Pour être sûrs de charger avec ensemble et de ne pas être séparés par

la gendarmerie, ils s'étaient liés les uns aux autres. La masse

avançait en silence, toute hérissée d'épieux qu'ils poussaient

vigoureusement de l'épaule et de la poitrine. Plus ils avançaient,

plus ils s'enfonçaient entre les lances des gens d'armes, qui les

débordaient de droite et de gauche. Peu à peu, ceux-ci se

rapprochèrent. Les lances étant plus longues que les épieux, les

Flamands étaient atteints sans pouvoir atteindre. Le premier rang

recula sur le second; le bataillon alla se serrant; une lente et

terrible pression s'opéra sur la masse; cette force énorme se refoula

cruellement contre elle-même. Le sang ne coulait qu'aux extrémités; le

centre étouffait. Ce n'était point le tumulte ordinaire d'une

bataille, mais les cris inarticulés de gens qui perdaient haleine,

les sourds gémissements, le râle des poitrines qui craquaient[123].

[Note 123: «Ces Flamands qui descendoient orgueilleusement et de

grand volonté, venoient roys et durs, et boutoient en venant de

l'épaule et de la poitrine, ainsi comme sangliers tout forcenés, et

étoient si fort entrelacés ensemble que on ne les pouvoit ouvrir et

dérompre... Là fut un mons et un tas de Flamands occis moult long et

moult haut; et de si grand bataille et de si grand'foison de gens

morts comme il y en ot là, on ne vit oncques si peu de sang issir

qu'il en issit, et c'étoit au moyen de ce qu'ils étoient beaucoup

d'éteints et étouffés dans la presse, car iceux ne jetoient point de

sang.» Froissart, VII, 347-354.--«Et y heubt en Flandre après la

bataille grant orreur et pugnaisie en le place où le bataille avoit

esté, des mors dont le place duroit une grande lieue... et les

mangeoient les chiens et maint grand oisel qui furent veu en icelle

place, dont le peuple avoit grant merveille.» _Chronique inédite, ms.

801, D. de la Bibliothèque de Bourgogne_ (à Bruxelles), _folio_ 153.

Cette chronique curieuse n'est pas celle que Sauvage a rajeunie;

d'ailleurs elle va plus loin.]

Les oncles du roi, qui l'avaient tenu hors de l'action et à cheval,

l'amenèrent ensuite sur la place et lui montrèrent tout. Ce champ

était hideux à voir; c'était un entassement de plusieurs milliers

d'hommes étouffés. Ils lui dirent que c'était lui qui avait gagné la

bataille, puisqu'il en avait donné l'ordre et le signal. On avait

remarqué d'ailleurs qu'au moment où le roi fit déployer l'oriflamme,

le soleil se leva, après cinq jours d'obscurité et de brouillard.

Contempler ce terrible spectacle, croire que c'était lui qui avait

fait tout cela, éprouver, parmi les répugnances de la nature, la joie

contre nature de cet immense meurtre, c'était de quoi troubler

profondément un jeune esprit. Le duc de Bourgogne put bientôt s'en

apercevoir, à son propre dommage. Lorsqu'il ramena à Courtrai son

jeune roi, le coeur ivre de sang, quelqu'un ayant eu l'imprudence de

lui parler des cinq cents éperons français qu'on y gardait depuis la

défaite de Philippe le Bel, il ordonna qu'on mit la ville à sac et

qu'on la brûlât.

