ambitieux et avares que les oncles de Richard II. Il leur fallait
aussi des couronnes. En France même, le trône pouvait vaquer. Les
jeunes enfants du maladif Charles V pouvaient suivre leur père. La
devise du duc de Berri, telle qu'on la lisait dans sa belle chapelle
de Bourges, indiquait assez ces vagues espérances: «Oursine, le temps
venra!»--Voir dans les actes d'août et d'octobre 1374 combien le sage
roi Charles V, tant d'années avant sa mort, était préoccupé de ses
défiances à l'égard de ses frères. Il ne nomme pas le duc de Berri.
Quant à son frère aîné, le duc d'Anjou, il ne peut se dispenser de lui
laisser la régence; mais il place à quatorze ans l'époque de la
majorité des rois; il limite le pouvoir du régent, non-seulement en
réservant la tutelle à la reine-mère et aux ducs de Bourgogne et de
Bourbon, mais encore en autorisant son ami personnel, le chambellan
Bureau de La Rivière, à accumuler jusqu'à la majorité du jeune roi
tout ce qui pourra s'épargner sur le revenu des villes et terres
réservé pour son entretien, villes de Paris, Melun, Senlis, duché de
Normandie, etc. Il appelle au conseil Duguesclin, Clisson, Couci,
Savoisi, Philippe de Maizières, etc. Ordonnances, t. VI, p. 26 et
49-54, août et octobre 1374.]
Une autre difficulté, c'est que, si le pays s'était un peu refait vers
la fin du règne de Charles V, il n'y avait pas plus d'ordre ni
d'habileté en finances, le peu d'argent qu'on levait mettait le peuple
au désespoir, et le roi n'en profitait pas.
On se plaisait à croire que le feu roi avait un moment aboli les
nouveaux impôts pour le remède de son âme. On crut ensuite qu'ils
seraient remis par le nouveau roi, comme joyeuse étrenne du sacre.
Mais les oncles menèrent leur pupille droit à Reims, sans lui faire
traverser les villes, de crainte qu'il n'entendît les plaintes. On lui
fit même, au retour, éviter Saint-Denis, où l'abbé et les religieux
l'attendaient en grande pompe; on l'empêcha de faire ses dévotions au
patron de la France, comme faisaient toujours les nouveaux rois.
La royale entrée fut belle; des fontaines jetaient du lait, du vin et
de l'eau de rose. Et il n'y avait pas de pain dans Paris. Le peuple
perdit patience. Déjà, tout autour, les villes et les campagnes
étaient en feu. Le prévôt crut gagner du temps en convoquant les
notables au Parloir aux bourgeois; mais il en vint bien d'autres; un
tanneur demanda si l'on croyait les amuser ainsi. Ils menèrent, bon
gré mal gré, le prévôt au palais. Le duc d'Anjou et le chancelier
montèrent tout tremblants sur la Table de marbre, et promirent
l'abolition des impôts établis depuis Philippe de Valois,
depuis Philippe le Bel. La populace courut de là aux juifs, aux
receveurs, pilla, tua[107].
[Note 107: Maints débiteurs profitèrent du tumulte pour faire
enlever chez leurs créanciers les titres de leurs obligations.
(Religieux.)]
Le moyen d'occuper ces bêtes furieuses, c'était de leur jeter un
homme. Les princes choisirent un de leurs ennemis personnels, un des
conseillers du feu roi, le vieil Aubriot, prévôt de Paris. Ils avaient
d'ailleurs leurs raisons; Aubriot avait prêté de l'argent à plus d'un
grand seigneur, qui se trouvait quitte, s'il était pendu. Ce prévôt
était un rude justicier, un de ces hommes que la populace aime et
haït, parce que, tout en malmenant le peuple, ils sont peuple
eux-mêmes. Il avait fait faire d'immenses travaux dans Paris, le quai
du Louvre, le mur Saint-Antoine, le pont Saint-Michel, les premiers
égouts, tout cela par corvée, en ramassant les gens qui traînent dans
les rues. Il ne traitait pas l'Église ni l'Université plus doucement;
il s'obstinait à ignorer leurs priviléges. Il avait fait tout exprès
au Châtelet deux cachots pour les écoliers et les clercs[108]. Il
haïssait nommément l'Université «comme mère des prêtres.» Il disait
souvent à Charles V que les rois étaient des sots d'avoir si bien
renté les gens d'Église. Jamais il ne communiait. Railleur,
blasphémateur, fort débauché malgré ses soixante ans, il était bien
avec les juifs, mieux avec les juives; il leur rendait leurs enfants,
qu'on enlevait pour les baptiser. Ce fut ce qui le perdit.
