la situation des défenseurs de la Commune, qui ont été jetés au
bagne côte à côte avec les plus vils scélérats, de ceux qu'on
bat et qu'on mutile et qui meurent sous le fouet. Nous serions
curieux d'avoir, à cet égard, ses explications. Le gouvernement
de Versailles niera-t-il que les forçats politiques soient
systématiquement maltraités? Niera-t-il que les peines corporelles
soient toujours appliquées au bagne? Niera-t-il que la faim
soit employée comme moyen coercitif dans cet enfer? Niera-t-il
aussi que la démoralisation la plus abjecte soit le résultat de
ce système pénitentiaire? Ou bien niera-t-il la présence de deux
ou trois centaines de condamnés politiques au milieu des sept
mille assassins, empoisonneurs et faussaires transportés à la
Nouvelle-Calédonie? S'il en est ainsi, nous pouvons les nommer,
car nous en avons la liste. Ce sont les citoyens Trinquet,
Urbain, Roques (de Fillol), Girault, Soiphur (décédé), Martinut,
Escache, Bertin, Humbert, Bourgeois, Desprez, Blanc, Gæufer,
Pelletin, Doë, Miraillet, Quenneville, Poncin, Chevalier, Gobin,
Maroteau, Ruhlmann, Guichanet, Lécolle, Bourguignon, Boyeux,
Boisseau, Michelin, Ducousseau, Letourneau, Lecomte, Messier,
Aldenoffe, Thierry, Mayer, Viard, Tavernier, Cohen, Perret,
Fleury, Tauviron, Girard, Brunel (fou), Vivagne (décédé), Bayle,
Latour, Amouroux, Annoy, Jolivet, Lecerf, Maillot, Geresme,
Kohler, Raymond, Dunand, Faucher, Kubler, Lecomte, Guitton, Ræmer,
Giffault, Héliman, Mannoury, Brousset, Rigaud, Boutin, Boussion,
Liébert, Corniche, Pascal, Boitteaux, Rébert, Minault, Houet,
Gasnier, Murat, Virtely, Douillet, Amary (décédé), Desmoulins,
Jamet, Masson, Bleine, Paye, Cartier, Chamillard, Boudon, Raynaud,
Pichot, Dufay, Bruchon, Gaude, Yokmans, Robot, Charton, Pireux,
Dervier, Perdrix, Guillot, Chinardet, Dehenne, Bougardier,
Finbert, Girardot, Villers (décédé), Legrip, Meyer, Bothran (fou),
Doré, Magnier, Bailly, Bézias, Bry, Theis (décédé), Sauvage,
Tromdesance, Boudaille, Mazet, Pierret, Werner, Peillerot,
Houldinguer (décédé), Juhel, Morterol, Roger, Constant, Garnier
(décédé), Lable, Ménard, Caria, Eloi, Landry, Lambert, Girin,
Amiot, Etienne, Trouvé, Racine, Grélier, Fouillet, Fortin,
Berthier, Beaudoin, Allemane, Ramain, Pignet, Niclot, Filtesse,
Rastoul, Sauser, Solignac, Renaudot, Adam, Buisson, Misme,
Chalier, Jacquet, Chachereau, Benoist, Chantereau, Naulot, Batton,
Lisbonne, Jeanne, Lutz, Quétin, Largier, Marius, Picot, Louet,
Fourche, Bistur, Huet frères, Lucipia, Lohou, Dacosta, Godard,
Bareteau, Cornu, Van-Coulaer, Hénault, Blamia, Paillet, Phalippon,
Gaultier, Turlutte, Cuzin-Clarchat, Vinot, Scheneck, Thierry,
Leprince, Bufferne, Lavenir, Carré, David, Clouart, Labussière de
Médicis, Gamard, Job (décédé), Dumont, Carpentier, Deléafernot,
Volly, Lacaille, Guillermitte, Brissac, Dubreuil, Laloge,
Velcomme, Pontillon, Dupont, Liége, Rabichon, Eraud, Lenotre,
Néant, Roussel, Sarale, Clément, Fournier, Morel, Gadouin,
Delibessart, Charvet, Ducos, Roger, Lestage, Malaret, Parrenin,
Meyer, Renoux, Bossard, Varrache, Meunier, Légal, René, Bonavant,
Arnanpy, Cabanon, Novi, Beauche, Roux[4].
[Note 4: Depuis, 20 autres forçats de la Commune ont été
dirigés sur le bagne.]
