barrières de la ville, ferrailla une heure avec les Français, et
sortit sain et sauf[44]. L'armée anglaise vint aussi jusqu'en
Champagne, jusqu'à Reims, jusqu'à Paris, détruisant et brûlant tout ce
qu'elle trouvait, cherchant s'il y aurait quelque ravage assez cruel,
quelque piqûre assez sensible, pour réveiller l'honneur de l'ennemi.
Pendant un jour et deux nuits qu'ils furent devant Paris, le roi, de
son hôtel Saint-Paul, voyait sans s'émouvoir la flamme des villages
qu'ils incendiaient de tous côtés. Une nombreuse et brillante
chevalerie, les Tancarville, les Coucy, les Clisson, étaient dans la
ville, mais il les retenait. Clisson, dont la bravoure était connue,
encourageait cette prudence cruelle: «Sire, vous n'avez que faire
d'employer vos gens contre ces enragés; laissez-les se fatiguer
eux-mêmes. Ils ne vous mettront pas hors de votre héritage, avec
toutes ces fumières.»
[Note 44: «Seigneurs, je vous viens voir; vous ne daignez issir
hors de vos barrières, et j'y daigne bien entrer.» Froissart.]
Au moment du départ, un Anglais approcha de la barrière Saint-Jacques
qui était toute ouverte et pleine de chevaliers. Il avait fait voeu de
heurter sa lance aux barrières de Paris. Nos chevaliers l'applaudirent
et le laissèrent aller[45]. Cet outrage aux murailles de la cité, à
l'honneur du pomoerium, chose si sainte chez les anciens, ne touchait
pas les hommes féodaux. L'Anglais s'en allait au petit pas, quand un
brave boucher avance sur le chemin, et d'une lourde hache à long
manche lui décharge un coup entre les deux épaules; il redouble sur la
tête et le renverse. Trois autres surviennent, et à eux quatre ils
frappaient sur l'Anglais «ainsi que sur une enclume.» Les seigneurs
qui étaient à la porte, vinrent le ramasser pour l'enterrer en terre
sainte.
[Note 45: «Allez-vous-en, allez-vous-en, vous vous êtes bien
acquitté,» Froissart.]
Le prince de Galles ne trouva pas plus d'obstacles pour assiéger
Limoges que Knolles pour insulter Paris. Duguesclin avait lui-même
conseillé de dissoudre l'armée du midi et n'avait gardé que deux cents
lances pour courir le pays. Le prince en voulait d'autant plus
cruellement aux gens de Limoges, que l'auteur de la défection de cette
ville, l'évêque, était sa créature et son compère. Il avait juré l'âme
de son père qu'il ferait payer cher à la ville cette trahison. Les
bourgeois, fort effrayés, auraient voulu se rendre. Mais les
capitaines français les en empêchèrent. Cependant le prince ayant fait
miner une partie des murailles, les fit sauter et entra par la brèche.
Il était trop malade pour chevaucher, mais se faisait traîner dans un
chariot. Il avait donné ordre de tuer tout, hommes, femmes et enfants.
Il se donna le spectacle de cette boucherie. «Il n'est si dur coeur
que, s'il fut adonc en la cité de Limoges, et il lui souvint de Dieu
qui n'en pleurât tendrement[46].» Le prince de Galles ne s'en
souvint pas. Cet homme blême et malade, qui était si près de rendre
compte, ce mourant ne pouvait se rassasier de voir des morts. Des
femmes, des enfants, se jetaient à genoux sur son passage, en criant:
«Grâce, grâce, gentil Sire!» Il n'écoutait rien. Il n'épargna que
l'évêque, c'est-à-dire le seul coupable, et trois chevaliers français
qui lui plurent pour s'être défendus à outrance.
[Note 46: «Plus de trois mille personnes y furent décollées cette
journée. Dieu en ait les âmes; car ils furent bien martyrs.»
