atmosphère de superstition sceptique enveloppe les villes sombres.
L'ombre augmente dans leurs rues étroites; leur brouillard va
s'épaississant aux fumées d'alchimie et de sabbat. Les croisées
obliques ont des regards louches. La boue noire des carrefours
grouille en mauvaises paroles. Les portes sont fermées tout le jour;
mais elles savent bien s'ouvrir le soir pour recevoir l'homme du mal,
le juif, le sorcier, l'assassin.
On s'attend alors à quelque chose. À quoi? On l'ignore. Mais la nature
avertit; les éléments semblent changés. Le bruit courut un moment,
sous Charles VI, qu'on avait empoisonné les rivières[160]. Dans tous
les esprits flottait d'avance une vague pensée de crime.
[Note 160: Selon le chroniqueur bénédictin, on accusa encore de ce
crime les dominicains: «Veneficos ignorabant, siebant tamen quod
desuper habitum longum et nigrum, subtus vero album, ut religiosi,
deferebant.[TD-31]» Religieux de Saint-Denis; t. I, l. XI, c. V, p. 684.]
[TD-31: «On ne connaissait pas les empoisonneurs mais on savait qu'ils
portaient, comme les religieux, un scapulaire blanc sous une longue
chape noire.»]
CHAPITRE III
FOLIE DE CHARLES VI
1392-1400
Cette brutale histoire, qui va présenter tant de crimes hardis, de
crimes orgueilleux qui cherchent le jour, elle commence par un vilain
crime de nuit, un guet-apens. Ce fut un attentat de la féodalité
mourante contre le droit féodal, commis en trahison par un
arrière-vassal sur un officier de son suzerain, dans la résidence du
suzerain même; et par-dessus, ce fut un sacrilége, l'assassin ayant
pris pour faire son coup le jour du Saint-Sacrement.
Les Marmousets, les petits devenus maîtres des grands étaient
mortellement haïs; Clisson, de plus, était craint. En France, il était
connétable, l'épée du roi contre les seigneurs; en Bretagne, il était
au contraire le chef des seigneurs contre le duc. Lié étroitement aux
maisons de Penthièvre et d'Anjou, il n'attendait qu'une occasion pour
chasser le duc de Bretagne et le renvoyer chez ses amis les Anglais.
Le duc, qui le savait à merveille, qui vivait en crainte continuelle
de Clisson et ne rêvait que du terrible borgne[161], ne pouvait se
consoler d'avoir eu son ennemi entre les mains, de l'avoir tenu et de
n'avoir pas eu le courage de le tuer. Or il y avait un homme qui avait
intérêt à tuer Clisson, qui avait tout à craindre du connétable et de
la maison d'Anjou. C'était un seigneur angevin, Pierre de Craon, qui,
ayant volé le trésor du duc d'Anjou, son maître, dans l'expédition de
Naples, fut cause qu'il périt sans secours[162]. La veuve ne perdait
pas de vue cet homme, et Clisson, allié de la maison d'Anjou, ne
rencontrait pas le voleur sans le traiter comme il le méritait.
[Note 161: Il avait perdu un oeil à la bataille d'Auray, en 1364.]
[Note 162: Le duc de Berri lui dit un jour: «Méchant traître,
c'est toi qui as causé la mort de notre frère.» Et il donna ordre de
l'arrêter, mais personne n'obéit. (Religieux.)]
Les deux peurs, les deux haines s'entendirent. Craon promit au duc de
Bretagne de le défaire de Clisson. Il revint secrètement à Paris,
rentra de nuit dans la ville; les portes étaient toujours ouvertes
depuis la punition des Maillotins. Il remplit de coupe-jarrets son
hôtel du Marché-Saint-Jean. Là, portes et croisées fermées, ils
attendirent plusieurs jours. Enfin, le 13 juin, jour de la fête du
Saint-Sacrement, un grand gala ayant eu lieu à l'hôtel Saint-Paul,
joutes, souper et danses après minuit, le connétable revenait presque
seul à son hôtel de la rue de Paradis. Ce vaste et silencieux Marais,
assez désert même aujourd'hui, l'était bien plus alors; ce n'étaient
que grands hôtels, jardins et couvents. Craon se tint à cheval avec
quarante bandits au coin de la rue Sainte-Catherine; Clisson arrive,
ils éteignent les torches, fondent sur lui. Le connétable crut d'abord
que c'était un jeu du jeune frère du roi. Mais Craon voulut, en le
tuant, lui donner l'amertume de savoir par qui il mourait. «Je suis
votre ennemi, lui dit-il, je suis Pierre de Craon.» Le connétable, qui
n'avait qu'un petit coutelas, para du mieux qu'il put. Enfin, atteint
à la tête, il tomba; fort heureusement, il ouvrit en tombant une porte
entre-bâillée, celle d'un boulanger qui chauffait son four à cette
heure avancée de la nuit. La tête et moitié du corps se trouvèrent
dans la boutique; pour l'achever, il eût fallu entrer. Mais les
quarante braves n'osèrent descendre de cheval; ils aimèrent mieux
croire qu'il en avait assez, et se sauvèrent au galop par la porte
Saint-Antoine.
