son sang et autres chevaliers duis et apris en toutes honneurs...
ainsi messire Burel de la Rivière, beau chevalier, et qui certes
très-gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceux
que le roy vouloit festoyer et honorer.» Christ. de Pisan, VI, 63.]
[Note 59: Ainsi l'appeloit Mathieu de Coucy.]
«L'eure de son descouchier au matin estoit comme de six à sept heures.
Donnoit audience mesmes aux mendres, de hardiement deviser à luy.
Après, luy pigné, vestu et ordonné,... on lui apportoit son breviaire;
environ huit heures du jour, aloit à la messe; à l'issue de sa
chapelle, toutes manières de gens povoient bailier leurs requêtes.
Après ce, aux jours députez à ce, aloit au conseil, après lequel...
environ dix heures asseoit à table... À l'exemple de David,
instruments bas oyait volontiers à la fin de ses mangiers.»
«Luy levé de table, à la colacion, vers lui povoyent aler toutes
manières d'estrangiers. Là luy estoient apportées nouvelles de toutes
manières de pays ou des aventures de ses guerres... pendant l'espace
de deux heures; après aloit reposer une heure. Après son dormir,
estoit un espace avec ses plus privés en esbatement, visitant joyauls
ou autres richeces. Puis aloit à vespres. Après... entroit en été en
ses jardins, où marchands venoient apporter velours, draps d'or, etc.
En hyver s'occupoit souvent à oyr lire de diverses belles ystoires de
la sainte Escripture, ou des faits des romans ou moralitez de
philosophes et d'autres sciences, jusques à heures de soupper, auquel
s'asseoit d'assez bonne heure, après lequel une pièce s'esbatoit, puis
se retrayoit. Pour obvyer à vaines et vagues parolles et pensées,
avoit (au dîner de la reine) un prud'homme en estant au bout de la
table, qui, sans cesser, disoit gestes de moeurs virtueux d'aucuns
bons treppassez[60].»
[Note 60: Christine de Pisan.]
Les philosophes avec lesquels le roi aimait à s'entretenir étaient ses
astrologues[61]. Son astrologue en titre, un Italien, Thomas de Pisan,
avait été appelé tout exprès de Bologne; le roi lui donnait cent
livres par mois. Ces gens, quels que fussent leurs moyens de prévoir,
ne se trompaient pas trop. Ils étaient pleins de finesse et de
sagacité. Charles V donna un astrologue à Duguesclin en lui remettant
l'épée de connétable.
[Note 61: «Les grands princes séculiers (dit un contemporain de
Charles V) n'oseroient rien faire de nouvel sans son commandement et
sans sa saincte élection (de l'astrologie); ils n'oseroient chasteaux
fonder, ne églises édifier, ne guerre commencer, ne entrer en
bataille, ne vestir robe nouvelle, ne donner joyau, ne entreprendre un
grand voyage, ne partir de l'ostel sans son commandement.» Christ. de
Pis., p. 208.]
Le peu que nous savons de Charles V, de ses jugements, de ses paroles,
indique, comme tout son règne, une douce et froide sagesse, peut-être
aussi quelque indifférence au bien et au mal[62]. «Considérant, dit
son historien femelle, la fragilité humaine, il ne permit jamais aux
maris d'_emmurer_ leurs femmes pour méfaits de corps, quoiqu'il en
fust maintes fois supplié[63].»--Il surprit trois fois son barbier en
flagrant délit de vol et la main dans la poche, sans se fâcher ni le
punir[64].
[Note 62: Il ne blâmait pas toute dissimulation: «Dissimuler,
disoyent aucuns, est un rain (une branche) de trahison. Certes, ce
dist le roy adont, les circonstances font les choses bonnes ou
maulvaises; car en tel manière peut estre dissimulé, que c'est vertu
et en telle manière vice; sçavoir: dissimuler contre la fureur des
gens pervers, quant ce est besoing est grant sens; mais dissimuler et
faindre son courage en attendant opportunité de grever aucun, se peut
appeler vice.» Christine, VI, p. 53.]
[Note 63: «... Et à difficulté donnoit congé que le mari la tenist
close en une chambre, si trop estoit desordonnée.» Christ. de Pisan.]
[Note 64: Il ne le renvoya qu'à la quatrième.--Cependant lui-même
avait la justice à coeur et s'en mêlait. Une bonne femme étant venue
se plaindre d'un homme d'armes qui avait violé sa fille, il fit en sa
présence pendre le coupable à un arbre.]