L'Université l'accusa devant l'évêque. Un siècle plus tôt, il eût été
brûlé. Il en fut quitte pour l'amende honorable et la pénitence
_perpétuelle_, qui ne dura guère.
[Note 108: «Teterrimos carceres composuerat, uni _Claustri
Brunelli_, alteri _Vici Straminum_ adaptans nomina.[TD-16]» Religieux.]
[TD-16: «Il avait fait construire deux cachots très sordides, leur
donnant respectivement le nom de _Clos-Bruneau_ et de _Rue-du-foin_.»]
Abolir les impôts établis depuis Philippe le Bel, c'eût été supprimer
le gouvernement. Par deux fois, le duc d'Anjou essaya de les rétablir
(octobre 1381, mars 1382). À la seconde tentative, il prit de grandes
précautions. Il fit mettre les recettes à l'encan, mais à huis clos
dans l'enceinte du Châtelet. Il y avait des gens assez hardis pour
acheter, personne qui osât crier le rétablissement des impôts.
Pourtant, à force d'argent, on trouva un homme déterminé, qui vint à
cheval dans la halle, et cria d'abord, pour amasser la foule:
«Argenterie du roi volée! Récompense à qui la rendra!» Puis, quand
tout le monde écouta, il piqua des deux, en criant que le lendemain on
aurait à payer l'impôt.
Le lendemain, un des collecteurs se hasarda à demander un sol à une
femme qui vendait du cresson[109]; il fut assommé. L'alarme fut si
terrible que l'évêque, les principaux bourgeois, le prévôt même qui
devait mettre l'ordre, se sauvèrent de Paris. Les furieux couraient
toute la ville avec des maillets tout neufs qu'ils avaient pris à
l'arsenal. Ils les essayèrent sur la tête des collecteurs. L'un d'eux
s'était réfugié à Saint-Jacques, et tenait la Vierge embrassée; il fut
égorgé sur l'autel (1er mars 1382). Ils pillèrent les maisons des
morts; puis, sous prétexte qu'il y avait des collecteurs ou des juifs
dans Saint-Germain-des-Prés, ils forcèrent et pillèrent la riche
abbaye. Ces gens, qui violaient les monastères et les églises,
respectèrent le palais du roi.
[Note 109: Religieux de Saint-Denis.]
Ayant forcé le Châtelet, ils y trouvèrent Aubriot, le délivrèrent et
le prirent pour capitaine. Mais l'ancien prévôt était trop avisé pour
rester avec eux. La nuit se passa à boire, et le matin ils trouvèrent
que leur capitaine s'était sauvé. Le seul homme qui leur tint tête et
gagna quelque chose sur eux, c'était le vieux Jean Desmarets, avocat
général. Ce bon homme, qu'on aimait beaucoup dans la ville, empêcha
bien d'autres excès. Sans lui, ils auraient détruit le pont de
Charenton.
Rouen s'était soulevé avant Paris et se soumit avant; Paris commença à
s'alarmer. L'Université, le bon vieux Desmarets, intercédèrent pour la
ville. Ils obtinrent une amnistie pour tous, sauf quelques-uns des
plus notés, que l'on fit tout doucement jeter, la nuit, à la rivière.
