60 milles est de Nouméa; sur cet emplacement on imagina de créer
une ferme modèle. Ce fut bien certainement le modèle de la plus
étrange des fermes. Un agent de culture obtint sur ce point une
concession importante; il y amena une cinquantaine de déportés
prêts à tous les efforts pour échapper à la vie sans espoir de
l'île des Pins. En débarquant ils ne trouvèrent ni tentes, ni
outils, ni vivres,--on ne peut appeler vivres un peu de farine
et un chétif morceau de lard.--Ils demandèrent ce qu'il fallait
faire. Le directeur de la philanthropique ferme modèle leur
offrit de travailler gratis sur ces terres en attendant que le
gouvernement pût s'occuper d'eux. Trois mois après, nos malheureux
camarades nous revenaient pieds nus, hâves, décharnés, fuyant
cette ferme _modèle_ qui ne leur avait offert ni un abri, ni un
instrument de travail, ni un morceau de pain. Voilà pour les
tentatives agricoles faites en notre faveur.
Une association de capitalistes ou prétendus tels, vint,
animée des intentions les plus humanitaires (elle l'a prouvé),
s'installer sur un de ces territoires fertiles qui sont assez
rares, dans une contrée appelée Gomen, à 120 milles au nord de
l'île, et offrit, par l'intermédiaire d'un de ces agents, du
travail aux déportés simples aux conditions suivantes: L'ouvrier
travaillerait _10 h._ par jour[3] pour le compte de l'entreprise;
il recevrait un salaire de 40 francs par mois (dans un pays
inhabité où un morceau de savon vaut 2 francs); sa nourriture
se composerait de viande salée, de farine et d'un peu de vin,
la difficulté des communications ne permettant pas de faire
mieux. Enfin, si la Compagnie _était satisfaite de son travail_,
l'ouvrier pourrait recevoir une concession de 5 hectares de terre.
[Note 3: Le maximum de la journée de travail est de 8 heures
sous ce ciel brûlant.]
Malgré un salaire dérisoire, un travail supérieur à celui qui est
demandé aux condamnés aux travaux forcés, cent déportés voulurent
tenter l'aventure: sortir du sombre pénitencier, tout est là. Un
mois après leur arrivée, la Compagnie n'avait pas de vivres à leur
donner. Ils furent obligés d'aller demander aux mineurs du Nord
un abri et un peu de pain; quelques-uns trouvèrent un travail qui
leur permit de vivre en attendant des temps meilleurs. Quant à la
Compagnie de Gomen, elle avait prévu ce qui arriverait, et dans
un article de son traité d'engagement, où elle ne s'engageait à
rien pour son compte, elle avait inséré une clause qui frappait le
déporté d'un dédit de deux cents francs si celui-ci ne remplissait
pas son engagement. La Compagnie eut ainsi des habitations
construites, un terrain défriché, et cela sans bourse délier.
Nous n'avons plus qu'un court et dernier regard à jeter sur les
mines du nord. A Balade, territoire de l'extrême nord a 150
milles de Nouméa, cent déportés ont trouvé un travail un peu
mieux rétribué et qui leur permet de vivre. Malheureusement, les
compagnies minières sont peu importantes; ainsi que nous l'avons
dit, les capitaux n'affluent pas dans leur caisse, et, malgré
leur bonne volonté, fort intéressée d'ailleurs, elles ne peuvent
occuper qu'un nombre très-restreint de travailleurs.
Voilà, rapidement esquissée, et en parcourant sommairement le
champ des souffrances, des misères, des infamies et des abus
d'autorité, en négligeant bien des accusations, hélas! trop
fondées, en laissant de côté mille faits monstrueux, la situation
des déportés simples en Calédonie.
Cinq cents à peu près pouvant trouver dans le travail une
rémunération relativement satisfaisante;--3,200 autres condamnés,
par le manque d'occupation, à l'isolement, aux privations, à la
misère hideuse sans espoir d'en sortir.
Ces derniers sont-ils plus coupables que les 500 autres? Non. Ils
sont arrivés trop tard; les ressources industrielles manquent pour
utiliser leurs bras avides de travail et de liberté.
Telle est la justice distributive de leurs vainqueurs.
IV
Le Bagne.
