chrétienté en opposition avec la France. La fortune s'était jouée de
la sagesse. La reine Jeanne de Naples, cousine et alliée du roi, fut
peu après déposée par Urbain, renversée par son fils adoptif Charles
de Duras, étranglée en punition d'un crime qui datait de trente-cinq
ans.
Toute l'Europe remuait. Le mouvement était partout; mais les causes
infiniment diverses. Les Lollards d'Angleterre semblaient mettre en
péril l'Église, la royauté, la propriété même. À Florence, les Ciompi
faisaient leur révolution démocratique[80]. La France elle-même
semblait échapper à Charles V. Trois provinces, les plus excentriques,
mais les plus vitales peut-être, se révoltèrent.
[Note 80: V. le récit de M. Quinet, _Révolutions d'Italie_, t. IV
des oeuvres complètes (1858).]
Le Languedoc éclata d'abord. Charles V, préoccupé du Nord et regardant
toujours vers l'Angleterre, avait fait d'un de ses frères une sorte de
roi du Languedoc. Il avait confié cette province au duc d'Anjou. Par
le duc d'Anjou, il semblait près d'atteindre l'Aragon et Naples,
tandis que par son autre frère, le duc de Bourgogne, il allait occuper
la Flandre. Mais la France, misérablement ruinée, n'était guère
capable de conquêtes lointaines. La fiscalité, si dure alors dans tout
le royaume, devint en Languedoc une atroce tyrannie. Ces riches
municipes du Midi, qui ne prospéraient que par le commerce et la
liberté, furent _taillés_ sans merci comme l'eût été un fief du Nord.
Le prince féodal ne voulait rien comprendre à leurs priviléges. Il lui
fallait au plus vite de l'argent pour envahir l'Espagne et l'Italie,
pour recommencer les fameuses victoires de Charles d'Anjou.
Nîmes se souleva (1378), mais se voyant seule, elle se soumit. Le duc
d'Anjou aggrava encore les impôts. Il mit, au mois de mars 1379, un
monstrueux droit de cinq francs et dix gros sur chaque feu. Au mois
d'octobre, nouvelle taxe de douze francs d'or par an, d'un franc par
mois. Pour celle-ci, la levée en était impossible. La province était
tellement ruinée, qu'en trente ans la population se trouvait réduite
de cent mille familles à trente mille. Les consuls de Montpellier
refusèrent de percevoir le dernier impôt. Le peuple massacra les gens
du duc d'Anjou. Clermont-Lodève en fit autant. Mais les autres villes
ne bougèrent. Les gens de Montpellier effrayés reçurent le prince à
genoux, et attendirent ce qu'il déciderait de leur sort. La sentence
fut effroyable. Deux cents citoyens devaient être brûlés vifs, deux
cents pendus, deux cents décapités, dix-huit cents notés d'infamie et
privés de tous leurs biens. Tous les autres étaient frappés d'amendes
ruineuses[81].
[Note 81: Hist. du Languedoc, l. XXXII, ch. XCI, p. 365,--ch. XCV,
p. 368,--ch. XCVI, p. 369.]
On obtint avec peine du duc d'Anjou qu'il adoucît la sentence. Charles
V sentit la nécessité de lui ôter le Languedoc. Il envoya des
commissaires pour y réformer les abus. Au reste, dans les instructions
qu'il leur donne, il n'y a pas trace d'un sentiment d'homme ou de roi.
Il n'est préoccupé que des intérêts du fisc et du domaine: «Comme nous
avons audit pays plusieurs terres labourables, vignes, forêts, moulins
et autres héritages qui nous étaient ordinairement de grand revenu et
profit; lesquelles terres sont demeurées désertes, parce que le peuple
est si diminué par les mortalités, les guerres et autrement, qu'il
n'est nul qui les puisse ou veuille labourer, ni tenir aux charges et
redevances anciennes, nous voulons que nos conseillers puissent donner
nos héritages à nouvelle charge, croître et diminuer l'ancienne.» Ils
doivent aussi révoquer tous les dons, et s'informer de la conduite de
tous les sénéchaux, capitaines, vigniers, etc.