Le roi, ainsi animé, voulait pousser la guerre, aller jusqu'à Gand,

l'assiéger; mais la ville était en défense. Le mois de décembre était

venu; il pleuvait toujours. Les princes aimèrent mieux faire la guerre

aux Parisiens soumis qu'aux Flamands armés. Paris était ému encore,

mais disposé à obéir. L'avocat général Desmarets avait eu l'adresse de

tout contenir, donnant de bonnes paroles, promettant plus qu'il ne

pouvait, trahissant vertueusement les deux partis, comme font les

modérés. Lorsque le roi arriva, les bourgeois, pour le mieux fêter,

crurent faire une belle chose en se mettant en bataille. Peut-être

aussi espéraient-ils, en montrant ainsi leur nombre, obtenir de

meilleures conditions. Ils s'étalèrent devant Montmartre en longues

files; il y avait un corps d'arbalétriers, un corps armé de boucliers

et d'épées, un autre armé de maillets; ces maillotins, à eux seuls,

étaient vingt mille hommes[124].

[Note 124: Sur tout ceci, voyez le récit du Religieux de

Saint-Denis.--Le calcul de Froissart, différent en apparence, ne

contredit point celui-ci: «Et estoient en la cité de Paris de riches

et puissants hommes armés de pied en cap la somme de trente mille

hommes, aussi bien arrés et appareillés de toutes pièces comme nul

chevalier pourroit être; et avoient leurs varlets et leurs maisnies

(suite) armés à l'avenant. Et avoient et portoient maillets de fer et

d'acier, périlleux bastons pour effondrer heaulmes et bassinets; et

disoient en Paris quand ils se nombroient que ils étoient bien gens,

et se trouvoient par paroisses tant que pour combattre de eux-mêmes

sans autre aide le plus grand seigneur du monde.» Froissart, VIII,

183.]

Ce spectacle ne fit pas l'impression qu'ils espéraient. La noblesse,

qui menait le roi, revenait bouffie de sa victoire de Roosebeke. Les

gens d'armes commencèrent par jeter bas les barrières; puis on arracha

les portes même de leurs gonds; on les renversa sur la _chaussée du

roi_; les princes, toute cette noblesse, eurent la satisfaction de

marcher sur les portes de Paris[125]. Ils continuèrent en vainqueurs

jusqu'à Notre-Dame. Le jeune roi, bien dressé à faire son personnage,

chevauchait la lance sur la cuisse, ne disant rien, ne saluant

personne, majestueux et terrible.

[Note 125: «... Quasi leoninam civium superbiam conculcarent...[TD-20]»

Religieux de Saint-Denis.]

[TD-20: «... qu'ils foulassent au pied l'orgueil farouche des

citoyens...»]

Le soldat logea militairement chez le bourgeois. On cria que tous

eussent à porter leurs armes au Palais ou au Louvre. Ils en portèrent

tant, dans leur peur, qu'il s'en trouvait, disait-on, de quoi armer

huit cent mille hommes[126]. La ville désarmée, on résolut de la

serrer entre deux forts; on acheva la Bastille Saint-Antoine, et l'on

bâtit au Louvre une grosse tour qui plongeait dans l'eau; on croyait

qu'une fois pris dans cet étau, Paris ne pourrait plus bouger.

[Note 126: Ibidem. Cette exagération prouve seulement l'idée qu'on

se formait déjà de la population de cette grande ville.]

Alors commencèrent les exécutions. On mit à mort les plus notés, les

violents[127]; puis d'honnêtes gens qui les avaient contenus, et qui

avaient rendu les plus grands services, comme le pauvre

Desmarets[128]. On ne lui pardonna pas de s'être mis entre le roi et

la ville. Après quelques jours d'exécutions et de terreur, on arrangea

une scène de clémence. L'Université, la vieille duchesse d'Orléans,

avaient déjà demandé grâce; mais le duc de Berri avait répondu que

tous les bourgeois méritaient la mort. Enfin, on dressa, au plus haut

des degrés du Palais, une tente magnifique, où le jeune roi siégea

avec ses oncles et les hauts barons. La foule suppliante remplissait

la cour. Le chancelier énuméra tous les crimes des Parisiens depuis le

roi Jean, maudit leur trahison, et demanda quels supplices ils

n'avaient pas mérités. Les malheureux voyaient déjà la foudre tomber,

et baissaient les épaules; ce n'était que cris, des femmes surtout qui

avaient leurs maris en prison: elles pleuraient et sanglotaient. Les

oncles du roi, son frère, furent touchés; ils se jetèrent à ses pieds,

comme il était convenu, et demandèrent que la peine de mort fut

commuée en amende.

