HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME CINQUIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
PRÉFACE DE 1840
Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du XVe
siècle, les deux phases de cette crise où la France sembla s'abîmer.
Celui-ci racontera la mort, le suivant la résurrection.
La première des deux périodes dure près d'un demi-siècle; elle part du
schisme pontifical, et traverse le schisme politique d'Orléans et de
Bourgogne, de Valois et de Lancastre.
Notre faible unité nationale du XIVe siècle était toute dans la
royauté; au XVe, la royauté même se divisant, il faut bien que le
peuple essaye d'y suppléer. Le peuple des villes y échoue en 1413, et
de cette tentative il ne reste qu'un code, le premier code
administratif qu'ait eu la France. Le peuple des campagnes fera par
inspiration ce que la sagesse des villes n'a pu faire; il relèvera la
royauté, rétablira l'unité, et de cette épreuve où le pays faillit
périr, sortira, confuse encore mais vivace et forte, l'idée même de
la patrie.
Avant d'en venir là, il faut que ce pays descende dans la ruine, dans
la mort, à une profondeur dont rien peut-être, ni avant ni après, n'a
donné l'idée. Celui qui par l'étude a traversé les siècles pour se
replacer dans les misères de cette époque funèbre, qui, pour mieux les
comprendre, a voulu y vivre et en prendre sa part, ne pourra encore
qu'à grand'peine en faire entrevoir l'horreur.
L'histoire est grave ici par le sujet; elle ne l'est pas moins par le
caractère tout nouveau d'autorité qu'elle tire des monuments de
l'époque. Pour la première fois peut-être elle marche sur un terrain
ferme. La chronique, jusque-là enfantine et conteuse, commence à
déposer avec le sérieux d'un témoin. Mais à côté de ce témoignage nous
en trouvons un autre plus sûr. Les grandes collections d'actes
publics, imprimés ou manuscrits, deviennent plus complètes et plus
instructives. Elles forment dans leur suite, désormais peu
interrompue, d'authentiques annales, au moyen desquelles nous pouvons
dater, suppléer, souvent démentir, les _on dit_ des chroniqueurs. Sans
accorder aux actes une confiance illimitée, sans oublier que les actes
les plus graves, les lois même, restent souvent sur le papier et sans
application, on ne peut nier que ces témoignages officiels et
nationaux n'aient généralement une autorité supérieure aux
témoignages individuels.
Les ordonnances de nos rois, le Trésor des Chartes, les Registres du
Parlement, les actes des Conciles; telles ont été nos sources pour les
faits les plus importants. Joignez-y, quant à l'Angleterre, le Recueil
de Rymer et celui des Statuts du royaume. Ces collections nous ont
donné, particulièrement vers la fin du volume, l'histoire toute
entière d'importantes périodes sur lesquelles la chronique se taisait.
L'étude de ces documents de plus en plus nombreux, l'interprétation,
le contrôle des chroniques par les actes, des actes par les
chroniques, tout cela exige des travaux préalables, des tâtonnements,
des discussions critiques dont nous épargnons à nos lecteurs le
laborieux spectacle. Une histoire étant une oeuvre d'art autant que de
science, elle doit paraître dégagée des machines et des échafaudages
qui en ont préparé la construction. Nous n'en parlerions même pas, si
nous ne croyions devoir expliquer et la lenteur avec laquelle se
succèdent les volumes de cet ouvrage et le développement qu'il a pris.
Il ne pouvait rester dans les formes d'un abrégé, sans laisser dans
l'obscurité beaucoup de choses essentielles, et sans exclure les
éléments nouveaux auxquels l'histoire des temps modernes doit ce
qu'elle a de fécondité et de certitude.
8 février 1840.
LIVRE VI
CHAPITRE IV
CHARLES V--EXPULSION DES ANGLAIS
1364-1380
Le jeune roi était né vieux. Il avait de bonne heure beaucoup vu,
beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. Tel
royaume, tel roi. On disait que Charles le Mauvais l'avait empoisonné;
il en était resté pâle et avait une main enflée, ce qui l'empêchait de
tenir la lance. Il ne chevauchait guère, mais plus se tenait à
Vincennes, à son hôtel de Saint-Paul, à sa royale librairie du Louvre.
Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. On l'appela le
_sage_, c'est-à-dire le lettré, le clerc, ou bien encore l'avisé,
l'astucieux. Voilà le premier roi moderne, un roi assis, comme
l'effigie royale est sur les sceaux. Jusque-là on se figurait qu'un
roi devait monter à cheval. Philippe le Bel lui-même, avec son
chancelier Pierre Flotte, était allé se battre à Courtrai. Charles V
combattait mieux de sa chaise. Conquérant dans sa chambre, entre ses
procureurs, ses juifs et ses astrologues, il défit les fameux
chevaliers et les Compagnies encore plus redoutables. De la même
plume, il signa les traités qui ruinaient l'Anglais et minuta les
pamphlets qui devaient ruiner le pape, livrer au roi les biens de
l'Église.
Ce médecin malade du royaume avait à le guérir de trois maux, dont le
moindre semblait mortel: l'Anglais, le Navarrais, les Compagnies. Il
se débarrassa du premier, comme on l'a vu, en le soûlant d'or, en
patientant jusqu'à ce qu'il fût assez fort. Le Navarrais fut battu,
puis payé, éloigné; on lui fit espérer Montpellier. Les Compagnies
s'écoulèrent vers l'Espagne.
Charles V s'aida d'abord de ses frères; il leur confia les provinces
les plus excentriques, le Languedoc au duc d'Anjou, la Bourgogne à
Philippe le Hardi[1]. Il ne s'occupa que du centre. Mais il lui
fallait un bras, une épée. Il n'y avait guère alors d'esprit militaire
que parmi les Bretons et les Gascons. On célébrait le combat des
Trente, où les Bretons avaient vaincu les Anglais[2]. Le roi
s'attacha un brave Breton de Dinan, le sire Bertrand Duguesclin[3],
qu'il avait vu lui-même au siége de Melun, et qui combattait pour la
France depuis 1357.
[Note 1: Il confirma le don que son père avait fait de la
Bourgogne à Philippe le Hardi.]
[Note 2: On a élevé un monument sur la lande de Mi-Voie, près
Ploermel, pour perpétuer le souvenir de cet événement. Voy. le poëme
publié par M. de Fréminville, en 1819, et par Crapelet, en 1827. Voy.
aussi M. de Roujoux, Hist. de Bretagne, III, 381.--La douleur de
Beaumanoir, lorsqu'il rencontra les paysans bretons traînés en
esclavage par les Anglais, est exprimée avec une touchante naïveté:
Il vit peiner chétifs, dont il eut grand'pitié.
