gouvernement lorsqu'il l'avisait que tout était prêt pour nous
recevoir. Nous trouvâmes la solitude, rien de plus. Quelques
misérables huttes, construites à la hâte par un détachement de
forçats, offrirent à une centaine d'entre nous un méchant abri
contre le soleil des plus dangereux à cette époque de l'année.
Le képi que l'on nous avait donné au départ était usé; le
gouverneur nous refusa les chapeaux qui devaient faire partie de
notre pauvre équipement, et la plupart durent aller tête nue au
risque d'insolations qui furent fréquentes au début. Plusieurs
déportés moururent de congestions cérébrales et de fièvres
typhoïdes sans que ces accidents éveillassent l'attention d'une
administration fort indifférente, qui ne nous remit des chapeaux
qu'après un séjour de dix mois. La plupart des mauvais souliers
qui nous avaient été distribués, étaient hors de service, ou
faisaient partie de la nombreuse catégorie de chaussures que le
gouvernement n'avait pu utiliser pendant la guerre, parce qu'elles
étaient dépareillées ou de dimensions si extravagantes qu'il
fallait renoncer à les porter; le gouvernement colonial négligea
absolument la distribution réglementaire, et la moitié de la
déportation qui allait déjà tête nue, prit le parti d'aller aussi
pieds nus, se rapprochant petit à petit du primitif costume de
nos noirs voisins. Nous fûmes bientôt sur le point d'abandonner
toute espèce de vêtements, outre que les deux blouses et les deux
pantalons délivrés étaient insuffisants, on nous refusa absolument
le savon si nécessaire pour notre blanchissage.
Le service des vivres était dirigé de la même manière. A notre
arrivée nous n'avions pas même de boulangerie pour préparer
notre pain et nous fûmes réduits à la demi-ration de pain et de
biscuit jusqu'au jour où les déportés se construisirent des fours.
Le service d'approvisionnement de bétail sur pied pour notre
subsistance était si bien entendu que nous manquions très-souvent
de viande fraîche, seule nourriture qui nous fut accordée. Notre
ration de viande était fréquemment remplacée par un peu de mauvais
lard rance, que la famine à laquelle nous étions en proie pouvait
seule nous faire dévorer. Au mois de juin 1873 nous restâmes
ainsi 40 jours sans viande fraîche; au mois de mars suivant la
déportation n'avait plus même de lard et en était réduite à sa
ration de café et de pain.
La saison des pluies arriva pour aggraver notre fâcheux état;
les pluies qui sont torrentielles et durent parfois des semaines
entières sans interruption, inondèrent bien vite les misérables
habitations que nous nous étions construites, les tentes étant
devenues inhabitables. D'autre part nous ne possédions pas encore
de chemins, et c'est dans l'eau jusqu'à la ceinture qu'il fallait
que les déportés allassent, à une grande distance, chercher
leurs très-sommaires provisions. De retour au campement, les
rafales et la pluie éteignaient notre feu quand par hasard nous
avions réussi à l'allumer malgré l'humidité du bois. Bien souvent
l'impossibilité de faire cuire nos aliments était telle, que la
lassitude s'emparait de nous; ces jours-là, nous nous jetions
sur nos hamacs humides, mal abrités par notre pauvre toiture de
chaume, nous contentant de notre pain sec et rêvant tristement à
la patrie, aux chères affections que nous avions laissées à six
mille lieues de nous; les larmes étaient dans tous les yeux, mais
nous les empêchions de couler pour ne pas augmenter la douleur
de nos amis par le spectacle de la nôtre. Que d'heures passées
ainsi en proie à nos amères réflexions, sans échanger une parole,
bloqués dans nos insuffisants abris par l'eau qui nous environnait
de toutes parts.