Froissart.]
Cette extermination de Limoges, qui rendit le nom anglais exécrable en
France, apprit aux villes à se bien défendre. C'était un adieu de
l'ennemi. Il traitait le pays comme la terre d'un autre, comme n'y
comptant pas revenir. Peu après se sentant plus malade, le prince se
laissa persuader par les médecins d'aller respirer le brouillard
natal, et se fit embarquer pour Londres. Son frère, le duc de
Lancastre, commençait sans doute à lui porter ombrage. Le prince de
Galles, qui ne pouvait espérer de succéder, voulait au moins assurer
le trône à son fils.
Le roi fit plaisir à tout le royaume en nommant Duguesclin
connétable[47]. Le petit chevalier breton, investi de cette première
dignité du royaume, mangea à la table du roi, distinction faite pour
étonner, quand on voit, dans Christine de Pisan, que le cérémonial de
France était que le roi fût servi à table par ses frères.
[Note 47: «Pour le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce
faire, et le plus vertueux et fortuné en ses besognes.» Froissart.]
Le nouveau connétable entendait seul la guerre qu'il fallait faire à
l'Anglais. Les batailles étaient impossibles; les imaginations étaient
frappées depuis Crécy et Poitiers. Chose bizarre, les Français, qui
sous Duguesclin forcèrent les Anglais dans plusieurs places,
hésitaient à rencontrer en plaine ceux auxquels ils ne craignaient pas
de donner assaut. Il leur fallait être tout au moins en nombre double.
Ils commencèrent à se rassurer lorsque Duguesclin, suivant l'armée de
Knolles dans sa retraite, enleva deux cents Anglais avec quatre cents
Français.
Ce qui servait Charles V mieux que Duguesclin, mieux que tout le
monde, c'était la folie des Anglais, le vertige qui les poussait de
faute en faute. Ils firent déclarer pour eux le duc de Bretagne. Mais
la Bretagne était contre. Ils se trouvèrent avoir provoqué la ruine de
Montfort, qu'ils avaient établi avec tant de peine. Les Bretons
chassèrent leur duc[48].
[Note 48: «Tous les barons, chevaliers et écuyers de Bretagne,
étoient très-bons François: «Cher sire, avoient-ils dit à leur duc,
sitôt que nous pourrons apercevoir que vous vous ferez partie pour le
roi d'Angleterre contre le roi de France... nous vous relinquerons
tous, et mettrons hors de Bretagne.» Froiss., VI, ch. DCLXXIV, p.
27-28.]
L'alliance de Castille avait jusque-là peu servi Charles V. Les
Anglais se chargèrent de la resserrer, de la rendre efficace. Le duc
de Lancastre, dans son ambition extravagante, épousa la fille aînée de
Don Pèdre; le comte de Cambridge épousa sa seconde fille. C'était une
infatuation inouïe, incroyable. L'Angleterre, qui n'avait pu conquérir
la France, entreprenait de plus la conquête de l'Espagne.
Le résultat de cette nouvelle imprudence fut de donner une flotte aux
Français. Le roi de Castille, menacé par ce mariage, envoya une armée
navale à Charles V. Les gros vaisseaux espagnols, chargés
d'artillerie, accablèrent devant la Rochelle les petits vaisseaux des
Anglais, leurs archers. La Rochelle applaudit et chassa les vaincus.
Elle se donna, mais avec bonnes réserves et sous condition, de manière
à rester une république sous le roi.[49]
[Note 49: «... Et auroient en leurs villes coins pour forger
florins et monnoie blanche et noire, de telle forme et aloi comme ont
ceux de Paris.» Froiss., VI, ch. DCLXX, p. 15.]
