Mais ce dont le rapport officiel n'a garde de dire un mot, c'est

la situation des défenseurs de la Commune, qui ont été jetés au

bagne côte à côte avec les plus vils scélérats, de ceux qu'on

bat et qu'on mutile et qui meurent sous le fouet. Nous serions

curieux d'avoir, à cet égard, ses explications. Le gouvernement

de Versailles niera-t-il que les forçats politiques soient

systématiquement maltraités? Niera-t-il que les peines corporelles

soient toujours appliquées au bagne? Niera-t-il que la faim

soit employée comme moyen coercitif dans cet enfer? Niera-t-il

aussi que la démoralisation la plus abjecte soit le résultat de

ce système pénitentiaire? Ou bien niera-t-il la présence de deux

ou trois centaines de condamnés politiques au milieu des sept

mille assassins, empoisonneurs et faussaires transportés à la

Nouvelle-Calédonie? S'il en est ainsi, nous pouvons les nommer,

car nous en avons la liste. Ce sont les citoyens Trinquet,

Urbain, Roques (de Fillol), Girault, Soiphur (décédé), Martinut,

Escache, Bertin, Humbert, Bourgeois, Desprez, Blanc, Gæufer,

Pelletin, Doë, Miraillet, Quenneville, Poncin, Chevalier, Gobin,

Maroteau, Ruhlmann, Guichanet, Lécolle, Bourguignon, Boyeux,

Boisseau, Michelin, Ducousseau, Letourneau, Lecomte, Messier,

Aldenoffe, Thierry, Mayer, Viard, Tavernier, Cohen, Perret,

Fleury, Tauviron, Girard, Brunel (fou), Vivagne (décédé), Bayle,

Latour, Amouroux, Annoy, Jolivet, Lecerf, Maillot, Geresme,

Kohler, Raymond, Dunand, Faucher, Kubler, Lecomte, Guitton, Ræmer,

Giffault, Héliman, Mannoury, Brousset, Rigaud, Boutin, Boussion,

Liébert, Corniche, Pascal, Boitteaux, Rébert, Minault, Houet,

Gasnier, Murat, Virtely, Douillet, Amary (décédé), Desmoulins,

Jamet, Masson, Bleine, Paye, Cartier, Chamillard, Boudon, Raynaud,

Pichot, Dufay, Bruchon, Gaude, Yokmans, Robot, Charton, Pireux,

Dervier, Perdrix, Guillot, Chinardet, Dehenne, Bougardier,

Finbert, Girardot, Villers (décédé), Legrip, Meyer, Bothran (fou),

Doré, Magnier, Bailly, Bézias, Bry, Theis (décédé), Sauvage,

Tromdesance, Boudaille, Mazet, Pierret, Werner, Peillerot,

Houldinguer (décédé), Juhel, Morterol, Roger, Constant, Garnier

(décédé), Lable, Ménard, Caria, Eloi, Landry, Lambert, Girin,

Amiot, Etienne, Trouvé, Racine, Grélier, Fouillet, Fortin,

Berthier, Beaudoin, Allemane, Ramain, Pignet, Niclot, Filtesse,

Rastoul, Sauser, Solignac, Renaudot, Adam, Buisson, Misme,

Chalier, Jacquet, Chachereau, Benoist, Chantereau, Naulot, Batton,

Lisbonne, Jeanne, Lutz, Quétin, Largier, Marius, Picot, Louet,

Fourche, Bistur, Huet frères, Lucipia, Lohou, Dacosta, Godard,

Bareteau, Cornu, Van-Coulaer, Hénault, Blamia, Paillet, Phalippon,

Gaultier, Turlutte, Cuzin-Clarchat, Vinot, Scheneck, Thierry,

Leprince, Bufferne, Lavenir, Carré, David, Clouart, Labussière de

Médicis, Gamard, Job (décédé), Dumont, Carpentier, Deléafernot,

Volly, Lacaille, Guillermitte, Brissac, Dubreuil, Laloge,

Velcomme, Pontillon, Dupont, Liége, Rabichon, Eraud, Lenotre,

Néant, Roussel, Sarale, Clément, Fournier, Morel, Gadouin,

Delibessart, Charvet, Ducos, Roger, Lestage, Malaret, Parrenin,

Meyer, Renoux, Bossard, Varrache, Meunier, Légal, René, Bonavant,

Arnanpy, Cabanon, Novi, Beauche, Roux[4].