La politique étroite, qui ne paraît que trop dans ces instructions,
fit faire au roi une grande faute, la plus grande de son règne. Il
arma contre lui la Bretagne. Ses meilleurs hommes de guerre étaient
Bretons; il les avait comblés de biens; il croyait tenir en eux tout
le pays. Ces mercenaires pourtant n'étaient pas la Bretagne. Eux-mêmes
n'étaient plus aussi contents du roi. Il avait ordonné aux gens de
guerre de paye désormais tout ce qu'ils prendraient. Il avait créé une
maréchaussée pour réprimer leurs brigandages, des prévôts qui
couraient le pays, jugeaient et pendaient.
Il n'aimait pas Clisson. Quoiqu'il l'ait désigné pour être connétable
à la mort de Duguesclin, il eût préféré le sire de Coucy.
Un cousin de Duguesclin, le Breton Sévestre Budes, qui avait acquis
beaucoup de réputation dans les guerres d'Italie, fut arrêté sur un
soupçon par le pape français Clément VII, et livré par lui au bailli
de Mâcon, qui le fit mourir, au grand chagrin de Duguesclin. Les
parents du Breton étant venus se plaindre et affirmant son innocence,
le roi dit froidement: «S'il est mort innocent, la chose est moins
fâcheuse pour vous autres; c'est tant mieux pour son âme et pour votre
honneur.»
Les Bretons étaient Français contre l'Angleterre, mais Bretons avant
tout. Leur duc voulait les livrer aux Anglais, ils l'avaient chassé.
Le roi voulant les réunir à la couronne, ils chassèrent le roi.
Le 5 avril 1378, Montfort s'était engagé à ouvrir aux Anglais le
château de Brest. Le 20 juin, le roi l'ajourna à comparaître en
Parlement, puis le fit condamner par défaut. La procédure fut étrange.
On assigna le duc à Rennes et à Nantes, tandis qu'il était en Flandre.
On ne lui donna pas de sauf-conduit. Plusieurs pairs ne voulurent
point siéger au jugement. Le roi parla lui-même contre son vassal et
conclut à la confiscation. Si le duché était enlevé à Montfort, il
aurait dû revenir à la maison de Blois, conformément au traité de
Guérande, que le roi avait garanti.
Dire à la vieille Bretagne que désormais elle ne serait plus qu'une
province de France, une dépendance du domaine, c'était une chose
hardie, et aussi une ingratitude, après ce que les Bretons avaient
fait pour chasser l'Anglais. Le froid et égoïste prince ne connaissait
pas évidemment le peuple auquel il avait affaire, et il ne pouvait le
connaître; il y a des ignorances sans remède, celles du coeur.
Les Bretons, nobles et paysans, étaient déjà mal disposés. Le
connétable Duguesclin, dans ses guerres de Bretagne, n'avait pas
ménagé ses compatriotes. Il les avait frappés d'un fouage de vingt
sous par feu; il avait défendu les affranchissements et rétabli la
servitude de mainmorte, abolie par le duc. Le premier acte du
gouvernement royal fut l'établissement de la gabelle. La Bretagne
arma.
Les bourgeois armèrent comme les nobles. Ceux de Rennes s'associèrent
expressément aux barons, et jurèrent de vivre et mourir pour la
défense commune. Le duc, revenant d'Angleterre, fut accueilli avec
transport par ceux même qui l'avaient chassé. On ne se souvint plus
s'il était Blois ou Montfort. C'était le duc de Bretagne. Lorsqu'il
débarqua près de Saint-Malo, tous les barons, tout le peuple
l'attendaient sur le rivage; plusieurs entrèrent dans l'eau et s'y
mirent à genoux. Jeanne de Blois elle-même vint le féliciter à Dinan,
la veuve de Charles de Blois, de celui qu'il avait tué.
Les meilleurs capitaines que le roi pouvait employer contre la
Bretagne étaient des Bretons. Clisson parut devant Nantes; mais il ne
put s'empêcher de dire aux gens de la ville qu'ils feraient sagement
de ne laisser entrer chez eux personne qui fût plus fort qu'eux.
Duguesclin et Clisson se rendirent à l'armée que le duc d'Anjou
rassemblait. Mais, à la première approche d'une troupe bretonne, cette
armée se dissipa[82]. Le duc d'Anjou fut réduit à demander une trêve.
[Note 82: Chronique en vers de 1341 à 1381, par maître Guillaume
de Saint-André, licencié en décret, scolastique de Dol, notaire
apostolique et impérial, ambassadeur, conseiller et secrétaire du duc
Jean IV:
Les François estoient testonnés,
Et leurs airs tout efféminés;
Avoient beaucoup de perleries,
Et de nouvelles broderies.