[Note 127: Le lundi qui suivit la rentrée du roi, on exécuta un

orfèvre et un marchand de drap, plusieurs autres dans la quizaine

suivante, parmi lesquels Nicolas le Flamand, un des amis d'Étienne

Marcel, qui avait assisté au meurtre de Robert de Clermont.]

[Note 128: On prétend qu'à sa mort il refusa de dire merci au roi,

et dit seulement merci à Dieu. Il était l'auteur d'un recueil de

Décisions notoires, établies _par enquestes par tourbes_, de 1300 à

1387.]

L'effet était produit; la peur ouvrit les bourses. Tout ce qui avait

eu charge, tout ce qui était riche ou aisé, fut mandé, taxé à de

grosses sommes, à trois mille, à six mille, à huit mille francs.

Plusieurs payèrent plus qu'ils n'avaient. Lorsqu'on crut ne pouvoir

plus rien tirer, on publia à son de trompe que désormais on aurait à

payer les anciens impôts, encore augmentés; on mit une surcharge de

douze deniers sur toute marchandise vendue. La ville ne pouvait rien

dire; il n'y avait plus de ville, plus de prévôt, plus d'échevins,

plus de commune de Paris[129]. Les chaînes des rues furent portées à

Vincennes. Les portes restèrent ouvertes de nuit et de jour.

[Note 129: «Statuentes ut officium præposituræ exerceret qui regis

auctoritate et non civium fungeretur.--Confraternitates etiam ad

devotionem ecclesiarum sanctorum, et earum ditationem introductas, in

quibus cives consueverant convenire, ut simul gaudentes epularentur...

censuerunt etiam suspendendas usque ad beneplacitum regiæ

majestatis.[TD-21]» Religieux de Saint-Denis, I, 242.--Ordonnance du

27 janvier 1382, t. VI du Recueil des Ord., p. 685. Un mot de cette

ordonnance fait entendre que les Parisiens avaient aidé indirectement

les Flamands: «Ils ont empesché que nos charioz et ceux de nostre chier

oncle, le duc de Bourgogne, et plusieurs autres choses fussent amenez

par devers nous... où nous estions.»]

[TD-21: «Décidant qu'il assumerait la charge de prévôt sous la seule

autorité du roi et non de celle des citoyens.--Quant aux confréries

consacrées à la dévotion à certains saints et à l'enrichissement des

chapelles qui leur étaient dédiées, et dont les membres avaient

l'habitude de se rassembler pour participer ensemble à un joyeux

festin..., on jugea qu'il convenait de les suspendre jusqu'à ce que le

bon plaisir de Sa Royale Majesté...»]

On traita à peu près de même Rouen[130], Reims, Châlons, Troyes,

Orléans et Sens; elles furent aussi rançonnées. La meilleure partie de

cet argent, si rudement extorqué, alla finalement se perdre dans les

poches de quelques seigneurs. Il n'en resta pas grand'chose[131]. Ce

qui resta, ce fut l'outrecuidance de cette noblesse, qui croyait avoir

vaincu la Flandre et la France; ce fut l'infatuation du jeune roi,

désormais tout prêt à toutes sottises, la tête à jamais brouillée par

ses triomphes de Paris et de Roosebeke, et lancé à pleine course dans

le grand chemin de la folie.

