«Pour maintenir sa court en honneur, le roy avoit avec luy barons de

son sang et autres chevaliers duis et apris en toutes honneurs...

ainsi messire Burel de la Rivière, beau chevalier, et qui certes

très-gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux

que le roy vouloit festoyer et honorer.» Christ. de Pisan, VI, 63.]

[Note 59: Ainsi l'appeloit Mathieu de Coucy.]

«L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six à sept heures.

Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser à luy.

Après, luy pigné, vestu et ordonné,... on lui apportoit son breviaire;

environ huit heures du jour, aloit à la messe; à l'issue de sa

chapelle, toutes manières de gens povoient bailier leurs requêtes.

Après ce, aux jours députez à ce, aloit au conseil, après lequel...

environ dix heures asseoit à table... À l'exemple de David,

instruments bas oyait volontiers à la fin de ses mangiers.»

«Luy levé de table, à la colacion, vers lui povoyent aler toutes

manières d'estrangiers. Là luy estoient apportées nouvelles de toutes

manières de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace

de deux heures; après aloit reposer une heure. Après son dormir,

estoit un espace avec ses plus privés en esbatement, visitant joyauls

ou autres richeces. Puis aloit à vespres. Après... entroit en été en

ses jardins, où marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.

En hyver s'occupoit souvent à oyr lire de diverses belles ystoires de

la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de

philosophes et d'autres sciences, jusques à heures de soupper, auquel

s'asseoit d'assez bonne heure, après lequel une pièce s'esbatoit, puis

se retrayoit. Pour obvyer à vaines et vagues parolles et pensées,

avoit (au dîner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la

table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns

bons treppassez[60].»

[Note 60: Christine de Pisan.]

Les philosophes avec lesquels le roi aimait à s'entretenir étaient ses

astrologues[61]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de Pisan,

avait été appelé tout exprès de Bologne; le roi lui donnait cent

livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de prévoir,

ne se trompaient pas trop. Ils étaient pleins de finesse et de

sagacité. Charles V donna un astrologue à Duguesclin en lui remettant

l'épée de connétable.

[Note 61: «Les grands princes séculiers (dit un contemporain de

Charles V) n'oseroient rien faire de nouvel sans son commandement et

sans sa saincte élection (de l'astrologie); ils n'oseroient chasteaux

fonder, ne églises édifier, ne guerre commencer, ne entrer en

bataille, ne vestir robe nouvelle, ne donner joyau, ne entreprendre un

grand voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement.» Christ. de

Pis., p. 208.]

Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,

indique, comme tout son règne, une douce et froide sagesse, peut-être

aussi quelque indifférence au bien et au mal[62]. «Considérant, dit

son historien femelle, la fragilité humaine, il ne permit jamais aux

maris d'_emmurer_ leurs femmes pour méfaits de corps, quoiqu'il en

fust maintes fois supplié[63].»--Il surprit trois fois son barbier en

flagrant délit de vol et la main dans la poche, sans se fâcher ni le

punir[64].

[Note 62: Il ne blâmait pas toute dissimulation: «Dissimuler,

disoyent aucuns, est un rain (une branche) de trahison. Certes, ce

dist le roy adont, les circonstances font les choses bonnes ou

maulvaises; car en tel manière peut estre dissimulé, que c'est vertu

et en telle manière vice; sçavoir: dissimuler contre la fureur des

gens pervers, quant ce est besoing est grant sens; mais dissimuler et

faindre son courage en attendant opportunité de grever aucun, se peut

appeler vice.» Christine, VI, p. 53.]

[Note 63: «... Et à difficulté donnoit congé que le mari la tenist

close en une chambre, si trop estoit desordonnée.» Christ. de Pisan.]

[Note 64: Il ne le renvoya qu'à la quatrième.--Cependant lui-même

avait la justice à coeur et s'en mêlait. Une bonne femme étant venue

se plaindre d'un homme d'armes qui avait violé sa fille, il fit en sa

présence pendre le coupable à un arbre.]

