Vint droit à Villenove, où la chevalerie
De Bertran et des siens estoit adonc logie.
I la dit à Bertran que point ne le detrie:
Sire, l'avoir est prest, je vous acertefie,
Et la solution séelée et fournie,
Come Jhesu donna le fils sainte Marie
À Marie-Magdalaine qui fut Jhesu amie.
Et Bertran li a dit: Beau sire, je vous prie,
Dont vint ycilz avoirs, ne me le celez mie?
La pris li Aposteles en sa thresorerie?
Nanil, Sire, dit-il, mais la debte est paie
Du commun d'Avignon, a chascun sa partie.
Dit Bertran Du Guesclin: Prévost, je vous afie,
Jà n'en arons deniers en jours de notre vie,
Se ce n'est de l'avoir venant de la clergie,
Et volons que tuit cil qui la taille ont paiée,
Aient tout lor argent, sans prendre une maillie.
Sire, dit li prévos, Dieu vous doint bonne vie!
La pour gent arez forment escleessie (_réjouie_).
Amis, ce dit Bertran, au pape me direz,
Que ces grans tresors soit ouvers ou defermez,
Ceulz qui lont paié, il lor soit retorez.
Et dites que jamais n'en soit nul reculez.
Car, se le savoie, jà ne vous en doubtez,
Et je fusse oultre mer passez et bien alez
Je seroie ainçois par deçà retournez...
_Poème de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale. nº 7224, folio 49._]
Ce qu'on imita le mieux de la chevalerie, ce fut la richesse des armes
et des armoiries, le luxe des tournois. Charles V avait un peuple
ruiné. On demanda à cette misère plus que la richesse n'eût jamais pu
payer. Une fois dans l'impossible, que coûte-t-il de demander?
Même situation dans toute l'Europe. Même vertige. Le hasard veut que
la plupart des royaumes soient livrés à des mineurs. La royauté, cette
divinité récente, elle bégaye ou radote.
Le siècle de Charles le Sage, le premier siècle de la politique, n'est
pas arrivé aux trois quarts qu'il délire et devient fou. Une
génération d'insensés occupe tous les trônes. Au glorieux Édouard III
succède l'étourdi Richard II, au prudent empereur Charles IV l'ivrogne
Wenceslas, au sage Charles V, Charles VI, un fou furieux. Urbain VI,
Don Pèdre de Castille, Jean Visconti, donnèrent tous des signes de
dérangement d'esprit.
La petite sagesse négative qui pensait avoir neutralisé le grand
mouvement du monde se trouvait déjà à bout. Elle s'imaginait avoir
tout fini, et tout commençait.
Les fils, que les habiles avaient cru tenir, s'embrouillaient de plus
en plus. La contradiction du monde augmentait. On eût dit que la
raison divine et humaine avait abdiqué.
«Dieu, comme dit Luther, s'ennuyait du jeu et jetait les cartes sous
la table.»
C'est un moment tragique que celui où l'on se sent devenir fou, le
moment où la raison, éclairée de sa dernière lueur, se voit périr et
s'éteindre. «Oh! ne permets pas que je sois fou, bonté du ciel,
s'écrie le roi Lear, conserve-moi dans l'équilibre. Oh! non, pas fou,
de grâce! je ne voudrais pas être fou!...»
LIVRE VII
CHAPITRE PREMIER
JEUNESSE DE CHARLES VI
1380-1383
Si le grave abbé Suger et son dévot roi Louis VII s'étaient éveillés,
du fond de leurs caveaux, au bruit des étranges fêtes que Charles VI
donna dans l'abbaye de Saint-Denis; s'ils étaient revenus un moment
pour voir la nouvelle France, certes, ils auraient été éblouis, mais
aussi surpris cruellement; ils se seraient signés de la tête aux pieds
et bien volontiers recouchés dans leur linceul.
