renversèrent tout devant eux. Derrière les premiers corps, ils

en trouvèrent d'autres et les dissipèrent encore. Les janissaires

même furent enfoncés. Arrivés ainsi au haut d'une colline, ils

aperçurent de l'autre côté quarante mille hommes de réserve et virent

en même temps les grandes ailes de l'armée turque qui se rapprochaient

pour les enfermer. Alors il y eut un moment de terreur panique; la

foule des croisés se débanda; les chevaliers seuls s'obstinèrent; ils

pouvaient encore se replier sur les Hongrois, qui étaient tout près

derrière eux et encore entiers. Mais après de telles bravades il y

aurait eu trop de honte; ils s'élancèrent à travers les Turcs et se

firent tuer pour la plupart.

Quand le sultan vit le champ de bataille et l'immense massacre qui

avait été fait des siens, il pleura, se fit amener tous les

prisonniers et les fit décapiter ou assommer; ils étaient dix

mille[182]. Il n'épargna que le duc de Nevers et vingt-quatre des plus

grands seigneurs; il fallut qu'ils fussent témoins de cette horrible

boucherie.

[Note 182: Récit du bavarois Schildberger, l'un des prisonniers

qui fut épargné à la prière du fils du sultan. Hammer, Histoire de

l'Empire Ottoman, trad. de M. Hellert, t. I, p. 334.]

Dès qu'on sut l'événement et dans quel péril se trouvait encore le

comte de Nevers, le roi de France et le duc de Bourgogne se hâtèrent

d'envoyer au cruel sultan de riches présents pour l'apaiser; un

drageoir d'or, des faucons de Norwége, du linge de Reims, des

tapisseries d'Arras qui représentaient Alexandre le Grand. On

rassembla promptement les deux cent mille ducats qu'il exigeait pour

rançon. Lui, il envoya aussi des présents au roi de France; mais

c'étaient des dons insolents et dérisoires: une masse de fer, une

cotte d'armes de laine à la turque, un tambour et des arcs dont les

cordes étaient tissues avec des entrailles humaines[183]. Pour que

rien ne manquât à l'outrage, il fit venir ses prisonniers au départ,

et, s'adressant au comte de Nevers, il lui dit ces rudes paroles[184]:

«Jean, je sais que tu es un grand seigneur en ton pays et fils d'un

grand seigneur. Tu es jeune, tu as long avenir. Il se peut que tu sois

confus et chagrin de ce qui t'est advenu lors de ta première

chevalerie, et que, pour réparer ton honneur, tu rassembles contre moi

une puissante armée. Je pourrais, avant de te délivrer, te faire

jurer, sur ta foi et ta loi, que tu n'armeras contre moi, ni toi, ni

tes gens. Mais non, je ne ferai faire ce serment, ni à eux, ni à toi.

Quand tu seras de retour là-bas, arme-toi, si cela te fait plaisir, et

viens m'attaquer. Et ce que je te dis, je le dis pour tous les

chrétiens que tu voudrais amener. Je suis né pour guerroyer toujours,

toujours conquérir.»

[Note 183: Le Religieux de Saint-Denis y ajoute: «Equus habens

abcissas ambas nares, ut diutius ad cursum habilis redderetur.[TD-36]»

_Ms._, _folio_ 330.]

[TD-36: «Un cheval aux naseaux fendus pour le rendre capable de courir

plus longtemps.»]

[Note 184: «L'Amorath parla au comte de Nevers par la bouche d'un

latinier qui transportoit la parole.» Froissart.]

La honte était grande pour le royaume, le deuil universel. Il y avait

peu de nobles familles qui n'eussent perdu quelqu'un. On n'entendait

aux églises que des messes des morts. On ne voyait que gens en noir.

À peine on quittait ce deuil que le roi et le royaume en eurent un

autre à porter. Le gendre de Charles VI, le roi d'Angleterre, Richard

II, fut, au grand étonnement de tout le monde, renversé en quelques

jours par son cousin Bolingbroke, fils du duc de Lancastre. Richard

était ami de la France. Sa terrible catastrophe et l'usurpation des

Lancastre nous préparaient Henri V et la bataille d'Azincourt.

Nous parlerons ailleurs, et tout au long, de cette ambitieuse maison

de Lancastre, des sourdes menées par lesquelles, ayant manqué le trône

de Castille, elle se prépara celui d'Angleterre. Un mot seulement de

la catastrophe.

Quelque violent et aveugle que fût Richard, sa mort fut pleurée.