En résumé, le plaidoyer officiel du gouvernement de Versailles
laisse intactes toutes nos affirmations. Il reste acquis que, sur
4,000 déportés, 400 à peine, c'est-à-dire 1 sur 10, ont pu trouver
de l'emploi et un salaire; il reste acquis que les autres sont
maintenus dans une inaction démoralisante et sans issue; il reste
acquis que la famille n'a pu être organisée en Nouvelle-Calédonie,
en raison de cet insuccès manifeste; il reste acquis que le
gouvernement français se débat dans une impasse, qu'il dépense
neuf millions par an pour entretenir et garder aux antipodes, sans
utilité pour eux ni pour la société, cette poignée d'infortunés,
et qu'en dépit de cette dépense considérable et improductive,
ils y sont plongés dans la misère la plus désespérante; il reste
acquis enfin que près de 300 condamnés politiques sont soumis au
régime avilissant et barbare du bagne. A l'opinion publique de
dire si de tels résultats peuvent être défendus; si, moralement,
humainement et politiquement, ils sont justifiables.
DOCUMENTS
Plus de deux années se sont écoulées depuis l'événement heureux
qui nous a permis de faire entendre le cri de douleur de la
déportation, de raconter ses souffrances, de révéler les
traitements auxquels sont soumis plus de quatre mille défenseurs
de la Commune de 1871.
Beaucoup croyaient que cette épouvantable situation ne pouvait se
prolonger; beaucoup espéraient que l'Assemblée _républicaine_ de
1876 rendrait à ces quatre mille martyrs la justice qui leur est
due, et mettrait un terme aux maux qu'ils subissent depuis cinq
années.
Il n'en a rien été.
Nous complétons les pages qui précèdent, par la publication des
dernières lettres venues de la Nouvelle-Calédonie; elles nous
montrent que, loin de s'améliorer, la situation de nos malheureux
camarades est devenue effroyable.
Le dernier gouverneur, le protestant converti au catholicisme,
de Pritzbuër, a réussi à faire regretter l'assassin de Cayenne,
Gauthier de la Richerie.
Un de nos camarades de la déportation nous écrit: mes chers amis,
vous avez raconté ce que vous avez vu, ce que vous avez subi en
Nouvelle-Calédonie. Qu'était-ce en comparaison de ce que nous
souffrons maintenant? La déportation de votre temps, était un
purgatoire éclairé par un lueur d'espérance; aujourd'hui c'est un
enfer dont nous ne serons délivrés que par la mort!!»
Presqu'île Ducos, le 15 avril 1875.
Citoyens,
Vos amis, les déportés de la Commune de 1871, éprouvent le besoin
de vous renseigner d'une manière certaine sur le sort qui leur est
fait à la presqu'île Ducos et sur la position encore plus triste
que l'avenir leur réserve. En effet, nous savons que le peuple
travailleur, le seul de l'opinion duquel nous nous soucions, est,
à notre égard, dans l'erreur la plus profonde. Nous comptons sur
vous et sur la publicité dont vous disposez pour le dissuader.
Nous ne saurions trop vous mettre en garde contre le faux
libéralisme des dispositions ministérielles prises vis-à-vis de
la déportation. Ces documents ne peuvent tromper que ceux qui
ne savent pas lire entre les lignes et qui ne connaissent pas
l'hypocrisie des formules administratives. En y regardant de
près, vous verrez ce que permettent les lois et décrets rendus à
notre égard, et, du reste, la présente correspondance a pour but
de vous montrer jusqu'à quel point une loi peut avoir un sens
en Europe et un autre complétement opposé à 6,000 lieues de la
métropole.--Tous les moyens ont été employés pour mettre un terme
aux demandes d'amnistie de la population. Ces appels réitérés
devenaient importuns en montrant que, malgré la défaite et le
régime de terreur en vigueur depuis, les principes communalistes
rencontraient des sympathies de plus en plus grandes à mesure que
les idées, cause du mouvement, étaient de plus en plus connues.
Les documents officiels, le _Moniteur_, témoignaient des soins
apportés par le gouvernement pour rendre heureux, même enviable,
le sort des déportés. Cela ne devait étonner personne et nul ne
pouvait ajouter confiance à ces panégyriques intéressés.