Ce grand événement entraîna tout le Poitou. Édouard et le prince de
Galles, le vieillard et le malade, montèrent pourtant en mer et
essayèrent de venir au secours. La mer ne voulait plus d'eux. Elle les
ramena, bon gré, mal gré, en Angleterre. Thouars succomba. Duguesclin
battit ce qui restait d'Anglais à Chizey. La Bretagne suivit: ce fut
l'affaire de quelques siéges. Le seul capitaine qui restât aux Anglais
était un Gascon, le captal de Buch; l'un des meilleurs qu'eussent les
Français était un Gallois, un descendant des princes de Galles qui
vengeait ses aïeux en servant la France. Le Gallois prit le Gascon:
Charles V garda précieusement à la tour du Temple cet important
prisonnier, sans lui permettre de se racheter jamais.
Le second fils d'Édouard III, le duc de Lancastre, tige de cette
ambitieuse branche de Lancastre qui fit la gloire et le malheur de
l'Angleterre au XVe siècle, avait pris le titre de roi de Castille. Il
se fit nommer capitaine général du roi d'Angleterre en France, son
lieutenant dans l'Aquitaine, où les Anglais n'avaient presque plus
rien. Il y a une telle force d'orgueil dans le caractère anglais, une
passion si opiniâtre, qu'après tant d'hommes et d'argent joués et
perdus, ils firent une mise nouvelle pour regagner tout. Ils
trouvèrent encore une grande armée à donner à leur capitaine
d'Aquitaine. Débarqué à Calais, Lancastre traversa la France, sans
trouver rien à faire, ni bataille à livrer, ni ville à prendre: tout
était fermé, en défense. Les Anglais ne purent rançonner que quelques
villages. Tant qu'ils furent dans le Nord, les vivres abondaient: «Ils
dînaient tous les jours splendidement.» Mais, dès qu'ils furent dans
l'Auvergne, ils ne trouvèrent plus ni vivres, ni fourrages. La faim,
les maladies firent dans l'armée des ravages terribles. Ils étaient
partis de Calais avec trente mille chevaux; ils arrivèrent à pied en
Guyenne: c'était une armée de mendiants; ils demandaient de porte en
porte leur pain aux Français[50].
[Note 50: «Vix quadraginta caballos vivos secum ducens.[TD-1]» Wals., p.
529.--«Milites famosos et nobiles, delicatos quondam et divites...
ostiatim mendicando, panem petere, nec erat qui eis daret.[TD-2]» Wals., p.
187.]
[TD-1: «emmenant avec lui à peine quarante chevaux en bon état»]
[TD-2: «... des militaires célèbres et nobles, jadis élégants et
riches... demander leur pain, en mendiant de porte en porte, et personne
ne leur en donnait »]
L'arrivée de cette armée à Bordeaux eut pourtant un effet. Les
Gascons, qui n'étaient plus Anglais et qui n'étaient pas pressés de
devenir Français, s'enhardirent, et déclarèrent au connétable de
France qu'ils feraient hommage à celui des deux partis qui battrait
l'autre. Il fut convenu qu'une bataille serait livrée le 15 avril à
Moissac. Puis les Anglais l'ajournèrent au 15 août; puis ils
demandèrent qu'elle eût lieu près de Calais. Les actes n'ayant pas été
conservés, on ne sait trop ce qui fut convenu. Au 15 août, les
Français se rendirent à Moissac, s'y rangèrent en bataille,
attendirent et ne virent personne. Alors ils forcèrent les Gascons de
tenir parole. Il ne resta aux Anglais en France que Calais, Bayonne et
Bordeaux (1374).