Tous les proscrits ne sont pas à la presqu'île Ducos, à l'île
des Pins, à Nouméa ou dans les mines: _trois cents_ d'entre eux,
subissant un sort plus épouvantable encore, ont été condamnés à la
_transportation_, et sont au bagne, confondus parmi les plus vils
scélérats. Quels motifs ont dicté cette aggravation terrible? Ce
serait difficile à dire. Le prétexte est d'ordinaire un fait de
guerre, qualifié par le vainqueur «assassinat» ou «pillage.» La
véritable raison gît dans la composition de la cour martiale, dans
un caprice de l'adversaire d'hier devenu le juge d'aujourd'hui,
dans une vengeance personnelle, souvent même dans une commutation
de peine, les condamnés à mort qui n'ont pas été exécutés ayant
été envoyés au bagne. C'est ainsi que des hommes de lettres, comme
Brissac, Humbert, Maroteau, auxquels l'accusation n'a pu opposer
que des articles de journal quelquefois non signés, s'y trouvent
à côté d'héroïques soldats comme Alemanne et Lisbonne, d'intègres
magistrats comme Fontaine et Roques de Fillol, ou d'honnêtes
ouvriers, comme Trinquet et Fimbert; c'est ainsi que des enfants
de vingt ans, comme Fortin, Dacosta, Giffault, ont été jetés dans
ce cloaque, côte à côte avec des vieillards de soixante ans.
Quand un homme arrive au bagne, il perd sa personnalité: il est
rasé, habillé d'un costume spécial, enchaîné par le pied, désigné
par un numéro, astreint aux travaux les plus durs; il devient
une machine, mais une machine qui sent et qui souffre; supplice
plus atroce, il n'est pas seulement soumis à la règle d'une loi
inflexible, il est assujetti au caprice d'une horde de tyrans qui
s'appelle le corps des surveillants. Le forçat est la chose de
son surveillant. Celui-ci le tutoie, l'outrage et le frappe, sans
que l'esclave ait rien à dire. Ose-t-il manifester sa douleur
ou sa colère par un seul geste, par un mot, un coup de revolver
l'étend raide mort et le surveillant ne doit compte de ce meurtre
à personne: il a résisté à un acte de rébellion, il est félicité,
récompensé par ses chefs. Étant donné ce pouvoir sans limites et
sans contrôle, il faudrait une perfection plus qu'humaine pour ne
pas en abuser. Qu'on se fasse une idée des injustices sans nom
qu'un tel système entraîne quotidiennement en voyant quelle classe
d'hommes se consacre à cet horrible métier! Ce sont d'ordinaire
d'anciens soldats sans instruction, sans mœurs et sans courage,
que les séductions d'une haute paye, de la vie coloniale et de
pouvoir absolu ont décidé à solliciter ces fonctions. La plupart
sont constamment en état d'ivresse, et la façon dont ils se
marient pourra indiquer le niveau de leur moralité. Leur départ
pour la colonie suivant de très-près leur nomination, et l'état
de mariage leur donnant droit à certains avantages pécuniaires,
ils prennent la première malheureuse venue dans les bouges du port
d'embarquement, l'épousent et l'emmènent avec eux. Arrivés en
Nouvelle-Calédonie, ce couple aimable se consacre de concert au
culte des boissons alcooliques et à la persécution de l'escouade
d'infortunés placés sous la direction de l'époux. Un médecin, qui
avait vu de près ces infamies, nous disait dernièrement: «Il y a
au bagne les plus grands criminels des cours d'assises; eh bien,
j'estime que la moralité moyenne de ces hommes est supérieure à
celle de leurs gardiens!»
La vie du forçat se résume en deux mots: travailler, souffrir.
Levé avec le jour, il passe sa journée sur les chantiers de
l'Etat, occupé, sous un soleil brûlant, aux travaux les plus
pénibles; son salaire est nul, ou si faible qu'il ne lui suffit
pas pour se procurer du tabac; son alimentation ignoble et
insuffisante. La nuit, il couche sur un lit de camp avec dix-neuf
autres infortunés comme lui. Jamais un instant de solitude, de
recueillement ou de répit. Le dimanche est consacré aux lavages et
aux offices catholiques, obligatoires pour lui quelle que soit sa
confession. Il ne peut écrire qu'une lettre par mois à sa famille
et ne reçoit qu'une réponse; l'une et l'autre sont ouvertes et ne
doivent traiter que des questions de santé.