Charles V est peut-être le premier roi, chez cette nation jusque-là si

légère, qui ait su préparer de loin un succès, le premier qui ait

compris l'influence, lointaine et lente, mais dès lors réelle, des

livres sur les affaires. Le prieur Honoré Bonnor écrivit par son

ordre, sous le titre bizarre de _l'Arbre des batailles_, le premier

essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat général,

Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant

d'années avant Luther et Calvin. Son ancien précepteur, Nicolas

Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de

Presles, Philippe de Maizières, travaillaient, peut-être à frais

communs, à ces grands livres du Songe du verger, du Songe du vieux

pèlerin, sorte de romans encyclopédiques où toutes les questions du

temps étaient traitées, et qui préparaient l'abaissement de la

puissance spirituelle et la confiscation des biens d'église. C'est

ainsi qu'au XVIe siècle, Pithou, Passerat et quelques autres

travaillèrent ensemble à la Ménippée.

Les dépenses croissaient, le peuple était ruiné; l'Église seule

pouvait payer. C'était là toute la pensée du XIVe siècle. En

Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de

Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser le royaume. En France,

Charles V la préparait avec une habile lenteur. Elle pressait

pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le

roi. Il ne vivait que d'expédients. Il avait été obligé de payer les

juges avec les amendes mêmes qu'ils prononçaient, de vendre l'impunité

aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformément aux

priviléges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa rançon,

ils étaient quittes d'impôts, exempts de toute juridiction, sauf celle

d'un prince du sang, nommé gardien de leurs priviléges. Nuls _lettres

royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par

semaine que quatre deniers par livre d'intérêt. Mais en même temps,

ils devaient être crus contre leurs débiteurs de tout ce qu'ils

jureraient[65].

[Note 65: Ord. III, p. 351 et 471. Conf. à IV, p 352 (4 février

1364).--Ord. III, p. 478, art. 26.--Ils ne devaient pas prêter sur

gages suspects; mais ils s'étaient ménagé une justification facile.

Article 20 des priviléges des juifs: «De crainte qu'on ne mette dans

leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite volées, nous voulons

_qu'ils ne puissent être repris pour nulle chose trouvée chez eux_,

sauf en un coffre dont ils porteroient les clefs,» Ord. III, p. 478.

Quoique Charles V eût essayé d'introduire un peu d'ordre dans la

comptabilité, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains,

maintenu presque jusqu'à nous pour la chambre des Comptes, suffisait

pour rendre les calculs impossibles.]

Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement de

leurs créances, c'est-à-dire que le roi se faisait recors pour les

juifs, afin de partager. L'argent extorqué par de tels moyens coûtait

au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.

Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dépouiller

le prêtre. Le juif, le prêtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait

encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation

par le commerce. La richesse, c'était le trésor; trésor caché du juif,

sourdement nourri par l'usure; trésor du prêtre, trop visible dans les

églises, dans les biens d'église.

La tentation était forte pour Charles V, mais la difficulté était

grande aussi. Les prêtres avaient été ses plus zélés auxiliaires

contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livré l'Aquitaine,

comme ils la donnèrent jadis à Clovis.

Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et

la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction

elle-même rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la

justice se payait[66].

[Note 66: Le défenseur officiel du clergé, en 1329, nous dit

expressément que la justice, surtout en France, était le revenu le

plus net de l'Église.]

Les premières plaintes contre le clergé partent des seigneurs et non

des rois (1205)[67]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des

églises, étaient bien plus directement intéressés dans la question.

Sous saint Louis, ils forment une confédération contre le clergé,

décident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espèce

de guerre, se nomment des représentants pour prêter main-forte à ceux

d'entre eux qui seraient frappés de sentences ecclésiastiques[68].

Dans la fameuse pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu

compris, le roi demande que les élections ecclésiastiques soient

libres, c'est-à-dire laissées à l'influence royale et féodale[69].

[Note 67: Libertés de l'Égl. gallic.]

[Note 68: Libertés de l'Égl. gallic.]

[Note 69: Il réclame contre les excès de la cour de Rome, contre

les empêchements de la juridiction, contre la violation des franchises

du royaume, sans dire quelles sont ces franchises. Ibid.]

Philippe le Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le

pape. Ils formèrent une nouvelle confédération féodale qui effraya les

évêques et livra au roi l'Église de France. L'accord de cette Église

lui livra la papauté elle-même. Cependant, au commencement et à la fin

de son règne, Philippe le Bel frappa deux coups d'une impartialité

hardie, la maltôte, qui atteignit les nobles et les prêtres aussi bien

que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie

ecclésiastique.

La royauté, triomphante sous Philippe de Valois, se fit donner par le

pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'Église de France.