L'un estoit en un ceps et li autre ferré.....
Comme vaches et boeufs que l'on mène au marché.
Quand Beaumanoir les vit, du coeur a soupiré!
Beaumanoir, s'en plaignant à l'Anglais Bemborough, en reçoit la
réponse suivante:
Biaumaner, taisez-vous; de ce n'est plus parlé,
Montfort si sera duc de la noble duché,
De Nante à Pontorson, et même à Saint-Mahé,
Édouard sera roy de France couronné.
Et Beaumanoir, selon le poëte, lui répondit _humblement_:
Songiez un autre songe, cestuy est mal songié;
Car jamais par tel voie n'en aurez demi pié.
Au commencement de la bataille, l'Anglais crie à Beaumanoir:
Rends-toi tôt, Beaumanoir je ne t'occiray mie;
Mais je feray de toi biau présent à ma mie,
Car je lui ai promis, et ne veux mentir mie,
Que ce soir te mettrai dans chambre jolie (honnête).
Et Beaumanoir répond: Je te le surenvie!
. . De sueur et de sang la terre _rosoya_.
Beaumanoir, demandant à boire, reçoit de Geoffroy Dubois la fameuse
réponse:
Bois ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera!
L'histoire, dit le poëte, en fut écrite, et peinte en _tappichies_:
Par tretous les états qui sont de ci la mer;
Et s'en est esbattu maint gentil chevalier,
Et mainte noble dame à la bouche jolie,
Que Dieu leur soit en aide et dites-en, Amen.]
[Note 3: «En ce temps s'armoit et étoit toujours armé François, un
chevalier de Bretagne qui s'appeloit messire Bertrand Duguesclin.»
Froiss.--Duguesclin est nommé dans les actes Glecquin, Gléaquin,
Glayaquin, Glesquin, Cleyquin, Claikin, etc. Ceci le désignerait pour
vrai Breton de race. Il se croyait lui-même descendu d'un roi maure,
Hakim, retiré en Bretagne, qui, chassé du pays par Charlemagne, aurait
laissé dans la tour de Glay son fils, que Charles fit baptiser. Le
connétable voulait, après la guerre de Castille, passer en Afrique et
conquérir Bougie. (Voyez le _man. de la Bibl. du roi_: Conquête de la
Bret. Armorique, faite par le preux Charlemagne sur ung payen nommé
Aquin, qui l'avoist usurpé, etc., nº 35, 356 _du P. Lelong_.)
Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers
Et pour l'amour du prince qui de Dieu soit sauvé,
Afin qu'ont n'eust pas les bons fais oubliés
Du vaillant connestable qui tant fut redoubtez,
En a fait les beau vers noblement ordenez.
_Ms. de la Bibl. royale_, nº 7224.
M. Macé, professeur d'histoire, a donné une notice intéressante sur
cet important manuscrit dans l'Annuaire de Dinan, 1835.
Mais l'enfant dont je dis et dont je vois parlant,
Je crois qu'il not si lait de Resnes à Dinant.
Camus estoit et noir, malotru et massant (?).
Li père et la mère si le héoient tant...
_Ms. de la Bibl. royale_, nº 7224.
Voyez aussi la chronique en prose, réimprimée par M. Francisque
Michel.]
La vie de ce fameux chef de compagnies, qui délivra la France des
Compagnies et des Anglais, a été chantée, c'est-à-dire gâtée et
obscurcie, dans une sorte d'épopée chevaleresque que l'on composa
probablement pour ranimer l'esprit militaire de la noblesse. Nos
histoires de Duguesclin ne sont guère que des traductions en prose de
cette épopée. Il n'est pas facile de dégager de cette poésie ce
qu'elle présente de sérieux, de vraiment historique. Nous en croirons
volontiers le poëme et les romans en tout ce qui se rapproche
du caractère bien connu des Bretons. Nous pourrons les croire encore
dans les aveux qu'ils font contre leur héros. Ils avouent d'abord
qu'il était laid: «De moyenne stature, le visage brun, le nez camus,
les yeux verts, large d'épaules, longs bras et petites mains.» Ils
disent qu'il était dès son enfance mauvais garçon, «rude, malicieux et
divers en couraige,» qu'il assemblait les enfants, les partageait en
troupes, qu'il battait et blessait les autres. Il fut quelque temps
enfermé par son père. Cependant une religieuse avait prédit de bonne
heure que cet enfant serait un fameux chevalier. Il fut encouragé par
les prédictions d'une certaine demoiselle Tiphaine, que les Bretons
croyaient sorcière, et que plus tard il épousa. Cet intraitable
batailleur était pourtant, comme sont les Bretons, bon enfant et
prodigue, souvent riche, souvent ruiné, donnant parfois tout ce qu'il
avait pour racheter ses hommes; mais en revanche avide et pillard,
rude en guerre et sans quartier. Comme les autres capitaines de ce
temps, il préférait la ruse à tout autre moyen de vaincre, il restait
toujours libre de sa parole et de sa foi. Avant la bataille, il était
homme de tactique, de ressource et d'engin subtil. Il savait prévoir
et pourvoir. Mais une fois qu'il y était, la tête bretonne
reparaissait, il plongeait dans la mêlée, et si loin qu'il ne pouvait
pas toujours s'en retirer. Deux fois il fut pris et paya rançon.
La première affaire pour le nouveau roi, c'était de redevenir maître
du cours de la Seine. Mantes et Meulan étaient au roi de Navarre;
Boucicaut et Duguesclin les prirent par une insigne perfidie. Les
deux villes payèrent tout le mal que les Navarrais avaient fait aux
Parisiens. Les bourgeois eurent la satisfaction d'en voir pendre
vingt-huit à Paris.
Les Navarrais, fortifiés d'Anglais et de Gascons sous le captal de
Buch, voulaient se venger et faire quelque chose pour empêcher le roi
d'aller à Reims. Duguesclin vint bientôt au-devant avec une bonne
troupe de Français, de Bretons, et aussi de Gascons. Le captal recula
vers Évreux. Il s'arrêta à Cocherel, sur un monticule; mais Duguesclin
eut l'adresse de lui ôter l'avantage du terrain. Il sonna la retraite
et fit semblant de fuir. Le captal ne put empêcher ses Anglais de
descendre; ils étaient trop fiers pour écouter un général gascon,
quoique grand seigneur et de la maison de Foix. Il fallut qu'il obéit
à ses soldats, et les suivît en plaine. Alors Duguesclin fit
volte-face; les Gascons, qu'il avait de son côté, avaient fait, à
trente, la partie d'enlever le captal du milieu de ses troupes. Les
autres chefs navarrais furent tués, la bataille gagnée[4].