Cette épouvantable vie eut un résultat facile à prévoir. Quelques
jours après notre arrivée, le vin qu'on nous avait distribué
pendant sept jours fut supprimé, malgré la nécessité reconnue de
cette boisson sous un climat qui, sans être précisément malsain,
exige des précautions hygiéniques dont nous fûmes toujours
complétement privés; ce fut le signal de la dyssenterie qui vint
fondre sur nous. Pendant plus d'un mois une longue procession de
plus de cent cinquante malades gravit le rude chemin qui mène à
l'hôpital, situé sur une hauteur, et alla demander du secours
contre le mal dangereux qui sévissait contre nous; mais là comme
partout rien n'avait été préparé. Le sulfate de soude, le bismuth,
les remèdes les plus essentiels manquaient absolument, et il
fallut s'en remettre à la nature du soin de la guérison. La rude
vie des deux siéges, les malsaines prisons, les longues privations
nous avaient aguerris, et à l'exception de quelques-uns qui
succombèrent, nous nous rétablîmes peu à peu.
Les tortures morales venaient encore ajouter à ces souffrances et
accroître les maux de notre sombre existence. Une fois par mois un
bateau de l'Etat devait nous apporter notre courrier, notre unique
consolation sur cette terre privée de toute communication. Par
la plus coupable des négligences ou par un raffinement d'odieuse
cruauté, aucun service de poste, n'avait été régulièrement établi,
et nos chères lettres tant désirées ne nous parvenaient le plus
souvent que deux ou trois semaines après leur arrivée au chef-lieu
de la colonie. Ces heures d'attente étaient les plus cruelles,
les lettres que nous recevions nous rattachaient seules au monde
extérieur, à la patrie; en les lisant nous oubliions un instant
que nous étions dans un horrible tombeau; elles contenaient
parfois un mot d'espérance, nous cessions d'être isolés, la
distance disparaissait et nous vivions de courtes mais délicieuses
minutes au milieu de ceux qu'il nous avait fallu quitter pour
venir traîner sur cet îlot du Pacifique une existence misérable et
sans lendemain.
Ce rayon de soleil dans notre nuit sombre, le gouvernement
colonial nous le faisait acheter par de longues journées d'attente
et d'angoisses. Puis nous retombions dans notre vide, errants
dans notre solitude, sans même au début pouvoir être reçus dans
une pauvre hutte de sauvages odieusement excités contre nous par
les calomnies répandues sur notre compte par les prêtres qui
les dirigeaient. Ce ne fut que par la douceur persévérante de
notre conduite que nous pûmes détruire l'horreur que nous leur
inspirions et trouver au milieu d'eux, malgré l'interdiction qui
nous avait été faite de les visiter, quelque soulagement à nos
maux.
Cependant malgré l'énergie et l'espérance qui nous avaient
soutenus jusque-là, quelques-uns ne purent résister plus longtemps
à de si dures épreuves, maintenant que l'espoir d'en sortir ne les
réconfortait plus. Plusieurs déportés furent frappés par la plus
terrible des maladies, l'_aliénation mentale_, et sur le refus de
l'administration de s'occuper d'eux, nous nous chargeâmes de nos
pauvres camarades, leur prodiguant tous les adoucissements que
notre misérable situation nous permettait de leur procurer.