Le roi, qui se couchait, fut averti un moment après. Il ne prit pas le
temps de s'habiller; il vint sans attendre sa suite, en chemise, dans
un manteau. Il trouva le connétable déjà revenu à lui, et lui promit
de le venger, jurant que jamais chose ne serait payée plus cher que
celle-là.
Cependant le meurtrier s'était blotti dans son château de Sablé au
Maine, puis dans quelque coin de la Bretagne. Les oncles du roi, qui
étaient ravis de l'événement, et qui d'avance en avaient su quelque
chose, disaient, pour amuser le roi et gagner du temps, que Craon
était en Espagne. Mais le roi ne s'y trompait pas. C'était le duc de
Bretagne qu'il voulait punir. Il était loin, ce duc; il fallait
l'atteindre chez lui, dans son pauvre et rude pays, à travers les
forêts du Mans, de Vitré, de Rennes. Il fallait que les oncles du roi
lui amenassent leurs vassaux, c'est-à-dire qu'ils se prêtassent à
punir le crime de leurs amis, le leur peut-être[163]. Le roi, ne
sachant comment venir à bout de leur répugnance et de leurs lenteurs,
alla jusqu'à rendre au duc de Berri le Languedoc qu'il lui avait si
justement retiré[164].
[Note 163: Ils ne tardèrent pas à obtenir la grâce de Craon (13
mars 1395). Lettres de rémission accordées à Pierre de Craon: «... Il
ait esté par notre commandement et ordenance au saint Sépulcre, et
depuis par nostre permission et licence et soubs nostre sauf-conduit
soit venu en nostre royaume et en l'abbaye de Saint-Denis, où il a
esté par l'espace de IIII mois et demi ou environ en espérance de
ciudier trouver paix et accord avec ledit sire de Clicon... et avec ce
ait esté naguères banni de nostre royaume et entre autres choses
condempné envers notre très-chère et très-amée tante la royne de
Cécille par arrest de Parlement, pour lesquels bannissement et autres
condemnations lui, sa femme et ses enfants sont du tout deserts
d'estat et de chevance, mesmement que de ses biens ne lui demoura
autre chose... et leur a convenu... requerir leurs parents et amis
pour vivre...--Voulans en ce cas pitié et miséricorde préférer à
rigueur de justice et pour contemplation de nostre très-chère et
très-amée fille Ysabelle royne d'Angleterre, qui sur ce nous a...
supplié le jour de ses fiansailles et que ledit suppliant est de
nostre lignaige. Nous par saine et meure délibération et de nos
très-chers et amés oncles et frère...» _Archives, Trésor des Chartes_,
J., 37.]
[Note 164: Nous suivons pas à pas le Religieux de Saint-Denis. Ce
grave historien mérite ici d'autant plus d'attention, qu'il était
lui-même à l'armée et témoin oculaire des événements.]
Il était languissant, malade d'impatience. Il avait eu une fièvre
chaude peu de temps auparavant, et n'était pas trop remis. Il y avait
en lui quelque chose d'égaré et comme d'étrange. Ses oncles auraient
voulu qu'il se soignât, qu'il se tînt tranquille, qu'il s'abstînt
surtout de venir au conseil; mais ils ne gagnaient rien sur lui. Il
monta à cheval malgré eux et les mena jusqu'au Mans. Là, ils
parvinrent encore à le retenir trois semaines. Enfin, se croyant
mieux, il n'écouta plus rien et fit déployer son étendard.