[Note 4: «Si ordonnons que nous mettions à cheval trente des
nôtres...; et de fait ils prendront ledit captal et trousseront et
l'emporteront entre eux.» Froiss., IV, ch. CCCCLXXXVIII, p. 201.
«Si y furent grand temps sur un état que de crier Notre-Dame-Auxerre,
et de faire pour ce jour leur souverain le comte d'Auxerre... Si y fut
avisé et regardé pour meilleur chevalier de la place et qui plus
s'étoit combattu de la main... messire Bertrand Duguesclin. Si fut
ordonné de commun accord que on crieroit Notre-Dame Guesclin.» Ibid.,
p. 202-3.
Les lettres de donation sont du 27 mai 1364. Duchâtelet, Hist. de
Duguesclin, p. 297.--En 1365, le roi reprit ce comté, en payant une
partie de la rançon de Duguesclin. _Archives_, J. 381.
«Si furent pris à mercy tous les soudoyers étrangers; mais aucuns
pillards de la nation de France, qui là s'étoient boutés, furent tous
morts.» Froiss., IV, ch. CCCCXCVIII, p. 230.]
Gagnée le 16 mai, elle fut connue le 18 à Reims, la veille même du
sacre; belle _étrenne_ de la nouvelle royauté. Charles V donna à
Duguesclin une récompense telle que jamais roi n'en avait donné: un
établissement de prince, le comté même de Longueville, héritage du
frère du roi de Navarre. En même temps, il faisait couper la tête au
sire de Saquenville, l'un des principaux conseillers du Navarrais. Il
ne traitait pas mieux les Français qui se trouvaient parmi les gens
des Compagnies. On commença à se souvenir que le brigandage était un
crime.
La guerre de Bretagne finit l'année suivante. Charles de Blois se
résignait au partage de la Bretagne; mais sa femme n'y consentit pas.
Le roi de France prêta Duguesclin et mille lances à Charles. Le prince
de Galles envoya à Montfort le brave Chandos, deux cents lances,
autant d'archers, auxquels se joignirent beaucoup de chevaliers
anglais[5].
[Note 5: «Chandos... pria plusieurs chevaliers et écuyers de la
duché d'Aquitaine; mais trop petit en y allèrent avec lui, si ils
n'étoient Anglois.» Froiss., IV, ch. DI, p. 241.]
Montfort et les Anglais étaient sur une hauteur, comme le prince de
Galles à Poitiers. Charles de Blois ne s'en inquiéta pas. Ce prince
dévot, qui croyait aux miracles et qui en faisait, avait refusé au
siége de Quimper de se retirer devant le flux. «Si c'est la volonté de
Dieu, disait-il, la marée ne nous fera aucun mal.» Il ne s'arrêta pas
plus devant la montagne à Auray que devant le flux à Quimper.
Charles de Blois était le plus fort. Beaucoup de Bretons, même de la
Bretagne bretonnante, se joignirent à lui, sans doute en haine des
Anglais[6]. Duguesclin avait rangé cette armée dans un ordre
admirable. Chaque homme d'armes, dit Froissart, portait sa lance droit
devant lui, taillée à la mesure de cinq pieds, et une hache forte,
dure, et bien acérée, à petit manche... «Et s'en venoient ainsi tout
bellement le pas. Ils chevauchoient si serrés qu'on n'eût pu jeter une
balle de paume qu'elle ne tombât sur les pointes des lances. Jean
Chandos regarda longtemps l'ordonnance des Français, «laquelle en
soi-même il prisoit durement.» Il ne s'en put taire, et dit: «Que Dieu
m'aide, comme il est vrai qu'il y a ici fleur de chevalerie, grand
sens et bonne ordonnance[7].»
[Note 6: «Le vicomte de Rohan, le sire de Léon, le sire de
Kargoule (Kergorlay), le sire de Loheac... et moult d'autres que je ne
puis mie tous nommer.» Froissart, ch. DII, p. 242.]
[Note 7: Froissart.]
Chandos s'était ménagé une réserve, pour soutenir chaque corps qui
faiblissait. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint d'un de ses
chevaliers qu'il voulût bien rester sur les derrières pour commander
cette réserve. Il y fallut des prières, et presque des larmes[8]. Le
préjugé féodal faisait considérer le premier rang comme la seule place
honorable. Duguesclin n'aurait pu obtenir pareille chose dans l'autre
armée.
[Note 8: «Étoit messire Jean Chandos auques (presque) sur le point
de larmoyer. Si dit encore moult doucement: «Messire Hue, ou il faut
que vous le fassiez ou que je le fasse.» Id.]
Les deux prétendants combattaient en tête. C'était un duel sans
quartier. Les Bretons étaient las de cette guerre, et voulaient en
finir par la mort de l'un ou de l'autre[9]. La réserve de Chandos lui
donna l'avantage sur Duguesclin, qui fut porté par terre et pris. Tout
retomba sur Charles de Blois: sa bannière fut arrachée, renversée,
lui-même tué. Les plus grands seigneurs de la Bretagne s'obstinèrent,
et se firent tuer aussi.
[Note 9: «Que si on venoit au-dessus de la bataille que messire
Charles de Blois fut trouvé en la place, on ne le devoit point prendre
à nulle rançon, mais occire. Et ainsi en cas semblable, les François
et les Bretons en avoient ordonné de messire Jean de Montfort; car en
ce jour ils vouloient avoir fin de la bataille et de guerre.»
Froissart, ch. DX, p. 264.]
Lorsque les Anglais vinrent à grande joie montrer à Montfort son
ennemi qu'ils lui avaient tué, le sang français se réveilla en lui, ou
peut-être la parenté; les larmes lui vinrent aux yeux. On trouva un
cilice sous la cuirasse du mort. Sa piété, ses belles qualités
revinrent en mémoire. Il n'avait recommencé la guerre que par
déférence pour sa femme, dont la Bretagne était l'héritage. Ce
saint[10] était aussi un homme. Il faisait des vers, composait des
_lais_ dans l'intervalle des batailles. Il avait été amoureux; un sien
bâtard fut tué à côté de lui en voulant venger sa mort.
[Note 10: «Et l'appelle-t-on saint Charles.» Froissart.--Urbain V,
_bon François_, ordonna, il est vrai, une enquête pour la canonisation
de Charles de Blois, mais il mourut avant qu'elle fût faite, et son
successeur Grégoire II, sous lequel elle eut lieu, n'en fit aucun
usage, pour ne pas offenser le duc de Bretagne. Hist. de Bret., p. 336
(note de M. Dacier sur Froissart).]