[Note 130: La ville de Rouen fut fort maltraitée, sa cloche lui

fut enlevée et donnée aux panetiers du roi; c'est ce qui résulte d'une

charte dont je dois la communication à l'amitié de M. Chéruel: «Comme

par nos lettres patentes vous est apparu nous avoir donné à nos bien

amés panetiers Pierre Debuen et Guillaume Heroval une cloche qui

soulloit estre en la mairie de Rouen, nommée Rebel, laquelle fust

confisquée à Rouen quand la commotion du peuple fust dernièrement en

ladicte ville.» _Archives de Rouen, registre ms., côte A, folio 267._]

[Note 131: «Nec inde regale ærarium ditatum est.[TD-22]» Religieux.]

[TD-22: «mais le trésor royal n'en fut pas enrichi.»]

CHAPITRE II

JEUNESSE DE CHARLES VI

SUITE

1384-1391

La Flandre, qu'on disait vaincue, domptée, l'était si peu, qu'il y

fallut encore deux campagnes, et pour finir par accorder aux Flamands

tout ce qu'on leur avait refusé d'abord.

Cette pauvre Flandre était pillée à la fois par les Français, ses

ennemis, et par les Anglais, ses amis. Ceux-ci, irrités du succès des

Français à Roosebeke, préparèrent une croisade contre eux comme

schismatiques et partisans du pape d'Avignon. Cette croisade, dirigée,

disait-on, contre la Picardie, tomba sur la Flandre. Les Flamands eurent

beau représenter au chef de la croisade, à l'évêque de Norwick, qu'ils

étaient amis des Anglais, point schismatiques, mais, comme eux,

partisans du pape de Rome; l'évêque, qui, sous ce titre épiscopal,

n'était qu'un rude homme d'armes et grand pillard, s'obstina à croire

que la Flandre était conquise par les Français et devenue toute

française. Il prit d'assaut Gravelines, une ville amie, sans défense,

qui ne s'attendait à rien. Cassel, pillée par les Anglais, fut ensuite

brûlée par les Français. Bergues eut beau ouvrir ses portes au roi de

France; le jeune roi, qui n'avait pas encore pris de ville, s'obstina à

donner l'assaut; il escalada les murs dégarnis, força les portes

ouvertes.

Le comte de Flandre insistait pour qu'on agît sérieusement et qu'on

terminât la guerre. Mais tout le monde était las. Le pays commençait à

être bien appauvri; il n'y avait plus rien à prendre sans combat. Ce

qu'il fallait prendre, si on pouvait, c'était cette grosse ville de

Gand; à quoi il fallait un siége, un long et rude siége; personne ne

s'en souciait. Le duc de Berri surtout se désolait d'être tenu si

longtemps loin de son beau Midi, de passer tous ses hivers dans la

boue et le brouillard, à faire les affaires du duc de Bourgogne et du

comte de Flandre. Heureusement celui-ci mourut. Les Flamands, dans

leur haine contre les Français, prétendirent que le duc de Berri

l'avait poignardé[132]. Si ce prince, naturellement doux et plutôt

homme de plaisir, eût fait ce mauvais coup, ce qui est peu croyable,

il eût servi mieux qu'il ne voulait le duc de Bourgogne, gendre et

héritier du mort. Ce gendre ne fut pas difficile sur les conditions de

la paix; il n'avait contre les Flamands ni haine, ni rancune;

l'essentiel pour lui était d'hériter. Il leur accorda tout ce qu'ils

voulurent, jura toutes les chartes qu'ils lui donnèrent à jurer. Il

les dispensa même de parler à genoux, cérémonial qui pourtant était

d'usage du vassal au seigneur et qui n'avait rien d'humiliant dans les

idées féodales (18 décembre 1384).

[Note 132: Froissart dit qu'il mourut de maladie, t. IX, p. 10,

édit. Buchon.--Le religieux de Saint-Denis, ce grave et sévère

historien, qui ne déguise aucun crime des princes de ce temps,

n'accuse point le duc de Berri.--Meyer (lib. XIII, fol. 200) ne

rapporte l'assassinat que d'après une chronique flamande du XVe

siècle, laquelle se réfute elle-même par la cause qu'elle assigne au

fait. Le duc de Berri aurait pris querelle avec le comte de Flandre

pour l'hommage du comté de Boulogne, héritage de sa femme. Or le duc

de Berri n'épousa l'héritière de Boulogne que cinq ans après. Art de

vérifier les dates, Comtes de Flandre, ann. 1384, t. III, p. 21.]