Cependant il n'y avait pas moyen de parler d'impôt aux Parisiens. Les
princes assemblèrent à Compiègne les députés de plusieurs autres
villes de France (mi-avril 1382). Ces députés demandèrent à consulter
leurs villes, et les villes ne voulurent rien entendre[110]. Il fallut
que les princes cédassent. Ils vendirent aux Parisiens la paix pour
cent mille francs.
[Note 110: «Quibusdam ex potentioribus urbibus... Potius mori
optamus quam leventur.[TD-17]» Religieux.]
[TD-17: «Certaines villes parmi les plus puissantes... Nous préférons
mourir plutôt que d'avoir à en supporter la levée.»]
Ce qui brusqua l'arrangement, c'est que le régent était forcé de
partir; il ne pouvait plus différer son expédition d'Italie. La reine
Jeanne de Naples, menacée par son cousin Charles de Duras, avait
adopté Louis d'Anjou, et l'appelait depuis deux ans[111]. Mais, tant
qu'il avait eu quelque chose à prendre dans le royaume, il n'avait pu
se décider à se mettre en route. Il avait employé ces deux ans à
piller la France et l'Église de France. Le pape d'Avignon, espérant
qu'il le déferait de son adversaire de Rome, lui avait livré
non-seulement tout ce que le Saint-Siége pouvait recevoir, mais tout
ce qu'il pourrait emprunter, engageant, de plus, en garantie de ces
emprunts, toutes les terres de l'Église[112]. Pour lever cet argent,
le duc d'Anjou avait mis partout chez les gens d'église des sergents
royaux, des garnisaires, des _mangeurs_, comme on disait. Ils en
étaient réduits à vendre les livres de leurs églises, les ornements,
les calices, jusqu'aux tuiles de leurs toits.
[Note 111: Charles V avait d'abord proposé au roi de Hongrie
d'unir leurs enfants par un mariage (le second fils du roi de France
aurait épousé la fille du roi de Hongrie) et de forcer la main à la
reine Jeanne, pour qu'elle leur assurât sa succession. Voir les
instructions données par Charles V à ses ambassadeurs. _Archives_,
_Trésor des Chartes_, J. 458, surtout la pièce 9.]
[Note 112: Dans l'incroyable traité qu'ils firent ensemble et qui
subsiste, le pape accorde au duc tout décime en France et hors de
France, à Naples, en Autriche, en Portugal, en Écosse, avec moitié du
revenu de Castille et d'Aragon, de plus toutes dettes et arrérages,
tout cens biennal, toute dépouille des prélats qui mourront, tout
émolument de la chambre apostolique; le duc y aura ses agents. Le pape
fera de plus des emprunts aux gens d'Église et receveurs de l'Église.
Il engagera, pour garantie de ce que le duc dépense, Avignon, le
comtat Venaissin et autres terres d'Église. Il lui donne en fief
Bénévent et Ancône. Et comme le duc ne se fie pas à sa parole, le pape
jure le tout sur la croix.--Voir le projet d'un royaume, qui serait
inféodé par le pape au duc d'Anjou, les réclamations des cardinaux,
etc. _Archives, Trésor des Chartes, J. 495._]
Le duc d'Anjou partit enfin, tout chargé d'argent et de malédictions
(fin avril 1382). Il partit lorsqu'il n'était plus temps de secourir
la reine Jeanne. La malheureuse, fascinée par la terreur, affaissée
par l'âge ou par le souvenir de son crime, avait attendu son ennemi.
Elle était déjà prisonnière, lorsqu'elle eut la douleur de voir enfin
devant Naples la flotte provençale, qui l'eût sauvée quelques jours
plus tôt. La flotte parut dans les premiers jours de mai. Le 12,
Jeanne fut étouffée sous un matelas.