Albert Grandier, journaliste qui avait appartenu à la rédaction
du _Rappel_, fut un des premiers atteint du mal terrible dont
il devait mourir. Estropié, malade à son départ de France, il
ne put supporter les privations de tous genres qui sont le lot
du déporté. Pendant quelque temps il vécut avec un camarade
dévoué dans une chétive habitation qu'il s'était construite, et
essaya pour distraire sa pensée de s'occuper de jardinage; mais
sans forces, mal habile à ce rude métier, privé des outils les
plus nécessaires, il ne put rien obtenir d'une terre qui exige
une santé robuste et un labeur de tous les instants pour donner
quelque récompense. Le dégoût s'empara de lui, son cœur était
resté en France auprès d'une sœur qu'il adorait et dont les rares
nouvelles lui parvenaient difficilement; nous vîmes s'éteindre
peu à peu cette vive et nerveuse intelligence, s'affaisser
graduellement cette constitution épuisée par les nuits sans
sommeil de Satory et les humides casemates de Boyard. A la fin
il quitta son ami pour vivre dans les bois et caresser dans leur
solitude l'idée fixe qui s'était emparé de lui. Il passait des
journées entières assis sur le bord de la route qui mène à la
mer, et quand nous lui demandions ce qu'il faisait là, il nous
répondait d'un air joyeux qui faisait mal à voir: qu'il attendait
sa sœur qui venait le rejoindre. L'un de nous, Mourot, journaliste
comme lui, s'était chargé de notre malheureux camarade, il lui
avait loué une petite cabane et s'occupait avec un soin touchant
de la personne de son ami; mais celui-ci lui échappait sans cesse,
pour courir, presque nu, les bois et les chemins à la recherche de
cette sœur bien aimée qu'il ne devait plus revoir!
Mourot demanda bien des fois à l'administration un asile pour
notre malheureux camarade; nous espérions qu'un changement de
résidence, un genre de vie convenable, rallumerait peut-être
ce flambeau éteint par la souffrance; nous redoutions surtout
que Grandier, trompant la surveillance se perdît dans les bois
voisins et ne pérît de fatigue et de besoin. _L'administration ne
répondit pas aux demandes qui lui furent adressées_, et, au mois
de novembre dernier, Grandier était trouvé mort dans la brousse,
non loin du chemin qui mène à la mer! Il avait trente ans.
L'administration, interpellée sur la manière de vivre des
déportés, répondit mensongèrement dans la séance du 12 décembre
1873, par l'organe de M. Dompierre d'Hornoy, ministre de la
marine, que la plupart des déportés se refusaient à toute espèce
de travail, et que l'administration avait, en leur faveur fait
les plus grands efforts. Le ministre qui affirmait ces choses
avait fait parvenir de ses bureaux la dépêche précédemment envoyée
au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, dans laquelle il était
prescrit de ne pas renouveler dans cette île le scandale des
ateliers nationaux et de suspendre sur les pénitenciers, tous les
travaux en cours d'exécution.
En effet, quelque temps après notre arrivée, le gouvernement
colonial avait fait entreprendre à l'île des Pins une certaine
quantité de travaux indispensables: l'achèvement de l'hôpital, qui
ne fut terminé que six mois après notre arrivée, la construction
des ateliers de l'administration, déserts aujourd'hui, la conduite
d'un cours d'eau pour l'alimentation de l'hôpital, ouvrage qui a
produit trente mille francs de salaires pour les déportés, et,
sans exiger d'autre dépense que l'entretien de l'outillage coûte
à notre budget plusieurs centaines de mille francs; enfin une
route, qui ne sera jamais terminée, devant traverser l'île dans sa
plus grande longueur et desservir les cinq camps ou communes sur
lesquels nous devions être répartis.
Ces divers travaux et quelques autres de peu d'importance qui ont
coûté plus d'un million et demi, et qui n'ont pas été achevés pour
la plupart, ont fourni en salaires en une année une somme qui ne
dépasse pas deux cent cinquante mille francs.
Tous les travaux entrepris par le gouvernement dans la colonie, le
sont dans ces conditions. Le budget des pénitenciers, qui s'élève
pour 1874 à la somme de neuf millions et demi, est l'objet de
détournements s'élevant à plus de quatre millions; à peine cinq
millions ont été appliqués aux services auxquels cette somme de
près de dix millions devait être affectée.
Les fers envoyés pour les diverses constructions à élever sur
l'île des Pins, ont été détournés de leur destination et nous ne
savons ce qu'ils sont devenus, aussi l'administration a-t-elle,
pour masquer ses agissements, fait construire depuis quelques mois
seulement, des baraquements en planche devant servir de logement
à 20 déportés et absolument inhabitables. Les marchés de viande,
de farine et de toutes les autres fournitures donnaient lieu de
la part de l'administration de M. Gauthier de la Richerie, à un
trafic scandaleux sur lequel les colons ont vainement appelé
l'attention du gouvernement français.