[Note 4: Depuis, 20 autres forçats de la Commune ont été

dirigés sur le bagne.]

En résumé, le plaidoyer officiel du gouvernement de Versailles

laisse intactes toutes nos affirmations. Il reste acquis que, sur

4,000 déportés, 400 à peine, c'est-à-dire 1 sur 10, ont pu trouver

de l'emploi et un salaire; il reste acquis que les autres sont

maintenus dans une inaction démoralisante et sans issue; il reste

acquis que la famille n'a pu être organisée en Nouvelle-Calédonie,

en raison de cet insuccès manifeste; il reste acquis que le

gouvernement français se débat dans une impasse, qu'il dépense

neuf millions par an pour entretenir et garder aux antipodes, sans

utilité pour eux ni pour la société, cette poignée d'infortunés,

et qu'en dépit de cette dépense considérable et improductive,

ils y sont plongés dans la misère la plus désespérante; il reste

acquis enfin que près de 300 condamnés politiques sont soumis au

régime avilissant et barbare du bagne. A l'opinion publique de

dire si de tels résultats peuvent être défendus; si, moralement,

humainement et politiquement, ils sont justifiables.

DOCUMENTS

Plus de deux années se sont écoulées depuis l'événement heureux

qui nous a permis de faire entendre le cri de douleur de la

déportation, de raconter ses souffrances, de révéler les

traitements auxquels sont soumis plus de quatre mille défenseurs

de la Commune de 1871.

Beaucoup croyaient que cette épouvantable situation ne pouvait se

prolonger; beaucoup espéraient que l'Assemblée _républicaine_ de

1876 rendrait à ces quatre mille martyrs la justice qui leur est

due, et mettrait un terme aux maux qu'ils subissent depuis cinq

années.

Il n'en a rien été.

Nous complétons les pages qui précèdent, par la publication des

dernières lettres venues de la Nouvelle-Calédonie; elles nous

montrent que, loin de s'améliorer, la situation de nos malheureux

camarades est devenue effroyable.

Le dernier gouverneur, le protestant converti au catholicisme,

de Pritzbuër, a réussi à faire regretter l'assassin de Cayenne,

Gauthier de la Richerie.

Un de nos camarades de la déportation nous écrit: mes chers amis,

vous avez raconté ce que vous avez vu, ce que vous avez subi en

Nouvelle-Calédonie. Qu'était-ce en comparaison de ce que nous

souffrons maintenant? La déportation de votre temps, était un

purgatoire éclairé par un lueur d'espérance; aujourd'hui c'est un

enfer dont nous ne serons délivrés que par la mort!!»

Presqu'île Ducos, le 15 avril 1875.

Citoyens,

Vos amis, les déportés de la Commune de 1871, éprouvent le besoin

de vous renseigner d'une manière certaine sur le sort qui leur est

fait à la presqu'île Ducos et sur la position encore plus triste

que l'avenir leur réserve. En effet, nous savons que le peuple

travailleur, le seul de l'opinion duquel nous nous soucions, est,

à notre égard, dans l'erreur la plus profonde. Nous comptons sur

vous et sur la publicité dont vous disposez pour le dissuader.

Nous ne saurions trop vous mettre en garde contre le faux

libéralisme des dispositions ministérielles prises vis-à-vis de

la déportation. Ces documents ne peuvent tromper que ceux qui

ne savent pas lire entre les lignes et qui ne connaissent pas

l'hypocrisie des formules administratives. En y regardant de

près, vous verrez ce que permettent les lois et décrets rendus à

notre égard, et, du reste, la présente correspondance a pour but

de vous montrer jusqu'à quel point une loi peut avoir un sens

en Europe et un autre complétement opposé à 6,000 lieues de la

métropole.--Tous les moyens ont été employés pour mettre un terme

aux demandes d'amnistie de la population. Ces appels réitérés

devenaient importuns en montrant que, malgré la défaite et le

régime de terreur en vigueur depuis, les principes communalistes

rencontraient des sympathies de plus en plus grandes à mesure que

les idées, cause du mouvement, étaient de plus en plus connues.

Les documents officiels, le _Moniteur_, témoignaient des soins

apportés par le gouvernement pour rendre heureux, même enviable,

le sort des déportés. Cela ne devait étonner personne et nul ne

pouvait ajouter confiance à ces panégyriques intéressés.