C'était le fils du Prince Noir; il était né en Guienne, sur terre

conquise, dans l'insolence des victoires de Créci et de Poitiers; il

avait le courage de son père, il le prouva dans la grande révolte de

1380, où il comprima le peuple qui voulait faire main basse sur

l'aristocratie. Il était difficile qu'il se laissât faire la loi par

ceux qu'il avait sauvés, par les barons et les évêques, par ses

oncles, qui les excitaient sous main. Il entra contre eux tous dans

une lutte à mort; provoqué par le parlement _impitoyable_, qui lui tua

ses favoris, il fut à son tour sans pitié: il fit tuer Glocester et

chassa le fils de son autre oncle Lancastre. C'était jouer quitte ou

double. Mais sa violence sembla justifiée par la lâcheté publique. Il

trouva un empressement extraordinaire dans les amis à trahir leurs

amis; il y eut foule pour dénoncer, pour jurer et parjurer; chacun

tâchait de se laver avec le sang d'un autre[185]. Richard en eut mal

au coeur, et un tel mépris des hommes qu'il crut ne pouvoir jamais

trop fouler cette boue. Il osa déclarer dix-sept comtés coupables de

trahison et acquis à la couronne, condamnant tout un peuple en masse

pour le rançonner en détail, escomptant le pardon, revendant aux gens

leurs propres biens, brocantant l'iniquité. Cet acte, audacieusement

fou, par delà toutes les folies de Charles VI, perdit Richard II. Les

Anglais lui léchaient les mains tant qu'il se contentait de verser du

sang. Dès qu'il toucha à leurs biens, à leur arche sacro-sainte, la

propriété, ils appelèrent le fils de Lancastre[186].

[Note 185: Shakespeare n'exagère rien dans la scène où le père

court dénoncer son fils à l'usurpateur qu'il vient lui-même de

combattre. Cette scène, d'un comique horrible, n'exprime que trop

fidèlement la mobile _loyauté_ de ce temps si prompt à se passionner

pour les forts. Peut-être aussi faut-il y reconnaître la facilité

qu'on acquérait, parmi tant de serments divers, de se mentir à

soi-même et de tourner son hypocrisie en un fanatisme farouche. Dans

tout ceci Shakespeare est aussi grand historien que Tacite. Mais

lorsque Froissart montre le chien même du roi Richard qui laisse son

maître et vient faire fête au vainqueur, il n'est pas moins tragique

que Shakespeare.]

[Note 186: L'Église eut au fond la part principale dans cette

révolution. La maison de Lancastre, qui avait d'abord soutenu Wicleff

et les Lollards, se concilia ensuite les évêques et réussit par eux.

Turner seul a bien compris ceci.]

Celui-ci était encouragé tantôt par Orléans, tantôt par Bourgogne,

qui, sans doute, souhaitait comme précédent le triomphe des branches

cadettes. Il passa en Angleterre, protestant hypocritement qu'il ne

demandait autre chose que l'héritage de son père. Mais quand même il

eût voulu s'en tenir là, il ne l'aurait pu. Tout le monde vint se

joindre à lui, comme ils ont fait tant de fois[187], et pour York, et

pour Warwick, et pour Édouard IV, et pour Guillaume. Richard se trouva

seul; tous le quittèrent, même son chien[188]. Le comte de

Northumberland l'amusa par des serments, le baisa et le livra. Conduit

à son rival sur un vieux cheval étique, abreuvé d'outrages, mais

ferme, il accepta avec dignité le jugement de Dieu, il abdiqua[189].

Lancastre fut obligé par les siens de régner, obligé, pour leur

sûreté, de leur laisser tuer Richard[190].

[Note 187: «Leur coustume d'Angleterre est que, quand ils sont

au-dessus de la bataille, ils ne tuent riens, et par spécial du

peuple, car ils connoissent que chacun quiert leur complaire, parce

qu'ils sont les plus forts.» Communes.]