Cet effort qui n'avait abouti à rien, ce coup donné en l'air, leur fit
beaucoup de mal. L'épuisement qui suivit fut tel qu'Édouard accepta la
médiation du pape qu'il avait tant de fois refusée. Le grondement du
peuple devenait formidable au roi. Ce rude dogue, qu'on avait mené si
longtemps par l'appât d'une proie qui reculait toujours, commençait à
faire mine de se jeter sur son maître. On avait eu une peine
incroyable à faire aimer la guerre à l'Angleterre. Elle était déjà
lasse à la bataille de Crécy. Lorsque le chancelier demandait aux gens
des communes, pour les piquer d'honneur: «Quoi donc? voudriez-vous
d'une paix perpétuelle?» ils répondaient naïvement: «Oui, certes, nous
l'accepterions[51].»--On leur fit croire ensuite que tout serait fini
avec la prise de Calais. Puis vint la victoire de Poitiers, qui leur
tourna la tête. Ils se figuraient que la rançon du roi de France les
dispenserait à jamais de payer l'impôt. Après, on les amusa avec
l'Espagne, avec les fameux trésors cachés de Don Pèdre. L'argent
d'Espagne ne venant pas, on leur persuada qu'on prendrait l'Espagne
elle-même.
[Note 51: Hallam.]
En 1376, ils firent leurs comptes, et virent qu'ils n'avaient rien, ni
argent, ni Espagne, ni France. Leur mauvaise humeur fut extrême. Ils
s'en prirent au roi, au duc de Lancastre, qui avait alors la
principale influence. Son frère aîné, le prince de Galles, tout malade
qu'il était, se montrait favorable à l'opposition. Le Parlement de
1376, appelé le _bon Parlement_, ne se laissa plus mener par des mots.
Il demanda ce qu'était devenu tant d'argent, ces subsides, ces rançons
de France et d'Écosse. Il attaqua brutalement Édouard, dévoila sans
pitié les faiblesses royales, le poursuivit dans son intérieur, dans
sa chambre à coucher.
Le vieux roi était gouverné par une jeune femme mariée, Alice Perrers,
femme de chambre de la reine, belle, hardie, impudente[52]. La pauvre
reine, qui voyait tout, avait fait en mourant cette prière au roi:
«Qu'il voulût bien se faire enterrer près d'elle à Westminster,»
espérant l'avoir à elle, au moins dans la mort.
[Note 52: «Milites parliamentales graviter conquesti sunt de
quadam Alicia Peres appellata, femina procacissima.[TD-3]» Walsingham, p.
189.--«Illa nunc juxta justitiarios regis residendo, nunc in foro
ecclesiastico juxta doctores se collocando... pro defensione causarum
suadere ac etiam contra postulare minime verebatur.[TD-4]» Wals., p.
189.--«Inverecunda pellex detraxit annulos a suis digitis et
recessit.[TD-5]» Ibid.]
[TD-3: «Les gardes du Parlement se sont plaints avec force d'une certaine
femme particulièrement impudente, nommée Alice Perrers.»]
[TD-4: «Celle-ci, tantôt siégeant à côté des juges royaux, tantôt placée
au tribunal ecclésiastique à côté des docteurs en droit,... ne craignait
ni de donner son avis dans la défense des causes, ni même d'attaquer en
justice.»]
[TD-5: «L'impudique concubine retira les bagues de ses doigts et partit.»]
Les joyaux de la reine furent donnés à Alice. La créature se faisait
donner, prenait ou volait. Elle vendait des places, des jugements
même. Elle allait de sa personne au Banc du roi solliciter des causes.
Les juges d'église, les docteurs en droit canon, étaient exposés dans
leurs jugements, à voir la belle Alice venir hardiment leur parler à
l'oreille. Le Parlement somma le roi d'éloigner cette femme et
d'autres mauvais conseillers.
Le prince de Galles mourut, laissant un fils tout jeune. Le duc de
Lancastre, entre ce neveu enfant et son vieux père, se trouvait
effectivement roi. Les conseillers revinrent. Le vote d'une grosse
taxe fut extorqué au Parlement. Le duc, qui avait besoin de bien
d'autres ressources pour sa future conquête d'Espagne, se préparait à
mettre la main sur les biens du clergé. Déjà il avait lancé contre les
prêtres le fameux prédicateur Wicleff; il le soutenait, avec tous les
grands seigneurs, contre l'évêque de Londres. Les gens de Londres, sur
un mot insolent de Lancastre contre leur évêque, se soulevèrent, et
faillirent mettre le duc en pièces.