Et en effet, que pouvaient-ils comprendre à ce spectacle? En vain ces
hommes des temps féodaux, studieux contemplateurs des signes
héraldiques, auraient parcouru des yeux la prodigieuse bigarrure des
écussons appendus aux murailles; en vain ils auraient cherché les
familles des barons de la croisade qui suivirent Godefroi ou Louis le
Jeune; la plupart étaient éteintes. Qu'étaient devenus les grands
fiefs souverains des ducs de Normandie, rois d'Angleterre, des comtes
d'Anjou, rois de Jérusalem, des comtes de Toulouse et de Poitiers? On
en aurait trouvé les armes à grand'peine, rétrécies qu'elles étaient
ou effacées par les fleurs de lis dans les quarante-six écussons
royaux. En récompense, un peuple de noblesse avait surgi avec un chaos
de douteux blasons. Simples autrefois comme emblèmes des fiefs, mais
devenus alors les insignes des familles, ces blasons allaient
s'embrouillant de mariages, d'héritages, de généalogies vraies ou
fausses. Les animaux héraldiques s'étaient prêtés aux plus étranges
accouplements. L'ensemble présentait une bizarre mascarade. Les
devises, pauvre invention moderne[92], essayaient d'expliquer ces
noblesses d'hier.
[Note 92: Moderne, c'est-à-dire renouvelée alors récemment. Ces
anciens avaient eu aussi des devises.--V. Spener. _Origines du droit._
Introd., p. XXXIV: «Comme les Écossais, comme la plupart des
populations celtiques, nos aïeux aimaient, au témoignage des anciens,
les vêtements bariolés. La diversité des blasons provinciaux couvrit
la France féodale comme d'un tartan multicolore.--L'Allemagne et la
France sont les deux grandes nations féodales. Le blason y est
indigène. Il y devint un système, une science. Il fut importé en
Angleterre, imité en Espagne et en Italie.--L'Allemagne barbare et
féodale aimait dans les armoiries le vert, la couleur de terre, d'une
terre verdoyante. La France féodale, mais non moins ecclésiastique, a
préféré les couleurs du ciel.--Les couleurs, les signes muets,
précèdent longtemps les devises. Celles-ci sont la révélation du
mystère féodal. Elles en sont aussi la décadence. Toute religion
s'affaiblit en s'expliquant. Dès que le blason devient parleur, il est
moins écouté.--L'origine des devises, ce sont les cris d'armes.
Quelques-uns, d'une aimable poésie, semblent emporter les souvenirs de
la paix au sein des batailles. Le sire de Prie criait: «Chants
d'oiseaux!» Un autre: «Notre-Dame au peigne d'or!» Ces cris de
bataille font penser au mot tout français de Joinville: «Nous en
parlerons devant les dames.»--Le blason plaisait comme énigme, les
devises comme équivoque. Leur beauté principale résulte des sens
multiples qu'on peut y trouver. Celle du duc de Bourgogne fait penser:
«J'ai hâte,» hâte du ciel ou du trône? Cette maison de Bourgogne, si
grande, sitôt tombée, semble dire ici son destin.--La devise des ducs
de Bourbon est plus claire; un mot sur une épée: «Penetrabit. _Elle
entrera._»]
Tels blasons, telles personnes. Nos morts du XIIe siècle n'auraient
pas vu sans humiliation, que dis-je! sans horreur, leurs successeurs
du XIVe. Grand eût été leur scandale, quand la salle se serait remplie
des monstrueux costumes de ce temps, des immorales et fantastiques
parures qu'on ne craignait pas de porter. D'abord des hommes-femmes,
gracieusement attifés, et traînant mollement des robes de douze aunes;
d'autres se dessinant dans leurs jaquettes de Bohême avec des chausses
collantes, mais leurs manches flottaient jusqu'à terre. Ici, des
hommes-bêtes brodés de toutes espèces d'animaux; là, des
hommes-musique, historiés de notes[93] qu'on chantait devant ou
derrière, tandis que d'autres s'affichaient d'un grimoire de lettres
et de caractères qui sans doute ne disaient rien de bon.
[Note 93: «Litteris aut bestiis intextas.[TD-12]» Nicolai Clemeng.
epistol. t. II, p. 149.
Ordonnance de Charles, duc d'Orléans, pour payer 276 livres, 7 sols, 6
deniers tournois, pour 960 perles destinées à orner une robe: «Sur les
manches est escript de broderie tout au long le dit de la chanson
_Madame, je suis plus joyeulx_, et notté tout au long sur chacune
desdites deux manches, 568 perles pour servir à former les nottes de
ladite chanson, ou il y a 142 nottes, c'est assavoir pour chacune
notte 4 perles en quarrée, etc.» Catalogue imprimé des titres de la
collection de M. de Courcelles, vendue le 21 mai 1834.]
[TD-12: «brodés de lettres et de bêtes.»]