Charles V est peut-être le premier roi, chez cette nation jusque-là si
légère, qui ait su préparer de loin un succès, le premier qui ait
compris l'influence, lointaine et lente, mais dès lors réelle, des
livres sur les affaires. Le prieur Honoré Bonnor écrivit par son
ordre, sous le titre bizarre de _l'Arbre des batailles_, le premier
essai sur le droit de la paix et de la guerre. Son avocat général,
Raoul de Presles, lui mettait la Bible en langue vulgaire, tant
d'années avant Luther et Calvin. Son ancien précepteur, Nicolas
Oresme, traduisait l'autre Bible du temps, Aristote. Oresme, Raoul de
Presles, Philippe de Maizières, travaillaient, peut-être à frais
communs, à ces grands livres du Songe du verger, du Songe du vieux
pèlerin, sorte de romans encyclopédiques où toutes les questions du
temps étaient traitées, et qui préparaient l'abaissement de la
puissance spirituelle et la confiscation des biens d'église. C'est
ainsi qu'au XVIe siècle, Pithou, Passerat et quelques autres
travaillèrent ensemble à la Ménippée.
Les dépenses croissaient, le peuple était ruiné; l'Église seule
pouvait payer. C'était là toute la pensée du XIVe siècle. En
Angleterre, le duc de Lancastre essaya, pour brusquer la chose, de
Wicleff et des Lollards, et faillit bouleverser le royaume. En France,
Charles V la préparait avec une habile lenteur. Elle pressait
pourtant. L'apparente restauration de la France ne pouvait tromper le
roi. Il ne vivait que d'expédients. Il avait été obligé de payer les
juges avec les amendes mêmes qu'ils prononçaient, de vendre l'impunité
aux usuriers, de se mettre entre les mains des juifs. Conformément aux
priviléges monstrueux que Jean leur avait vendus pour payer sa rançon,
ils étaient quittes d'impôts, exempts de toute juridiction, sauf celle
d'un prince du sang, nommé gardien de leurs priviléges. Nuls _lettres
royaux_ n'avaient force contre eux. Ils promettaient de n'exiger par
semaine que quatre deniers par livre d'intérêt. Mais en même temps,
ils devaient être crus contre leurs débiteurs de tout ce qu'ils
jureraient[65].
[Note 65: Ord. III, p. 351 et 471. Conf. à IV, p 352 (4 février
1364).--Ord. III, p. 478, art. 26.--Ils ne devaient pas prêter sur
gages suspects; mais ils s'étaient ménagé une justification facile.
Article 20 des priviléges des juifs: «De crainte qu'on ne mette dans
leurs maisons des choses que l'on diroit ensuite volées, nous voulons
_qu'ils ne puissent être repris pour nulle chose trouvée chez eux_,
sauf en un coffre dont ils porteroient les clefs,» Ord. III, p. 478.
Quoique Charles V eût essayé d'introduire un peu d'ordre dans la
comptabilité, il n'y pouvait voir clair. L'usage des chiffres romains,
maintenu presque jusqu'à nous pour la chambre des Comptes, suffisait
pour rendre les calculs impossibles.]
Le prince, leur _protecteur_, devait les aider dans le recouvrement de
leurs créances, c'est-à-dire que le roi se faisait recors pour les
juifs, afin de partager. L'argent extorqué par de tels moyens coûtait
au peuple bien plus qu'il ne rendait au roi.
Il fallait bien passer entre les mains du juif, ne pouvant dépouiller
le prêtre. Le juif, le prêtre, avaient seuls de l'argent. Il n'y avait
encore ni production de la richesse par l'industrie, ni circulation
par le commerce. La richesse, c'était le trésor; trésor caché du juif,
sourdement nourri par l'usure; trésor du prêtre, trop visible dans les
églises, dans les biens d'église.
La tentation était forte pour Charles V, mais la difficulté était
grande aussi. Les prêtres avaient été ses plus zélés auxiliaires
contre l'Anglais. Ils lui avaient en grande partie livré l'Aquitaine,
comme ils la donnèrent jadis à Clovis.
Il y avait deux sujets de querelle entre la puissance spirituelle et
la temporelle, l'argent et la juridiction. La question de juridiction
elle-même rentrait en grande partie dans celle d'argent, car la
justice se payait[66].