Mais les organes policiers, _Figaro_, petits journaux, etc.,

renchérissent et publient des lettres de déportés venant à

l'appui des dires du gouvernement. Pour qui ne sait dans quel

bas fond se rédigent ces feuilles, le doute était permis. Ces

lettres sont presque toutes des faux insignes, les unes signées

de noms inventés, les autres de noms connus. Des protestations

ont été envoyées, mais nous ne croyons pas qu'elles soient

parvenues. Quelques déportés cependant, prenant des promesses

et des espérances pour des réalités, ont véritablement, dans

le commencement, écrit des lettres insensées; mais ils ont été

peinés et surpris de les voir détournées de leur destination:

celle de consoler leurs familles, pour les voir exploiter par le

machiavélisme gouvernemental.

Je ne quitterai pas ce chapitre des lettres des déportés sans

vous signaler un fait qui vous étonnera. Vous vous rappelez sans

doute que M. Thiers a déclaré solennellement à la tribune que la

correspondance des déportés serait respectée. Cette garantie était

un peu illusoire pour nous qui sommes au courant des mystères du

cabinet noir. Cependant, les formes étaient sauvegardées, les

lettres nous arrivaient fermées et les nôtres étaient remises

closes à la boîte, quand le 1er juin 1874, l'administration,

perdant toute pudeur, publia le factum suivant: «Ordre du jour à

la déportation--Les déportés sont prévenus qu'à l'avenir leurs

lettres seront remises décachetées à la boîte. Le commandant

territorial, après en avoir pris connaissance, les fera cacheter

et remettre à la poste.--Signé: Le commandant territorial de la

presqu'île Ducos, LANSE, capitaine d'infanterie de marine.»--Les

journaux n'arrivent pas du tout. Inutile donc de nous en envoyer,

vous ne faites que procurer un abonnement gratuit à ces messieurs.

Les journaux dévoués au gouvernement, et malheureusement d'autres

aussi qui passent pour nous être sympathiques, ont annoncé que

toutes les facilités avaient été données aux déportés pour

travailler; ils ont ajouté en même temps que nous avions fait au

bon vouloir de l'administration une opposition systématique devant

laquelle se seraient brisés ses efforts. «Ils ont bien raison!»

se serait écrié M. Georges Périn à l'Assemblée.--Les allégations

ministérielles et officieuses étaient complétement fausses, et

la riposte du député n'avait pas lieu d'être. En effet, ce qui

pouvait être logique pour les déportés de 1851 ne l'a pas semblé

aux déportés de 1871. Tous travailleurs, ils ont cru en général

qu'il était de leur devoir d'accepter le travail libre et de faire

tous leurs efforts pour l'organiser. Ils n'avaient ni matériel,

ni matières premières, ni relations avec l'extérieur. Ils étaient

sans abris, puisqu'on ne peut ainsi considérer quelques cases en

bois et quelques tentes dans lesquelles, entassés dix par dix,

ils avaient à peine la place pour se remuer et, par conséquent,

pour travailler. Tout était à faire; mais l'administration, à

cette époque, n'apportait que les entraves passives qu'apporte

toute centralisation à l'organisation du travail. Les relations

avec Nouméa n'étaient pas faciles, mais l'accès de la presqu'île

n'était pas interdit aux commerçants. Du travail administratif

à la tâche pour la construction des routes permettait de réunir

les premiers fonds indispensables à l'achat du matériel. Les

outils alloués par l'Etat n'étaient pas distribués, mais rien

n'empêchait d'en acheter. Malgré les faibles ressources qui leur

étaient laissées, les déportés se mirent à l'œuvre, et, au bout

d'un an, les vallées qu'ils habitaient étaient complétement

transformées. Des maisonnettes réjouissaient la vue de tous

côtés. Les professions s'organisaient; beaucoup d'ouvriers déjà,

s'étant créé des relations avec le commerce de Nouméa, exerçaient

leur métier et apportaient par leur travail des adoucissements

à leur position. On pouvait espérer que, dans un avenir peu

éloigné, la déportation serait le plus sérieux appoint de la

colonisation.--Nous en étions là quand plusieurs coups successifs

vinrent mettre à néant toutes les espérances et jeter le

découragement dans tous les esprits.