Cette foule tourbillonnait dans une espèce d'église; l'immense salle
de bois qu'on avait construite en avait l'aspect. Les arts de Dieu
étaient descendus complaisamment aux plaisirs de l'homme. Les
ornements les plus mondains avaient pris les formes sacrées. Les
siéges des belles dames semblaient de petites cathédrales d'ébène, des
châsses d'or. Les voiles précieux que l'ont n'eût jadis tirés du
trésor de la cathédrale que pour parer le chef de Notre-Dame au jour
de l'Assomption voltigeaient sur de jolies têtes mondaines; Dieu, la
Vierge et les Saints avaient l'air d'avoir été mis à contribution pour
la fête. Mais le Diable fournissait davantage. Les formes sataniques,
bestiales, qui grimacent aux gargouilles des églises, des créatures
vivantes n'hésitaient pas à s'en affubler. Les femmes portaient des
cornes à la tête, les hommes aux pieds; leurs becs de souliers se
tordaient en cornes, en griffes, en queue de scorpion. Elles surtout,
elles faisaient trembler; le sein nu, la tête haute, elles promenaient
par dessus la tête des hommes leur gigantesque hennin, échafaudé de
cornes; il leur fallait se tourner et se baisser aux portes. À les
voir ainsi belles, souriantes, grasses[94], dans la sécurité du péché,
on doutait si c'étaient des femmes; on croyait reconnaître, dans sa
beauté terrible, la Bête décrite et prédite; on se souvenait que le
Diable était peint fréquemment comme une belle femme cornue[95]...
Costumes échangés entre hommes et femmes, livrée du Diable portée par
des chrétiens, parements d'autels sur l'épaule des ribauds, tout cela
faisait une splendide et royale figure de sabbat.
[Note 94: L'obésité est un caractère des figures de cette
sensuelle époque. Voir les statues de Saint-Denis; celles du XIVe
siècle sont visiblement des portraits. Voir surtout la statue du duc
de Berri, dans la chapelle souterraine de Bourges, avec l'ignoble
chien gras qui est à ses pieds.]
[Note 95: «Les dames et demoiselles menoient grands et excessifs
estats, et cornes merveilleuses, hautes et larges; et avoient de
chacun costé, au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que
quand elles vouloient passer l'huis d'une chambre, il falloit qu'elles
se tournassent de côté et baissassent.» Juvénal des Ursins.--«Quid de
cornibus et caudis loquar?... Adde quod in effigie cornutæ foeminæ
Diabolus plerumque pingitur.[TD-13]» Clemengis.]
[TD-13: «Que dirais-je des cornes et des queues?... Ajoutons
qu'habituellement le Diable est peint sous les traits d'une femme
cornue.»]
Un seul costume eût trouvé grâce. Quelques-uns, de discret maintien, de
douce et matoise figure, portaient humblement la robe royale, l'ample
robe rouge fourrée d'hermine. Quels étaient ces rois? D'honnêtes
bourgeois de la cité, domiciliés dans la rue de la Calandre ou dans la
cour de la Sainte-Chapelle. Scribes d'abord du royal parlement des
barons, puis siégeant près d'eux comme juges, puis juges des barons
eux-mêmes, au nom du roi et sous sa robe. Le roi, laissant cette lourde
robe pour un habit plus leste, l'a jetée sur leurs bonnes grosses
épaules. Voilà deux déguisements: le roi prend l'habit du peuple, le
peuple prend l'habit du roi. Charles VI n'aura pas de plus grand plaisir
que de se perdre dans la foule, et de recevoir les coups des
sergents[96]. Il peut courir les rues, danser, jouter dans sa courte
jaquette; les bourgeois jugeront et régneront pour lui.
[Note 96: Voir plus bas l'entrée de la reine Isabeau.]
Cette Babel des costumes et des blasons exprimait trop faiblement
encore l'embrouillement des idées. L'ordre politique naissait; le
désordre intellectuel semblait commencer. La paix publique s'était
établie; la guerre morale se déclarait. On eût dit que du sérieux
monde féodal et pontifical s'était, un matin, déchaînée la fantaisie.
Cette nouvelle reine du temps se dédommageait après sa longue
pénitence. C'était comme un écolier échappé qui fait du pis qu'il
peut. Le moyen âge, son digne père, qui si longtemps l'avait contenue,
elle le respectait fort; mais, sous prétexte d'honneur, elle
l'habillait de si bonne sorte, que le pauvre vieillard ne se
reconnaissait plus.
