par le duc de Bourbon, alla échouer en Afrique (1390). Le comte
d'Armagnac, ramassant tous les soldats qui pillaient la France, passa
les Alpes, attaqua les Visconti et se fit prendre (1391). Le roi
lui-même projetait une croisade d'Italie; il aurait établi le jeune
Louis d'Anjou à Naples, et terminé le schisme par la prise de Rome.]
Les pacifiques conseillers de Charles V prévalurent à leur tour, le
sire de la Rivière, l'évêque de Laon, Montaigu et Clisson. Charles VI,
tout enfant qu'il était, avait toujours aimé ces hommes. Il avait
obtenu de bonne heure que Clisson fût connétable. Il avait sauvé la
vie au doux et aimable sire de la Rivière, que ses oncles voulaient
perdre. La Rivière était l'ami et le serviteur personnel de Charles V;
il a été enterré à Saint-Denis, aux pieds de son maître.
Le roi avait atteint vingt et un ans. Mais les oncles avaient le
pouvoir en main: il fallait de l'adresse pour le leur ôter. L'affaire
fut bien menée[143]. Au retour de leur triste expédition de Gueldre,
un grand conseil fut assemblé à Reims, dans la salle de l'archevêché.
Le roi demanda les moyens de rendre au peuple un peu de repos, et
ordonna aux assistants de donner leur avis. Alors l'évêque de Laon se
leva, énuméra doctement toutes les qualités du roi, corporelles et
spirituelles, la dignité de sa personne, sa prudence et sa
circonspection[144]; il déclara qu'il ne lui manquait rien pour régner
par lui-même. Les oncles n'osant dire le contraire, Charles VI
répondit qu'il goûtait l'avis du prélat; il remercia ses oncles de
leurs bons services, et leur ordonna de se rendre chez eux, l'un en
Languedoc, l'autre en Bourgogne. Il ne garda que le duc de Bourbon,
son oncle maternel, qui était en effet le meilleur des trois.
[Note 143: Elle était préparée de longue date. On ne perdait pas
une occasion d'indisposer le roi contre ses oncles: «... Leur en ay oy
aucune foiz tenir leur consaulz, et dire au roi: Sire, vous n'avez
mais à languir que six ans, et l'autre foiz que cinq ans, et ainsi
chascune année, si comme le temps s'aprochoit...» Instruction de Jean
de Berry, dans les Analectes, his. de M. Le Glay, Lille, 1838, p.
159.]
[Note 144: le Religieux.]
L'évêque de Laon mourut empoisonné. Mais il avait rendu un double
service au royaume. Les oncles, renvoyés chez eux, s'occupèrent un peu
de leurs provinces, les purgèrent des brigands qui les dévastaient.
Les nouveaux conseillers du roi, ces petites gens, ces _marmousets_,
comme on les appelait, rendirent à la ville de Paris ses échevins et
son prévôt des marchands. Ils conclurent une trêve avec l'Angleterre,
favorisèrent l'Université contre le pape, et cherchèrent les moyens
d'éteindre le schisme. Ils auraient aussi voulu réformer les finances.
Ils allégèrent d'abord les impôts, mais furent bientôt obligés de les
rétablir.
Le gouvernement était plus sage, mais le roi était plus fol. À défaut
de batailles, il lui fallait des fêtes. Il avait eu le malheur de
commencer son règne par un de ces heureux hasards qui tournent les
plus sages têtes; il avait, à quatorze ans, gagné une grande bataille;
il s'était vu salué vainqueur sur un champ couvert de vingt-six mille
morts. Chaque année il avait eu les espérances de la guerre; à chaque
printemps sa bannière s'était déployée pour les belles aventures. Et
c'était à vingt ans, lorsque le jeune homme avait atteint sa force,
lorsqu'il était reconnu pour un cavalier accompli dans tout exercice
de guerre, qu'on le condamnait au repos! Un gouvernement de
_marmousets_ lui défendait les hautes espérances, les vastes
pensées... Combien fallait-il de tournois pour le dédommager des
combats réels, combien de fêtes, de bals, de vives et rapides amours,
pour lui faire oublier la vie dramatique de la guerre, ses joies, ses
hasards!