Si nous revenons au bien-être produit par ces travaux confiés aux
déportés, il nous suffira de dire que, sur 2,700 déportés qui
ont été internés à l'île des Pins, le maximum des travailleurs
employés n'a jamais dépassé 800, bien que deux mille déportés
environ se fussent fait inscrire pour obtenir du travail.
L'ensemble des salaires distribués par l'administration n'a pas
dépassé deux cent cinquante mille francs en une année, soit
environ 0.85 c. par jour et par travailleur, ou 0.25 c. par
déporté et par jour. Voilà ce que l'administration a fait pour
réaliser les conclusions optimistes du rapport de M. Othenin
d'Haussonville, nous promettant liberté et richesse dans cet
Eldorado qui doit devenir, selon lui, un _second (?) empire_
français dans le Pacifique.
Depuis le mois d'octobre 1873 cette situation s'est encore
aggravée, tous les travaux ont été suspendus, et les déportés
n'ont plus même la ressource des 0.25 c. de l'administration
pour améliorer leur sinistre condition ou pourvoir aux pressants
besoins de leurs familles, que le gouvernement français leur
expédie, en persuadant les malheureuses que la situation du
déporté est des plus brillantes en Calédonie.
Les bois de l'île des Pins offraient quelques ressources aux
nombreux menuisiers et ébénistes parisiens qui sont déportés. Le
commandant territorial, que nous avons nommé au commencement de
ce récit, après avoir accordé l'autorisation de couper des arbres
morts et laissé nos industrieux camarades s'épuiser en pénibles
travaux pour produire des meubles fort élégants très-demandés
à Nouméa, interdit brusquement la sortie de ces meubles et
détruisit, par cet acte d'inqualifiable fantaisie, les efforts
et les travaux d'une quantité de malheureux déportés qui avaient
compté sur le produit de leurs travail, pour les aider à recevoir
leur famille ou à se créer un petit établissement.
A notre arrivée, le commandant nous octroya assez facilement la
concession provisoire d'un hectare de terre; nous demandâmes
quelques outils à l'administration, qui nous les refusa à
titre gratuit et prétendit nous en retenir le montant sur le
faible salaire, 0.25 c., que l'administration nous répartissait
si libéralement. Nous parvînmes cependant à nous en procurer
quelques-uns, mais l'ingénieux commandant, plein d'imagination
quant aux moyens de torturer des prisonniers confiés à sa garde,
nous laissait achever les plus rudes besognes sur nos concessions,
puis, arbitrairement, nous changeait de lieu de résidence et nous
déclarait tout net que nous ne pouvions posséder sur le territoire
du camp auquel nous n'appartenions plus. Une autre fois c'était
un chemin fantaisiste qui devait traverser notre concession,
l'expropriation était prononcée sans appel et exécutoire dans les
24 heures, et voilà toutes nos espérances de récolte évanouies. Un
autre jour il imaginait de retirer les vivres à ceux de qui les
concessions paraissaient promettre quelque résultat, il va sans
dire que l'on s'empressait de renoncer à cette trop avantageuse
propriété pour ne pas mourir de faim; ceux d'entre nous qui
étaient devenus tailleurs, cordonniers, cuisiniers, barbiers de
leurs camarades, virent de même leurs vivres supprimés, ils durent
bien vite renoncer à un métier insuffisant pour les nourrir et qui
leur procurait seulement quelques douceurs.
Toute tentative de travail, d'amélioration a été poursuivie par
le commandant Boutin avec une haine aveugle et féroce. Son rêve
était d'acculer les déportés, de les forcer à une révolte qui lui
permettrait de supprimer la déportation par le fer et le feu.