Louis d'Anjou, qui se souciait peu de venger sa mère adoptive, avait
envie de rester en Provence et de recueillir ainsi le plus liquide de
la succession; le pape le poussa en Italie. Il semblait, en effet,
honteux de ne rien faire avec une telle armée, une telle masse
d'argent. Tout cela ne servait à rien. Louis d'Anjou n'eut pas même la
consolation de voir son ennemi. Charles de Duras s'enferma dans les
places, et laissa faire le climat, la famine, la haine du peuple.
Louis d'Anjou le défia par dix fois. Au bout de quelques mois,
l'armée, l'argent, tout était perdu. Les nobles coursiers de bataille
étaient morts de faim; les plus fiers chevaliers étaient montés sur
des ânes. Le duc avait vendu toute sa vaisselle, tous ses joyaux,
jusqu'à sa couronne. Il n'avait sur sa cuirasse qu'une méchante toile
peinte. Il mourut de la fièvre, à Bari. Les autres revinrent comme ils
purent, en mendiant, ou ne revinrent pas (1384).
Des trois oncles de Charles VI, l'aîné, le duc d'Anjou, alla ainsi se
perdre à la recherche d'une royauté d'Italie. Le second, le duc de
Berri, s'en était fait une en France, gouvernant d'une manière absolue
le Languedoc et la Guienne, et ne se mêlant pas du reste. Le
troisième, le duc de Bourgogne, débarrassé des deux autres, put faire
ce qu'il voulait du roi et du royaume. La Flandre était son héritage,
celui de sa femme; il mena le roi en Flandre, pour y terminer une
révolution qui mettait ses espérances en danger.
Il y avait alors une grande émotion dans toute la chrétienté. Il
semblait qu'une guerre universelle commençât, des petits contre les
grands. En Languedoc, les paysans, furieux de misère, faisaient main
basse sur les nobles et sur les prêtres, tuant sans pitié tous ceux
qui n'avaient pas les mains dures et calleuses comme eux; leur chef
s'appelait Pierre de la Bruyère[113]. Les chaperons blancs de
Flandre suivaient un bourgeois de Gand; les ciompi de Florence un
cardeur de laine; les compagnons de Rouen avaient fait roi, bon gré
mal gré, un drapier, «un gros homme, pauvre d'esprit[114].» En
Angleterre, un couvreur menait le peuple à Londres, et dictait au
roi l'affranchissement général des serfs.
[Note 113: Ils tuèrent ainsi un écuyer écossais, après l'avoir
couronné de fer rouge, et un religieux de la Trinité, qu'ils
traversèrent de part en part d'une broche de fer. Le lendemain, ayant
pris un prêtre qui allait à la cour de Rome, ils lui coupèrent le bout
des doigts, lui enlevèrent la peau de sa tonsure et le brûlèrent.]
[Note 114: «Ducenti et eo amplius insolentissimi viri, vino
forsitan temulenti, et qui publicis officini mechanicis inserviebant
artibus, quemdam burgensem simplicem, locupletem tamen, venditorem
pannorum, ob pinguedinem nimium Crassum ideo vocatum, angariantes, ut
ejus autoritate uterentur in agendis... regem super se illico
statuerunt. Hunc in sede, more regis, præparata super currum
levaverunt, quem per villæ compita perducentes, et laudes regias
barbarisantes, cum ad principale forum rerum venalium pervenissent, ut
plebs maneret libera ab omni subsidiorum jugo postulant et
assequuntur... Sedens pro tribunali, audire omnium oppositiones
coactus est.[TD-18]» Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 130.]
[TD-18: «Au moins deux cents hommes particulièrement insolents,
peut-être imbibés de vin, qui travaillaient dans les arts mécaniques
publics comme compagnons d'atelier, obligeant un certain bourgeois
vendeur de draps, assez simplet mais fortuné, appelé Crassus en raison
de son embonpoint excessif, à les placer sous son autorité pour les
actions à entreprendre, ... en firent leur roi sur le champ. Ils
hissèrent celui-ci au-dessus d'un char, sur un trône aménagé selon
l'usage royal, puis, le conduisant aux carrefours de la ville et
prononçant de royales louanges agrémentées de barbarismes, demandèrent,
alors qu'ils étaient parvenus à la principale place de marché, que le
peuple restât libre de toute obligation de subsides, ce qu'ils
obtinrent... Siègeant au tribunal, il fut forcé d'entendre les
objections de chacun.»]