Elle eut même la prétention de lever les décimes de la croisade sur

toute la chrétienté. En dédommagement des décimes, régales,

etc., les églises cherchaient à augmenter les profits de leurs

justices, à empiéter sur les juridictions laïques, seigneuriales ou

royales. Le roi parut vouloir y porter remède. Le 22 décembre 1329 eut

lieu par-devant lui, au château de Vincennes, une solennelle

plaidoirie entre l'avocat Pierre Cugnières et Pierre du Roger,

archevêque de Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des

seigneurs[70]. Le second défendait ceux du clergé. Celui-ci parla sur

le texte: «Deum timete; regem honorificate;[TD-6]» et il ramena ce précepte

aux quatre suivants: «Servir Dieu dévotement; lui donner largement;

honorer sa gent dûment; lui rendre le sien entièrement.»

[TD-6: «Craignez Dieu, honorez le roi»]

[Note 70: Pierre Cugnières demandait entre autres choses que le

vassal félon fût puni par le seigneur et non par l'Église, sauf la

pénitence qui viendrait après; qu'un seigneur ne fût pas excommunié

pour les fautes des siens; que le juge ecclésiastique ne forçât pas le

vassal d'autrui par excommunication à plaider devant lui, que l'Église

ne donnât pas asile à ceux qui échappaient des prisons du roi; d'autre

part que les terres acquises par le clerc payassent les taxes et

retournassent à sa famille, au lieu de rester en main morte, que le

clerc qui trafiquait ou prêtait fût sujet à la taille qu'un roturier

ne donnât moitié de sa terre à son fils clerc, s'il avait deux

enfants, etc.

«Abiitque in proverbium, ut quem sciolum et argutulum et deformem

videmus, M. Petrum de Cuneriis, vel corrupte, M. Pierre du Coignet

vocitemus.[TD-7]» Bulæus, IV, 222.--Libertés de l'Église gall. Traités.

Lettres de Brunet, p. 4.--«Simulacrum ejus, simum et deforme... quod

scholastici prætereuntes stylis suis scriptoriis pugnisque confodere

et contundere solebant.[TD-8]» Bulæus, IV, 322.]

[TD-7: «Il est passé en proverbe de sorte qu'un homme que nous

trouvons à la fois laid, plutôt cultivé et assez spirituel, est appelé

"M. Petrum de Cuneriis" ou, selon l'expression corrompue, "M. Pierre du

Coignet".»]

[TD-8: «Sa statue, camarde et difforme... qu'en passant devant elle,

les étudiants, de leur plume et de leur poing, avaient l'habitude de

buriner et de frapper »]

Je serais porté à croire que toute cette dispute ne fut qu'une

satisfaction donnée par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant

que, bien loin de diminuer les priviléges de l'Église, il les

augmenterait plutôt. Seulement, il établit par une ordonnance son

droit de régales sur les bénéfices vacants (1334). Des deux avocats,

celui du clergé devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un

grave historien, universellement sifflé: son nom resta le synonyme

d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait à Notre-Dame

une figure grotesque de damné, comme on voit ailleurs Dagobert

tiraillé par les diables; cette figure laide et camuse fut appelée:

_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent cléricale, sous-diacres,

sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur

le nez du pauvre diable, ou, pour éteindre leurs cierges, lui en

frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de

sacristie.

Les églises étaient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le

pape. Quand un évêché vacant avait payé au roi pendant un an ou plus

les _régales_ de la vacance, le nouvel élu payait au pape l'_annate_,

ou première année de revenu[71].

[Note 71: Les archevêques de Mayence et de Cologne payaient chacun

au pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]

Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de

l'Église, et les chanoines ou moines qui concouraient aux élections,

c'est ce qu'on appelait les Réserves. Le pape arrêtait d'un mot

l'élection; il déclarait qu'il s'était réservé de nommer à tel évêché,

à telle abbaye. Ces réserves, qui donnaient souvent un pasteur italien

ou français à une église d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne,

étaient fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de

soustraire les grands siéges aux stupides influences féodales, qui n'y

auraient guère porté que des sujets indignes, des cadets, des cousins

des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou

dans la poussière des universités un docte et habile clerc pour le

faire évêque, archevêque, primat des Gaules ou de l'Empire.

Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute

politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la

papauté devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les Réserves

qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.

Jean XXII déclara effrontément qu'en haine de la simonie, il se

réservait tous les bénéfices vacants dans la chrétienté la première

année de son pontificat[72]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa en

mourant un trésor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du

temps crurent qu'il avait trouvé la pierre philosophale.