Mais les organes policiers, _Figaro_, petits journaux, etc.,
renchérissent et publient des lettres de déportés venant à
l'appui des dires du gouvernement. Pour qui ne sait dans quel
bas fond se rédigent ces feuilles, le doute était permis. Ces
lettres sont presque toutes des faux insignes, les unes signées
de noms inventés, les autres de noms connus. Des protestations
ont été envoyées, mais nous ne croyons pas qu'elles soient
parvenues. Quelques déportés cependant, prenant des promesses
et des espérances pour des réalités, ont véritablement, dans
le commencement, écrit des lettres insensées; mais ils ont été
peinés et surpris de les voir détournées de leur destination:
celle de consoler leurs familles, pour les voir exploiter par le
machiavélisme gouvernemental.
Je ne quitterai pas ce chapitre des lettres des déportés sans
vous signaler un fait qui vous étonnera. Vous vous rappelez sans
doute que M. Thiers a déclaré solennellement à la tribune que la
correspondance des déportés serait respectée. Cette garantie était
un peu illusoire pour nous qui sommes au courant des mystères du
cabinet noir. Cependant, les formes étaient sauvegardées, les
lettres nous arrivaient fermées et les nôtres étaient remises
closes à la boîte, quand le 1er juin 1874, l'administration,
perdant toute pudeur, publia le factum suivant: «Ordre du jour à
la déportation--Les déportés sont prévenus qu'à l'avenir leurs
lettres seront remises décachetées à la boîte. Le commandant
territorial, après en avoir pris connaissance, les fera cacheter
et remettre à la poste.--Signé: Le commandant territorial de la
presqu'île Ducos, LANSE, capitaine d'infanterie de marine.»--Les
journaux n'arrivent pas du tout. Inutile donc de nous en envoyer,
vous ne faites que procurer un abonnement gratuit à ces messieurs.
Les journaux dévoués au gouvernement, et malheureusement d'autres
aussi qui passent pour nous être sympathiques, ont annoncé que
toutes les facilités avaient été données aux déportés pour
travailler; ils ont ajouté en même temps que nous avions fait au
bon vouloir de l'administration une opposition systématique devant
laquelle se seraient brisés ses efforts. «Ils ont bien raison!»
se serait écrié M. Georges Périn à l'Assemblée.--Les allégations
ministérielles et officieuses étaient complétement fausses, et
la riposte du député n'avait pas lieu d'être. En effet, ce qui
pouvait être logique pour les déportés de 1851 ne l'a pas semblé
aux déportés de 1871. Tous travailleurs, ils ont cru en général
qu'il était de leur devoir d'accepter le travail libre et de faire
tous leurs efforts pour l'organiser. Ils n'avaient ni matériel,
ni matières premières, ni relations avec l'extérieur. Ils étaient
sans abris, puisqu'on ne peut ainsi considérer quelques cases en
bois et quelques tentes dans lesquelles, entassés dix par dix,
ils avaient à peine la place pour se remuer et, par conséquent,
pour travailler. Tout était à faire; mais l'administration, à
cette époque, n'apportait que les entraves passives qu'apporte
toute centralisation à l'organisation du travail. Les relations
avec Nouméa n'étaient pas faciles, mais l'accès de la presqu'île
n'était pas interdit aux commerçants. Du travail administratif
à la tâche pour la construction des routes permettait de réunir
les premiers fonds indispensables à l'achat du matériel. Les
outils alloués par l'Etat n'étaient pas distribués, mais rien
n'empêchait d'en acheter. Malgré les faibles ressources qui leur
étaient laissées, les déportés se mirent à l'œuvre, et, au bout
d'un an, les vallées qu'ils habitaient étaient complétement
transformées. Des maisonnettes réjouissaient la vue de tous
côtés. Les professions s'organisaient; beaucoup d'ouvriers déjà,
s'étant créé des relations avec le commerce de Nouméa, exerçaient
leur métier et apportaient par leur travail des adoucissements
à leur position. On pouvait espérer que, dans un avenir peu
éloigné, la déportation serait le plus sérieux appoint de la
colonisation.--Nous en étions là quand plusieurs coups successifs
vinrent mettre à néant toutes les espérances et jeter le
découragement dans tous les esprits.