Montfort reçut en peu de jours les plus fortes places du pays. Les
enfants de Charles de Blois étaient prisonniers en Angleterre. Le roi
de France, qui ne portait nulle passion dans la guerre, s'arrangea
avec le vainqueur, et décida la veuve de Charles de Blois à se
contenter du comté de Penthièvre, de la vicomté de Limoges et d'une
rente de dix mille livres. Le roi fit sagement. L'essentiel était
d'empêcher que la Bretagne ne fit hommage à l'Anglais. Il y avait à
parier qu'elle se lasserait tôt ou tard du protégé de l'Angleterre.
C'était quelque chose d'avoir fini la guerre de Bretagne et celle du
roi de Navarre. Mais il fallait du temps pour que la France se remît.
La simple énumération des ordonnances de Charles V suffit à découvrir
quelles plaies effroyables la guerre avait faites. La plupart sont
destinées à constater des diminutions de _feux_, à reconnaître que les
communes dépeuplées ne peuvent plus payer les impôts. D'autres sont
les sauvegardes que les villes, les abbayes, les hôpitaux, les
chapitres obtiennent du roi. La protection publique était si faible,
qu'on en réclamait une toute spéciale. Les villes, les corporations,
les universités demandent que l'on consacre leurs priviléges.
Plusieurs villes sont déclarées inséparables de la couronne. Les
marchands italiens à Nîmes, les Castillans et Portugais à Harfleur et
à Caen, obtiennent des priviléges. Au total, peu ou point de mesure
générale; tout est spécial, individuel: on sent combien le royaume est
loin de l'unité, combien il est faible et malade encore.
La plus grande misère de la France, c'était le brigandage des
Compagnies. Licenciées par l'Anglais, repoussées de l'Île-de-France,
de la Normandie, de la Bretagne, de l'Aquitaine, ces bandes refluaient
sur le centre; elles se promenaient par le Berri, le Limousin, etc.
Les brigands étaient là comme chez eux. C'était leur chambre,
disaient-ils insolemment[11]. Ils étaient de toute nation, mais la
plupart Anglais et Gascons, Bretons encore; mais ceux-ci étaient en
petit nombre. Le peuple les regardait tous comme Anglais; rien n'a
plus contribué à exaspérer la France contre l'Angleterre. On proposait
aux Compagnies d'aller à la croisade. L'empereur leur avait obtenu le
passage par la Hongrie, et il offrait de les défrayer en Allemagne.
Mais la plupart ne se souciaient pas d'aller si loin. Ceux qui s'y
décidèrent, dans l'espoir de piller l'Allemagne chemin faisant, y
parvinrent à peine. Menés par l'Archiprêtre jusqu'en Alsace, ils y
trouvèrent des populations serrées, hostiles, qui de toutes parts
tombèrent sur eux. Il n'en réchappa guère. D'autres passèrent en
Italie.
[Note 11: Froissart.]
Mais le principal écoulement s'opéra vers l'Espagne, vers la Castille,
dans la guerre du bâtard Don Enrique de Transtamare contre son frère
Don Pèdre _le Cruel_. Tous les rois d'Espagne d'alors méritaient ce
surnom. En Navarre régnait Charles le Mauvais, le meurtrier,
l'empoisonneur. En Portugal, Don Pèdre le Justicier, celui qui fit une
si atroce justice de la mort d'Inès de Castro. En Aragon, Don Pèdre le
Cérémonieux, qui, sans forme de procès, fit pendre par les pieds un
légat chargé de l'excommunier. De même, Don Pèdre le Cruel avait fait
brûler vif un moine qui lui prédisait que son frère le tuerait. Il
faut voir dans la Chronique d'Ayala ce qu'était l'Espagne, depuis
qu'ayant moins à craindre les Maures, elle cédait à leur influence,
devenait moresque, juive, tout, plutôt que chrétienne. Les guerres
sans quartier contre les mécréants avaient rendu les moeurs féroces;
elles le devenaient encore plus sous la dure fiscalité juive[12].
[Note 12: La cour dut plus d'une fois donner satisfaction au
peuple. En 1329, pour apaiser les mécontentements, on força le juif
Joseph à rendre compte de son administration dans les finances, et on
fit un nouveau règlement qui excluait de ces fonctions quiconque
n'était pas chrétien. En 1360, D. Pèdre fit mourir le juif Samuel
Lévi, que don Juan Alphonse lui avait donné pour trésorier dix ans
auparavant. Il avait amassé une fortune énorme. (Ayala.)]
Ce Pèdre le Cruel était une espèce de fou furieux. Les deux éléments
discordants de l'Espagne se combattaient en lui et en faisaient un
monstre. Il se piquait de chevalerie, comme tout Castillan, et en même
temps il ne régnait que par les juifs; il ne se fiait qu'à eux et aux
Sarrasins[13]. On le disait fils d'une juive. Sans cette partialité
pour les juifs, les communes lui auraient su gré de sa cruauté à
l'égard des nobles.
[Note 13: En 1358, voulant faire la guerre au roi d'Aragon, «E
enviò el rey D. Pedro a regard al rey Mahomad de Grenada, que le ayuda
se con algunas galeas.» Ayala, c. XI.]
Cet homme sanguinaire aimait pourtant. Il avait pour maîtresse la Dona
Maria de Padilla, «petite, jolie et spirituelle,» dit le
contemporain[14]. Pour lui plaire, il enferma sa femme Blanche,
belle-soeur de Charles V, et finit par l'empoisonner. Il avait déjà
fait périr je ne sais combien des siens. Son frère, Don Enrique de
Transtamare, qui avait tout à craindre, se sauva et vint solliciter le
roi de France de venger sa belle-soeur.
[Note 14: Ayala.]
Le roi lui donna de bon coeur les Compagnies qui désolaient la France.
Le roi d'Aragon offrit le passage, le pape l'autorisation d'envahir la
Castille. Don Pèdre, entre autres violences, avait mis la main sur les
biens d'église.
Le jeune duc de Bourbon était de nom le chef de l'expédition; le vrai
chef devait être Duguesclin[15]. Il était encore prisonnier; les
Anglais ne voulaient pas le rendre, à moins de 100,000 fr.[16]. Le
roi, le pape et Don Enrique se cotisèrent et payèrent pour lui.
[Note 15: On a sur l'expédition d'Espagne un chant languedocien:
«A Dona Clamenca. Cançon ditta la bertat, fattat sur la guerra
d'Espania, fattat pel generoso Guesclin assistat des nobles moundis de
Tholosa.» 1367. Don Morice, I, p. 16, et Froiss., IV, p. 286.]