Le duc de Bourgogne était la seule tête politique de cette famille. Il

s'affermit dans les Pays-Bas par un double mariage de ses enfants avec

ceux de la maison de Bavière, laquelle, possédant à la fois le

Hainaut, la Hollande et la Zélande, entourait ainsi la Flandre au nord

et au midi. Il eut encore l'adresse de marier le jeune roi, et de le

marier dans cette même maison de Bavière. On proposait les filles des

ducs de Bavière, de Lorraine et d'Autriche. Un peintre fut envoyé pour

faire le portrait des trois princesses. La Bavaroise ne manqua pas

d'être la plus belle, comme il convenait aux intérêts du duc de

Bourgogne. On la fit venir en grande pompe à Amiens[133]. Le mariage

devait se faire à Arras. Mais le roi déclara qu'il voulait avoir tout

de suite sa petite femme; il fallut la lui donner. C'étaient pourtant

deux enfants; il avait seize ans, elle quatorze.

[Note 133: «La jeune dame, en estant debout, se tenoit coie et ne

mouvoit ni cil ni bouche; et aussi à ce jour ne savoit point de

françois.» Froissart.]

Voilà le duc de Bourgogne bien fort, un pied en France, un pied dans

l'Empire. Il voulait faire une plus grande chose, chose immense, et

pourtant alors faisable: la conquête de l'Angleterre. Les Anglais

désolaient tout le midi de la France; ils envahissaient la Castille,

notre alliée. Au lieu de traîner cette guerre interminable sur le

continent, il valait mieux aller les trouver dans leur île, faire la

guerre chez eux et à leurs dépens. Ils avaient entre eux une autre

guerre qui les occupait, guerre sourde, silencieuse et terrible. Ils

étaient si enragés de haines, si acharnés à se mordre, qu'on pouvait

les battre et les tuer avant qu'ils s'en aperçussent.

L'effort fut grand, digne du but. On rassembla tout ce qu'on put

acheter, louer de vaisseaux, depuis la Prusse jusqu'à la Castille. On

parvint à en réunir jusqu'à treize cent quatre-vingt-sept[134].

Vaisseaux de transport plus que de guerre; tout le monde voulait

s'embarquer. Il semblait qu'on préparât une émigration générale de la

noblesse française. Les seigneurs ne craignaient pas de se ruiner,

sûrs d'en trouver dix fois plus de l'autre côté du détroit. Ils

tenaient à passer galamment; ils paraient leurs vaisseaux comme des

maîtresses. Ils faisaient argenter les mâts, dorer les proues;

d'immenses pavillons de soie, flottant dans tout l'orgueil héraldique,

déployaient au vent les lions, les dragons, les licornes, pour faire

peur aux léopards.

[Note 134: «Ils furent nombrés à treize cents et quatre-vingt-sept

vaisseaux... Et encore n'y estoit pas la navie du connétable.»

Froissart, t. X, c. XXIV, p. 160.--«Les pourvéances de toutes parts

arrivaient en Flandre, et si grosses de vins et de chairs salées, de

foin, d'avoine, de tonneaux de sel, d'oignons, de verjus, de biscuit,

de farine, de graisses, de moyeux (jaunes) d'oeufs battus en tonneaux,

et de toute chose dont on se pouvoit aviser ni pour-penser, que qui ne

le vit adoncques, il ne le voudra ou pourra croire.» Froissart, ibid.,

p. 158.]