Voici un extrait de la circulaire ministérielle qui commença à
entraver l'organisation du travail. Elle est datée du 15 avril
1873, signée Pothuau, et répond à une demande de crédit de 600,000
fr., faite par le gouverneur, M. de la Richerie:
«Votre lettre du 1er janvier 1873 rend compte de la situation
générale des lieux de déportation. Elle se termine par une
évaluation du coût des travaux de la déportation au sujet des
salaires à allouer aux déportés qui demandent du travail. Le
travail, dites-vous, nécessite un crédit de 600,000 fr. pour
l'année 1873. La question du travail des déportés me préoccupe
autant que vous, mais je ne saurais admettre que la loi de 1850
puisse recevoir sur ce point une interprétation entraînant pour
le Trésor une dépense de 600,000 fr. Il n'est jamais rentré
dans l'esprit du conservateur de créer au profit des déportés
un droit de travail. Il suffit de lire avec attention l'article
6 de la loi de 1856 pour en être convaincu, car cet article
n'oblige le gouvernement à pourvoir à l'entretien du condamné
qu'autant que celui-ci est hors d'état d'y subvenir à l'aide de
ses propres ressources. Il en ressort clairement que le jour où
l'administration ne peut fournir du travail aux déportés, elle
a rempli toutes ses obligations envers eux en leur fournissant
un abri, l'habillement et les vivres. _Si l'on admettait la
droit au travail pour les déportés, on ne tarderait pas à se
voir renouveler le scandaleux exemple des ateliers nationaux de
1848._ Il semble de tout ce qui précède que l'administration
n'a le devoir de fournir en fait de travail que celui dont elle
dispose, c'est-à-dire celui qui est limité par les crédits qui
lui sont nécessaires pour assurer les besoins qui lui sont
propres, ou bien encore le travail que peuvent lui apporter
les demandes de l'industrie privée. Cette source de travail
manque encore à la Nouvelle-Calédonie, et il est préférable de
la laisser se créer elle-même au profit direct des condamnés
en favorisant leurs rapports avec les habitants en tout ce qui
n'est pas contraire aux règlements en vigueur. Les habitudes, les
traditions administratives se ploient difficilement aux nécessités
des entreprises industrielles et commerciales, et il sera bien
plus profitable au développement de la colonie que les déportés
apprennent, à leurs risques et périls, à satisfaire aux nécessités
de leur situation. Il faut donc chercher ailleurs que dans les
travaux fournis par l'administration la solution d'une difficulté
que je reconnais très-grave, et dont la solution doit, tout en
assurant la bonne exécution de la loi, concourir à la prospérité
de la colonie.....»--Suit la recommandation de favoriser
l'établissement des déportés simples sur la grande terre et de
donner des encouragements à la culture en distribuant des outils
et des graines.--Continuons: «En ce qui concerne les déportés en
une enceinte fortifiée, qui ne se livreront pas à la culture,
il y aura lieu de faciliter leurs rapports avec les habitants
de Nouméa, qui pourront trouver le moyen de faire exécuter par
les déportés des travaux auxquels ne suffiraient pas les bras
des hommes libres. Vous reconnaîtrez qu'en agissant ainsi,
l'administration remplira d'autant mieux les obligations qui
lui sont imposées par la loi, qu'elle assurera non-seulement le
présent, mais aussi l'avenir des condamnés qui lui sont confiés.»
A la suite de cette circulaire, les travaux administratifs sont
supprimés. Nous sommes de l'avis du ministre en ce qui concerne
les ateliers nationaux; mais il n'en est pas moins vrai que, dans
le cas présent, alors que le travail administratif était le seul
moyen que pussent avoir les déportés de se procurer le matériel
nécessaire à l'exercice de leur profession, la suppression
brusque des travaux était un coup mortel porté aux efforts des
déportés; car de distribution d'outils et de graines, il n'en
fut pas question: les seuls outils distribués l'avaient été
contre remboursement. La colonisation de la presqu'île était donc
réduite, par le fait d'une mesure inintelligente et précipitée,
au travail des déportés, auxquels huit mois avaient suffi pour
se procurer leur matériel. En outre, ceux-là seuls auxquels les
commerçants fournissent la matière première pouvaient travailler.
Un ralentissement considérable dans le mouvement ascendant de
la déportation s'était donc opéré, quand un événement arriva
qui nous plaça dans de toutes nouvelles conditions.--Le 18 mars
1874, singulier hasard si on rapproche cette date de celle de
la proclamation de la Commune, Rochefort, Grousset, Jourde et
Pain partaient de la presqu'île sur un navire anglais. Grande
fut la joie des déportés, mais la rage des députés ne connut
plus de bornes, et le gouvernement envoya un agent énergique,
le contre-amiral Ribourt, avec de pleins pouvoirs pour prendre
toutes les mesures nécessaires pour prévenir les évasions.--Le
plénipotentiaire arriva en juillet, et un déluge de restrictions
et de mesures vexatoires nous assaillit de tous côtés.