Ils estoient frisques et mignotz,
Chantoient comme des syrenotz;
En salles d'herbettes jonchées,
Dansoient, portaient barbes fourché
... Les vieux ressembloient aux jeune
Et tous prenoient terrible nom,
Pour faire paour aux Bretons.]
Le roi voyait ses Bretons passer l'un après l'autre à l'ennemi. Ceux
qui ne voulurent le quitter qu'avec son autorisation l'obtinrent sans
difficulté; mais à la frontière on les arrêtait pour les mettre à mort
comme traîtres. Duguesclin lui-même, en butte aux soupçons du roi,
lui renvoya l'épée de connétable, disant qu'il s'en allait en Espagne,
qu'il était aussi connétable de Castille. Les ducs d'Anjou et de
Bourbon furent envoyés pour l'apaiser, Charles V sentait bien qu'il ne
pouvait rien faire sans lui. Mais le vieux capitaine était trop avisé
pour aller se casser la tête contre cette furieuse Bretagne. Il valait
mieux pour lui rester brouillé avec le roi et gagner du temps. Selon
toute apparence, il ne consentit pas à reprendre l'épée de connétable.
Ce fut comme ami du duc de Bourbon, et pour lui faire plaisir, qu'il
alla assiéger dans le château de Randon, près du Puy en Velay, une
compagnie qui désolait le pays. Il y tomba malade et y mourut[83]. On
assure que le capitaine de la place, qui avait promis de se rendre
dans quinze jours s'il n'était secouru, tint parole et vint mettre les
clefs sur le lit du mort. Cela n'est pas invraisemblable. Duguesclin
avait été l'honneur des Compagnies, le père des soldats; il faisait
leur fortune, il se ruinait pour payer leurs rançons.
[Note 83:
A! doulce France amie, je te layrai briefment!
Or veille Dieu de gloire, par son commandement,
Que si bon conestable aiez prochainement
De coi vous vailliez mieux en honour plainement!
_Poème de Duguesclin, ms. de la Bibl. royale, nº 7224_, 142 verso.
V. l'excellent art. _Charles V_ de M. Lacabane (Dict. de la
conversation).]
Les états de Bretagne négociaient avec le roi de France, le duc avec
celui d'Angleterre. Charles V n'ayant voulu entendre à aucun
arrangement, les Bretons laissèrent venir l'Anglais. Un frère de
Richard II, comte de Buckingham, fut chargé de conduire une armée en
Bretagne, mais en traversant le royaume par la Picardie, la Champagne,
la Beauce, le Blaisois et le Maine. Charles V les laissa passer. Le
duc de Bourgogne lui demanda en vain la permission de combattre.
Duguesclin était mort le 13 juillet (1380). Le roi mourut le 16
septembre. Ce jour même, il abolit tout impôt non consenti par les
états. C'était revenir au point d'où son règne avait commencé.
Il recommanda aussi en mourant de gagner à tout prix les Bretons[84].
Il avait déjà ordonné que Duguesclin fut enterré à Saint-Denis, à côté
de son tombeau. Son fidèle conseiller, le sire de La Rivière, le fut à
ses pieds.
[Note 84: Froissart.]
Ce prince était mort jeune (quarante-quatre ans), et n'avait rien
fini. Une minorité commençait. Le schisme, la guerre de Bretagne, la
révolte de Languedoc à peine assoupie, la révolution de Flandre[85]
dans toute sa force, c'étaient bien des embarras pour un jeune roi de
douze ans.
[Note 85: L'histoire de cette révolution se lie plus naturellement
à celle du règne de Charles VI.]
Quoique Charles V eût déclaré par une ordonnance, dès 1374, que
désormais les rois seraient majeurs à quatorze, son fils devait rester
longtemps mineur, et même toute sa vie.
Charles V laissait deux choses, des places bien fortifiées et de
l'argent. Après en avoir tant donné aux Anglais, aux Compagnies, il
avait trouvé moyen d'amasser dix-sept millions. Il avait caché ce
trésor à Vincennes, dans l'épaisseur d'un mur. Mais son fils n'en
profita pas.
Le roi se croyait sûr des bourgeois. Il avait confirmé et augmenté les
priviléges de toutes les villes qui quittaient le parti anglais[86].