L'effroi était grand. Les gentilshommes, attaqués partout en même
temps, ne savaient à qui entendre, «L'on craignoit, dit Froissart, que
toute gentillesse ne pérît.» Dans tout cela, pourtant, il n'y avait
nul concert, nul ensemble. Quoique les maillotins de Paris eussent
essayé de correspondre avec les blancs chaperons de Flandre[115];
tous ces mouvements, analogues en apparence, procédaient de causes au
fond si différentes, qu'ils ne pouvaient s'accorder, et devaient être
tous comprimés isolément.
[Note 115: On trouva, dit-on, au pillage de Courtrai des lettres
de bourgeois de Paris qui établissaient leurs intelligences avec les
Flamands.
«Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres, quand
nouvelles vinrent que les Parisiens s'étoient rebellés et avoient eu
conseil, si comme on disoit, entre eux là et lors pour aller abattre
le beau chastel de Beauté qui sied au bois de Vincennes, et aussi le
chasteau du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin
qu'ils n'en pussent jamais être grevé.--(Mais Nicolas _le Flamand_
leur dit): Beaux seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous
verrons comment l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si
ceux de Gand viennent à leur entente, ainsi que on espère qu'ils y
venront, adonc sera-t-il heure du faire et temps assez.
«Or, regardez la grand'diablerie que ce eût été, si le roi de France
eût été déconfit en Flandre, et la noble chevalerie que étoit avecques
lui en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute
gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France et autant
bien ens ès autre pays: ni la Jacquerie ne fut oncques si grande ni si
horrible qu'elle eût été. Car pareillement à Reims, à Châlons en
Champagne, et sur la rivière de Marne, les vilains se rebelloient et
menaçoient jà les gentilshommes et dames et enfants qui étoient
demeurés derrière; aussi bien à Orléans, à Blois, à Rouen en
Normandie, et en Beauvoisis, leur étoit le diable entré en la tête
pour tout occire, si Dieu proprement n'y eût pourvu de remède.»
Froissart, VIII, 319-320.
«Tous prenoient pied et ordonnance sur les Gantois, et disoient adonc
les communautés par tout le monde, que les Gantois étoient bonnes gens
et que vaillamment ils se soutenoient en leurs franchises; dont ils
devoient de toutes gens être aimés et honorés.» Froissart, VIII, 103.
«Les gentilshommes du pays... avoient dit et disoient encore et
soutenoient toujours que si le commun de Flandre gagnoit la journée
contre le roi de France, et que les nobles du royaume de France y
fussent morts, l'orgueil seroit si grand en toutes communautés, que
tous gentilshommes s'en douteroient, et jà en avoit-on vu l'apparent
en Angleterre.» Froissart, VIII, 367-8.]
En Flandre, par exemple, la domination d'un comte français, ses
exactions, ses violences, avaient décidé la crise; mais il y avait un
mal plus grave encore, plus profond, la rivalité des villes de Gand et
de Bruges[116], leur tyrannie sur les petites villes et sur les
campagnes. La guerre avait commencé par l'imprudence du comte, qui, pour
faire de l'argent, vendit à ceux de Bruges le droit de faire passer la
Lys dans leur canal, au préjudice de Gand. Cette grosse ville de Bruges,
alors le premier comptoir de la chrétienté, avait étendu autour d'elle
un monopole impitoyable. Elle empêchait les ports d'avoir des entrepôts,
les campagnes de fabriquer[117]; elle avait établi sa domination sur
vingt-quatre villes voisines. Elle ne put prévaloir sur Gand. Celle-ci,
bien mieux située, au rayonnement des fleuves et des canaux, était
d'ailleurs plus peuplée, et d'un peuple violent, prompt à tirer le
couteau. Les Gantais tombèrent sur ceux de Bruges, qui détournèrent leur
fleuve, tuèrent le bailli du comte, brûlèrent son château. Ypres,
Courtrai, se laissèrent entraîner par eux. Liége, Bruxelles, la Hollande
même, les encourageaient et regrettaient d'être si loin[118]. Liége leur
envoya six cents charrettes de farine.