[Note 66: Le défenseur officiel du clergé, en 1329, nous dit
expressément que la justice, surtout en France, était le revenu le
plus net de l'Église.]
Les premières plaintes contre le clergé partent des seigneurs et non
des rois (1205)[67]. Les seigneurs, comme fondateurs et patrons des
églises, étaient bien plus directement intéressés dans la question.
Sous saint Louis, ils forment une confédération contre le clergé,
décident de combien chacun doit contribuer pour soutenir cette espèce
de guerre, se nomment des représentants pour prêter main-forte à ceux
d'entre eux qui seraient frappés de sentences ecclésiastiques[68].
Dans la fameuse pragmatique de saint Louis (1270), acte jusqu'ici peu
compris, le roi demande que les élections ecclésiastiques soient
libres, c'est-à-dire laissées à l'influence royale et féodale[69].
[Note 67: Libertés de l'Égl. gallic.]
[Note 68: Libertés de l'Égl. gallic.]
[Note 69: Il réclame contre les excès de la cour de Rome, contre
les empêchements de la juridiction, contre la violation des franchises
du royaume, sans dire quelles sont ces franchises. Ibid.]
Philippe le Bel eut les seigneurs pour lui dans sa lutte contre le
pape. Ils formèrent une nouvelle confédération féodale qui effraya les
évêques et livra au roi l'Église de France. L'accord de cette Église
lui livra la papauté elle-même. Cependant, au commencement et à la fin
de son règne, Philippe le Bel frappa deux coups d'une impartialité
hardie, la maltôte, qui atteignit les nobles et les prêtres aussi bien
que les bourgeois, la suppression du Temple, de la chevalerie
ecclésiastique.
La royauté, triomphante sous Philippe de Valois, se fit donner par le
pape tout ce qu'elle voulait sur les revenus de l'Église de France.
Elle eut même la prétention de lever les décimes de la croisade sur
toute la chrétienté. En dédommagement des décimes, régales,
etc., les églises cherchaient à augmenter les profits de leurs
justices, à empiéter sur les juridictions laïques, seigneuriales ou
royales. Le roi parut vouloir y porter remède. Le 22 décembre 1329 eut
lieu par-devant lui, au château de Vincennes, une solennelle
plaidoirie entre l'avocat Pierre Cugnières et Pierre du Roger,
archevêque de Sens. Le premier soutenait les droits du roi et des
seigneurs[70]. Le second défendait ceux du clergé. Celui-ci parla sur
le texte: «Deum timete; regem honorificate;[TD-6]» et il ramena ce précepte
aux quatre suivants: «Servir Dieu dévotement; lui donner largement;
honorer sa gent dûment; lui rendre le sien entièrement.»
[TD-6: «Craignez Dieu, honorez le roi»]
[Note 70: Pierre Cugnières demandait entre autres choses que le
vassal félon fût puni par le seigneur et non par l'Église, sauf la
pénitence qui viendrait après; qu'un seigneur ne fût pas excommunié
pour les fautes des siens; que le juge ecclésiastique ne forçât pas le
vassal d'autrui par excommunication à plaider devant lui, que l'Église
ne donnât pas asile à ceux qui échappaient des prisons du roi; d'autre
part que les terres acquises par le clerc payassent les taxes et
retournassent à sa famille, au lieu de rester en main morte, que le
clerc qui trafiquait ou prêtait fût sujet à la taille qu'un roturier
ne donnât moitié de sa terre à son fils clerc, s'il avait deux
enfants, etc.
«Abiitque in proverbium, ut quem sciolum et argutulum et deformem
videmus, M. Petrum de Cuneriis, vel corrupte, M. Pierre du Coignet
vocitemus.[TD-7]» Bulæus, IV, 222.--Libertés de l'Église gall. Traités.
Lettres de Brunet, p. 4.--«Simulacrum ejus, simum et deforme... quod
scholastici prætereuntes stylis suis scriptoriis pugnisque confodere
et contundere solebant.[TD-8]» Bulæus, IV, 322.]
[TD-7: «Il est passé en proverbe de sorte qu'un homme que nous
trouvons à la fois laid, plutôt cultivé et assez spirituel, est appelé
"M. Petrum de Cuneriis" ou, selon l'expression corrompue, "M. Pierre du
Coignet".»]