C'était le milieu de l'été, les jours brûlants, les lourdes chaleurs
d'août. Le roi était enterré dans un habit de velours noir, la tête
chargée d'un chaperon écarlate, aussi de velours. Les princes
traînaient derrière sournoisement et le laissaient seul, afin,
disaient-ils, de lui faire moins de poussière. Seul, il traversait les
ennuyeuses forêts du Maine, de méchants bois pauvres d'ombrage, les
chaleurs étouffées des clairières, les mirages éblouissants du sable à
midi. C'était aussi dans une forêt, mais combien différente! que,
douze ans auparavant, il avait fait rencontre du cerf merveilleux qui
promettait tant de choses. Il était jeune alors, plein d'espoir, le
coeur haut, tout dressé aux grandes pensées. Mais combien il avait
fallu en rabattre! Hors du royaume, il avait échoué partout, tout
tenté et tout manqué. Dans le royaume même, était-il bien roi? Voilà
que tout le monde, les princes, le clergé, l'Université, attaquaient
ses conseillers. On lui faisait le dernier outrage, on lui tuait son
connétable et personne ne remuait; un simple gentilhomme, en pareil
cas, aurait eu vingt amis pour lui offrir leur épée. Le roi n'avait
pas même ses parents; ils se laissaient sommer de leur service féodal,
et alors ils se faisaient marchander; il fallait les payer d'avance,
leur distribuer des provinces, le Languedoc, le duché d'Orléans. Son
frère, ce nouveau duc d'Orléans, c'était un beau jeune prince qui
n'avait que trop d'esprit et d'audace, qui caressait tout le monde; il
venait de mettre dans les fleurs de lis la belle couleuvre de
Milan[165]... Donc, rien d'ami ni de sûr. Des gens qui n'avaient pas
craint d'attaquer son connétable à sa porte ne se feraient pas grand
scrupule de mettre la main sur lui. Il était seul parmi des traîtres.
Qu'avait-il fait pourtant pour être ainsi haï de tous, lui qui ne
haïssait personne, qui plutôt aimait tout le monde? Il aurait voulu
pouvoir faire quelque chose pour le soulagement du peuple; tout au
moins il avait bon coeur; les bonnes gens le savaient bien.
[Note 165: Il venait d'épouser la fille du duc de Milan, qui avait
une couleuvre dans ses armes.]
Comme il traversait ainsi la forêt, un homme de mauvaise mine, sans
autre vêtement qu'une cotte blanche, se jette tout à coup à la bride
du cheval du roi, criant d'une voix terrible: «Arrête, noble roi, ne
passe outre, tu es trahi!»
On lui fit lâcher la bride, mais on le laissa suivre le roi et crier
une demi-heure.
Il était midi, et le roi sortait de la forêt pour entrer
dans une plaine de sable où le soleil frappait d'aplomb. Tout le monde
souffrait de la chaleur. Un page qui portait la lance royale
s'endormit sur son cheval, et la lance, tombant, alla frapper le
casque que portait un autre page. À ce bruit d'acier, à cette lueur,
le roi tressaille, tire l'épée, et, piquant des deux, il crie: «Sus,
sus aux traîtres? ils veulent me livrer!» Il courait ainsi l'épée nue
sur le duc d'Orléans. Le duc échappa, mais le roi eut le temps de tuer
quatre hommes avant qu'on pût l'arrêter[166]. Il fallut qu'il se fût
lassé; alors, un de ses chevaliers vint le saisir par derrière. On le
désarma, on le descendit de cheval, on le coucha doucement par terre.
Les yeux lui roulaient étrangement dans la tête, il ne reconnaissait
personne et ne disait mot. Ses oncles, son frère, étaient autour de
lui. Tout le monde pouvait approcher et le voir. Les ambassadeurs
d'Angleterre y vinrent comme les autres, ce qu'on trouva généralement
fort mauvais. Le duc de Bourgogne, surtout, s'emporta contre le
chambellan La Rivière, qui avait laissé voir le roi en cet état aux
ennemis de la France.
[Note 166: «... Quemdam abjectissimum virum obviam habuit, qui eum
terruit vehementer. Is nec minis nec terroribus potuit cohiberi, quin
regi pertranseunti terribiliter clamando fere per dimidiam horam hæc
verba reiteraret: Non progrediaris ulterius, insignis rex, quia cito
perdendus es. Cui cito assensit ejus imaginatio jam turbata... Hoc
furore perdurante, viros quatuor occidit, cum quodam insigni milite
dicto de Polegnac de Vasconia, ex furtivo tamen concubitu oriundo.[TD-32]»
_Le Religieux de Saint-Denis, folio 189, ms._--M. Bellaguet ayant
encore le manuscrit original entre les mains, et n'ayant pas encore
publié cette partie, je me sers de l'excellente copie de Baluze
(1839).]