Il se jeta en furieux dans les fêtes, fit rude guerre aux finances,
prodiguant en jeune homme, donnant en roi. Son bon coeur était une
calamité publique. La chambre des comptes, ne sachant comment
résister, notait tristement chaque don du roi de ces mots: «Nimis
habuit,» ou «Recuperetur.» Les sages conseillers de la chambre avaient
encore imaginé d'employer ce qui pouvait rester, après toute dépense,
à faire un beau cerf d'or, dans l'espoir que cette figure aimée du roi
serait mieux respectée. Mais le cerf fuyait, fondait toujours; on ne
put même jamais l'achever[145].
[Note 145: «Non nisi usque ad colli summitatem peregerunt.[TD-24]»
Religieux.]
[TD-24: «On alla seulement jusqu'au haut de l'encolure.»]
D'abord, les fils du duc d'Anjou devant partir pour revendiquer la
malheureuse royauté de Naples, le roi voulut auparavant leur conférer
l'ordre de chevalerie. La fête se fit à Saint-Denis, avec une
magnificence et un concours de monde incroyables. Toute la noblesse de
France, d'Angleterre, d'Allemagne, était invitée. Il fallut que la
silencieuse et vénérable abbaye, l'église des tombeaux, s'ouvrit à ces
pompes mondaines, que les cloîtres retentissent sous les éperons
dorés, que les pauvres moines accueillissent les belles dames. Elles
logèrent dans l'abbaye même[146]. Le récit du moine chroniqueur en est
encore tout ému.
[Note 146: «Abbatia pro Regina dominarumque insigni contubernio
retenta...[TD-25]» Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 586.--«Quarum si
pulchritudinem... attendisses... fictum dearum... ritum dixisses
renovatum.[TD-26]» Ibidem, p. 594.]
[TD-25: «L'abbaye, réservée pour le logement particulier de la Reine
et des nobles dames.»]
[TD-26: «Si tu avais remarqué... leur beauté... on aurait cru revoir
les cérémonies des anciennes déesses.»]
Aucune salle n'était assez vaste pour le banquet royal; on en fit une
dans la grande cour. Elle avait la forme d'une église[147], et n'avait
pas moins de trente-deux toises de long. L'intérieur était tendu d'une
toile immense, rayée de blanc et de vert. Au bout s'élevait un large
et haut pavillon de tapisseries précieuses, bizarrement historiées, on
eût dit l'autel de cette église, mais c'était le trône.
[Note 147: Ad templi similitudinem.[TD-27]» Religieux.]
[TD-27: «À la ressemblance d'un temple.»]
Hors des murs de l'abbaye, on aplanit, on ferma de barrières des lices
longues de cent vingt pas. Sur un côté s'élevaient des galeries et des
tours, où devaient siéger les dames, pour juger des coups.
Il y eut trois jours de fêtes, d'abord les messes, les cérémonies de
l'Église, puis les banquets et les joutes, puis le bal de nuit; un
dernier bal enfin, mais celui-ci masqué, pour dispenser de rougir. La
présence du roi, la sainteté du lieu, n'imposèrent en rien. La foule
s'était enivrée d'une attente de trois jours, ce fut un véritable
_Pervigilium Veneris_[TD-28]; on était aux premiers jours du mois de mai.
«Mainte demoiselle s'oublia, plusieurs maris pâtirent...» Serait-ce
par hasard dans cette funeste nuit que le jeune duc d'Orléans, frère
du roi, aurait plu, pour son malheur, à la femme de son cousin Jean
Sans-Peur, comme il eut ensuite l'imprudence de s'en vanter[148]?
[TD-28: Culte nocturne de Vénus.]
[Note 148: Cette tradition ne se trouve que dans Meyer et autres
auteurs assez modernes. Mais le contemporain y fait allusion: «Alias
displicenciæ radices utique non si cognitas quod scriptu dignas
reputem.[TD-29]» _Religieux de Saint-Denis, ms., 388, verso._--Juvénal
écrivant plus tard est déjà plus clair: «Et estoit commune renommée
que desdistes joustes estoient provenues des choses deshonnestes en
matière d'amourettes, et _dont depuis beaucoup de maux sont venus_.»
Juvénal des Ursins, p. 73, édit. Godefroy.]
[TD-29: «(on rapportait aussi) d'autres racines à cette aversion, qui
ne sont cependant pas assez bien connues pour que je les juge dignes
d'être couchées par écrit.»]
Cette bacchanale près des tombeaux eut un bizarre lendemain. Ce ne fut
pas assez que les morts eussent été troublés par le bruit de la fête,
on ne les tint pas quittes. Il fallut qu'ils jouassent aussi leur
rôle. Pour aviver le plaisir par le contraste ou tromper les langueurs
qui suivent, le roi se fit donner le spectacle d'une pompe funèbre.