[TD-8: «Sa statue, camarde et difforme... qu'en passant devant elle,
les étudiants, de leur plume et de leur poing, avaient l'habitude de
buriner et de frapper »]
Je serais porté à croire que toute cette dispute ne fut qu'une
satisfaction donnée par le roi aux seigneurs. Il la termina en disant
que, bien loin de diminuer les priviléges de l'Église, il les
augmenterait plutôt. Seulement, il établit par une ordonnance son
droit de régales sur les bénéfices vacants (1334). Des deux avocats,
celui du clergé devint pape; celui du roi et des seigneurs fut, dit un
grave historien, universellement sifflé: son nom resta le synonyme
d'un mauvais ergoteur. Et ce ne fut pas tout. Il y avait à Notre-Dame
une figure grotesque de damné, comme on voit ailleurs Dagobert
tiraillé par les diables; cette figure laide et camuse fut appelée:
_M. Pierre du Coignet._ Toute la gent cléricale, sous-diacres,
sacristains, bedeaux, enfants de choeur, plantaient leurs bougies sur
le nez du pauvre diable, ou, pour éteindre leurs cierges, lui en
frappaient la face. Il endura quatre cents ans cette vengeance de
sacristie.
Les églises étaient entre l'enclume et le marteau, entre le roi et le
pape. Quand un évêché vacant avait payé au roi pendant un an ou plus
les _régales_ de la vacance, le nouvel élu payait au pape l'_annate_,
ou première année de revenu[71].
[Note 71: Les archevêques de Mayence et de Cologne payaient chacun
au pape vingt-quatre mille ducats pour le _pallium_.]
Une autre chose dont se plaignaient le plus les seigneurs patrons de
l'Église, et les chanoines ou moines qui concouraient aux élections,
c'est ce qu'on appelait les Réserves. Le pape arrêtait d'un mot
l'élection; il déclarait qu'il s'était réservé de nommer à tel évêché,
à telle abbaye. Ces réserves, qui donnaient souvent un pasteur italien
ou français à une église d'Angleterre, d'Allemagne, d'Espagne,
étaient fort odieuses. Cependant, elles avaient souvent l'avantage de
soustraire les grands siéges aux stupides influences féodales, qui n'y
auraient guère porté que des sujets indignes, des cadets, des cousins
des seigneurs. Les papes prenaient quelquefois au fond d'un couvent ou
dans la poussière des universités un docte et habile clerc pour le
faire évêque, archevêque, primat des Gaules ou de l'Empire.
Les papes d'Avignon n'eurent pas pour la plupart cette haute
politique. Pauvres serviteurs du roi de France, ils laissaient la
papauté devenir ce qu'elle pouvait. Ils ne voyaient dans les Réserves
qu'un moyen de vendre des places, de faire de la simonie en grand.
Jean XXII déclara effrontément qu'en haine de la simonie, il se
réservait tous les bénéfices vacants dans la chrétienté la première
année de son pontificat[72]. Ce fils d'un savetier de Cahors laissa en
mourant un trésor de vingt-cinq millions de ducats. Les hommes du
temps crurent qu'il avait trouvé la pierre philosophale.
[Note 72: Balus. Pap. Aven, I, p. 722. «Omnia beneficia
ecclesiastica quæ fuerunt, et quocumque nomine censeantur et ubicumque
ea vacare contigerit.[TD-9]»]
[TD-9: «Qu'il ait reçu tous les bénéfices ecclésiastiques qui auraient
été vacants ou estimés tels, quelqu'en soit le titulaire ou l'endroit.»]
Benoît XII était si effrayé de l'état où il voyait l'Église, des
intrigues et de la corruption dont il était assiégé, qu'il aimait
mieux laisser les bénéfices vacants; il se réservait les nominations
et ne nommait personne. Lui mort, le torrent reprit son cours. À
l'élection du prodigue et mondain Clément VI, on assure que plus de
cent mille clercs vinrent à Avignon acheter des bénéfices[73].
[Note 73: In Clemente clementia... Tertia Vit. Clem. VI.]
Il faut lire les douloureuses lamentations de Pétrarque sur l'état de
l'Église, ses invectives contre la Babylone d'Occident. C'est tout à
la fois Juvénal et Jérémie. Avignon est pour lui un autre labyrinthe,
mais sans Ariane, sans fil libérateur; il y trouve la cruauté de Minos
et l'infamie du Minotaure[74]. Il peint avec dégoût les vieilles
amours des princes de l'Église, ces mignons à tête blanche... Mille
histoires scandaleuses couraient. Le conte absurde de la papesse
Jeanne devint vraisemblable[75].