[TD-32: «Il rencontra en chemin un homme couvert de haillons qui lui
causa une grande frayeur et qu'on ne put retenir, ni par les menaces ni
par la peur, si bien que, pendant près d'une demi-heure, celui-ci répéta
au roi, qui continuait son chemin, ces paroles qu'il criait d'une voix
terrible: "ne va pas plus loin, noble roi, car tu serais perdu sur le
champ". L'imagination déjà troublée du roi fit qu'aussitôt il ajouta foi
à ces paroles... Et persistant dans son égarement, il tua quatre hommes,
parmi lesquels était un certain de Polignac de Gascogne, chevalier
fameux mais né en secret d'un adultère.»]
Lorsqu'il revint un peu à lui, et qu'il sut ce qu'il avait fait, il en
eut horreur, demanda pardon et se confessa. Les oncles s'étaient
emparés de tout et avaient mis en prison La Rivière et les autres
conseillers du roi; Clisson avait seul échappé. Toutefois, le roi
défendit qu'on leur fît mal, et leur fit même rendre leurs biens[167].
[Note 167: On était loin de s'attendre à un traitement si humain.
Les Parisiens allaient tous les jours à la Grève, dans l'espoir de les
voir pendre.]
Les médecins ne manquèrent point au royal malade, mais ils ne firent
pas grand'chose. C'était déjà, comme aujourd'hui, la médecine
matérialiste, qui soigne le corps sans se soucier de l'âme, qui veut
guérir le mal physique sans rechercher le mal moral, lequel pourtant
est ordinairement la cause première de l'autre. Le moyen âge faisait
tout le contraire; il ne connaissait pas toujours les remèdes
matériels; mais il savait à merveille calmer, _charmer_ le malade, le
préparer à se laisser guérir. La médecine se faisait chrétiennement,
au bénitier même des églises. Souvent on commençait par confesser le
patient, et l'on connaissait ainsi sa vie, ses habitudes. On lui
donnait ensuite la communion, ce qui aidait à rétablir l'harmonie des
esprits troublés. Quand le malade avait mis bas la passion, l'habitude
mauvaise, dépouillé le vieil homme, alors on cherchait quelque remède.
C'était ordinairement quelque absurde recette; mais sur un homme si
bien préparé, tout réussissait. Au XIVe siècle, on ne connaissait
déjà plus ces ménagements préalables; on s'adressait directement,
brutalement au corps; on le tourmentait. Le roi se lassa bientôt du
traitement, et dans un moment de raison il chassa ses médecins.
Les gens de la cour l'engageaient à ne chercher d'autre remède que les
amusements, les fêtes, à guérir la folie par la folie.
Une belle occasion se présenta: la reine mariait une de ses dames
allemandes, déjà veuve. Les noces de veuves étaient des charivaris,
des fêtes folles, où l'on disait et faisait tout. Afin d'en faire,
s'il se pouvait davantage, le roi et cinq chevaliers se déguisèrent en
satyres.
Celui qui mettait en train ces farces obscènes était un certain Hugues
de Guisay, un mauvais homme, de ces gens qui deviennent quelque chose
en amusant les grands et marchant sur les petits. Il fit coudre ces
satyres dans une toile enduite de poix-résine, sur quoi fut collée une
toison d'étoupes qui les faisait paraître velus comme des boucs.
Pendant que le roi, sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la
toute jeune épouse du vieux duc de Berri, le duc d'Orléans, son frère,
qui avait passé la soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar; ces
malheureux étourdis imaginent, pour faire peur aux dames, de mettre le
feu aux étoupes. Ces étoupes tenaient à la poix-résine; à l'instant
les satyres flambèrent. La toile était cousue; rien ne pouvait les
sauver. Ce fut chose horrible de voir courir dans la salle ces flammes
vivantes, hurlantes... Heureusement, la jeune duchesse de Berri retint
le roi, l'empêcha de bouger, le couvrit de sa robe, de sorte
qu'aucune étincelle ne tombât sur lui. Les autres brûlèrent une
demi-heure, et mirent trois jours à mourir[168].
[Note 168: L'inventeur de la mascarade fut un des brûlés, à la
grande joie du peuple. Il avait toujours traité les pauvres gens avec
la plus cruelle insolence. Il les battait comme des chiens, les
forçait d'aboyer, les foulait aux pieds avec ses éperons. Quand son
corps passa dans Paris, plusieurs crièrent après lui son mot
ordinaire: «Aboie, chien!» (Religieux.)]