La merveille de l'expédition, c'était une ville de bois qu'on

apportait toute charpentée des forêts de la Bretagne, et qui faisait

la charge de soixante-douze vaisseaux. Elle devait se remonter au

moment du débarquement, et s'étendre, pour loger l'armée, sur trois

mille pas de diamètre[135]. Quel que fût l'événement des batailles,

elle assurait aux Français le plus sûr résultat du débarquement; elle

leur donnait une place en Angleterre pour recueillir les mécontents,

une sorte de Calais britannique.

[Note 135: Knyghton.--Walsingham.]

Tout cela était assez raisonnable. Mais le duc de Bourgogne n'était

pas roi de France. Le projet avait le tort de lui être trop utile; le

maître de la Flandre eût profité plus que personne du succès de

l'invasion d'Angleterre. On obéit donc lentement et de mauvaise

grâce. La ville de bois se fit attendre, et n'arriva qu'à

moitié brisée par la tempête. Le duc de Berri amusa le roi le plus

longtemps qu'il put, en mariant son fils avec la petite soeur du roi,

âgée de neuf ans. Charles VI partit seulement le 5 août, et on lui fit

encore visiter lentement les places de la Picardie, de manière qu'il

n'arriva à Arras qu'à la mi-septembre. Le temps était beau, on pouvait

passer. Mais les Anglais négociaient. Le duc de Berri n'arrivait pas;

il n'était aucunement pressé. Lettres, messages, rien ne pouvait lui

faire hâter sa marche. Il arriva lorsque la saison rendait le passage

à peu près impossible[136]. Le mois de décembre était venu, les

mauvais temps, les longues nuits. L'Océan garda encore cette fois son

île, comme il a fait contre Philippe II, contre Bonaparte[137].

[Note 136: Le duc de Berri répondait froidement aux reproches du

duc de Bourgogne sur l'inutilité de ses prodigieuses dépenses:

«Beau-frère, si nous avons la finance et nos gens l'aient aussi, la

greigneur partie en retournera en France; toujours va et vient

finance. Il vaut mieux cela aventurer que mettre les corps en péril ni

en doute.» Froissart, t. X, p. 271.]

[Note 137:

... And Ocean, 'mid his uproar wild,

Speaks safety to his island child.

«L'Océan qui la garde, en son rauque murmure, dit amour et salut à son

île, à son enfant!» Coleridge.]

Notre meilleure arme contre la Grande-Bretagne, c'est la Bretagne. Nos

marins bretons sont les vrais adversaires des leurs; aussi fermes,

moins sages peut-être, mais réparant cela par l'élan dans le moment

critique. Le connétable de Clisson, homme du roi et chef des

résistances bretonnes contre le duc de Bretagne, reprit l'expédition,

et en fit l'affaire de sa province. Clisson visait haut; il venait de

racheter aux Anglais le jeune comte de Blois, prétendant au duché de

Bretagne; il lui donna sa fille, et il l'aurait fait duc. Le duc

régnant, Jean de Montfort, prit Clisson en trahison; mais ses barons

l'empêchèrent de le tuer[138]. Ce petit événement fit encore manquer

la grande expédition d'Angleterre.

[Note 138: Le sire de Laval dit au duc de Bretagne: «Il n'y auroit

en Bretagne chevalier ni écuyer, cité, chastel ni bonne ville, ni

homme nul, qui ne vous haït à mort, et ne mit peine à vous déshériter.

Ni le roi d'Angleterre ni son conseil ne vous en sauroient nul gré.

Vous voulez vous perdre pour la vie d'un homme?» Froissart.]

Les Anglais, réveillés toutefois et bien avertis, prirent des mesures.

Ils désarmèrent leur roi, qui leur était suspect. Leur nouveau

gouvernement nous chercha de l'occupation en Allemagne. Il y avait

force petits princes nécessiteux qu'on pouvait acheter à bon marché.

Le duc de Gueldre, qui avait plus d'un différend avec les maisons de

Bourgogne et de Blois, se vendit aux Anglais pour une pension de

vingt-quatre mille francs; il leur fit hommage; et, d'autant plus

hardi qu'il avait moins à perdre[139], il défia majestueusement le roi

de France.