Le héros de Charles VI[149], celui dont les exploits avaient amusé son
enfance, Duguesclin, mort depuis dix ans, eut le triste honneur
d'amuser de ses funérailles la folle et luxurieuse cour.
[Note 149: Dans son testament, il lègue une somme considérable,
trois cents livres, pour que l'on fasse des prières pour l'âme de
Duguesclin, mort douze ans auparavant. Testament de Charles VI,
janvier 1893, _Archives, Trésor des Chartes_, J., 404.]
Les fêtes appellent les fêtes; le roi voulut que la reine Isabeau, qui
depuis quatre ans était entrée cent fois dans Paris, y fît sa
_première entrée_. Après la noble fête féodale, le populaire devait
avoir la sienne, celle-ci gaie, bruyante, avec les accidents vulgaires
et risibles, le vertige étourdissant des grandes foules. Les bourgeois
étaient généralement vêtus de vert, les gens des princes l'étaient en
rose. On ne voyait aux fenêtres que belles filles vêtues d'écarlate
avec des ceintures d'or. Le lait et le vin coulaient des fontaines;
des musiciens jouaient à chaque porte que passait la reine. Aux
carrefours, des enfants représentaient de pieux mystères. La reine
suivit la rue Saint-Denis. Deux anges descendirent par une corde, lui
posèrent sur la tête une couronne d'or en chantant:
Dame enclose entre fleurs de lis,
Êtes-vous pas du paradis?
Lorsqu'elle fut arrivée au pont Notre-Dame, on vit avec étonnement un
homme descendre, deux flambeaux à la main, par une corde tendue des
tours de la cathédrale.
Le roi avait pris tout comme un autre sa part de la fête; il s'était
mêlé à la foule des bourgeois, pour voir aussi passer sa belle jeune
Allemande. Il reçut même des sergents «plus d'un horion» pour avoir
approché trop près; le soir, il s'en vanta aux dames[150]. Le prince
débonnaire, sachant aussi qu'il y avait à la fête beaucoup d'étrangers
qui regrettaient de n'avoir jamais vu jouter le roi, se mêla aux
joutes pour leur faire plaisir.
[Note 150: «En eut le roy plusieurs coups et horions sur les
espaules bien assez. Et au soir, en la présence des dames et
damoiselles, fut la chose sçue et récitée, et le roy mesme se farçoit
des horions qu'il avoit reçus.» Grandes chroniques de Saint-Denis.]
Bientôt après, le jeune frère du roi, le duc d'Orléans, épousa la
fille de Visconti, le riche duc de Milan[151].
[Note 151: Ce mariage eut de grandes conséquences qu'on verra plus
tard. Elle apporta Asti en dot, avec 450,000 florins. _Archives._]
Charles VI voulut que la fête se fît à Melun. Il y reçut
magnifiquement la charmante Valentina, qui devait exercer un si doux
et si durable ascendant sur ce faible esprit.
La ville de Paris avait cru que l'_entrée_ de la reine lui vaudrait
une diminution d'impôt. Ce fut tout le contraire. Il fallut, pour
payer la fête, hausser la gabelle, et, de plus, l'on décria les pièces
de douze et de quatre deniers, avec défense de les passer, sous peine
de la hart. C'était la monnaie du petit peuple, des pauvres. Pendant
quinze jours, ces gens furent au désespoir, ne pouvant, avec cette
monnaie, acheter de quoi manger[152].
[Note 152: Le Religieux.]
Cependant le roi s'ennuyait; il s'avisa d'un voyage. Il n'avait pas
fait son tour du royaume, sa royale _chevauchée_. Il ne connaissait
pas encore ses provinces du Midi. Il en avait reçu de tristes
nouvelles. Un pieux moine de Saint-Bernard était venu du fond du
Languedoc lui dénoncer le mauvais gouvernement de son oncle de Berri.
Le moine avait surmonté tous les obstacles, forcé les portes, et, en
présence même de l'oncle du roi, il avait parlé avec une hardiesse
toute chrétienne. Le roi, qui avait bon coeur, l'écouta patiemment, le
prit sous sa sauvegarde, et promit d'aller lui-même voir ce malheureux
pays. Il voulait, d'ailleurs, passer à Avignon et s'entendre avec le
pape sur les moyens d'éteindre le schisme.
Après avoir, selon l'usage de nos rois en pareille circonstance, fait
ses dévotions à l'abbaye de Saint-Denis, il prit sa route par Nevers
et y fut reçu avec la prodigue magnificence de la maison de Bourgogne.