[Note 188: «Le roi Richard avoit un lévrier lequel on nommait

Math, très-beau outre mesure; et ne vouloit ce chien connoître nul

homme fors le roi; et quand le roi devoit chevaucher, cil qui l'avoit

en garde le laissoit aller; et ce lévrier venoit tantôt devers le roi

festoyer et lui mettoit ses deux pieds sur les épaules. Et or donc

advint que le roi et le comte Derby parlant ensemble en mi la place de

la cour du dit châtel et leurs chevaux tous sellés, car tantôt ils

devoient monter, ce lévrier nommé Math qui coutumier étoit de faire au

roi ce que dit est, laissa le roi et s'en vint au duc de Lancastre et

lui fit toutes les contenances telles que endevant il faisoit au roi,

et lui assist les deux pieds sur le col, et le commença grandement à

conjouir. Le duc de Lancastre, qui point ne connaissait le lévrier,

demanda au roi: «Et que veut ce lévrier faire?»--«Cousin ce dit le

roi, ce vous est un grand'signifiance et à moi petite.»--«Comment dit

le duc, l'entendez-vous?»--«Je l'entends, dit le roi, le lévrier vous

festoie et recueille aujourd'hui comme roi d'Angleterre que vous

serez, et j'en serai déposé; et le lévrier en a connoissance

naturelle; si le tenez de lez (près) vous, car il vous suivra et il

m'éloignera.» Le duc de Lancastre entendit bien cette parole et

conjouit le lévrier, lequel oncques depuis ne voulut suivre Richard de

Bordeaux, mais le duc de Lancastre; et ce virent et sçurent plus de

trente mille.» Froissart, t. XIV, c. LXXV, p. 205.]

[Note 189: Voy., au t. XIV du Froissart édité par M. Buchon, le poëme

français sur la déposition de Richard II (p. 322-466), écrit par un

gentilhomme français qui était attaché à sa personne.--Voir aussi la

publication de M. Thomas Wright: Alliterative Poem on the deposition of

king Richard II.--Richardi Maydiston de Concordia inter Ricardum II et

civitatem London[TD-37], 1838.--La lamentation de Richard est

très-touchante dans _Jean de Vaurin_: Ha, Monseigneur Jean-Baptiste mon

parrain, je l'ai tiré du gibet, etc. _Bibl. royale, mss., 6756, t. IV,

partie 2, folio 246._]

[TD-37: L'accord entre Richard II et la cité de Londres, par Richard

Maydison.]

[Note 190: «Si fut dit au roi: «Sire, tant que Richard de Bordeaux

vive, vous ni le pays ne serez à sûr état.» Répondit le roi: «Je crois

que vous dites vérité, mais tant que à moi je ne le ferai jà mourir,

car je l'ai pris sus. Si lui tiendrai son convenant (promesse) tant

que apparent me sera que fait me aura trahison.» Si répondirent ses

chevaliers: «Il vous vaudroit mieux mort que vif; car tant que les

François le sauront en vie, ils s'efforceront toujours de vous

guerroyer, et auront espoir de le retourner encore en son État, pour

la cause de ce que il a la fille du roi de France.» Le roi

d'Angleterre ne répondit point à ce propos et se départit de là, et

les laissa en la chambre parler ensemble, et il entendit à ses

fauconniers, et mit un faucon sur son poing, et s'oublia à le paître.»

Froissart, t. XIV, c. LXXXI, p. 258.]

Le gendre du roi avait péri, et avec lui l'alliance anglaise et la

sécurité de la France. La croisade avait manqué, les Turcs pouvaient

avancer. La chrétienté semblait irrémédiablement divisée, le schisme

incurable. Ainsi la paix, espérée un instant, s'éloignait de plus en

plus. Elle ne pouvait revenir dans les affaires, n'étant pas dans les

esprits; jamais ils ne furent moins pacifiés, plus discordants

d'orgueil, de passions violentes et de haines.

On avait beau prier Dieu pour la paix et pour la santé du roi; ces

prières, parmi les injures et les malédictions, ne pouvaient se faire

entendre. Tout en s'adressant à Dieu, on essayait aussi du Diable. On

faisait des offrandes à l'un, pour l'autre des conjurations. On

implorait à la fois le ciel et l'enfer.

On avait fait venir du Languedoc un homme fort extraordinaire qui

veillait, jeûnait comme un saint, non pour se sanctifier, mais afin

d'acquérir influence sur les éléments et de faire des astres ce qu'il

voulait. Sa science était dans un livre merveilleux qui s'appelait

Smagorad, et dont l'original avait été donné à Adam[191]. Notre

premier père, disait-il, ayant pleuré cent ans son fils Abel, Dieu lui

envoya ce livre par un ange pour le consoler, le relever de sa chute,

pour donner à l'homme régénéré puissance sur les étoiles.

[Note 191: Ce passage du Religieux de Saint-Denis ne peut trouver

son explication que dans les auteurs qui ont traité de la Cabale. Voir

les travaux de M. Franck, si remarquables par la précision et la

netteté.]