Voici un extrait de la circulaire ministérielle qui commença à

entraver l'organisation du travail. Elle est datée du 15 avril

1873, signée Pothuau, et répond à une demande de crédit de 600,000

fr., faite par le gouverneur, M. de la Richerie:

«Votre lettre du 1er janvier 1873 rend compte de la situation

générale des lieux de déportation. Elle se termine par une

évaluation du coût des travaux de la déportation au sujet des

salaires à allouer aux déportés qui demandent du travail. Le

travail, dites-vous, nécessite un crédit de 600,000 fr. pour

l'année 1873. La question du travail des déportés me préoccupe

autant que vous, mais je ne saurais admettre que la loi de 1850

puisse recevoir sur ce point une interprétation entraînant pour

le Trésor une dépense de 600,000 fr. Il n'est jamais rentré

dans l'esprit du conservateur de créer au profit des déportés

un droit de travail. Il suffit de lire avec attention l'article

6 de la loi de 1856 pour en être convaincu, car cet article

n'oblige le gouvernement à pourvoir à l'entretien du condamné

qu'autant que celui-ci est hors d'état d'y subvenir à l'aide de

ses propres ressources. Il en ressort clairement que le jour où

l'administration ne peut fournir du travail aux déportés, elle

a rempli toutes ses obligations envers eux en leur fournissant

un abri, l'habillement et les vivres. _Si l'on admettait la

droit au travail pour les déportés, on ne tarderait pas à se

voir renouveler le scandaleux exemple des ateliers nationaux de

1848._ Il semble de tout ce qui précède que l'administration

n'a le devoir de fournir en fait de travail que celui dont elle

dispose, c'est-à-dire celui qui est limité par les crédits qui

lui sont nécessaires pour assurer les besoins qui lui sont

propres, ou bien encore le travail que peuvent lui apporter

les demandes de l'industrie privée. Cette source de travail

manque encore à la Nouvelle-Calédonie, et il est préférable de

la laisser se créer elle-même au profit direct des condamnés

en favorisant leurs rapports avec les habitants en tout ce qui

n'est pas contraire aux règlements en vigueur. Les habitudes, les

traditions administratives se ploient difficilement aux nécessités

des entreprises industrielles et commerciales, et il sera bien

plus profitable au développement de la colonie que les déportés

apprennent, à leurs risques et périls, à satisfaire aux nécessités

de leur situation. Il faut donc chercher ailleurs que dans les

travaux fournis par l'administration la solution d'une difficulté

que je reconnais très-grave, et dont la solution doit, tout en

assurant la bonne exécution de la loi, concourir à la prospérité

de la colonie.....»--Suit la recommandation de favoriser

l'établissement des déportés simples sur la grande terre et de

donner des encouragements à la culture en distribuant des outils

et des graines.--Continuons: «En ce qui concerne les déportés en

une enceinte fortifiée, qui ne se livreront pas à la culture,

il y aura lieu de faciliter leurs rapports avec les habitants

de Nouméa, qui pourront trouver le moyen de faire exécuter par

les déportés des travaux auxquels ne suffiraient pas les bras

des hommes libres. Vous reconnaîtrez qu'en agissant ainsi,

l'administration remplira d'autant mieux les obligations qui

lui sont imposées par la loi, qu'elle assurera non-seulement le

présent, mais aussi l'avenir des condamnés qui lui sont confiés.»

A la suite de cette circulaire, les travaux administratifs sont

supprimés. Nous sommes de l'avis du ministre en ce qui concerne

les ateliers nationaux; mais il n'en est pas moins vrai que, dans

le cas présent, alors que le travail administratif était le seul

moyen que pussent avoir les déportés de se procurer le matériel

nécessaire à l'exercice de leur profession, la suppression

brusque des travaux était un coup mortel porté aux efforts des

déportés; car de distribution d'outils et de graines, il n'en

fut pas question: les seuls outils distribués l'avaient été

contre remboursement. La colonisation de la presqu'île était donc

réduite, par le fait d'une mesure inintelligente et précipitée,

au travail des déportés, auxquels huit mois avaient suffi pour

se procurer leur matériel. En outre, ceux-là seuls auxquels les

commerçants fournissent la matière première pouvaient travailler.