Les princes avaient tout à craindre si le roi n'eût échappé; le peuple
les aurait mis en pièces. Quand le bruit de cette aventure se répandit
dans la ville, ce fut un mouvement général d'indignation et de pitié.
Que l'on abandonnât le roi à ces honteuses folies, qu'il eût risqué,
innocent et simple qu'il était, d'être enveloppé dans ce terrible
châtiment de Dieu, l'honnête bourgeoisie de Paris frémissait d'y
penser. Ils se portèrent plus de cinq cents à l'hôtel Saint-Paul. On
ne put les calmer qu'en leur montrant le roi sous son dais royal, où
il les remercia et leur dit de bonnes paroles.
Une telle secousse ne pouvait manquer d'amener une rechute. Celle-ci
fut violente. Il soutenait qu'il n'était point marié, qu'il n'avait
pas d'enfant. Un autre trait de sa folie, et ce n'était pas le plus
fol, c'était de ne vouloir plus être lui-même, point Charles, point
roi. S'il voyait des lis sur les vitraux ou sur les murs, il s'en
moquait, dansait devant, les brisait, les effaçait. «Je m'appelle
Georges, disait-il; mes armes sont un lion percé d'une épée[169].»
[Note 169: On fut obligé de murer toutes les entrées de l'hôtel
Saint-Pol.--«Non solum se uxoratum liberosque genuisse denegabat, imo
suimet et tituli regni Franciæ oblitus, se non nominari Carolum, nec
deferre lilia asserebat; et quotiens arma sua vel reginæ exarata vasis
aureis vel alicubi videbat, ea indignantissime delebat.[TD-33]» _Le
Religieux de Saint-Denis, ms., anno 1393, folio 207._--«Arma propria et
reginæ si in vitreis vel parietibus exarata vel depicta percepisset,
inhoneste et displicenter saltando hæc delebat, asserens se Georgium
vocari, et in armis leonem gladia transforatum se deferre.[TD-34]»]
[TD-33: «Il niait être marié et avoir fait des enfants; bien plus,
oubliant même qui il était et son titre de roi de France, il affirmait
ne pas s'appeler Charles ni porter un blason aux fleurs de lys; et
toutes les fois qu'il voyait ses armes ou les marques de la reine sur
des vases d'or ou sur quelque autre objet, il les effaçait avec
fureur.»]
[TD-34: «S'il voyait gravées ou peintes ses propres armes et celles de
la reine, dansant d'une façon burlesque et inconvenante, il les
détruisait, affirmant s'appeler Georges et porter des armes au lion
percé d'une épée.»]
Les femmes seules avaient encore puissance sur lui, sauf la reine,
qu'il ne pouvait plus souffrir. Une femme l'avait sauvé du feu. Mais
celle qui avait sur lui le plus d'empire, c'était sa belle-soeur
Valentina, la duchesse d'Orléans. Il la reconnaissait fort bien, et
l'appelait: «Chère soeur.» Il fallait qu'il la vît tous les jours; il
ne pouvait durer sans elle; si elle ne venait, il l'allait chercher.
Cette jeune femme, déjà délaissée de son mari, avait pour le pauvre
fol un singulier attrait; ils étaient tous deux malheureux. Elle seule
savait se faire écouter de lui; il lui obéissait, ce fol, elle était
devenue sa raison.
Personne, que je sache, n'a bien expliqué encore ce phénomène de
l'infatuation, cette fascination étrange qui tient de l'amour et n'est
pas l'amour. Ce ne sont pas seulement les personnes qui l'exercent;
les lieux ont aussi cette influence; témoin le lac dont Charlemagne ne
pouvait détacher ses yeux[170]. Si la nature, si les forêts muettes,
les froides eaux, nous captivent et nous fascinent, que sera-ce donc
de la femme? Quel pouvoir n'exercera-t-elle pas sur l'âme souffrante
qui viendra chercher près d'elle le charme des entretiens solitaires
et de voluptueuses compassions?
[Note 170: On expliquait aussi par un talisman l'influence de
Diane de Poitiers sur Henri II. (Guibert.)]