[Note 16: Charles V lui prêta cet argent, à condition qu'il
emmènerait les Compagnies.--«À tous ceuls qui ces présentes lettres
verront, Bertran du Guesclin, chevalier, conte de Longueville,
chambellan du roy de France, mon très-redoubté et souverain seigneur,
salut. Savoir faisons que parmi certaine somme de deniers que ledit
roy mon souverain seigneur nous a pieça fait bailler en prest, tant
_pour mettre hors de son royaume les compaignes qui estoient es
parties de Bretaigne, de Normandie et de Chartain et aillieurs es
basses marches_, comme pour nous aidier à _paier partie de notre
raençon à noble homme messire Jehan de Champdos_, vicomte de
Saint-Sauveur et connestable d'Acquitaine, duquel nous sommes
prisonnier. Nous avons promis et promettons audit roy mon souverain
seigneur par nos foy et serment mettre et _emmener hors de son royaume
lesdictes compaignes_ à nostre pouvoir le plus hastivement que nous
pourrons, sans fraude ou mal engin, et aussi sans les souffrir ne
souffrir demourer ne faire arrest en aucune partie dudit royaume, se
n'est en faisant leur chemin, et sans ce que nous ou les dictes
compaignes demandions ou puissions demander audit roy mon souverain
seigneur ne à ses subgiez ou bonnes villes, finance ou autre aide
quelconques, etc.» (1365, 22 août.) _Archives_, J. 481.]
Duguesclin prit le commandement des aventuriers et les mena en
Espagne, mais par Avignon, pour faire encore financer le pape. Il en
tira deux cent mille francs en or et une absolution générale pour les
siens. L'armée grossissait sur la route[17]; quoique le roi
d'Angleterre eût défendu à ses sujets de prendre part à cette guerre,
une foule d'aventuriers, Anglais et Gascons, n'en tenaient compte. Un
Français les emmenait tous, au grand déplaisir de l'Anglais[18].
[Note 17: «Là étoient tous les chefs de compagnie, c'est à savoir
messire Robert, Briquet, Lamit, le petit Meschin, le bourg (bâtard)
Camus, etc.» Froissart.]
[Note 18: «Si y allèrent de la principauté et des chevaliers du
prince de Galles.» Id.]
Ces gens, qui avaient commencé par rançonner le pape, n'en donnaient
pas moins à cette guerre d'Espagne un faux air de croisade. Quand ils
furent en Aragon, ils envoyèrent dire au roi de Castille qu'il eût à
donner le passage et les vivres «aux pèlerins de Dieu qui avoient
entrepris par grand'dévotion d'aller au royaume de Grenade, pour
venger la souffrance de Notre-Seigneur, détruire les incrédules et
exhausser notre foi. Le roi Don Piètre de ces nouvelles ne fit que
rire, et répondit qu'il n'en feroit rien, et que jà il n'obéiroit à
telle truandaille[19].»
[Note 19: Froissart.]
Ce fut en effet comme un pèlerinage. Il n'y eut rien à combattre. Don
Pèdre fut abandonné. Il ne trouva d'asile qu'en Andalousie, chez ses
amis les Maures. De là, il passa en Portugal, en Galice, et enfin à
Bordeaux. Il y fut bien reçu. Les Anglais étaient outrés de colère et
d'envie. Ils se chargèrent de ramener Don Pèdre, de rétablir le
bourreau de l'Espagne; toujours ce diabolique orgueil qui leur a si
souvent tourné la tête, tout sensés qu'ils paraissent, le même qui
leur a fait brûler la Pucelle d'Orléans, qui, sous M. Pitt, leur
aurait fait brûler la France.
Le prince de Galles était tellement infatué de sa puissance qu'il ne
se contentait pas de vouloir rétablir Don Pèdre en Castille; il
promettait au roi dépouillé de Majorque de le ramener en Aragon. Les
seigneurs gascons, qui ne se souciaient pas d'aller si loin faire les
affaires des Anglais, hasardèrent de lui dire qu'il était plus
difficile de rétablir Don Pèdre que de le chasser. «Qui trop embrasse
mal étreint, disaient-ils encore... Nous voudrions bien savoir qui
nous payera; on ne met pas des gens d'armes hors de chez eux sans les
payer[20].» Don Pèdre leur promettait tout ce qu'ils voulaient; il
avait laissé des trésors cachés dans des lieux que lui seul
connaissait; il leur donnerait six cent mille florins[21]. Pour le
prince de Galles, il devait lui donner la Biscaye, c'est-à-dire
l'entrée des Pyrénées, un Calais pour l'Espagne.
[Note 20: Froissart.]
[Note 21: Id.]
Tout ce qu'il y avait d'aventuriers anglais dans l'armée de Don
Enrique fut rappelé en Guyenne. Ils partirent bien payés par lui, pour
revenir le battre et gagner autant au service de Don Pèdre[22]: telle
est la loyauté de ce temps. De même, le roi de Navarre traitait à la
fois avec les deux partis, se faisant payer pour ouvrir, pour fermer
les montagnes. Il craignait tellement de se compromettre pour les uns
ou les autres, qu'au moment d'entrer en campagne avec les Anglais, il
aima mieux se faire faire prisonnier[23].
[Note 22: «Si prirent congé au roi Henry... au plus courtoisement
sans eux découvrir, ni l'intention du prince. Le roi Henry, qui étoit
large, courtois et honorable, leur donna moult doucement de beaux
dons, et les remercia grandement de leur service, et leur départit au
partir de ses biens, tant que tous s'en contentèrent. Si vidèrent
d'Espagne.» Froiss., ch. DXXIV, p. 326. Duguesclin avait été créé duc
de la Molina. D. Morice, I, p. 1628.]
[Note 23: «Et supposoient les aucuns que tout par cautèle s'étoit
fait prendre... pourtant que il ne savoit encore comment la besogne se
porteroit du roi Henry et du roi Don Piètre.» Froissart, ch. DXXXIX,
p. 369.]
Le prince de Galles eut plus de gens d'armes qu'il ne voulait[24]. La
difficulté était de les nourrir. Arrivés sur l'Èbre, dans un maigre
pays, par le vent, la pluie et la neige, les vivres leur manquèrent.
Ils en étaient déjà à payer le petit pain un florin.--On conseillait à
Don Enrique de refuser la bataille, de faire garder les passages et de
les affamer. L'orgueil espagnol ne le permit pas. Il se voyait trois
mille armures de fer, six mille hommes de cavalerie légère (vingt
mille hommes d'armes, dit Froissart), dix mille arbalétriers, soixante
mille communeros avec des lances, des piques et des frondes. Après
tout, ce n'était guère que du peuple. Les archers anglais valaient
mieux que les frondeurs castillans; les lances anglaises portaient
plus loin que les dagues et les épées dont les Français et les
Aragonais aimaient à se servir. La bataille fut conduite par ce brave
et froid Jean Chandos qui avait déjà fait gagner aux Anglais les
batailles de Poitiers et d'Auray. Malgré les efforts de Don Enrique,
qui ramena les siens trois fois, les Espagnols s'enfuirent. Les
aventuriers restèrent seuls à se battre inutilement[25]. Tout fut tué
ou pris. Chandos se trouva, pour la seconde fois, avoir pris
Duguesclin.