Il avait défendu que les hôtels de ses frères servissent d'asile aux
criminels, et soumis ces hôtels à la juridiction du prévôt.
Conformément aux remontrances du Parlement de Paris, il l'autorisa à
rendre ses arrêts sans délai, nonobstant _tous lettres royaux à ce
contraires_[87]. Il permit aux bourgeois de Paris d'acquérir des fiefs
au même titre que les nobles, et de porter les mêmes ornements que les
chevaliers. Le roi créait ainsi au centre du royaume une noblesse
roturière qui devait avilir l'autre en l'imitant. Toutes les terres de
l'Île de France allaient peu à peu se trouver entre des mains
bourgeoises, c'est-à-dire dans la dépendance plus immédiate du roi.
[Note 86: V. ci-dessus, page 25.]
[Note 87: Ordonn., V.]
Ces avantages lointains ne balançaient pas les maux présents. Le
peuple n'en pouvait plus. Les taxes étaient d'autant plus fortes que
le roi, dès le commencement de son règne, s'était sagement interdit
toute altération des monnaies. Je ne sais si cette dernière forme
d'impôt n'était même pas regrettée; à une époque où il y avait peu de
commerce, et où les rentes féodales se payaient généralement en
nature, l'altération des monnaies frappait peu de personnes, et
seulement les gens qui pouvaient perdre, par exemple les usuriers,
juifs, Cahorsins, Lombards, ceux qui faisaient la banque de Rome ou
d'Avignon. Les taxes, au contraire, ne touchaient pas ceux-ci, elles
tombaient d'aplomb sur le pauvre.
Les biens d'église pouvaient seuls venir au secours du peuple et du
roi. Mais il fallait du temps avant qu'on osât y porter les mains.
Ce qui prouve combien le clergé avait encore de puissance, c'est la
facilité avec laquelle il avait chassé les Anglais des villes du Midi.
Le roi de France, que les prêtres venaient de seconder si bien, devait
y regarder à deux fois avant de se brouiller avec eux.
Le schisme mettait le pape d'Avignon entièrement à la discrétion du
roi, et lui donnait, il est vrai, la libre disposition des bénéfices
dans toute l'Église gallicane. Mais cet événement plaçait la France
dans une situation périlleuse; elle se trouvait en quelque sorte
isolée au milieu de l'Europe, et comme hors du droit chrétien.
C'était beaucoup sans doute pour la royauté d'avoir, en deux siècles,
concentré en ses mains les deux forces du moyen âge, l'Église et la
féodalité. Les dignités ecclésiastiques étaient désormais assurées aux
serviteurs du roi, les fiefs réunis à la couronne ou devenus l'apanage
des princes du sang. Les grandes maisons féodales, ces vivants
symboles des grandes provincialités, s'étaient peu à peu éteintes. Les
diversités du moyen âge se fondaient dans l'unité. Mais l'unité était
faible encore.
Si Charles V ne put faire beaucoup lui-même, il laissa du moins à la
France le type du roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. Il enseigna
aux étourdis de Crécy et de Poitiers ce que c'était que réflexion,
patience, persévérance. L'éducation devait être longue; il y fallut
bien des leçons. Mais au moins le but était marqué. La France devait
s'y acheminer, lentement il est vrai, par Louis XI et par Henri IV,
par Richelieu et par Colbert.
Dans les misères du XIVe siècle, elle commença à se mieux connaître
elle-même. Elle sut d'abord qu'elle n'était pas et ne voulait pas être
Anglaise. En même temps, elle perdait quelque chose du caractère
religieux et chevaleresque qui l'avait confondue avec le reste de la
chrétienté pendant tout le moyen âge, et elle se voyait, pour la
première fois, comme nation et comme prose. Elle atteignit du premier
coup, dans Froissart, la perfection de la prose narrative[88]. Le
progrès de la langue est immense de Joinville à Froissart, presque nul
de Froissart à Comines.
[Note 88: Sans parler de tant de beaux récits, je ne crois pas
qu'il y ait rien dans notre langue de plus exquis que le chapitre:
«Comment le roi Édouard dit à la comtesse de Salisbury qu'il convenoit
qu'il fust aimé d'elle, dont elle fut fortement ébahie.»