Mais il ne permit pas à ses oncles de le suivre[153]; il ne voulait
pas qu'ils fermassent ses oreilles aux plaintes des peuples. Peut-être
aussi se sentait-il moins libre, en leur présence, de se livrer à ses
fantaisies de jeune homme. Pour la même raison, il n'emmena point la
reine; il voulait jouir sans contrainte, goûter royalement tout ce que
la France avait de plaisirs.
[Note 153: Je suis sur ce point le Religieux de Saint-Denis, p.
618. Au reste, les contradictions des historiens sur ce voyage ne sont
pas inconciliables.]
Il s'arrêta d'abord à Lyon, dans cette grande et aimable ville,
demi-italienne. Il fut reçu sous un dais de drap d'or par quatre
jeunes belles demoiselles, qui le menèrent à l'archevêché. Ce ne fut,
pendant quatre jours, que jeux, bals et galanteries.
Mais nulle part le roi ne passa le temps plus agréablement qu'à
Avignon, chez le pape. Personne n'était plus consommé que ces prêtres
dans tous les arts du plaisir. Nulle part la vie n'était plus facile,
nulle part les esprits plus libres. L'eussent-ils été moins, ils se
trouvaient à la source même des indulgences; le pardon était tout près
du péché. Le roi, au départ, laissa de riches souvenirs aux belles
dames d'Avignon, «qui s'en louèrent toutes[154].»
[Note 154: «Quoiqu'ils fussent logés de lez le pape et les
cardinaux, si ne se pouvoient-ils tenir... que toute nuit ils ne
fussent en danses, en caroles et en esbattements avec les dames et
damoiselles d'Avignon; et leur administroit leurs reviaux (fêtes) le
comte de Genève, lequel étoit frère du pape.» Froissart.]
Il partit grand ami du pape et tout gagné à son parti. Clément VII
avait donné au jeune duc d'Anjou le titre de roi de Naples, et au roi
lui-même la disposition de sept cent cinquante bénéfices, celle, entre
autres, de l'archevêché de Reims. Mais l'élu du roi, qui était un
fameux adversaire du pape et des dominicains, mourut bientôt
empoisonné[155].
[Note 155: Selon le bénédictin de Saint-Denis, on soupçonna
généralement les dominicains.]
Arrivé en Languedoc, le roi n'entendit que plaintes et que cris. Le
duc de Berri avait réduit le pays à un tel désespoir, que déjà plus
de quarante mille hommes s'étaient enfuis en Aragon. Ce prince, bon et
doux dans son Berri, livrait le Languedoc à ses agents comme une ferme
à exploiter. Avide et prodigue, il se faisait bénir des uns, détester
des autres. Il était homme à donner deux cent mille francs à son
bouffon. Il est vrai qu'en récompense il donnait aussi aux clercs et
construisait des églises. Il bâtissait ces tourelles aériennes,
faisait tailler à grands frais ces dentelles de pierre que nous
admirons et que le peuple maudissait. Précieux manuscrits, riches
miniatures, sceaux admirables, rien ne lui coûtait. En dernier lieu, à
soixante ans, il venait d'épouser une petite fille de douze ans, la
nièce du comte de Foix. Combien de fêtes et de dépenses fallait-il au
sexagénaire pour se faire pardonner son âge par cette enfant?
Le roi, retenu douze jours entiers à Montpellier par les vives et
«frisques» demoiselles du pays[156], vint ensuite assister, à
Toulouse, à l'exécution de Bétisac, trésorier de son oncle. Cet homme
avouait tous ses crimes, mais il ajoutait qu'il n'avait rien fait que
par ordre de monseigneur de Berri. Ne sachant comment le tirer de
cette puissante protection, on lui persuada qu'il n'avait d'autre
ressource que de se dire hérétique, qu'alors on l'enverrait au pape,
qu'il serait sauvé. Il crut ce conseil, se déclara hérétique et fut
brûlé vif. L'exécution eut lieu sous les fenêtres du roi, aux
acclamations du peuple. Le roi donna cette satisfaction aux plaintes
du Languedoc.
[Note 156: «Et leur donnoit anals d'or et fermaillets (agrafes) à
chascune...» Froissart.]
Pour faire encore chose agréable à la bonne ville de Toulouse, Charles
VI accorda aux _abbayes_ des filles de joie que ces filles ne fussent
plus obligées de porter un costume[157], mais que désormais elles
s'habillassent à leur fantaisie. Il voulait qu'elles prissent part à
la joie de sa royale entrée.