Pendant tout ce bruit, le vieil Édouard III se mourait à Eltham,
abandonné à la merci de son Alice. Elle le trompait jusqu'au bout,
restant près de son lit, le flattant d'un prochain rétablissement,
l'empêchant de songer à son salut. Dès qu'il perdit la parole, elle
lui arracha ses anneaux des doigts, et le laissa là.
Le fils et le père étaient morts à un an de distance. Ces deux noms,
auxquels se rattachent de tels événements, sont peut-être encore les
plus chers souvenirs de l'Angleterre. Quoique le prince ait dû en
grande partie à Jean Chandos ses victoires de Poitiers et de Najara,
quoique son orgueil ait soulevé les Gascons et armé la Castille contre
l'Angleterre, peu d'hommes méritèrent mieux la reconnaissance de leur
pays. Nous-mêmes, à qui il a fait tant de mal, nous ne pouvons voir
sans respect, à Cantorbéry, la cotte d'armes du grand ennemi de la
France. Ce mauvais haillon de peau piquée des vers éclate entre tous
les riches écussons dont l'église est parée. Il a survécu cinq cents
ans au noble coeur qu'il couvrait.
Dès que le roi de France apprit la mort d'Édouard, il dit que c'était
là un glorieux règne et qu'un tel prince méritait mémoire entre les
preux. Il assembla nombre de prélats et de seigneurs, et fit faire un
service à la Sainte-Chapelle. En Angleterre, les funérailles furent
troublées. Quatre jours après la mort d'Édouard, la flotte de
Castille, chargée des troupes de France, courut toute la côte en
brûlant des villes: Wigth, Rye, Yarmouth, Darmouth, Plymouth et
Winchelsea. Jamais, du vivant d'Édouard et du prince de Galles,
l'Angleterre n'avait éprouvé un pareil désastre.
De toutes parts, le roi de France faisait une guerre de négociations.
Depuis cinq ans, il empêchait le mariage d'un fils d'Édouard avec
l'héritière de Flandre, par défaut de dispense papale; il obtint sans
difficulté cette dispense pour son frère, le duc de Bourgogne, parent
de la jeune comtesse au même degré. Le père ne voulait pas de ce
mariage, non plus que les villes de Flandre. Mais la grand'mère,
comtesse d'Artois et de Franche-Comté, fit dire à son fils, le comte
de Flandre, qu'elle le déshéritait s'il ne donnait sa fille au prince
français. Le mariage se fit pour le désespoir du prince d'Angleterre,
qui voyait cette immense succession prête à échoir à la maison de
France. La France, mutilée à l'ouest, se formait sa vaste ceinture de
l'est et du nord.
Cet échec et ceux que les Anglais éprouvèrent encore près de Bordeaux
allaient les décider à faire ce qu'ils auraient dû faire tout d'abord,
à s'unir avec le roi de Navarre. Ils lui auraient donné Bayonne et le
pays voisin, il eut été leur lieutenant en Aquitaine. Le Navarrais,
plus fin qu'habile, envoyait son fils à Paris pour mieux tromper le
roi, tandis qu'il traitait avec les Anglais. Il lui advint comme à
Louis XI à Péronne. Sa finesse le mena au piége. Le roi lui garda son
fils, lui reprit Montpellier et saisit son comté d'Évreux. On prit son
lieutenant Dutertre, son conseiller Du Rue qui, disait-on, était venu
empoisonner le roi. On accusait Charles le Mauvais d'avoir empoisonné
déjà la reine de France, la reine de Navarre et d'autres encore. Tout
cela n'était pas invraisemblable: ce petit prince, exaspéré par ses
longs malheurs, pouvait essayer de reprendre par le crime et la ruse
ce que la force lui avait ôté. Il avait sujet de haïr les siens autant
que l'ennemi. Sa femme le trompait pour le brave capitaine gascon des
Anglais, le captal de Buch[53]. Du Rue avoua seulement que Charles le
Mauvais comptait empoisonner le roi par le moyen d'un jeune médecin de
Chypre, qui pouvait s'introduire aisément près de Charles V et lui
plaire, «parce qu'il parloit beau latin, et étoit fort argumentatif.»