[Note 24: Il ne garda que les Anglais et les Gascons, congédiant
presque tous les autres, Allemands, Flamands, etc. (Froissart.)]
[Note 25: Les pauvres gens des communes, vivement poursuivis,
allèrent tomber dans l'Èbre, «en l'eau qui étoit roide, noire et
hideuse.» Froissart.]
Ce fut un beau jour pour le prince de Galles. Il y avait juste vingt
ans qu'il avait combattu à Crécy, dix qu'il avait gagné la bataille de
Poitiers. Il rendit des jugements dans la plaine de Burgos; il y tint
gages et champ de bataille: on put dire que l'Espagne fut un jour à
lui.
Le roi de France, fort abattu de ces nouvelles, n'osa soutenir Henri
de Transtamare. Sur une lettre de la princesse de Galles, il
s'empressa de défendre au fugitif d'attaquer la Guyenne; il fit mettre
en prison le jeune comte d'Auxerre, qui armait pour Don Enrique.
Les vainqueurs restaient en Espagne à attendre que Don Pèdre les payât
sur les trésors cachés. Ils s'ennuyaient fort, la sobre hospitalité
espagnole ne les dédommageait pas de ce long séjour. Les lourdes
chaleurs venaient; ils se jetaient sur les fruits, et la dyssenterie
les tuait en foule. Le prince de Galles n'était pas l'un des moins
malades. Ils étaient, dit-on, réduits au cinquième, lorsqu'ils se
décidèrent à repasser les monts, mal contents, mal portants, mal
payés[26].
[Note 26: Knygthon, col. 2,629; et Froiss., ch. DLXII, p. 429.
«Ils portoient à grand meschef la chaleur et l'air d'Espagne, et
mêmement le prince étoit tout pesant et maladieux.» Walsingham ajoute
qu'on disait alors que le prince avait été empoisonné. Wals., p. 117.
«Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent issir de son
pays et aller ailleurs pour chasser et vivre... Ils entrèrent en
France, qu'ils appeloient leur chambre.» Froiss., ch. DLXIV, p. 439.]
Le prince de Galles, qui avait répondu pour Don Pèdre, ne pouvant les
satisfaire, ils pillaient l'Aquitaine. Il finit par leur dire d'aller
chercher leur vie ailleurs. Ailleurs, c'était en France. Ils y
passèrent, et tout en pillant sur leur route, ils ne manquaient pas de
dire partout que c'était le prince de Galles, leur débiteur, qui les
autorisait à se payer ainsi[27].
[Note 27: «Que le prince de Galles les envoyoit là.» Froissart.]
Le prince fit encore, par orgueil, la faute de délivrer Duguesclin; ce
qui était donner un chef aux Compagnies. Le prudent Chandos, «qui
était son maître,» avait dit qu'il ne le laisserait jamais se
racheter. Un jour cependant que le prince était en gaieté, il aperçut
le prisonnier, et lui dit: «Comment vous trouvez-vous, Bertrand?--À
merveille, Dieu merci, répliqua-t-il. Comment ne serais-je pas bien?
Depuis que je suis ici, je me trouve le premier chevalier du monde. On
dit partout que vous me craignez, que vous n'osez me mettre à rançon.»
L'Anglais fut piqué: «Messire Bertrand, dit-il, vous croyez donc que
c'est pour votre bravoure que nous vous gardons? Par saint Georges,
payez cent mille francs, et vous êtes libre.» Duguesclin le prit au
mot[28].
[Note 28: Froissart «Et tantôt que le prince l'ouit ainsi parler,
il s'en repentit.»]
Ayala dit que le prince, pour montrer qu'il se souciait peu de
Duguesclin, lui dit de fixer lui-même combien il voulait payer.
Duguesclin dit fièrement: «Pas moins de cent mille francs.» Ce serait
plus d'un million aujourd'hui. Le prince fut étonné: «Et où les
prendrez-vous, Bertrand?»--Le Breton, selon la chronique, aurait dit
ces belles paroles, qui n'ont rien d'invraisemblable: «Monseigneur, le
roi de Castille en payera moitié, et le roi de France le reste; et si
ce n'était assez, il n'y a femme en France sachant filer, qui ne filât
pour ma rançon[29].»
[Note 29:
N'a filairesse en France, qui sache fil filer,
Qui ne gaignast ainçois ma finance à filer,
Qu'elles ne me volissent hors de vos las geter.
_Ms. de la Bibl. royale, nº 7224, folio 86_.]
Il ne présumait pas trop. La guerre était imminente. Pendant que
Charles V recevait honorablement à Paris un fils du roi d'Angleterre,
qui allait se marier à Milan, les Compagnies licenciées par les
Anglais désolaient la Champagne et jusqu'aux environs de Paris.
C'était trop de payer et d'être pillé.
Le prince de Galles était revenu d'Espagne hydropique, et son armée ne
valait guère mieux. Les Gascons, qui s'étaient engagés dans cette
affaire anglaise sur la foi des trésors cachés de Don Pèdre,
revenaient pauvres, en piteux équipage et de mauvaise humeur. Ils
gardaient d'ailleurs au prince plus d'une vieille rancune. Il avait
forcé le comte de Foix à donner passage aux Compagnies, il avait
demandé mille lances au sire d'Albret, et lui en avait laissé huit
cents à sa charge[30]. Les méridionaux en voulaient aux Anglais, non
pas seulement de leurs vexations, mais de ce qu'ils étaient Anglais,
c'est-à-dire ennuyeux, incommodes à vivre. Ces vives, spirituelles et
parleuses populations souffraient à les voir orgueilleusement
taciturnes, et ruminant toujours en eux-mêmes leur bataille de
Poitiers[31].
[Note 30: «Il s'y prêta fort mal: «Messire le prince de Galles se
truffe de moi.» Adonc demanda tantôt un clerc. Il vint. Quand il fut
venu, il lui dit, et le clerc écrivit: «Cher sire, plaise vous savoir
que je ne saurois sevrer les uns des autres... et si aucuns iront,
tout iront, ce sçais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde.» Froiss.,
ch. DXXXI, p. 350-1.]