Suivant les notes qu'il reçoit de ses gardiens, il est classé dans
une des quatre catégories de condamnés; la première n'existe pour
ainsi dire que de nom; la seconde, très-restreinte, se compose de
forçats qui peuvent être autorisés à sortir du bagne pour aller
servir d'esclaves au gouverneur et à toute la haute ou basse
bureaucratie; la troisième est la plus nombreuse, la quatrième la
plus dure.
Il y a en Nouvelle-Calédonie environ sept mille forçats, répartis
entre le bagne central de l'île Nou et des camps dispersés sur
toute l'étendue de la colonie.
En même temps qu'il est soumis à toutes les fantaisies frivoles
qui peuvent traverser la cervelle de son gardien, à ses outrages
et à ses voies de fait, le forçat est passible de peines
administratives et réglementaires, qui sont la _cellule_ et le
_fouet_.
La _cellule_ est un cachot étroit, où il est enchaîné et presque
entièrement privé de nourriture; quand c'est préventivement qu'il
y est jeté, et quand ses chefs veulent lui arracher un aveu, on
lui applique le supplice des _poucettes_, c'est-à-dire de deux
larges anneaux d'acier, serrés à volonté par un écrou autour des
deux pouces. Nous avons vu souvent travailler, à la presqu'île
Ducos, des forçats qui avaient perdu un ou deux doigts des suites
de ce supplice.
La peine du _fouet_ est appliquée deux fois par semaine en
présence du bagne assemblé au son du tambour. Le patient est
attaché sur un banc, entièrement nu, pour recevoir dix, quinze,
vingt coups de fouet ou plus. L'instrument du supplice est
une forte tresse de cuir, maniée avec une habileté redoutable
par un bourreau spécial; à chaque coup, la peau gonfle comme
par l'effet d'une brûlure; au quatrième ou cinquième, le sang
jaillit. La douleur est atroce, et l'homme le plus énergique a
besoin d'un effort presque surhumain pour ne pas hurler. Quinze
coups entraînent toujours une incapacité de travail de plusieurs
semaines, et il n'y a pas d'exemple d'un condamné qui ait pu en
supporter quarante sans expirer. La peine est pourtant fréquemment
de cinquante coups; mais, dans ce cas, un chirurgien présent
au supplice suspend l'opération quand il juge que les forces
du patient sont à bout; on l'emporte à l'hôpital, et quand il
est rétabli, on le ramène au banc de torture et on complète
l'exécution. Parfois, pour des sujets d'une faible santé, il
a fallu quatre et cinq reprises pareilles. En dépit de cette
philanthropique précaution, il arrive pourtant assez fréquemment
que le supplicié meurt sous le fouet. C'est le cas d'un forçat
nommé Gaidioz, qui a expiré au trentième coup, il n'y a pas quatre
mois, au bagne de l'île Nou.
«Quoi qu'on en dise au dehors, nous écrivait il y a quelques
mois un de nos amis qui a réussi à faire parvenir une lettre à
la presqu'île Ducos, en la jetant à la mer dans une bouteille,
la peine du fouet est en pleine vigueur au bagne. Il ne se passe
pas de semaine sans que huit ou dix malheureux ne la subissent;
outre les délits de droit commun qui entraînent toujours cette
peine corporelle, la _tentative d'évasion_, _la mauvaise volonté
dans le travail_, ou une simple accusation de _manque de respect_
portée par un gardien suffisent à la faire appliquer.
«Il y a plus: S'il arrive qu'un forçat soit traduit devant le
conseil de guerre du bagne et qu'il soit déclaré non-coupable, il
peut être remis par le gouverneur, pour le prétendu fait qui a
donné lieu à la poursuite, à la disposition de l'administration
pénitentiaire, qui inflige sans contrôle une peine disciplinaire:
c'est presque toujours le fouet qu'elle choisit. En somme, cette
peine est aussi généralement appliquée que la cellule...»
Ce qui n'a pas empêché le directeur général des établissements
pénitentiaires, dans sa déposition devant une commission d'enquête
parlementaire, d'affirmer formellement que les peines corporelles
sont abolies dans les colonies françaises.