[Note 72: Balus. Pap. Aven, I, p. 722. «Omnia beneficia

ecclesiastica quæ fuerunt, et quocumque nomine censeantur et ubicumque

ea vacare contigerit.[TD-9]»]

[TD-9: «Qu'il ait reçu tous les bénéfices ecclésiastiques qui auraient

été vacants ou estimés tels, quelqu'en soit le titulaire ou l'endroit.»]

Benoît XII était si effrayé de l'état où il voyait l'Église, des

intrigues et de la corruption dont il était assiégé, qu'il aimait

mieux laisser les bénéfices vacants; il se réservait les nominations

et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. À

l'élection du prodigue et mondain Clément VI, on assure que plus de

cent mille clercs vinrent à Avignon acheter des bénéfices[73].

[Note 73: In Clemente clementia... Tertia Vit. Clem. VI.]

Il faut lire les douloureuses lamentations de Pétrarque sur l'état de

l'Église, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout à

la fois Juvénal et Jérémie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,

mais sans Ariane, sans fil libérateur; il y trouve la cruauté de Minos

et l'infamie du Minotaure[74]. Il peint avec dégoût les vieilles

amours des princes de l'Église, ces mignons à tête blanche... Mille

histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse

Jeanne devint vraisemblable[75].

[Note 74: Petrarch., Ep. X.]

[Note 75: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de

Corbière, avec laquelle il avait divorcé pour se faire mineur.

Lorsqu'il fut pape, Jeanne prétendit que le divorce était nul. On en

fit mille contes à la cour d'Avignon; de là la fable de la _papesse

Jeanne_. On l'a rejetée à l'an 848, et cité en preuve Marianus Festus

et Sigebert de Gemblours; mais on n'en trouve pas un mot dans les

anciens manuscrits de ces auteurs. Plus tard seulement on inséra dans

le texte ce qu'on avait d'abord écrit à la marge. Bulæus, IV, 240.]

L'érudite indignation de Pétrarque pouvait inspirer quelque défiance.

Un jugement plus imposant pour le peuple était celui de sainte

Brigitte et des deux saintes Catherine. La première fait dire par

Jésus même ces paroles au pape d'Avignon: «Meurtrier des âmes, pire

que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les

âmes de mes élus[76].»

[Note 76: «Tu pejor Lucifero... tu injustior Pilato... tu immitior

Juda, qui me solum vendidit; tu autem non solum me vendis, sed et

animos electorum meorum.[TD-10]» S. Brigittæ Revelationes, 1. I, c. XLI.]

[TD-10: «Toi, pire que Lucifer,... plus injuste que Pilate,... plus

violent que Judas qui n'a vendu que moi! toi, non seulement tu me

vends, mais tu vends encore les âmes de mes élus.»]

Les papes qui suivirent Clément VI furent moins souillés, mais plus

ambitieux. Ils rendirent l'église conquérante, désolèrent l'Italie.

Clément avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du

meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des Compagnies,

reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du

pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble

l'exaspération des Italiens. La guerre devint atroce, pleine d'outrage

et de barbarie. Les Visconti donnèrent le choix aux légats qui leur

apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de manger la

bulle. À Milan, on jetait les prêtres dans les fours allumés; à

Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent que

l'Italie leur échapperait s'ils ne quittaient Avignon.

Ils tenaient moins sans doute à cette ville, depuis qu'ils y avaient

été rançonnés par les Compagnies. L'abaissement de la France les

laissait libres de choisir leur séjour. Urbain V, le meilleur de ces

papes, essaya de se fixer à Rome. Il y alla et n'y put rester.

Grégoire s'y établit et y mourut.

À sa mort, les Français avaient dans le conclave une majorité

rassurante. Cependant ce conclave se tenait à Rome; les cardinaux

entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: «Romano lo volemo o

almanco italiano.» De seize cardinaux qui entrèrent au conclave, il

n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze étaient Français.

Les Français étaient divisés. Deux des derniers papes, qui étaient

Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces

Limousins, voyant que les autres Français les excluaient de la

papauté, s'unirent aux Italiens, et nommèrent un Italien, qu'ils

croyaient du reste dévoué à la France, le Calabrois Bartolomeo

Prignani.