[Note 116: Quand les haines et tribulations vinrent premièrement
en Flandre, le pays étoit si plein et si rempli de biens que
merveilles seroit à raconter et à considérer; et tenoient les gens des
bonnes villes si grands états que merveilles seroit à regarder, et
devez savoir que toutes ces guerres et haines murent par orgueil et
par envie que les bonnes villes de Flandre avoient l'une sur
l'autre... Et ces guerres commencèrent par si petite incidence que, au
justement considérer, si sens et avis s'en fussent ensoignés (mêlés),
il ne dut point avoir eu de guerre; et peuvent dire et pourront ceux
qui cette matière liront ou lire feront, que ce fut oeuvre du diable;
car vous savez et avez ouï dire aux sages que le diable subtile et
attire nuit et jour à bouter guerre et haine là où il voit paix, et
court au long de petit en petit pour voir comment il peut venir à ses
ententes.» Froissart, VII, 215-16.]
[Note 117: En 1358, le comte de Flandre «accorda à ceux de Bruges
et leur promist que jamais il ne mettroit sus aucun estaple de biens
ou marchandises en autre ville que audit Bruges, mesmes qu'il
priveroit de leurs offices les baillis et eschevins de l'eaue à
l'Escluse, toutes les fois qu'ils seroyent trouvez avoir fait contre
ledict droict d'estaple, et qu'il en apparut par cinc eschevins de
Bruges.» Oudegherst, folio 273, éd. in-4{o}.--«Puis (ceux de Bruges,
Gand, Ypres et Courtray) alèrent à l'Escluse, par acord, et y
abatirent plusieurs maisons, qui estoient sus le port, en une rue, en
laquelle on vendoit et acheptoit marchandises, sans égard; et disoit
les Flamans de Bruges et autres que c'estoit au préjudice des
marchands et d'eux, et pour ce les abatirent.» Chronique de Sauvage,
p. 223.
«Interdictum petitione Brugensium (1384), ne post hac Franconates per
pagos suos lanificium faciant.[TD-19]» Meyer, p. 201.--Aussi: «Ceux du
Franc ont toujours esté de la partie du comte plus que tout le demeurant
de Flandre.» Froissart, VII, 439.]
[TD-19: «interdit par une pétition des Brugeois (1384) que les
Franconates travaillent désormais la laine dans leurs villages.»]
[Note 118: Ceux de Brabant, et par spécial ceux de Bruxelles leur
étoient moult favorables, et leur mandèrent ceux de Liége pour eux
reconforter en leur opinion: «Bonnes gens de Gand, nous savons bien
que pour le présent vous avez moult affaire et êtes fort travaillés de
votre seigneur le comte et des gentilshommes et du demeurant du pays,
dont nous sommes moult courroucés; et sachez que si nous étions à
quatre ou à six lieues près marchissans (limitrophes) à vous, nous
vous ferions tel confort que on doit faire à ses frères, amis et
voisins, etc.» Froissart, VII, 450. Voir aussi Meyer.]