Le même arbitraire présidait à la remise de l'argent que nos
familles nous faisaient parvenir pour améliorer un peu notre
maigre ordinaire, le commandant avait décidé que nous n'aurions
pas en notre possession une somme supérieure à vingt-cinq francs,
laquelle somme nous serait délivrée, non pas sur notre demande,
mais selon le bon plaisir de ce gracieux geôlier, qui exigeait en
outre pour nos demandes qui devaient être écrites, une formule
si humiliante, que beaucoup renoncèrent à lui adresser leurs
requêtes.--A cet égard pourtant il dut modifier ses prétentions.
Je serais entraîné hors du cadre de ce récit si je racontais
le système de punitions dont il était le seul juge, les abus
d'autorité journalière, les instructions grossières, enfin les
actes illégaux auxquels avait recours celui entre les mains de qui
on avait remis le sort de trois mille déportés.
Aujourd'hui donc, près de trois mille déportés, sans ressources
et sans travail, en butte aux odieux caprices d'un officier
supérieur, digne émule des Garcin et des Galiffet, gardés par
des surveillants constamment ivres qui donnent, eux et leurs
femmes, le spectacle de la plus profonde immoralité et de la plus
dégoûtante débauche[2], errent comme des fauves, les regards sur
l'Océan sans voile et attendent qu'une voix s'élève pour raconter
leurs souffrances et leurs douleurs.
[Note 2: Dans les premiers mois de notre arrivée, deux
surveillants de première classe étaient cassés pour ivresse
continuelle, un autre pour tentative de meurtre, un autre pour
tentative de suicide étant en état d'ivresse, un autre _chevalier
de la légion d'honneur, médaille militaire_, condamné à 7 années
de travaux publics pour meurtre sur la personne de sa femme,
d'autres poursuivis pour adultère, etc., etc. Ce sont de tels
hommes à qui a été donné le droit de vie et de mort sur les
déportés.]
Pendant quelque temps les déportés simples purent espérer que
leur résidence à l'île des Pins serait de courte durée et compter
sur des temps meilleurs. En effet, le déporté demandé par un
négociant, un propriétaire ou un entrepreneur qui en répond peut
être autorisé à séjourner sur la grande terre et à vivre de son
travail. En y arrivant il reconquiert sa liberté et n'est plus
soumis qu'à l'appel. C'est ainsi qu'en 1874, trois cents déportés
simples résidaient à Nouméa ou dans les environs. (Nouméa est le
chef-lieu de la colonie, il est situé sur une presqu'île au sud et
compte environ trois mille habitants.) Deux cents autres déportés
se trouvaient répartis sur les établissements de Ouaraïl, Gomen et
Balade.
Malheureusement la grande terre offre peu de ressources au
travailleur. La Nouvelle-Calédonie, comme toutes les colonies
françaises, est confiée à un officier peu soucieux de la
prospérité de cette colonie. Destinée à être un immense
pénitencier, elle est soumise au régime le plus énervant et
le moins fait pour développer sa production. Le commerce et
l'industrie y sont soumis à toutes les entraves que savent si bien
multiplier les administrations militaires françaises. Dans ce pays
qui n'a encore que des promesses à donner plutôt que des résultats
à produire, les impôts de toute espèce sont fort lourds pour le
colon et ne sont jamais employés à son profit.
Bien loin d'encourager les tentatives d'établissements sérieux,
le gouvernement colonial apporte là comme en toutes choses son
esprit méticuleux, routinier et paresseux, plus dangereux encore
dans une colonie naissante que partout ailleurs. Les moyens de
communications n'existent pour ainsi dire pas entre Nouméa et
le nord de l'île, qui est cependant la partie la plus riche de
ce territoire. Après vingt années d'occupation et les dépenses
les plus considérables, les relations entre les diverses parties
de l'île se font encore par la voie de mer, l'intérieur étant
à peu près dépourvu de routes et de chemins. La plupart des
colons, qui ont des concessions de terre et qui désireraient être
rassurés sur l'avenir de leur propriété, demandent vainement et
depuis plusieurs années que les terrains soient délimités, que
les artères essentielles soient tracées, au moins sur le papier.