Douce, mais dangereuse médecine qui calme et qui trouble. Le peuple,
qui juge grossièrement et qui juge bien, sentait que ce remède était
un mal encore. Elle a, disait-il, cette Visconti venue du pays des
poisons, des maléfices, elle a ensorcelé le roi... Et il pouvait bien
y avoir, en effet, quelque enchantement dans les paroles de
l'Italienne, un subtil poison dans le regard de la femme du Midi.
Un meilleur remède aux troubles d'esprit, un moyen plus sage
d'harmoniser nos puissances morales, c'est de recourir à la paix
suprême, de se réfugier en Dieu. Le roi se voua à saint Denis, et lui
offrit une grosse châsse d'or. Il se fit mener en Bretagne, au
mélancolique pèlerinage du Mont-Saint-Michel, _in periculo maris_;
plus tard, aux affreuses montagnes volcaniques du Puy en Vélay. On lui
fit faire aussi de sévères ordonnances contre les blasphémateurs,
contre les juifs. Cette fois, du moins, les juifs furent mieux
traités; le roi, en les chassant, leur permit d'emporter leurs biens.
Une autre ordonnance accordait un confesseur aux condamnés, de manière
qu'en tuant le corps on sauvât du moins l'âme. Tout jeu fut défendu,
sauf l'utile exercice de l'arbalète. Une fille du roi fut offerte à la
Vierge, et faite religieuse en naissant; on espérait que l'innocente
créature expierait les péchés de son père et lui obtiendrait guérison.
De toutes les bonnes oeuvres royales, la plus royale c'est la paix;
ainsi en jugeait saint Louis[171]. Les rois ne sont ici-bas que pour
garder la paix de Dieu. On croyait généralement que la maison de
France était frappée pour avoir mis la guerre et le schisme dans le
monde chrétien. Donc, la paix était le remède; paix de l'Église entre
Rome et Avignon, par la cession des deux papes; paix de la chrétienté
entre la France et l'Angleterre, par un bon traité entre les deux
rois, par une belle croisade contre le Turc, c'était le voeu de tout
le monde; c'était ce que disaient tout haut les sermons des
prédicateurs, les harangues de l'Université; tout bas les pleurs et
les prières de tant de misérables, la prière commune des familles,
celle que les mères enseignaient le soir aux petits enfants.
[Note 171: Voir ses belles paroles, à ce sujet, dans son
instruction à son fils: «Chier fils, je t'enseigne que les guerres et
les contens qui seront en ta terre, ou entre tes homes, que tu metes
peine de l'apaiser à ton pouvoir; car c'est une chose qui moult plest
à Notre-Seigneur: et messire Saint-Martin nous a donné moult grant
exemple, car il ala pour metre pès entre les clers qui estoient en sa
archevêché, au tems qu'il savoit par Notre-Seigneur que il devoit
mourir; et li sembla que il metoit bone fin en sa vie en ce fere.»]
Il faut voir avec quelle vivacité Jean Gerson célèbre ce beau don de
la paix, dans un de ces moments d'espoir où l'on crut à la cession des
deux papes. Ce sermon est plutôt un hymne; l'ardent prédicateur
devient poëte et rime sans le vouloir; nul doute que ces rimes n'aient
été redites et chantées par la foule émue qui les entendait:
«Allons, allons, sans attarder,
«Allons de paix le droit sentier...
«Grâces à Dieu, honneur et gloire,
«Quand il nous a donné victoire.
«Élevons nos coeurs, ô dévot peuple chrétien! mettons hors toute
autre cure, donnons cette heure à considérer le beau don de paix qui
approche. Que de fois, par grands désirs, depuis près de trente ans,
avons-nous demandé la paix, soupiré la paix! _Veniat pax_[172].»
[Note 172: Toutefois Gerson doute encore. Si la cession s'opère,
ce sera un don de Dieu et non une oeuvre de l'homme; il y a trop
d'exemples de la fragilité humaine: Ajax, Caton, Médée, les anges
même, «qui trébuchèrent du ciel,» enfin les apôtres, et _notamment
saint Pierre_, «qui à la voix d'une femelette renya Nostre-Seigneur.»
Gerson, édition de Du Pin, t. IV, p. 567.]
Les rois se réconcilièrent plus aisément que les papes. Les Anglais ne
voulaient point la paix[173]; mais leur roi la voulut; il signa du
moins une trêve de vingt-huit ans. Richard II, haï des siens, avait
besoin de l'amitié de la France. Il épousa une fille du roi[174], avec
une dot énorme de huit cents écus[175]. Mais il rendait Brest et
Cherbourg.