On ne sait pas communément que le moyen âge s'est, de son vivant,
oublié lui-même.
Déjà le dur Speculator Durandus, ce gardien inflexible du symbolisme
antique, déclare avec douleur que le prêtre même ne sait plus le sens
des choses saintes[97].
[Note 97: «Proh dolor! ipsi hodie, ut plurimum, de his qui usu
quotidiano in ecclesiasticis contrectant rebus et præferunt officiis,
quid significent et quare instituta sint modicum apprehendunt, adeo ut
impletum esse ad litteram illud propheticum videatur: Sicut populus,
sic sacerdos.[TD-14]» Durandi Rationale divinorum officiorum, folio 1, 1459
in-folio, Mogunt.--Toutes les éditions ultérieures que je connais
portent par erreur _proferunt_ pour _præferunt_. Le premier éditeur,
l'un des inventeurs de l'imprimerie, a seul compris que _præferunt_
rappelle le _prælati_, comme _contrectant_ le _sacerdotes_ de la
phrase précédente. Cf. les éditions de 1476, 1480, 1481, etc.]
[TD-14: «Oh, douleur! Combien ceux qui, de nos jours, dans la pratique
quotidienne, s'occupent des affaires de l'église et président les
cérémonies, en savent bien peu sur ce qu'elles signifient et pourquoi
elles ont été établies, ainsi voit-on s'accomplir à la lettre la
prophétie: tel peuple, tels prêtres.»]
Le conseiller de saint Louis, Pierre de Fontaines, se croit obligé
d'écrire le droit de son temps. «Car, dit-il, les anciennes coutumes
que les prud'hommes tenoient, sont tantôt mises à rien... En sorte que
le pays est à peu près sans coutume[98].»
[Note 98: «Li anchienes coustumes, ke li preudommes soloient tenir
et user, sont moult anoienties... Si ke li païs est à bien près sans
coustume.» De Fontaines, p. 78, à la suite du Joinville de Ducange,
1668, in-folio.--Crussel dit et montre très-bien que «dès le milieu du
XIIIe siècle, on commençait à ignorer jusqu'à la signification de
quelques-uns des principaux termes du droit des fiefs.» Brussel, I,
41.--M. Klimrath (Revue de législation), a prouvé que Bouteiller ne
savait plus ce que c'était que la _saisine_.]
Les chevaliers, qui se piquaient tant de fidélité, étaient-ils restés
fidèles aux rites de la chevalerie? Nous lisons que, lorsque Charles
VI arma chevaliers ses jeunes cousins d'Anjou, et qu'il voulut suivre
de point en point l'ancien cérémonial, beaucoup de gens «trouvèrent la
chose étrange et extraordinaire[99].»
[Note 99: «Quod peregrinum vel extraneum valde fuit.[TD-15]» Chronique du
Religieux de Saint-Denis, édition de MM. Bellaguet et Magin, 1839, t.
I, p. 590. Édition correcte, traduction élégante.--Ce grave historien
est la principale source pour le règne de Charles VI. Le Laboureur en
fait cet éloge: «Quand il parle des exactions du duc d'Orléans, on
diroit qu'il est Bourguignon; quand il donne le détail des pratiques
et des funestes intelligences du duc de Bourgogne avec des assassins
infâmes et la canaille de Paris, on croiroit qu'il est Orléanois.»]
[TD-15: «Ce qui parût tout à fait étrange et extraordinaire.»]
Ainsi, avant 1400, les grandes pensées du moyen âge, ses institutions
les plus chères vont s'altérant pour les signes, ou s'obscurcissant
pour le sens. Nous connaissons aujourd'hui ce que nous fûmes au XIIIe
siècle mieux que nous ne le savions au XVe. Il en est advenu comme
d'un homme qui a perdu de vue sa famille, ses parents, ses jeunes
années, et qui, plus tard, se recueillant, s'étonne d'avoir délaissé
ses vieux souvenirs.
Quelqu'un offrant un jour une mnémonique au grand Thémistocle, il
répondit ce mot amer: «Donne-moi plutôt un art d'oublier.» Notre
France n'a pas besoin d'un tel art; elle n'oublie que trop vite!
Qu'un tel homme ait dit ce mot sérieusement, je ne le croirai jamais.
Si Thémistocle eût vraiment pensé ainsi, s'il eût dédaigné le passé,
il n'eût pas mérité le solennel éloge que fait de lui Thucydide:
«L'homme qui sut voir le présent et prévoir l'avenir.»