Le livre ne réussissant pas pour Charles VI aussi bien que pour Adam,

on eut recours à deux Gascons ermites de Saint-Augustin. On les

établit à la Bastille près de l'hôtel Saint-Paul. On leur fournit tout

ce qu'ils demandaient, entre autres choses des perles en poudre, dont

ils firent un breuvage pour le roi. Ce breuvage, et les paroles

magiques dont ils le fortifiaient, ne produisirent aucun bien durable;

les deux moines, pour s'excuser, accusèrent le barbier du roi et le

concierge du duc d'Orléans de troubler leurs opérations par de mauvais

sortiléges. Ce barbier avait été vu, disait-on, rôdant autour d'un

gibet pour y prendre les ingrédients de ses maléfices. Toutefois, les

moines ne purent rien prouver; on les sacrifia au duc d'Orléans, au

clergé. Ils avaient fait grand scandale. Tout le monde venait les

consulter à la Bastille, leur demander des remèdes pour les maladies,

des philtres d'amour. Ils furent dégradés en Grève par l'évêque de

Paris, puis promenés par la ville, décapités, mis en quartiers, et les

quartiers attachés aux portes de Paris.

L'effet de ces mauvais remèdes fut d'aggraver le mal. Le pauvre

prince, après une lueur de raison, sentit l'approche de la frénésie;

il dit lui-même qu'il fallait se hâter de lui ôter son couteau[192].

Il souffrait de grandes douleurs, et disait, les larmes aux yeux,

qu'il aimerait mieux mourir. Tout le monde pleurait aussi, quand on

l'entendait dire, comme il fit au milieu de toute sa maison: «S'il est

ici parmi vous, celui qui me fait souffrir, je le conjure, au nom de

Notre-Seigneur, de ne pas me tourmenter davantage, de faire que je ne

languisse plus; qu'il m'achève plutôt, et que je meure.»

[Note 192: «Sequenti die, mente se alienari sentiens, jussit sibi

cultellum amoveri et avunculo suo duci Burgundiæ præcepit, ut sic

omnes facerent curiales. Tot angustiis pressus est illa die quod

sequenti luce, cum præfatum ducem et aulicos accersisset, eis

lachrimabiliter fassus est, quod mortem avidius appetebat quam taliter

cruciari, omnesque circumstantes movens ad lachrimas, pluries fertur

dixisse: Amore Jesu Christi, si sint aliqui conscii hujus mali, oro ut

me non torqueant amplius, sed cito diem ultimum faciant me signare.[TD-38]»

_Religieux de Saint-Denis, ms. Baluze_.]

[TD-38: «Le lendemain, sentant qu'il perdait la raison, il ordonna

qu'on lui otât son couteau et recommanda à son oncle le duc de Bourgogne

que tous les les gens de la cour en fissent autant. Ce jour-là, il fut

tant harcelé par ses souffrances que le lendemain, ayant fait venir

ledit duc et les autres seigneurs de la cour, il leur avoua en pleurant

qu'il préférait la mort à de pareils tourments; à ce qu'on dit, il

répéta plusieurs fois à toute l'assistance, émue jusqu'aux larmes:

"Pour l'amour de Jésus-Christ, s'il en est parmi vous qui sont complices

du mal que j'endure, je les supplie de ne pas me torturer davantage et

de me faire mourir sur le champ".»]

Hélas! disaient les bonnes gens, comment un roi si débonnaire[193]

est-il ainsi frappé de Dieu et livré aux mauvais esprits? Il n'a

pourtant jamais fait de mal. Il n'était pas fier, il saluait tout le

monde, les petits comme les grands[194]. On pouvait lui dire tout ce

qu'on voulait. Il ne rebutait personne; dans les tournois, il joutait

avec le premier venu. Il s'habillait simplement, non comme un roi,

mais comme un homme. Il était paillard, il est vrai; il aimait les

femmes, les filles. Après tout, on ne pouvait dire qu'il eût jamais

fait de peine aux familles honnêtes. La reine ne voulant plus coucher

avec lui, on lui mettait dans son lit une petite fille[195], mais

c'était en la payant bien, et jamais il ne lui fit mal dans ses plus

mauvais moments.

[Note 193: Le Religieux donne une preuve remarquable de la douceur

de Charles VI: «Cum in itinere... adolescens... dextrarium... urgeret

calcaribus, ut eum ad superbiam excitaret, recalcitrando calce tibiam

ejus graviter vulneravit et inde cruor fluxit largissimus. Inde...

circumstantes cum in actorem delicti animadvertere conarentur, id rex

manu et verbis levibus, etc.[TD-39] _Ibidem_, _folio_ 736.]

[TD-39: «Alors qu'un adolescent... croisant le chemin du roi... avait

éperonné son cheval pour qu'il exécute des cabrioles, un coup de sabot

de la monture blessa gravement le roi à la jambe d'où le sang se mit à

couler abondamment. Comme l'entourage se préparait à châtier le fautif,

alors le roi, d'un geste de la main et par des paroles d'apaisement,

etc.]

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 10 / 24 段