Gand ne manqua pas d'habiles meneurs. Plus on en tuait, plus il s'en
trouvait. Le premier, Jean Hyoens, qui dirigea le mouvement, fut
empoisonné; le second, décapité en trahison. Pierre Dubois, un
domestique d'Hyoens, succéda; et voyant les affaires aller mal, il
décida les Gantais, pour agir avec plus d'unité, à faire un
tyran[119]. Ce fut Philippe Artevelde, fils du fameux Jacquemart,
sinon aussi habile, du moins aussi hardi que son père. Assiégé, sans
secours, sans vivres, il prend ce qui restait, cinq charrettes de
pain, deux de vin; avec cinq mille Gantais, il marche droit à Bruges,
où était le comte. Les Brugeois, qui se voyaient quarante mille,
sortent fièrement, et se sauvent aux premiers coups. Les Gantais
entrent dans la ville avec les fuyards, pillent, tuent, surtout les
gens des gros métiers[120]. Le comte échappa en se cachant dans le lit
d'une vieille femme. (3 mai 1382.)
[Note 119: Dubois va trouver Philippe Artevelde et lui dit: «Et
saurez-vous bien faire le cruel et le hautin? car un sire entre commun
(peuple), et par spécial à ce que nous avons à faire, ne vaut rien
s'il n'est crému et redouté et renommé à la fois de cruauté; ainsi
veulent Flamands être menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de
vies d'hommes ni avoir pitié non plus que d'arondeaulx (hirondelles)
ou de alouettes qu'on prend en la saison pour manger.--Par ma foi, dit
Philippe, je saurai tout ce faire.--Et c'est bien, dit Piètre, et vous
serez, comme je pense, souverain de tous les autres.» Froissart, VII,
479.]
[Note 120: Ils rapportèrent à Gand, pour humilier Bruges, le grand
dragon de cuivre doré que Beaudoin de Flandre, empereur de
Constantinople, avait pris à Sainte-Sophie et que les Brugeois avaient
placé sur leur belle tour de la halle aux draps.--Cette tradition
contestée est discutée et finalement adoptée dans l'intéressant Précis
des Annales de Bruges, de M. Delpierre, p. 10, 1835.]
Le duc de Bourgogne, gendre et héritier du comte de Flandre, n'eut pas
de peine à faire croire au jeune roi que la noblesse était déshonorée
si on laissait l'avantage à de tels ribauds. Ils avaient d'ailleurs
couru le pays de Tournai, qui était terre de France. Une guerre en
Flandre, dans ce riche pays, était une fête pour les gens de guerre;
il vint à l'armée tout un peuple de Bourguignons, de Normands, de
Bretons[121]. Ypres eut peur; la peur gagna, les villes se livrèrent.
Les pillards n'eurent qu'à prendre; draps, toiles, coutils, vaisselle
plate, ils vendaient, emballaient, expédiaient chez eux.
[Note 121: Le Religieux de Saint-Denis prétend que cette armée
montait à plus de cent mille hommes. Ce fut un seul fournisseur, un
bourgeois de Paris, Nicolas Boulard, qui se chargea d'approvisionner
pour quatre mois le marché qui se tenait au camp.]
Les Gantais, ne pouvant compter sur personne[122], réduits à leurs
milices, n'ayant presque point de gentilshommes avec eux, partant
point de cavalerie, se tinrent, à leur ordinaire, en un gros
bataillon. Leur position était bonne (Roosebeke, près Courtrai), mais
la saison devenait dure (27 novembre 1382). Ils avaient hâte de
retrouver leurs poêles. D'ailleurs, les défections commençaient; le
sire de Herzele, un de leurs chefs, les avait quittés. Ils forcèrent
Artevelde de les mener au combat.
[Note 122: Les Gantais avaient demandé du secours aux Anglais,
mais, de crainte qu'on ne voulût leur faire payer ce secours, ils
réclamèrent les sommes que la Flandre avait autrefois prêtées à
Édouard III. Ils n'eurent ni secours ni argent.
«Quand les seigneurs orent ouï cette parole et requête, ils
commencèrent à regarder l'un l'autre, et les aucuns à sourire... Et
les consaulx d'Angleterre sur leurs requêtes étoient en grand
différent, et tenoient les Flamands à orgueilleux et présumpcieux,
quand ils demandoient à ravoir deux cent mille vielz écus de si
ancienne date que de quarante ans.» Froissart, VIII, 250-1.]