Quoique Froissart ait séjourné si longtemps en Angleterre, je n'y
trouve qu'un mot qui semble emprunté à la langue de ce pays:
«Le roi de France pour ce jour étoit jeune et volontiers _travilloit_
(voyageait, _travelled_).» T. IX, p. 475, année 1388.
«Considérai en moi-même que nul espérance n'étoit que aucuns faits
d'armes se fissent ès parties de Picardie et de Flandre, puisque paix
y étoit, et point ne voulois être oiseux; car je savois bien que au
temps à venir et quand je serai mort, sera cette haute et noble
histoire en grand cours, et y prendront tous nobles et vaillants
hommes plaisance et exemple de bien faire; et entrementes que j'avois,
Dieu merci, sens, mémoire et bonne souvenance de toutes les choses
passées, engin clair et aigu pour concevoir tous les faits dont je
pourrois être informé touchants à ma principale matière, âge, corps et
membres pour souffrir peine, me avisai que je ne voulois me séjourner
de non poursuivre ma matière; et pour savoir la vérité des lointaines
besognes sans ce que j'envoyasse aucune autre personne en lieu de moi,
pris voie et achoison (occasion) raisonnable d'aller devers haut
prince et redouté seigneur messire Gaston comte de Foix et de Berne...
Et tant travaillai et chevauchai en quérant de tous côtés nouvelles,
que par la grâce de Dieu, sans péril et sans dommage, je vins en son
châtel à Ortais... en l'an de grâce 1388. Lequel... quand je lui
demandois aucune chose, il me le disoit moult volontiers; et me disoit
bien que l'histoire que je avois fait et poursuivois seroit au temps à
venir plus recommandée que mille autres.» Froissart, IX, 218-220.]
Froissart, c'est vraiment la France d'alors, au fond toute prosaïque,
mais chevaleresque de forme et gracieuse d'allure. Le galant
chapelain, _qui desservit madame Philippa de beaux récits et de lais
d'amour_, nous conte son histoire aussi nonchalamment qu'il chantait
sa messe.
D'amis ou d'ennemis, d'Anglais ou de Français, de bien ou de mal, le
conteur ne se soucie guère. Ceux qui l'accusent de partialité ne le
connaissent pas vraiment. S'il paraît quelquefois aimer mieux
l'Anglais, c'est que l'Anglais réussit. Peu lui importe, pourvu que de
château en château, d'abbaye en abbaye, il conte et écoute de belles
histoires, comme nous le voyons dans son voyage aux Pyrénées,
cheminant, le joyeux prêtre, avec ses quatre lévriers en laisse, qu'il
mène au comte de Foix.
Un livre bien moins connu, et sur lequel je m'arrêterais d'autant plus
volontiers, c'est un traité composé pour l'usage du peuple des
campagnes par ordre du roi: _Le Vrai Régime et Gouvernement des
bergers et bergères, composé par le rustique Jehan de Brie, le bon
berger_ (1379[89]). Dans ce petit livre, écrit avec grâce et
beaucoup de douceur, on essaye de relever la vie des champs, d'y
intéresser le paysan, découragé du travail après tant de calamités.
Cela est fort touchant. C'est évidemment le roi qui se fait berger, et
qui, sous cet habit, vient trouver le peuple, gisant entre le boeuf et
l'âne, le sermonne doucement, l'encourage et essaye de l'instruire.
[Note 89: Jehan raconte d'abord comme quoi: «À l'âge où les
enfants commencent à muer leurs premières dents et où ils ont encore
leur folle plume, et ne sont prenables d'aucune loi,» il fut chargé de
garder les oies, puis les pourceaux; comment ensuite, «accroissant son
estat d'estre promeu aux honneurs terriens,» il eut la garde des
chevaux et des vaches. Mais il y fut blessé, et revint dire que jamais
il ne garderoit de vaches: «Et lors, lui fust baillée la garde de
quatre-vingts agneaux débonnaires et innocents..., et il fut coomme
leur tuteur et curateur, car ils étoient soubs âge et mineurs d'ans.»