Il advint, comme à l'élection de Clément V, tout le contraire de ce

qu'on avait attendu, mais cette fois au préjudice de la France. Urbain

VI, homme de soixante ans, jusque-là considéré comme fort modéré,

sembla avoir perdu l'esprit dès qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,

réformer l'Église, mais il commençait par les cardinaux, prétendant,

entre autres choses, les réduire à n'avoir qu'un plat sur leur table.

Ils se sauvèrent, déclarèrent que l'élection avait été contrainte, et

firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de

Genève, fils du comte de Genève, qui avait montré dans les guerres de

l'Église beaucoup d'audace et de férocité. Ils l'appelèrent Clément

VII, sans doute en mémoire de Clément VI, un des papes les plus

prodigues et les plus mondains qui aient déshonoré l'Église. De

concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'était

déclaré, Clément et ses cardinaux prirent à leur solde une compagnie

de Bretons qui rôdait en Italie. Mais ces Bretons furent défaits par

Barbiano, un brave condottiere qui avait formé la première compagnie

italienne contre les compagnies étrangères. Clément se sauva en

France, à Avignon. Voilà deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome,

se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.

On ne pouvait attendre que la France et les États qui en suivaient

alors l'impulsion (Écosse, Navarre et Castille) se laisseraient

facilement déposséder de la papauté. Charles V reconnut Clément. Il

pensa sans doute que, quand même toute l'Europe eût été pour Urbain,

il valait mieux pour lui avoir un pape français, une sorte de

patriarche dont il disposât. Cette politique égoïste lui fut amèrement

reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent, la folie de

Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du ciel[77].

[Note 77: «Ô quel flayel! ô quel douloureux meschief, qui encore

dure! etc.» Christ. de Pisan.--On chantait à cette époque le cantique

suivant:

Plange regni respublica,

Tua gens, _ut schismatica_,

Desolatur.

Nam pars ejus est iniqua,

Et altera sophistica

Reputatur, etc.[TD-11]

_Bibl. du roi, cod. 7609. Coll. des Mém. V, 181._]

[TD-11:

Lamente-toi, gouvernement royal! ton peuple est à l'abandon

car il n'est plus uni.

En effet une partie de tes sujets est hostile,

et l'autre passe pour déloyale.]

On assure que les cardinaux français avaient eu d'abord l'idée de

faire pape Charles V lui-même. Il aurait refusé, comme infirme d'un

bras, et ne pouvant célébrer la messe[78].

[Note 78: Lenfant, Conc. de Pise.--«Cependant il montrait tous les

ans de ses mains la vraie croix au peuple à la Sainte-Chapelle, comme

l'avait fait saint Louis.» Christ. de Pisan.]

Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Université à se décider en

faveur de Clément. Les facultés de droit et de médecine étaient sans

difficulté pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, composée de

quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-même. Les nations

française et normande étaient pour Clément VII; la Picardie et

l'Anglaise demandaient la neutralité. L'Université, ne pouvant arriver

à un vote unanime, suppliait qu'on lui donnât du temps. Le roi prit

tout sur lui. Il écrivit de Beauté-sur-Marne qu'il avait des

informations suffisantes: «Le pape Clément VII est vray pasteur de

l'Église universelle... Se vous mettez ce en refus ou délay, vous nous

ferez déplaisir[79].»

[Note 79: Bulæus.]

Charles V agit en cette occasion avec une vivacité qui ne lui était

pas ordinaire. Il semble qu'il ait été honteux et aigri de n'avoir pas

prévu.

Il aurait bien voulu gagner à son pape la Flandre, et par elle

l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort

mal des Anglais, qu'il avait dit que d'après leur conduite à l'égard

du Saint-Siége il les tenait pour hérétiques. La Flandre et

l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de

celui d'Avignon. Urbain avait déjà l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,

l'Aragon, embrassèrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte

Catherine de Sienne et sainte Catherine de Suède, le reconnurent,

ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint

homme. On demanda, chose inouïe, une consultation au plus fameux

jurisconsulte du temps sur l'élection du pape; Baldus décida que

l'élection d'Urbain était bonne et valable, disant, avec assez

d'apparence, que, si l'élection avait pu être contrainte, les

cardinaux n'en étaient pas moins revenus d'eux-mêmes après le tumulte

et qu'ils avaient intronisé Urbain en pleine liberté.

Histoire de France 1364-1415 (Volume 5/19) · 第 3 / 24 段