[Note 31: «Et sont ceux du Poitou, de Saintonge, de Quercy, de
Limousin, de Rouergue, de telle nature qu'ils ne peuvent aimer les
Anglois,... et les Anglois aussi qui sont orgueilleux et présomptueux
ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et encore
maintenant moins que oncques, mais les tiennent en grand dépit et
vileté.» Froiss.]
Le prince de Galles méprisait les Gascons. Il choisit, avec le tact
anglais, ce moment de mauvaise humeur pour mettre sur leurs terres un
fouage de dix sols par feu[32]; au lieu de les payer, il leur
demandait de l'argent; un fouage aux maigres populations des landes,
aux pauvres chevriers des montagnes; un fouage à cette brave petite
noblesse qui ne fut jamais riche qu'en cadets et en bâtards. Le
prince avait convoqué les états à Niort dans l'espoir de convertir les
Gascons par le bon exemple des Poitevins et des Limousins. Ils n'y
furent pas sensibles. Il eut beau transférer les états à Angoulême, à
Poitiers, à Bergerac. Ils n'eurent pas plus envie de payer à Bergerac
qu'à Niort.
[Note 32: Et non d'un franc, comme le dit Froissart. Lettres du
Prince de Galles, 26 janvier 1368. Note communiquée par M. Lacabane.
_Ms. de la Bibl. royale._]
Et non-seulement ils ne payèrent pas, mais ils allèrent trouver le roi
de France, lui disant, avec la vivacité de leur pays, qu'ils voulaient
justice, que sa cour était la plus juste du monde, que s'il ne
recevait pas leur appel, ils iraient chercher un autre seigneur[33].
Le roi, qui n'était pas prêt à la guerre, tâchait de les contenir. Il
ne les soutenait pas, ne les renvoyait pas; mais il les gardait à
Paris, les choyait, les défrayait[34]. Il y avait de belles fortunes à
faire auprès de ce bon roi. L'Anglais ne payait pas, même après; lui,
il payait d'avance. Il donnait aux petits chevaliers, non pas de
l'argent seulement, mais des établissements, des fortunes de prince.
Il était le père des Bretons et des Gascons. Il ne leur gardait pas
rancune. Plus on avait battu ses gens, et mieux il vous traitait. Il
venait d'accueillir le Vendéen Clisson, l'un de ceux qui avaient le
plus contribué à la défaite des Français à Auray. Il offrit au captal
de Buch le duché de Nemours. Il donna au sire d'Albret une fille de
France en mariage. Ce fut pour les Gascons un grand encouragement de
voir un des leurs devenir prince, beau-frère des rois de France et de
Castille.
[Note 33: Froissart.]
[Note 34: «Et vous mettrons à accord avec notre très cher neveu le
prince de Galles, qui espoir (peut-être) n'est mie bien conseillé.»
Ibid.]
Le 25 janvier 1369, le prince de Galles reçut à Bordeaux un docteur ès
lois et un chevalier, qui venaient, de la part du roi de France, lui
remettre un exploit. C'était une sommation polie de venir à Paris et
de répondre en cour des pairs, touchant certains griefs dont, «par
foible conseil et simple information, il aurait molesté les prélats,
barons, chevaliers et communes des marches de Gascogne aux frontières
de notre royaume, de laquelle chose nous sommes tout émerveillés[35].»
Le malade, ayant pris connaissance du message, dit fièrement le mot de
Guillaume le Conquérant: «Nous irons, mais ce sera le bassinet en
tête, et soixante mille hommes à notre compagnie... Il en coûtera cent
mille vies.» Le prince était de si mauvaise humeur, qu'après avoir
permis aux messagers de s'en aller, il fit courir après, et les mit en
prison sous un prétexte: «De crainte qu'ils n'allassent recorder leurs
sougles (plaisanteries) et leurs bourdes (railleries) au duc d'Anjou
qui vous aime tout petit, et qu'ils disent comme ils m'ont ajourné en
mon hôtel même[36].»
[Note 35: Froissart.]
[Note 36: Idem.]
Le roi de France, tout au contraire, avait l'air de croire que cette
affaire de Gascogne ne touchait point le roi d'Angleterre. Au même
moment, il lui envoyait un présent de cinquante pipes de bon vin, dont
pourtant l'Anglais ne voulut pas. Il avait naguère encore
acquitté un des payements de la rançon du roi Jean.
Charles savait endurer et patienter. Ses affaires n'en marchaient pas
moins. Au nord, il gagnait les gens des Pays-Bas. Il pratiquait le
Ponthieu, Abbeville. Au midi, il avait, de longue date, fait placer
par le pape des évêques à lui dans toutes les provinces anglaises. Au
delà des Pyrénées, il envoyait Duguesclin et quelques gens des
Compagnies pour aider aux Castillans à se débarrasser du roi que les
Anglais leur avaient imposé. Don Enrique promettait en retour d'armer
contre les Anglais une flotte double de celle du roi de France.
Don Pèdre avait pour lui beaucoup de communes, précisément à cause de
sa cruauté à l'égard des nobles. Il avait surtout les Maures et les
juifs, mauvais auxiliaires qui n'étaient pas capables de le défendre
et qui donnaient une fâcheuse couleur à son parti. Il s'était retiré
dans un des pays les moins chrétiens d'Espagne, dans l'Andalousie. Don
Enrique et Duguesclin, emmenant rapidement un petit corps d'hommes
sûrs, ne lui laissèrent pas le temps de reconnaître le nombre des
assaillants. Les juifs qui, contre toutes leurs habitudes, avaient
pris les armes, les jetèrent au plus vite; les Maures avec leurs
flèches ne pouvaient arrêter la grosse cavalerie. Duguesclin défendit
qu'on fît quartier à ces mécréants. Don Pèdre n'eut que le temps de se
jeter dans le château de Montiel. On dit que Duguesclin lui promit de
le faire évader et qu'il le trahit; que les deux frères étant venus en
présence dans la tente de Don Enrique, ces furieux se jetèrent l'un
sur l'autre; que Don Pèdre ayant mis Enrique dessous, Duguesclin prit
Don Pèdre par la jambe et le mit sous son frère qui le poignarda[37].
[Note 37: Au lieu de Duguesclin qu'Ayala fait intervenir,
Froissart nomme le vicomte de Roquebertin.]
La bataille de Montiel eut lieu le 14 mars. À la fin d'avril, Charles
V éclata, surprit le Ponthieu et défia le roi d'Angleterre. Le défi
fut porté à Westminster par un valet de cuisine. Le choix du messager,
en chose moins grave, eût semblé épigrammatique. Ces conquérants,
maltraités en Espagne par les fruits, en France par les vins, étaient
malades, vieillis de leurs excès. Un fils d'Édouard III, Lionel,
mourait à Milan d'indigestion. Les Anglais soutinrent qu'il était
empoisonné.