C'est à ce régime que sont soumis _trois cents_ défenseurs de la
Commune. Et qu'on ne pense pas qu'ils sont traités avec quelques
égards ou distingués des pires criminels. Ils sont confondus dans
leurs rangs, ils ont à subir, à toutes les heures, ce contact
immonde et à en savourer tous les dégoûts. «Je ne connais qu'un
bagne,» a répondu le ministre Victor Lefranc à une mère éplorée
qui le suppliait de ne pas jeter son fils dans cette tourbe
humaine. S'il y a une distinction, elle est plutôt tournée contre
les forçats politiques: car le surveillant, souvent indifférent
pour le scélérat, est plein de haine contre le «communard.» Il se
sait méprisé et se venge par les plus basses injures, les besognes
les plus rebutantes, les outrages, les coups, les plaintes
calomnieuses. Les autres forçats s'associent à cette persécution.
Sentant bien que ces hommes ne sont pas des leurs, ils les
jalousent et les maltraitent. Qu'on se figure, si l'on peut, la
vie d'un lettré comme Brissac, ou simplement d'un honnête homme
comme Amouroux, accouplé avec un ignoble empoisonneur ou un
faussaire, traînant la même chaîne, et obligé de subir sa haine ou
qui pis est son amitié! Un professeur de médecine légale pourrait
seul oser décrire les mystères infâmes du bagne et les spectacles
odieux que nos malheureux amis ont sous les yeux. Souvent ils
ont réussi à nous faire passer des lettres, en s'exposant, s'ils
étaient surpris, à mourir sous le fouet; toutes ces lettres
sont des cris d'horreur et de désespoir; toutes peignent des
souffrances si poignantes, qu'on a peine à comprendre comment on
peut les supporter sans faiblir.
Et pourtant, la conscience de l'injustice et l'espoir de la
réparation leur donnent cette force, et leur attitude à tous est
si calme, si digne et si noble, qu'elle a arraché à un inspecteur
venu de France, le général Reboul, cette exclamation d'étonnement:
«les forçats politiques sont des hommes! ils parviennent à rester
dans la boue sans se salir!»
Nous sommes arrivés au bout de cette revue douloureuse. Nous avons
dit ce que nous avons vu, froidement et sans passion, atténuant
plutôt qu'exagérant, et laissant de côté, pour ne pas dépasser
les limites que nous devions nous assigner, bien des faits qui
jetteraient un jour nouveau sur cet enfer lointain, où la loi
n'existe plus, où le caprice de quelques scélérats règne en maître
avec la certitude de l'impunité. Nous avons montré comment quatre
mille hommes dont le seul crime est d'avoir été vaincus ont été
transportés aux antipodes pour s'y consumer dans l'inaction et
dans la misère, ou se voir confondus parmi les forçats. Nous
n'ajouterons qu'un mot.
Depuis cinq ans le monde accuse les soldats de la Commune; on
leur reproche le meurtre de soixante-quatre otages et l'incendie
de quelques édifices. Mais avant de les condamner, que le monde
regarde du côté de l'Assemblée de Versailles et qu'il fasse aussi
son bilan. Il y trouvera le massacre de trente mille hommes,
femmes et enfants; l'assassinat juridique aux poteaux de Satory
d'une centaine de prisonniers de guerre; l'exil imposé à soixante
mille familles; quatre mille déportés jetés en pâture au sphynx
calédonien, et le bagne érigé en argument politique. Qu'il fasse
la balance alors, et qu'il dise de quel côté sont les victimes et
de quel côté les bourreaux.
V
Une lettre au _Times_.