Dutertre et Du Rue furent exécutés. Charles V tira de ce procès
l'avantage d'avilir, de déshonorer le roi de Navarre, de lui faire une
réputation d'empoisonneur, de tuer ainsi ses prétentions au trône de
France.
[Note 53: Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, t. I, 2e partie,
p. 173.--Lebrasseur, Hist. du comte d'Évreux, p. 93.--Voyez les pièces
originales du procès, _Archives du royaume_, J. 618.]
Charles le Mauvais perdit tout dans le Nord, excepté Cherbourg. Au
Midi, les Castillans le menaçaient. Il eût perdu la Navarre même, si
les Anglais n'étaient venus à son secours. Les Gascons y aidèrent les
Anglais. Ceux-ci essayèrent ensuite de prendre Saint-Malo, et n'y
réussirent pas plus que les Français à prendre Cherbourg. Tout ce
grand mouvement de guerre n'aboutit encore à rien. Le roi de France ne
put être forcé ni à combattre, ni à rendre; il resta les mains
garnies[54].
[Note 54: «Le roi de France rossoignoit (craignait) si les
fortunes périlleuses que nullement il ne vouloit que ses gens
s'aventurassent par bataille si il n'avoit contre six les cinq.»
Froiss., VII, 115.]
L'habileté de Charles V et l'affaiblissement des autres États avaient
relevé la France, au moins dans l'opinion. Toute la chrétienté
regardait de nouveau vers elle. Le pape, la Castille, l'Écosse,
regardaient le roi comme un protecteur. Frère du futur comte de
Flandre, allié des Visconti, il voyait les rois d'Aragon, de Hongrie,
ambitionner son alliance. Il recevait les ambassades lointaines du roi
de Chypre, du Soudan de Bagdad, qui s'adressaient à lui, comme au
premier prince des Francs[55]. L'empereur même lui rendit une sorte
d'hommage en le visitant à Paris. Après avoir aliéné les droits de
l'Empire en Allemagne et en Italie, il venait donner au dauphin le
titre du royaume d'Arles.
[Note 55: «Comme au solennel prince des chrétiens.»]
La subite restauration du royaume de France était un miracle que
chacun voulait voir. De toutes parts on venait admirer ce prince qui
avait tant enduré, qui avait vaincu à force de ne pas combattre[56],
cette patience de Job, cette sagesse de Salomon. Le XIVe siècle se
désabusait de la chevalerie, des folies héroïques, pour révérer en
Charles V le héros de la patience et de la ruse.
[Note 56: «Le roi Charles de France fut durement sage et subtil;
car tout quoi (coi) étoit en ses chambres et en ses déduits; si
reconquéroit ce que ses prédécesseurs avoient perdu sur le champ, la
tête armée et l'épée au poing.» Froiss.]
Ce prince naturellement économe, ce roi d'un peuple ruiné, étonnait
les étrangers de la multitude de ses constructions. Il élevait autour
de Paris des maisons dites de plaisance, Melun, Beauté, Saint-Germain;
mais toute maison alors était un fort. Il donnait à la ville un
nouveau pont (Pont-Neuf), des murs, des portes, une bonne bastille. Il
ne se fiait guère qu'aux murailles[57].