Un ralentissement considérable dans le mouvement ascendant de

la déportation s'était donc opéré, quand un événement arriva

qui nous plaça dans de toutes nouvelles conditions.--Le 18 mars

1874, singulier hasard si on rapproche cette date de celle de

la proclamation de la Commune, Rochefort, Grousset, Jourde et

Pain partaient de la presqu'île sur un navire anglais. Grande

fut la joie des déportés, mais la rage des députés ne connut

plus de bornes, et le gouvernement envoya un agent énergique,

le contre-amiral Ribourt, avec de pleins pouvoirs pour prendre

toutes les mesures nécessaires pour prévenir les évasions.--Le

plénipotentiaire arriva en juillet, et un déluge de restrictions

et de mesures vexatoires nous assaillit de tous côtés.

Je vous en énumérerai quelques-unes, non pas pour vous porter

à nous plaindre, vos plaintes et les nôtres sont incompatibles

avec la dignité que nous devons conserver vis-à-vis de nos

adversaires, mais simplement pour vous démontrer que tout travail

devient impossible.--Une grande perturbation, une véritable

crise commerciale eut lieu à Nouméa par suite du renvoi de trois

cents déportés simples employés par les commerçants; cinq de ces

derniers, accusés d'être trop sympathiques aux déportés, furent

renvoyés. Le gouverneur de la Calédonie, assez bon administrateur,

fut remplacé par un colonel d'infanterie de marine, Alleyron,

qui s'était distingué dans les massacres de Paris.--Pour la

presqu'île, les rapports avec Nouméa furent complétement

supprimés; plus de commandes possibles. Trois cantines établies

dans le camp Humbo, et qui faisaient travailler les déportés,

furent remplacées par un établissement administratif tenu par un

gendarme. Une interdiction fut mise sur les sommes envoyées par

les parents et amis.

Nous ne pûmes plus toucher que 25 fr. par semaine, et, comme

conséquence, le travail que pouvaient faire entre eux les

déportés fut complétement annulé. Toutes ces mesures, annulant

la colonisation, furent accompagnées d'autres ayant pour but de

restreindre la liberté dont nous jouissions à la presqu'île.

Quand nous arrivâmes, nous ne subissions pour ainsi dire pas

d'appel; un de temps en temps, et c'était tout. Nous n'avions

pas un mot à dire; rien ne règle dans la loi le degré de liberté

dont nous pouvons jouir dans l'intérieur de nos limites. Il y

est dit que nous pouvons avoir toute la liberté compatible avec

la garde de nos personnes, mais cette phrase ne limite rien et

permet tout à l'arbitraire administratif. Nous avons maintenant

deux appels par jour; défense de sortir de nos cabanes entre le

coucher et le lever du soleil, et une foule d'autres prohibitions

qui nous lient totalement les bras. La loi nous accordait comme

territoire de la déportation la presqu'île Ducos tout entière.

Lorsque nous arrivâmes, un tiers seulement nous fut accordé,

avec promesse de reculer les limites à mesure de l'augmentation

de la population.--Depuis ce temps, le nombre des déportés a

quadruplé, et, bien loin d'augmenter, le territoire qui leur était

affecté a été restreint. Pour faire leur cuisine, les déportés

allaient chercher du bois dans une petite forêt située à l'ouest

de la presqu'île. Le contre-amiral plénipotentiaire visitant les

lieux, son imagination lui représenta tous les arbres transformés

en bateaux propres à l'évasion, et la forêt fut interdite.

Cependant, comme nous ne sommes pas encore habitués à manger crus

notre ration de viande et nos haricots secs, il fut décidé que

l'administration nous fournirait un kilogramme de bois par homme

et par jour, à peine de quoi faire notre café le matin, et bien

souvent notre bois est oublié, ce qui nous oblige à dégarnir des

moindres broussailles l'espace restreint qui nous est laissé et à

le convertir en un véritable désert.