Il n'y avait que trop de bonnes raisons pour rompre la paix. Les
Anglais l'avaient rompue eux-mêmes, en lâchant leurs Compagnies sur la
France. Charles V n'en parla pas, non plus que des réclamations des
Gascons au traité de Bretigni, pas davantage de leurs priviléges
violés par les Anglais. Il aima mieux chercher dans les chartes du
traité quelque défaut de forme. Les états généraux, consultés par lui
avec déférence, décidèrent que son droit était bon (9 mai 1369). Il se
fit donner par la cour des pairs sentence pour confisquer l'Aquitaine;
il dit hardiment dans cet acte que la suzeraineté et le droit d'appel
avaient été réservés par le traité de Bretigni.
Il pouvait mentir hardiment: tout le monde était pour lui. Les
Compagnies se déclarèrent françaises. Les évêques d'Aquitaine lui
donnaient leurs villes; de longue date, l'archevêque de Toulouse les
avaient gagnées: soixante villes, bourgs ou châteaux, chassèrent les
Anglais, même Cahors, même Limoges, dont les évêques semblaient tous
anglais. Le roi de France méritait ces miracles; tout maladif qu'il
était, il faisait continuellement, pieds nus, de dévotes
processions[38]. Les prêcheurs populaires parlaient pour lui. Le roi
d'Angleterre faisait bien aussi prêcher l'évêque de Londres, mais il
n'avait pas le même succès[39].
[Note 38: «Tout déchaux et nuds pieds, et madame la reine aussi...
et faisoit ledit roi de France par tout son royaume être son peuple,
par contrainte des prélats et des gens d'église en cette affliction.»
Froiss., ch. DLXXXVII, p. 87.]
[Note 39: «Au voir dire, il était de nécessité à l'un roi et à
l'autre, puisque guerroyer vouloient, qu'ils fissent mettre en termes
et remontrer à leur peuple l'ordonnance de leur querelle, pourquoi
chacun entendit de plus grand volonté à conforter son seigneur; et de
ce étoient-ils tous réveillés en l'un royaume et en l'autre.» Froiss.]
Toutes les villes qui se rendaient à Charles V obtenaient confirmation
et augmentation de priviléges. On suit le progrès de sa conquête de
charte en charte: Rhodez, Figeac, Montauban, février 1370; Milhau en
Rouergue, mai; Cahors, Sarlat, juillet[40].
[Note 40: Ordonn. V. p. 291, 324, 333, 338. Sism. IX, p. 145.
--Sur l'histoire des communes, voyez particulièrement le cinquième
volume du cours de M. Guizot.]
Il est difficile de croire qu'une tête aussi froide, aussi sage, ait
eu réellement l'idée d'envahir l'Angleterre[41]. Il fit tout ce qu'il
fallait pour le faire croire, sans doute afin d'attirer les Anglais
dans le nord et de les empêcher d'étouffer le mouvement du midi. Ils
débarquèrent en effet une armée à Calais sous le duc de Lancastre. La
grande et grosse armée française, conduite par le duc de Bourgogne,
cinq fois plus forte que l'anglaise, avait défense expresse de
combattre. Elle resta immobile, puis se retira, sous les huées des
Anglais[42]. Ceux-ci n'en perdirent pas moins leur temps et leur
argent. Les villes du nord étaient en bon état. Dans le midi ils
avaient regagné plusieurs places, mais en perdant ce qui valait bien
plus, l'irréparable capitaine auquel ils devaient les victoires de
Poitiers, d'Auray et de Najara, le sage et habile Jean Chandos.
[Note 41: Froissart.]
[Note 42: Froissart.]
Ce brave homme avait tout prévu. Dès le moment que le prince de Galles
s'obstina, contre son avis, à imposer ce fatal fouage, Chandos se
retira en Normandie. Puis, le midi se soulevant, il revint pour
réparer le mal, pour sauver les imprudents qui n'avaient pas voulu
l'écouter; mais il espérait peu de cette guerre. L'historien du temps
le représente fort triste et _mélancolieux_, comme s'il eût prévu sa
mort prochaine et la perte des provinces anglaises. Après sa mort, le
roi d'Angleterre suivit enfin son avis, et révoqua l'impôt. Il était
trop tard.
Les Anglais étaient, comme on est dans le malheur, de plus en plus
malhabiles et malheureux. Ils auraient dû à tout prix s'assurer le roi
de Navarre et s'en servir contre la France. Le marché tint, selon
toute apparence, à la vicomté de Limoges que le Navarrais demandait.
Le prince de Galles ne voulut pas ébrécher son royaume d'Aquitaine:
il lui importait de garder cette porte de la France. Il refusa et
perdit tout. Le roi de France regagna le roi de Navarre en lui donnant
Montpellier, qu'il lui promettait depuis si longtemps. Peu après il
eut encore l'adresse de se concilier le nouveau roi d'Écosse, premier
de la maison de Stuart, Castille, Navarre, Flandre, Écosse, il
détachait tout de l'Angleterre; il isolait son ennemie.
L'orgueil anglais était si engagé dans cette guerre qu'Édouard trouva
encore moyen, après tant de sacrifices, de faire contre la France deux
expéditions à la fois. Pendant qu'un de ses fils, le duc de Lancastre,
allait secourir le prince de Galles resserré dans Bordeaux (fin
juillet 1370), une autre armée sous un vieux capitaine, Robert
Knolles, entrait en Picardie (même mois). Des deux côtés, nulle
résistance; Duguesclin, Clisson, conseillaient d'éviter tout combat,
d'escarmoucher seulement et de garder les places; la campagne devenait
ce qu'elle pouvait. Ces chefs de Compagnie ne connaissaient que le
succès; les plus braves aimaient mieux employer la ruse. Quant à
l'honneur du royaume, ils ne savaient ce que c'était. Il fallait que
le duc de Bourbon vît, sans bouger, passer devant le front de son
armée, sa mère, mère de la reine de France, que les Anglais avaient
prise, et qu'ils firent chevaucher sous ses yeux dans l'espoir
d'entraîner le fils au combat. Il leur proposa un duel, mais leur
refusa la bataille[43].
[Note 43: «Puisque combattre ne voulez.... dedans trois jours,
sire duc de Bourbon, à heure de tierce ou de midi, vous verrez votre
dame de mère mettre à cheval et mener en voie: si avisez sur ce, et la
rescouez (délivrez) si vous voulez.» Froiss., ch. DCXX, p. 173.
«...Mais oncques ne s'en murent ni bougèrent.» Ibid., ch. DCXXI, p.
175.]