La publicité donnée par le _Times_ à notre cri en faveur de
nos infortunés compagnons déportés à la Nouvelle-Calédonie, a
déjà eu un résultat considérable: elle a forcé le gouvernement
de Versailles à prendre la parole. Dans un mémoire dont votre
correspondant de Paris vous a parlé sous le titre de _Notice sur
la déportation en Nouvelle-Calédonie_, les vainqueurs publient
un plaidoyer officiel et tentent de se justifier devant le monde
des accusations que nous avons portées contre eux. Laissez-nous
vous remercier d'abord de ce service rendu par la libre presse
anglaise à la justice et à l'humanité. Et, puisque notre voix ne
peut se faire entendre en France, puisque les journaux qui osent
mentionner notre témoignage sont frappés de suspension, puisque
nos adversaires se défient à ce point de leur cause, qu'ils
n'osent pas nous la laisser publiquement discuter, permettez-nous
de vous demander encore l'hospitalité de vos colonnes pour une
courte réponse au plaidoyer embarrassé du maréchal Mac-Mahon, et
de prendre le peuple anglais comme arbitre dans ce débat.
Les lecteurs de notre déposition ont bien mal compris notre
but s'ils ont cru que nous voulions nous poser, nous et nos
compagnons, en martyrs. Nous sommes des vaincus, rien de plus,
et nous subissons la loi de la guerre; nous le savons; nous
acceptons notre situation et nous ne récriminons pas contre les
conséquences de nos actes. Prenant la déportation politique comme
un fait, nous nous sommes demandés seulement: 1º si elle est
utile à nos adversaires et à la société; 2º si elle est morale; 3º
si elle est humaine. A ces trois questions nous avons dû répondre
négativement, et nous avons répondu, non par des théories, mais
par des exemples qui défient toute échappatoire.
Si le droit de punir peut être à juste titre contesté à la
société, et si des philosophes éminents lui concèdent seulement
la faculté d'empêcher le criminel de nuire, il est certain que ce
droit est surtout douteux en politique. De point de vue moral et
absolu, en pareille matière, il ne saurait être question, puisque
les mêmes faits qui sont jugés criminels chez le vaincu, dans
les luttes civiles, sont déclarés honorables et glorieux chez le
vainqueur. Prétendre amener le condamné politique à résipiscence
par des rigueurs systématiques est chimérique; la logique et
l'histoire attestent que la persécution a nécessairement le
résultat contraire; elle endurcit les convictions, elle accumule
les rancunes, appelle la vengeance, prépare la lutte à venir. Il
est donc certain que dans son intérêt même le vainqueur et l'état
social qu'il représente devraient pencher, après la victoire, vers
la clémence plutôt que vers la rigueur.
Nous serons entièrement sincères, parce que nous n'avons aucune
raison de rien dissimuler, ni de rien ménager: peut-être un
système de modération a-t-il été la pensée secrète qui flottait
autour de l'imagination des auteurs de la déportation, au moment
où ils l'ont opérée; c'est du moins ce que semblaient indiquer
certaines circulaires à tendances quasi-libérales rédigées il y
a deux ou trois ans par le premier gouvernement de Versailles,
au sujet de l'application de la peine. Ces clairvoyants hommes
d'Etat faisaient partir tous les trois mois pour les antipodes
un convoi d'otages républicains, et croyaient apaiser par ces
sacrifices périodiques l'insatiable minotaure monarchique; mais
ils paraissaient disposés, dans leur propre intérêt même, pour
prévenir les plaintes et déraciner chez les proscrits l'esprit de
retour, à leur rendre l'existence tolérable au lieu de leur exil.
Telle peut être l'interprétation de la lettre de ces documents.
Mais, en la supposant telle, il faut déclarer, et nous n'avons pas
fait autre chose, que cette intention n'a pas été réalisée. Elle
ne l'a pas été _parce qu'elle ne pouvait pas l'être_, et cela pour
deux raisons:
1º Parce que l'exécution de ces instructions était abandonnée
à des agents qui devaient nécessairement réagir contre leur
teneur, et que donner l'ordre à des soldats de Versailles
encore frémissants de la lutte, à des bonapartistes gonflés
de haine et de rancunes, de se conduire décemment avec des
prisonniers parisiens et républicains, c'était simplement demander
l'impossible.
2º Parce que ces geôliers, eussent-ils été doués d'une abnégation
surhumaine (et ce n'était nullement le cas), eussent-ils eu en
partage l'intelligence, la douceur, la prudence et un amour
démesuré de leurs prisonniers, ils n'auraient pu faire que
la déportation en Nouvelle-Calédonie ne fût pas une hérésie
économique, et comme telle un échec inévitable.