Quiconque néglige, oublie, méprise, en sera puni par l'esprit de
confusion. Loin d'entrevoir l'avenir, il ne comprendra rien au
présent: il n'y verra qu'un fait sans cause. Un fait, et rien qui le
fasse! Quelle chose plus propre à troubler le sens?... Le fait lui
apparaîtra sans raison ni droit d'exister. L'ignorance du fait,
l'obscurcissement du droit, sont le fléau du XIVe et du XVe siècles.
Les chroniqueurs ne pouvant expliquer ces choses, y voient la peine du
schisme. Ils ont raison en un sens. Mais le schisme pontifical était
lui-même un incident du schisme universel qui travaillait les esprits.
La discorde intellectuelle et morale se traduisait en guerres
civiles. Guerre dans l'Empire, entre Wenceslas et Robert; en Italie,
entre Duras et Anjou; en Portugal, pour et contre les enfants d'Inès;
en Aragon, entre Pierre VI et son fils; tandis qu'en France se
préparent les guerres d'Orléans et de Bourgogne, en Angleterre, celles
d'York et de Lancastre.
Discorde dans chaque état, discorde dans chaque famille. «Deux hommes
se levant d'un même lit disent à peine un mot qu'ils s'enfuient l'un
de l'autre; l'un crie York, l'autre Lancastre; et, pour adieu, ils
croisent leurs épées[100].»
[Note 100: Michel Drayton's The miseries of Queen Margaret.]
Voilà les parents, les frères. Mais qui eût pénétré plus avant encore,
qui eût ouvert un coeur d'homme, il y aurait trouvé toute une guerre
civile, une mêlée acharnée d'idées, de sentiments en discorde.
Si la sagesse consiste à se connaître soi-même et à se pacifier, nulle
époque ne fut plus naturellement folle. L'homme, portant en lui cette
furieuse guerre, fuyait de l'idée dans la passion, du trouble dans le
trouble. Peu à peu, esprit et sens, âme et corps, tout se détraquant,
il n'y avait bientôt plus dans la machine humaine une pièce qui tînt.
Comment, d'ignorance en erreur, d'idées fausses en passions mauvaises,
d'ivresse en frénésie, l'homme perd-il sa nature d'homme? Nous ferons
ce cruel récit. L'histoire individuelle explique l'histoire générale.
La folie du roi n'était pas celle du roi seul: le royaume en avait sa
part.
Reprenons Charles VI à son enfance, à son avénement.
Le petit roi de douze ans, déjà fol de chasse et de guerre, courait
un jour le cerf dans la forêt de Senlis. Nos forêts étaient alors bien
autrement vastes et profondes, et la dépopulation des quarante
dernières années les avait encore épaissies. Charles VI fit dans cette
chasse une merveilleuse rencontre: il vit un cerf qui portait, non la
croix, comme le cerf de saint Hubert, mais un beau collier de cuivre
doré, où on lisait ces mots latins: «_Cesar hoc mihi donavit_ (César
me l'a donné[101]).» Que ce cerf eût vécu si longtemps, c'était, tout
le monde en convenait, chose prodigieuse et de grand présage. Mais
comment fallait-il l'entendre? Était-ce un signe de Dieu qui
promettait des victoires au règne de son élu? ou bien une de ces
visions diaboliques par où le Tentateur prend possession des siens, et
les pousse au hasard à travers les précipices jusqu'à ce qu'ils se
rompent le col?
[Note 101: Religieux de Saint-Denis.]
Quoi qu'il en soit, la faible imagination de l'enfant royal, déjà
gâtée par les romans de chevalerie, fut frappée de cette aventure: il
vit encore le cerf en songe avant sa victoire de Roosebeke. Dès lors,
il plaça sous son écusson le cerf merveilleux, et donna pour support
aux armes de France la malencontreuse figure du cornu et fugitif
animal.
C'était chose peu rassurante de voir un grand royaume remis, comme un
jouet, au caprice d'un enfant. On s'attendait à quelque chose
d'étrange; des signes merveilleux apparaissaient.
Ces signes, qui menaçaient-ils? le royaume ou les ennemis du royaume?
On pouvait encore en douter. Jamais plus faible roi; mais jamais la
France n'avait été plus forte. Pendant tout le XIIIe, tout le XIVe
siècle, à travers les succès et les désastres, elle avait constamment
gagné. Poussée fatalement dans la grandeur, elle croissait
victorieuse; vaincue, elle croissait encore.