Il ne se conduisit pas comme certains pasteurs temporels ou
spirituels..., etc. Ensuite «ledit Jehan de Brie, _sans simonie_, fut
establi et institué à porter les clefs des vivres... de l'hôtel de
Messy, appartenant à l'un des conseillers du roy nostre seigneur lès
enquestes de son parlement à Paris... Quand ledict de Brie eut été
licencié et maistre en ceste science de bergerie, et qu'il estoit
digne de lire en la rue au Feurre (_la rue du Fouarre, où étaient les
écoles_) auprès la crèche aulx veaux, ou soubz l'ombre d'ung ormel ou
tilleul, derrière les brebis, lors vint demourer au Palais-Royal, en
l'hostel de Messire Arnoul de Grantpont, trésorier de la
Sainte-Chapelle royale à Paris...--Premièrement, les aigniaux qui sont
jeunes et tendres doivent estre traitez amyablement et sans violence,
et ne les doit-on pas férir ne chastier de verges, de bastons,
etc.»--Lorsque l'on coupe les agneaux:
«Doit lors le berger estre sans péché, et est bon de soi confesser,
etc., etc.» Ce charmant petit livre n'a pas été réimprimé, que je
sache, depuis le XVIe siècle. J'en connais deux éditions, toutes deux
de Paris; l'une porte la date de 1542 (Bibl. de l'Arsenal), l'autre
n'a pas d'indication d'année (Bibl. royale, S. 880).
Le passage suivant a bien l'air d'être écrit par un homme de robe:
«Ils estoient (les agneaux) sous âge et mineurs d'ans; et pour ce que
ledit Jehan n'est pas noble, et que il ne lui appartenoit pas de
lignage, il n'en put avoir le _bail_, mais il en eut la _garde_,
gouvernement et administration, quant à la nourriture.»]
À propos de l'éducation des troupeaux, et parmi les recettes du berger
et du vétérinaire, _Jehan_ trouve moyen de dire quelques mots des
grandes questions qui s'agitaient alors. Les noms de pasteur et
d'ouailles prêtent à mille allusions.
On sent partout, au milieu de cette affectation de naïveté rustique,
la malice des gens de robe, leur timide causticité à l'égard des
prêtres. Ce livre est très-proche parent de l'avocat Patelin et de la
Satire Ménippée.
Revenons. Il y avait dans l'ordre apparent qu'on admirait sous Charles
V, et dans le système général du XIVe siècle, quelque chose de faible
et de faux. La nouvelle religion sur laquelle tout reposait la
royauté, se fondait elle-même sur une équivoque. De suzeraineté
féodale, elle s'était faite, sous l'influence des légistes, monarchie
romaine, impériale. Les établissements _de France et d'Orléans_
étaient devenus les établissements _de la France_.
Le roi avait énervé la féodalité, lui avait ôté les armes des mains;
puis, la guerre venant, il avait voulu les lui rendre. Elle subsistait
encore cette féodalité, pleine d'orgueil et de faiblesse. C'était
comme une armure gigantesque qui, toute vide qu'elle est, menace et
brandit la lance. Elle tomba dès qu'on la toucha, à Crécy et à
Poitiers.
Il fallut bien alors employer les mercenaires, les soldats de louage,
c'est-à-dire faire la guerre avec de l'argent. Mais cet argent, où le
prendre? On n'osait encore dépouiller l'Église, et l'industrie n'était
pas née.
Charles V, avec toute sa sagesse politique, ne pouvait rien faire à
cela. Au dernier moment, tout lui manqua à la fois.
Les Anglais, qui traversèrent la France en 1380, ne rencontrèrent pas
plus de résistance qu'en 1370; le roi, qui n'avait plus les Bretons,
se trouvait plus faible encore.
La sagesse ayant échoué, on essaya de la folie. La France se lança
sous le jeune Charles VI dans une extravagante imitation de la
chevalerie ancienne, dont on avait oublié le vrai caractère et même
les formes[90].
[Note 90: Au point que, sous Charles VI, lorsqu'on arma
solennellement chevaliers les deux fils du duc d'Anjou, tous les
assistants demandaient ce que signifiaient ces rites.]
Cette fausse chevalerie prit pour son héros un personnage
fort peu chevaleresque, le fameux chef des Compagnies qui en avait
délivré la France, l'habile Duguesclin. L'épopée que l'on fit de ses
faits et gestes[91] indique assez que personne n'avait compris le vrai
génie du connétable de Charles V.
[Note 91: Ce poème offre le mélange bizarre de deux esprits
très-opposés. Duguesclin y est peint comme un chevalier du XIIIe
siècle; mais il est malveillant pour les prêtres, comme on l'était au
XIVe. Il ne veut rien prendre du peuple; il ne rançonne que le pape et
les gens d'église. On croirait lire la _Henriade_.