Nous l'avons dit, et c'est le fond de la question, la
Nouvelle-Calédonie est un pays vierge, une pauvre terre sans
éclat, sans richesse, sans capitaux, sans industrie, qui tire
tout du dehors, et qui avait déjà, avant la déportation, une
population surnuméraire et parasite de plusieurs milliers de
soldats et de forçats. Jeter quatre mille hommes de plus sur
cette lande lointaine, c'était compliquer un problème déjà
difficile; il est devenu insoluble. On dit: les salaires sont
élevés à Nouméa; un artisan y gagne 10 et 12 francs par jour.
C'est parfaitement exact; mais ce qu'on ne dit pas, c'est qu'il y
avait en ce pays, avant la déportation, une certaine demande de
bras; cette demande était limitée et très-inférieure au chiffre
des déportés. La preuve, c'est précisément que les 3,000 déportés
simples, ouvriers des différents métiers, étaient à la disposition
des colons libres, qui n'avaient qu'à les demander pour obtenir
leurs services, et que, sur ce nombre, 400 à peine ont trouvé de
l'emploi, ce qui donne précisément le chiffre de la demande de
bras. C'est rigoureux et net; c'est, en propres termes, comme si
l'Etat ayant dit à la colonie: «Voilà des travailleurs, combien
vous en faut-il?» la colonie avait répondu: «Il m'en faut 400.»
Quant aux 2,500 autres déportés simples et aux 850 déportés dans
une enceinte fortifiée, qui ne peuvent sortir de leur territoire
d'internement, ils sont restés sans travail.
* * * * *
On fait sonner bien haut le chiffre de 1,185 «repris de justice»
qui se trouvaient parmi les condamnés politiques. D'abord, il
serait utile de connaître pour quelle proportion, des délits ou
crimes véritablement graves, entrent dans ce chiffre, et sur
quels documents il est établi. On sait que la condamnation la
plus légère suffit à faire décerner cette qualification. Ensuite,
il importe de considérer que ce chiffre ne s'applique pas en
propre à la déportation, mais au total des 40,000 ou 50,000
prisonniers qui sont restés entre les mains de l'armée après
l'écrasement de Paris. Il est clair que dans un pareil coup de
filet, jeté sur une grande capitale, on doit trouver toute espèce
de poissons. Naturellement, dans le travail d'élimination et de
mises en liberté qui a été opéré, les vainqueurs ont eu soin de
retenir tous les hommes dont le passé n'était pas immaculé, avec
l'arrière-pensée de ternir, par ce contact, l'honneur des vaincus.
Ces 1,185 hommes (en acceptant ce chiffre) sont ce résidu. Sur
50,000 prisonniers, la proportion n'a rien de formidable, comme
elle peut le paraître sur 12,000 condamnés. Mais au lieu de dire,
sur 12,000 condamnés, il y a 1,185 repris de justice, il fallait
dire, sur 50,000 personnes arrêtées, nous avons dû reconnaître
qu'il y avait 38,000 innocents que nous avons relâchés, 10,815
hommes sans tache que nous avons condamnés à la mort, à l'exil, à
la prison, et une infime minorité de coquins que nous avons mêlés
à ces proscrits politiques.
Enfin, le plaidoyer officiel se targue du mouvement d'émigration
qui se produit vers la Nouvelle-Calédonie, des 1,000 colons libres
qui s'y sont portés l'an dernier, des 2,000 qui demandent à
partir. Sans s'arrêter à l'exiguité de ces chiffres véritablement
misérables, on peut faire remarquer que cette émigration qu'on
favorise est une hérésie économique et un crime de plus. Ce sont
de nouvelles bouches inutiles qu'on jette en Nouvelle-Calédonie et
de nouvelles difficultés qu'on ajoute aux difficultés présentes.
En fait, ces émigrants sont, pour la plupart, dans la plus sombre
misère et regrettent amèrement d'avoir quitté la mère-patrie.
Encore eux, du moins, sont-ils libres et peuvent-ils aller
chercher, sur une terre plus favorisée, le travail que cette île
déshéritée ne peut leur donner. C'est ce qu'ils font presque tous,
en s'écoulant vers l'Australie, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande,
après une rapide expérience de la Nouvelle-Calédonie, du régime
militaire et de l'avenir qu'il peut leur faire espérer.