Après la défaite de Courtrai, elle gagna la Champagne et la
Navarre[102]; après la défaite de Crécy, le Dauphiné et Montpellier;
après celle de Poitiers, la Guienne, les deux Bourgognes, la Flandre.
Étrange puissance, qui réussissait toujours malgré ses fautes, par ses
fautes.
[Note 102: Par la mort de la reine Jeanne, femme de Philippe le
Bel.]
Non-seulement le royaume s'étendait, mais le roi était plus roi. Les
seigneurs lui avaient remis leur épée de justice[103] et de bataille;
ils n'attendaient qu'un signe de lui pour monter à cheval et le suivre
n'importe où. On commençait à entrevoir la grande chose des temps
modernes, un empire mû comme un seul homme.
[Note 103: Pour les appels, sans parler de l'influence indirecte
des juges royaux.]
Cette force énorme, où allait-elle se tourner? Qui allait-elle
écraser? Elle flottait incertaine dans une jeune main gauche et
violente, qui ne savait pas même ce qu'elle tenait.
Quelque part que le coup tombât, il n'y avait dans toute la chrétienté
rien, ce semble, qui pût résister.
L'Italie, sous ses belles formes, était déjà faible et malade. Ici les
tyrans, successeurs des Gibelins; là les villes guelfes, autres
tyrans, qui avaient absorbé toute vie. Naples était ce qu'elle est,
mêlée d'éléments divers, une grosse tête sans corps. Sous le prétexte
du vieux crime de la reine Jeanne, les uns appelaient les princes
hongrois de la première maison d'Anjou, sortie du frère de saint
Louis; les autres réclamaient le secours de la seconde maison d'Anjou,
c'est-à-dire de l'aîné des oncles de Charles VI.
L'Allemagne ne valait pas mieux. Elle se dégageait à grand'peine de
son ancien état de hiérarchie féodale, sans attendre encore son nouvel
état de fédération.
Elle tournait, cette grande Allemagne, vacillante et lourdement ivre,
comme son empereur Wenceslas. La France n'avait, ce semble, qu'à lui
prendre ce qu'elle voulait. Aussi le duc de Bourgogne, le plus jeune
des oncles et le plus capable, poussait le roi de ce côté. Par
mariage, par achat, par guerre, on pouvait enlever à l'Empire ce qui y
tenait le moins, à savoir les Pays-Bas.
Par delà les Pays-Bas, le duc de Bourgogne montrait l'Angleterre. Le
moment était bon. Cette orgueilleuse Angleterre avait alors une
terrible fièvre. Le roi, les barons, et leur homme Wicleff, avaient
lâché le peuple contre l'Église. Mais le dogue, une fois lancé, se
retournait contre les barons. Dans ce péril, tout ce qui avait
autorité ou propriété, roi, évêques, barons, se serrèrent et firent
corps. Le roi, jeune et impétueux, frappa le peuple, raffermit les
grands, puis s'en repentit, recula. La France pouvait profiter de ce
faux mouvement et porter un coup.
Cette France, si forte, n'avait d'empêchement qu'en elle-même. Les
oncles la tiraient en sens inverse, au midi, au nord. Il s'agissait
de savoir d'abord qui gouvernerait le petit Charles VI. Ces princes,
qui, pendant l'agonie de leur frère[104], étaient venus avec deux
armées se disputer la régence, consentirent pourtant à plaider leur
droit au parlement[105]. Le duc d'Anjou, comme aîné, fut régent. Mais
on produisit une ordonnance du feu roi, qui réservait la garde de son
fils au duc de Bourgogne et au duc de Bourbon, son oncle maternel.
Charles VI devait être immédiatement couronné[106].
[Note 104: Pendant que son frère expirait, le duc d'Anjou s'était
tenu caché dans une chambre voisine; puis, il avait fait main basse
sur tous les meubles, toute la vaisselle, tous les joyaux.--On disait
que le feu roi avait fait sceller des barres d'or et d'argent dans les
murs du château de Melun, et que les maçons employés à ce travail
avaient ensuite disparu. Le trésorier avait juré de garder le secret.
Le duc d'Anjou, n'en pouvant rien tirer, fit venir le bourreau. «Coupe
la tête à cet homme,» lui dit-il. Le trésorier indiqua la place.]
[Note 105: Religieux de Saint-Denis.]