[Note 139: Et plus à gagner: «Plus est riche et puissant le duc de

Bourgogne, tant y vaut la guerre mieulx... Pour une buffe que je

recevrai, j'en donnerai six.» Froissart.]

Le duc de Bourgogne fut charmé, pour l'extension de son influence, de

faire sentir dans les Pays-Bas et si loin vers le nord ce que pesait

le grand royaume. Il fit faire contre cet imperceptible duc de Gueldre

presque autant d'efforts qu'il en aurait fallu pour conquérir

l'Angleterre. On rassembla quinze mille hommes d'armes,

quatre-vingt mille fantassins[140]. La difficulté n'était pas de lever

des hommes, mais de les faire arriver jusque-là. Le duc de Bourgogne,

pour qui on faisait la guerre, ne voulut pas que cette grande et

dévorante armée passât par son riche Brabant, dont il allait hériter.

Il fallut tourner par les déserts de la Champagne, s'enfoncer dans les

Ardennes, par les basses, humides et boueuses forêts, en suivant,

comme on pouvait, les sentiers des chasseurs. Deux mille cinq cents

hommes armés de haches allaient devant pour frayer la route, jetaient

des ponts, comblaient les marais. La pluie tombait; le pays était

triste et monotone. On ne trouvait rien à prendre, personne, pas même

d'ennemis. D'ennui et de lassitude, on finit par écouter les princes

qui intercédaient, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége, le duc

de Juliers. Charles VI fut touché surtout des prières d'une grande

dame du pays, qui se disait éprise d'amour pour l'invincible roi de

France[141]. Sous ce doux patronage, le duc de Gueldre fut reçu à

s'excuser; il parla à genoux, et affirma que les défis n'avaient pas

été écrits par lui, que c'étaient ses clercs qui lui avaient joué ce

tour (1388).

[Note 140: On renvoya, il est vrai, le plus grand nombre comme

impropre au service. Le même Nicolas Boulard, dont nous avons parlé,

pourvut aux approvisionnements.

Il envoya ses gens avec cent mille écus d'or sur le Rhin; ils furent

partout bien reçus, sur le renom de leur maître. «Ob magistri

notitiam.» Les mariniers du Rhin s'employèrent avec beaucoup de zèle à

faire descendre ces provisions jusqu'aux Pays-Bas. Religieux de

Saint-Denis, I, IX, c. VII, p. 532.]

[Note 141: «Quod acceptabilius regi fuit, insignis domina

municipii _Amoris_, casto _amore_ succensa, ad eum personaliter

accessit.[TD-23]» Religieux de Saint-Denis, ibidem, p. 538.--V. Les traités

originaux des princes des Pays-Bas, et leurs excuses au roi.

_Archives, Trésor des Chartes_, J., 522.]

[TD-23: «Particulièrement agréable au roi fut qu'une noble dame du

château d'Amour, brûlant pour lui d'un chaste amour, vînt en personne

jusqu'à lui.»]

Le résultat était grand pour le duc de Bourgogne, petit pour le roi.

Deux mots d'excuses pour payer tant de peines et de dépenses; c'était

peu. Au reste, les autres expéditions n'avaient pas mieux tourné. La

France avait envahi l'Italie, menacé l'Angleterre, touché l'Allemagne.

Elle avait fait de grands mouvements, elle avait fatigué et sué, et il

ne lui en restait rien. Elle n'était pas heureuse; rien ne venait à

bien. Le roi, gâté de bonne heure par la bataille de Roosebeke, avait

cru tout facile, et il ne rencontrait que des obstacles[142]. À qui

pouvait-il s'en prendre, sinon à ceux qui l'avaient jeté dans les

guerres? À ses oncles, qui l'avaient toujours conseillé à son dam et à

leur profit.

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 7 / 24 段