Tant que des mesures restrictives furent prises, les déportés

souffrirent, mais supportèrent patiemment ce qui, à la rigueur,

était dans la loi. Comme partout, les subalternes, jusque-là

maintenus et même regardés de haut par les déportés, se voyant

soutenus, relevèrent insolemment la tête.--Ce n'était pas encore

assez de nous faire subir des appels à tous moments, il fallait

encore nous faire jouer aux petits soldats, nous organiser en

sections, demi-sections, escouades, nous faire répondre sur deux

rangs. Plusieurs tentatives faites avaient échoué. Les déportés,

conservant leur dignité, voulaient bien faire constater leur

présence, mais voilà tout. L'administration, pour nous contraindre

à accepter les formes prescrites par elle, afin de nous

militariser, employa un stratagème qui, dans un pays civilisé,

aurait conduit loin son éditeur et ses complices. Il fut affiché

que ceux qui ne se conformaient pas aux règlements seraient privés

de vivres jusqu'à obéissance complète. Un grand nombre résistèrent

pendant plusieurs jours; mais il fallut enfin céder, malgré

l'assistance mutuelle devant la faim. Plus de trois cents rations

se trouvèrent ainsi détournées de leur destination. C'est une

iniquité doublée d'un vol. Un de nos amis, Passedouet, prit de

force sa ration à la cambuse et fut puni de huit jours pour avoir

«soustrait à la cambuse une ration de pain à laquelle il pouvait

avoir droit, mais qui ne lui avait pas été délivrée.» Cette phrase

est extraite du rapport.

Une autre affaire aussi qui s'est dénouée en conseil de guerre. Le

1er janvier 1875, les surveillants se présentent ivres à l'appel;

un d'eux s'élance, revolver au poing, sur un déporté qui quittait

les rangs après avoir été appelé. Plusieurs camarades, voulant

empêcher un meurtre, s'interposent. Il ne faut pas davantage pour

constituer une tentative de révolte. Des déportés sont arrêtés

au hasard; l'un d'eux est mis en sang par les agents qui le

conduisaient. Un autre est condamné à un an de prison après une

longue prévention.

Je ne vous ai parlé que de menaces de coups de revolver, mais

il ne faut pas croire que l'on s'en tienne là à notre égard.

Dernièrement encore, l'un de nous a été atteint dans son domicile

d'une balle qui lui a traversé le bras. Un surveillant, encore en

état d'ivresse, celui-là le visait à la tête, et le déporté n'a dû

la vie qu'au mouvement instinctif qui lui a fait porter la main à

son visage. Notre camarade, pour tout crime, avait été chercher du

bois dans la forêt interdite.--D'autres déportés ont eu à essuyer

des coups de revolver; jusqu'à présent, aucun n'a été tué.

Vous voyez de quelle manière est respectée notre existence.

Voyons maintenant comment les amis de la propriété traitent leur

idole.

La presqu'île Ducos a été divisée par lots, et les concessions

accordées à ceux qui les demandaient. Beaucoup se sont livrés

à la culture d'un sol aride et, avec beaucoup de peine, sont

arrivés à se procurer quelques malheureux légumes. Eh bien!

vient la suppression de la forêt. Tous ceux qui habitaient les

environs sont insolemment dépossédés et forcés d'abandonner leurs

maisons et leurs cultures pour venir habiter à dix dans les

cases de l'administration. Dix-huit mois d'efforts de perdus,

et il faut y être pour savoir ce que coûte le défrichement de

terres vierges, sillonnées de broussailles. Et pas la moindre

question d'indemnité, l'administration nous l'avait donnée,

l'administration nous l'a ôtée, que sa sainte volonté soit faite.

Dernièrement encore, le territoire d'habitation de la déportation

ayant été restreint à deux vallées, tous ceux qui habitaient les

autres se sont vus contraints de venir loger chez des camarades

ou dans des cases. Ils abandonnaient ainsi leurs maisons; il est

vrai que, comme elles restent situées dans l'intérieur de notre

enceinte, ils ont le droit d'aller les visiter pendant le jour.

Bonne plaisanterie servant de couverture à un vol inique. Du

reste, on ne se gêne guère avec les vivres et les effets qui nous

sont alloués. Les effets sont ceux qui ont été fabriqués pour

la guerre et font partie de ces fameux tripotages que quelques

scandaleux procès ont dévoilés. Nos faibles rations nous arrivent

tronquées et le plus souvent en marchandises avariées.

Les distributions d'effets ont lieu en retard, avec cette

circonstance aggravante que, comme il n'y a pas de rappel, leur

durée compte du jour où on les délivre. C'est une dilapidation

générale, et, du reste, je crois que cette manière d'opérer

constitue le fond du système colonial.

Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie: Récit de deux évadés · 第 4 / 5 段