[Note 74: Petrarch., Ep. X.]
[Note 75: L'antipape Nicolas V avait eu pour femme Jeanne de
Corbière, avec laquelle il avait divorcé pour se faire mineur.
Lorsqu'il fut pape, Jeanne prétendit que le divorce était nul. On en
fit mille contes à la cour d'Avignon; de là la fable de la _papesse
Jeanne_. On l'a rejetée à l'an 848, et cité en preuve Marianus Festus
et Sigebert de Gemblours; mais on n'en trouve pas un mot dans les
anciens manuscrits de ces auteurs. Plus tard seulement on inséra dans
le texte ce qu'on avait d'abord écrit à la marge. Bulæus, IV, 240.]
L'érudite indignation de Pétrarque pouvait inspirer quelque défiance.
Un jugement plus imposant pour le peuple était celui de sainte
Brigitte et des deux saintes Catherine. La première fait dire par
Jésus même ces paroles au pape d'Avignon: «Meurtrier des âmes, pire
que Pilate et Judas! Judas n'a vendu que moi. Toi, tu vends encore les
âmes de mes élus[76].»
[Note 76: «Tu pejor Lucifero... tu injustior Pilato... tu immitior
Juda, qui me solum vendidit; tu autem non solum me vendis, sed et
animos electorum meorum.[TD-10]» S. Brigittæ Revelationes, 1. I, c. XLI.]
[TD-10: «Toi, pire que Lucifer,... plus injuste que Pilate,... plus
violent que Judas qui n'a vendu que moi! toi, non seulement tu me
vends, mais tu vends encore les âmes de mes élus.»]
Les papes qui suivirent Clément VI furent moins souillés, mais plus
ambitieux. Ils rendirent l'église conquérante, désolèrent l'Italie.
Clément avait acheté Avignon à la reine Jeanne en l'absolvant du
meurtre de son mari. Ses successeurs, avec l'aide des Compagnies,
reprirent tout le patrimoine de saint Pierre. Cette association du
pape avec les brigands anglais et bretons porta au comble
l'exaspération des Italiens. La guerre devint atroce, pleine d'outrage
et de barbarie. Les Visconti donnèrent le choix aux légats qui leur
apportaient l'excommunication, de se laisser noyer ou de manger la
bulle. À Milan, on jetait les prêtres dans les fours allumés; à
Florence, on voulait les enterrer vifs. Les papes sentirent que
l'Italie leur échapperait s'ils ne quittaient Avignon.
Ils tenaient moins sans doute à cette ville, depuis qu'ils y avaient
été rançonnés par les Compagnies. L'abaissement de la France les
laissait libres de choisir leur séjour. Urbain V, le meilleur de ces
papes, essaya de se fixer à Rome. Il y alla et n'y put rester.
Grégoire s'y établit et y mourut.
À sa mort, les Français avaient dans le conclave une majorité
rassurante. Cependant ce conclave se tenait à Rome; les cardinaux
entendaient un peuple furieux crier autour d'eux: «Romano lo volemo o
almanco italiano.» De seize cardinaux qui entrèrent au conclave, il
n'y avait que quatre Italiens et un Espagnol, onze étaient Français.
Les Français étaient divisés. Deux des derniers papes, qui étaient
Limousins, avaient fait plusieurs cardinaux de leur province. Ces
Limousins, voyant que les autres Français les excluaient de la
papauté, s'unirent aux Italiens, et nommèrent un Italien, qu'ils
croyaient du reste dévoué à la France, le Calabrois Bartolomeo
Prignani.
Il advint, comme à l'élection de Clément V, tout le contraire de ce
qu'on avait attendu, mais cette fois au préjudice de la France. Urbain
VI, homme de soixante ans, jusque-là considéré comme fort modéré,
sembla avoir perdu l'esprit dès qu'il fut pape. Il voulait, disait-il,
réformer l'Église, mais il commençait par les cardinaux, prétendant,
entre autres choses, les réduire à n'avoir qu'un plat sur leur table.