[Note 57: «Comment le roy Charles estoit droit artiste et appris
ès sciences et des beauls maçonnages qu'il fist faire:--Fonda l'église
de Saint-Anthoine dedans Paris. L'église Saint-Paul fist amender et
acroistre, et maintes autres églises et chapelles fonda, amenda et
crut les édifices et rentes. Accrut son hôtel de Saint-Paul; le
chastel du Louvre à Paris fit édifier de neuf; la Bastille
Saint-Anthoine, combien que puis on y ait ouvré, et sus plusieurs des
portes de Paris, fait édifice fort et bel. Item les murs neufs et
belles, grosses et haultes tours qui entour Paris sont. Ordonna à
faire le Pont-Neuf. Édifia Beaulté; Plaisance la noble maison; répara
l'ostel de Saint-Ouyn. Moult fit rédifier le chastel de
Saint-Germain-en-Laye; Cruel, Montargis; le chastel de Melun et mains
autres notables édifices.» Christ. de Pisan VI, 25.]
Près de sa bastille, il avait construit, étendu, aménagé,
avec le luxe d'un roi et les recherches d'un malade, le vaste hôtel
Saint-Paul[58]. La magnificence de cette demeure, la splendide
hospitalité qu'y trouvaient les princes et les seigneurs étrangers,
faisaient illusion sur l'état du royaume. Le sire de La Rivière,
l'aimable et subtil conseiller de Charles V, le gentilhomme accompli
de ce temps, en faisait les honneurs. Il leur montrait la noble
demeure de son maître, ces galeries, ces bibliothèques, ces buffets
chargés d'or, et ils l'appelaient le _riche roi_[59].
[Note 58: Le séjour de l'hôtel Saint-Paul était, disait-il,
favorable à sa santé. Dans ce labyrinthe de chambres qui composaient
les appartements du roi, on comptait: la _chambre où gist le roi_, la
_grand'chambre de retrait, la chambre de l'estude_. De plus, il y
avait un jardin, un parc, une chambre des bains, une des étuves, une
ou deux autres qu'on appelait _chauffe-doux_, un jeu de paume, des
lices, une volière, une chambre pour les tourterelles, des ménageries
pour les sangliers, pour les grands lions et les petits, une chambre
de conseil, etc. Charles V avait renfermé dans son hôtel Saint-Paul
plusieurs autres hôtels, comme ceux des abbés de Saint-Maur et de
Puteymuce (_petimus_; dans les environs se tenaient des scribes qui
faisaient le métier d'écrire des pétitions: par une autre corruption
on l'appela Petit-Musc). Les appartements du duc d'Orléans n'étaient
guère moins vastes que ceux du roi; puis venaient dans de semblables
proportions ceux du duc de Bourgogne, de Marie, d'Isabelle, de
Catherine de France, des ducs et duchesses de Valois et de Bourbon,
des princes et princesses du sang et de quantité d'autres seigneurs et
gens de cour. Le duc d'Orléans avait un cabinet qui lui servait
simplement à dire ses heures et qu'on appelait _retrait où dit ses
heures Monsieur Louis de France_. De même quand on descendait dans les
cours, on trouvait la mareschaussée, la conciergerie, la fourille, la
lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la saucisserie, le
garde-manger, la maison du four, la fauconnerie, la lavanderie, la
fruiterie, l'échançonnerie, la panneterie, l'épicerie, la tapisserie,
la charbonnerie, le lieu où l'on faisait l'hypocras, la pâtisserie, le
bûcher, la taillerie, la cave aux vins des maisons du roi, les
cuisines, les jeux de paume, les colliers, les poulaillers, etc. Les
chambres étaient lambrissées du bois le plus rare; jusque dans les
chapelles il y avait des cheminées et des poêles qu'on appelait
_chauffe-doux_. Les cheminées étaient ornées de statues colossales,
selon l'usage du temps; «celle de la chambre du roi avait de grands
chevaux de pierre; une autre était chargé de douze grosses bêtes et de
treize grands prophètes.» Félibien, I, p. 654-5.