[Note 157:... Sauf une jarretière d'autre couleur au bras...
(Ordonnances.)]
Il revint droit à Paris, soûl de plaisirs, las de fêtes; il évita au
retour celles qu'on lui préparait. Il gagea avec son frère que, tous
deux partant à franc étrier, il arriverait avant lui. Il n'y avait
plus de repos pour lui que dans l'étourdissement. À vingt-deux ans, il
était fini; il avait usé deux vies, une de guerre, une de plaisirs. La
tête était morte, le coeur vide; les sens commençaient à défaillir.
Quel remède à cet état désolant? L'agitation, le vertige d'une course
furieuse. «Les morts vont vite.»
La vie est un combat, sans doute, mais il ne faut pas s'en plaindre;
c'est un malheur quand le combat finit. La guerre intérieure de l'Homo
duplex est justement ce qui nous soutient. Contemplons-la, cette
guerre, non plus dans le roi, mais dans le royaume, dans le Paris
d'alors, qui la représentait si bien.
Le Paris de Charles VI, c'est surtout le Paris du nord, ce grand et
profond Paris de la plaine, étendant ses rues obscures du royal hôtel
Saint-Paul à l'hôtel de Bourgogne, aux halles. Au coeur de ce Paris,
vers la Grève, s'élevaient deux églises, deux idées, Saint-Jacques et
Saint-Jean.
Saint-Jacques de la Boucherie était la paroisse des bouchers et des
lombards, de l'argent et de la viande. Dignement enceinte
d'écorcheries, de tanneries et de mauvais lieux, la sale et riche
paroisse s'étendait de la rue Troussevache au quai des Peaux ou
Pelletier. À l'ombre de l'église des bouchers, sous la protection de
ses confréries, dans une chétive échoppe, écrivaient, intriguaient,
amassaient Flamel et sa vieille Pernelle, gens avisés, qui passaient
pour alchimistes, et qui de cette boue infecte surent en effet tirer
de l'or[158].
[Note 158: Saint-Jacques était le Saint-Denis, le Westminster des
confréries; l'ambition des bouchers, des armuriers, était d'y être
enterré. Le premier bienfaiteur de cette église fut une teinturière.
Les bouchers l'enrichirent. Ces hommes rudes aimaient leur église.
Nous voyons par les chartes que le boucher Alain y acheta une lucarne
pour voir la messe de chez lui; le boucher Haussecul acquit à grand
prix une clef de l'église. Cette église était fort indépendante, entre
Notre-Dame et Saint-Martin, qui se la disputaient. C'était un
redoutable asile que l'on n'eût pas violé impunément. Voilà pourquoi
le rusé Flamel, écrivain non juré, non autorisé de l'Université,
s'établit à l'ombre de Saint-Jacques. Il put y être protégé par le
curé du temps, homme considérable, greffier du parlement, qui avait
cette cure, sans même être prêtre (voir les lettres de Clémengis).
Flamel se tint là trente ans dans une échoppe de cinq pieds sur trois;
et il s'y aida si bien de travail, de savoir-faire, d'industrie
souterraine, qu'à sa mort il fallut, pour contenir les titres de ses
biens, un coffre plus grand que l'échoppe.
D'abord, sans autre bien que sa plume et une belle main, épousa une
vieille femme qui avait quelque chose. Sous même enseigne, il fit plus
d'un métier. Tout en copiant les beaux manuscrits qu'on admire encore,
il est probable que, dans ce quartier de riches bouchers ignorants, de
lombards et de juifs, il fit et fit faire bien d'autres écritures. Un
curé, greffier du Parlement, pouvait encore lui procurer de l'ouvrage.
Le prix de l'instruction commençant à être senti; les seigneurs à qui
il vendait ces beaux manuscrits lui donnèrent à élever leurs enfants.
Il acheta quelques maisons; ces maisons, d'abord à vil prix par la
fuite des juifs et par la misère générale du temps, acquirent peu à
peu de la valeur. Flamel sut en tirer parti. Tout le monde affluait à
Paris; on ne savait où loger. De ces maisons, il fit des _hospices_,
où il recevait des locataires pour une somme modique. Ces petits
gains, qui lui venaient ainsi de partout, firent dire qu'il savait
faire de l'or. Il laissa dire, et peut-être favorisa ce bruit, pour
mieux vendre ses livres.--Cependant ces arts occultes n'étaient pas
sans danger. De là le soin extrême que mit Flamel à afficher partout
sa piété aux portes des églises. Partout on le voyait en bas-relief
agenouillé devant la croix avec sa femme Pernelle. Il trouvait à cela
double avantage. Il sanctifiait sa fortune et il l'augmentait en
donnant à son nom cette publicité. Voir le savant et ingénieux abbé
Vilain, Histoire de Saint-Jacques-la-Boucherie, 1758; et son Histoire
de Nicolas Flamel, 1761.]