Ils se sauvèrent, déclarèrent que l'élection avait été contrainte, et
firent un autre pape. Ils choisirent un grand seigneur, Robert de
Genève, fils du comte de Genève, qui avait montré dans les guerres de
l'Église beaucoup d'audace et de férocité. Ils l'appelèrent Clément
VII, sans doute en mémoire de Clément VI, un des papes les plus
prodigues et les plus mondains qui aient déshonoré l'Église. De
concert avec la reine Jeanne de Naples, contre laquelle Urbain s'était
déclaré, Clément et ses cardinaux prirent à leur solde une compagnie
de Bretons qui rôdait en Italie. Mais ces Bretons furent défaits par
Barbiano, un brave condottiere qui avait formé la première compagnie
italienne contre les compagnies étrangères. Clément se sauva en
France, à Avignon. Voilà deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome,
se bravant et s'excommuniant l'un l'autre.
On ne pouvait attendre que la France et les États qui en suivaient
alors l'impulsion (Écosse, Navarre et Castille) se laisseraient
facilement déposséder de la papauté. Charles V reconnut Clément. Il
pensa sans doute que, quand même toute l'Europe eût été pour Urbain,
il valait mieux pour lui avoir un pape français, une sorte de
patriarche dont il disposât. Cette politique égoïste lui fut amèrement
reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent, la folie de
Charles VI, les victoires des Anglais, comme une punition du ciel[77].
[Note 77: «Ô quel flayel! ô quel douloureux meschief, qui encore
dure! etc.» Christ. de Pisan.--On chantait à cette époque le cantique
suivant:
Plange regni respublica,
Tua gens, _ut schismatica_,
Desolatur.
Nam pars ejus est iniqua,
Et altera sophistica
Reputatur, etc.[TD-11]
_Bibl. du roi, cod. 7609. Coll. des Mém. V, 181._]
[TD-11:
Lamente-toi, gouvernement royal! ton peuple est à l'abandon
car il n'est plus uni.
En effet une partie de tes sujets est hostile,
et l'autre passe pour déloyale.]
On assure que les cardinaux français avaient eu d'abord l'idée de
faire pape Charles V lui-même. Il aurait refusé, comme infirme d'un
bras, et ne pouvant célébrer la messe[78].
[Note 78: Lenfant, Conc. de Pise.--«Cependant il montrait tous les
ans de ses mains la vraie croix au peuple à la Sainte-Chapelle, comme
l'avait fait saint Louis.» Christ. de Pisan.]
Ce ne fut pas sans peine que le roi amena l'Université à se décider en
faveur de Clément. Les facultés de droit et de médecine étaient sans
difficulté pour le pape du roi. Mais celle des _arts_, composée de
quatre nations, ne s'accordait pas avec elle-même. Les nations
française et normande étaient pour Clément VII; la Picardie et
l'Anglaise demandaient la neutralité. L'Université, ne pouvant arriver
à un vote unanime, suppliait qu'on lui donnât du temps. Le roi prit
tout sur lui. Il écrivit de Beauté-sur-Marne qu'il avait des
informations suffisantes: «Le pape Clément VII est vray pasteur de
l'Église universelle... Se vous mettez ce en refus ou délay, vous nous
ferez déplaisir[79].»
[Note 79: Bulæus.]
Charles V agit en cette occasion avec une vivacité qui ne lui était
pas ordinaire. Il semble qu'il ait été honteux et aigri de n'avoir pas
prévu.
Il aurait bien voulu gagner à son pape la Flandre, et par elle
l'Angleterre. Il fit dire au comte de Flandre qu'Urbain parlait fort
mal des Anglais, qu'il avait dit que d'après leur conduite à l'égard
du Saint-Siége il les tenait pour hérétiques. La Flandre et
l'Angleterre n'en reconnurent pas moins le pape de Rome en haine de
celui d'Avignon. Urbain avait déjà l'Italie. L'Allemagne, la Hongrie,
l'Aragon, embrassèrent son parti. Les deux saintes populaires, sainte
Catherine de Sienne et sainte Catherine de Suède, le reconnurent,
ainsi que l'infant Pierre d'Aragon, qu'on tenait aussi pour un saint
homme. On demanda, chose inouïe, une consultation au plus fameux
jurisconsulte du temps sur l'élection du pape; Baldus décida que
l'élection d'Urbain était bonne et valable, disant, avec assez
d'apparence, que, si l'élection avait pu être contrainte, les
cardinaux n'en étaient pas moins revenus d'eux-mêmes après le tumulte
et qu'ils avaient intronisé Urbain en pleine liberté.