Ils ne peuvent rien obtenir d'une administration qui, cependant,
occupe un personnel plus nombreux que le plus important de nos
ministères français. Avant même qu'il y ait des centres de
population, et négligeant des travaux plus indispensables, le
gouverneur a demandé et obtenu l'établissement d'un télégraphe,
sur une île privée de villages, sans commerce, et à peu près
inhabitée par les blancs. Disons que les fonds attribuées à ce
travail affectent le chapitre de la déportation pour laquelle il
n'est nullement destiné et qui ne saurait en profiter.
La représentation des intérêts des colons est absolument nulle et
le contrôle dérisoire. Le Conseil colonial est choisi, nommé et
présidé par le gouverneur; les officiers municipaux ont pour toute
attribution la tenue des registres de décès et de mariages; ils
sont aussi nommés par le gouverneur.
Tout le territoire est administré militairement, et ne relève
que du gouverneur qui exerce sur ces terres une autorité à
rendre jaloux l'autocrate le plus absolu. Aussi les capitaux
se refusent-ils à prendre le chemin de cette colonie. La
Nouvelle-Calédonie trouve peu de crédit; l'instabilité des
institutions, changeant avec les gouverneurs qui se succèdent
rapidement, repousse le concours actif des capitaux indispensables
au développement de la colonie.
Jusqu'à ce jour bien des entreprises ont été commencées; mines
d'or, de cuivre, de charbon; sucreries, plantations de café,
élève du bétail, tout a été essayé, mais il faut bien dire, sauf
de trop rares exceptions, les résultats obtenus ont été des
plus minces.--Tant que l'argent de la France ira, sans contrôle
sérieux, salarier l'oisiveté de mille fonctionnaires, officiers de
marine, d'administration, employés de toutes sortes, gendarmes,
surveillants; tant qu'il sera destiné à entretenir une véritable
armée de plus de deux mille hommes, et de sept mille forçats dont
les bras ne sont pas utilisés, les promesses faites aux malheureux
émigrants qui, en ce moment, sont dirigés traîtreusement sur la
colonie, seront illusoires et mensongères.
La situation faite aux déportés, sur la grande terre, est la
preuve de ce que nous avançons.
A notre arrivée, Nouméa, la seule ville que possède la Calédonie,
ville d'administration, sans commerce et sans industrie autres
que la vente d'objets de consommation à un immense personnel
administratif; Nouméa, disons-nous, demandait des ouvriers
coûte que coûte. La déportation lui offrit immédiatement tous
ses travailleurs; mais cette ville sans port, sans eau, sans
exportation, avait besoin d'un nombre très-limité de bras.
Maintenant qu'elle possède trois cents ouvriers de la déportation,
elle n'a plus d'ouvrage à donner aux trois mille artisans qui
ne demandent pourtant, là bas, qu'à conquérir une indépendance
relative, à l'aide d'un salaire honnêtement et laborieusement
acquis; c'est dans une telle situation que la France expédie des
émigrants qui viennent partager, en les augmentant, les misères de
la déportation.
Dans l'intérieur on trouve quelques vallées fertiles et bien
abritées, mais elles exigent de longs et pénibles travaux et
un genre de culture qui nécessite des avances importantes pour
obtenir des résultats satisfaisants. Le gouvernement accorde
chichement quatre ou cinq hectares au déporté qui demande
à coloniser, quatre mois de vivres, pas de vêtements, pas
d'habitation, et un outillage plus qu'insuffisant.--Au bout des
4 mois le déporté s'aperçoit qu'il a encore une année à attendre
pour que son terrain lui rapporte quelque chose.--Sans ressources,
abandonné par le gouvernement, il regagne dans le plus déplorable
équipage le chef-lieu d'où on le réexpédie dans son enfer de l'île
des Pins.