Contre la matérialité de Saint-Jacques s'élevait, à deux pas, la
spiritualité de Saint-Jean. Deux événements tragiques avaient fait de
cette chapelle une grande église, une grande paroisse: le miracle de
la rue des Billettes, où «Dieu fut boulu par un juif;» puis, la ruine
du Temple, qui étendit la paroisse de Saint-Jean sur ce vaste et
silencieux quartier. Son curé était le grand docteur du temps, Jean
Gerson, cet homme de combat et de contradiction. Mystique, ennemi des
mystiques, mais plus ennemi encore des hommes de matière et de
brutalité, pauvre et impuissant curé de Saint-Jean, entre les folies
de Saint-Paul et les violences de Saint-Jacques, il censura les
princes, il attaqua les bouchers; il écrivit contre les dangereuses
sciences de la matière, qui sourdement minaient le christianisme,
contre l'astrologie, contre l'alchimie.
Sa tâche était difficile; la partie était forte. La nature
et les sciences de la nature, comprimées par l'esprit chrétien,
allaient avoir leur _renaissance_.
Cette dangereuse puissance, longtemps captive dans les creusets et les
matrices des disciples d'Averroès, transformée par Arnauld de
Villeneuve et quasi spiritualisée[159], se contint encore au XIIIe
siècle; au XVe, elle flamba...
[Note 159: Voy. ses Oeuvres, Lyon, 1504, et sa Vie (par Haitze),
Aix, 1719.]
Combien, en présence de cette éblouissante apparition, la vieille
éristique pâlit? Celle-ci avait tout occupé en l'homme; puis, tout
laissé vide. Dans l'entr'acte de la vie spirituelle, l'éternelle
nature reparaît, toujours jeune et charmante. Elle s'empare de l'homme
défaillant et l'attire contre son sein.
Elle revient après le christianisme, malgré lui, elle revient comme
péché. Le charme n'en est que plus irritant pour l'homme, le désir
plus âpre. N'étant pas encore comprise, n'étant pas science, mais
magie, elle exerce sur l'homme une fascination meurtrière. Le fini va
se perdre dans le charme infiniment varié de la nature. Lui, il donne,
donne sans compter. Elle, belle, immuable, elle reçoit toujours et
sourit.
Il faut donc que tout y passe. L'alchimiste vieillissant à la recherche
de l'or, maigre et pâle sur son creuset, soufflera jusqu'à la fin. Il
brûlera ses meubles, ses livres; il brûlerait ses enfants... D'autres
poursuivront la nature dans ses formes les plus séduisantes; ils
languiront à la recherche de la beauté. Mais la beauté fuit comme l'or;
chacune de ses gracieuses apparitions échappe à l'homme, vaine et vide,
et toute vaine qu'elle est, elle n'emporte pas moins les riches dons de
son être... Ainsi triomphe de l'être éphémère l'insatiable,
l'infatigable nature. Elle absorbe sa vie, sa force; elle le reprend en
elle, lui et son désir, et résout l'amour et l'amant dans l'éternelle
chimie.
Que si la vie ne manque point, mais que seulement l'âme défaille,
alors c'est bien pis. L'homme n'a plus de la vie que la conscience de
sa mort. Ayant éteint son Dieu intérieur, il se sent délaissé de Dieu,
et comme excepté seul de l'universelle providence.
Seul... Mais au moyen âge on n'était pas longtemps seul. Le Diable
vient vite, dans ces moments, à la place de Dieu. L'âme gisante est
pour lui un jouet qu'il tourne et pelote... Et cette pauvre âme est si
malade qu'elle veut rester malade, creusant son mal et fouillant les
mauvaises jouissances: _Mala mentis gaudia._[TD-30] Leurrée de croyances
folles, amusée de lueurs sombres, menée de côté et d'autre par la
vaine curiosité, elle cherche à tâtons dans la nuit; elle a peur et
elle cherche...
[TD-30: Les plaisirs malsains de l'esprit.]