Je vous en énumérerai quelques-unes, non pas pour vous porter
à nous plaindre, vos plaintes et les nôtres sont incompatibles
avec la dignité que nous devons conserver vis-à-vis de nos
adversaires, mais simplement pour vous démontrer que tout travail
devient impossible.--Une grande perturbation, une véritable
crise commerciale eut lieu à Nouméa par suite du renvoi de trois
cents déportés simples employés par les commerçants; cinq de ces
derniers, accusés d'être trop sympathiques aux déportés, furent
renvoyés. Le gouverneur de la Calédonie, assez bon administrateur,
fut remplacé par un colonel d'infanterie de marine, Alleyron,
qui s'était distingué dans les massacres de Paris.--Pour la
presqu'île, les rapports avec Nouméa furent complétement
supprimés; plus de commandes possibles. Trois cantines établies
dans le camp Humbo, et qui faisaient travailler les déportés,
furent remplacées par un établissement administratif tenu par un
gendarme. Une interdiction fut mise sur les sommes envoyées par
les parents et amis.
Nous ne pûmes plus toucher que 25 fr. par semaine, et, comme
conséquence, le travail que pouvaient faire entre eux les
déportés fut complétement annulé. Toutes ces mesures, annulant
la colonisation, furent accompagnées d'autres ayant pour but de
restreindre la liberté dont nous jouissions à la presqu'île.
Quand nous arrivâmes, nous ne subissions pour ainsi dire pas
d'appel; un de temps en temps, et c'était tout. Nous n'avions
pas un mot à dire; rien ne règle dans la loi le degré de liberté
dont nous pouvons jouir dans l'intérieur de nos limites. Il y
est dit que nous pouvons avoir toute la liberté compatible avec
la garde de nos personnes, mais cette phrase ne limite rien et
permet tout à l'arbitraire administratif. Nous avons maintenant
deux appels par jour; défense de sortir de nos cabanes entre le
coucher et le lever du soleil, et une foule d'autres prohibitions
qui nous lient totalement les bras. La loi nous accordait comme
territoire de la déportation la presqu'île Ducos tout entière.
Lorsque nous arrivâmes, un tiers seulement nous fut accordé,
avec promesse de reculer les limites à mesure de l'augmentation
de la population.--Depuis ce temps, le nombre des déportés a
quadruplé, et, bien loin d'augmenter, le territoire qui leur était
affecté a été restreint. Pour faire leur cuisine, les déportés
allaient chercher du bois dans une petite forêt située à l'ouest
de la presqu'île. Le contre-amiral plénipotentiaire visitant les
lieux, son imagination lui représenta tous les arbres transformés
en bateaux propres à l'évasion, et la forêt fut interdite.
Cependant, comme nous ne sommes pas encore habitués à manger crus
notre ration de viande et nos haricots secs, il fut décidé que
l'administration nous fournirait un kilogramme de bois par homme
et par jour, à peine de quoi faire notre café le matin, et bien
souvent notre bois est oublié, ce qui nous oblige à dégarnir des
moindres broussailles l'espace restreint qui nous est laissé et à
le convertir en un véritable désert.
Tant que des mesures restrictives furent prises, les déportés
souffrirent, mais supportèrent patiemment ce qui, à la rigueur,
était dans la loi. Comme partout, les subalternes, jusque-là
maintenus et même regardés de haut par les déportés, se voyant
soutenus, relevèrent insolemment la tête.--Ce n'était pas encore
assez de nous faire subir des appels à tous moments, il fallait
encore nous faire jouer aux petits soldats, nous organiser en
sections, demi-sections, escouades, nous faire répondre sur deux
rangs. Plusieurs tentatives faites avaient échoué. Les déportés,
conservant leur dignité, voulaient bien faire constater leur
présence, mais voilà tout. L'administration, pour nous contraindre
à accepter les formes prescrites par elle, afin de nous
militariser, employa un stratagème qui, dans un pays civilisé,
aurait conduit loin son éditeur et ses complices. Il fut affiché
que ceux qui ne se conformaient pas aux règlements seraient privés
de vivres jusqu'à obéissance complète. Un grand nombre résistèrent
pendant plusieurs jours; mais il fallut enfin céder, malgré
l'assistance mutuelle devant la faim. Plus de trois cents rations
se trouvèrent ainsi détournées de leur destination. C'est une
iniquité doublée d'un vol. Un de nos amis, Passedouet, prit de
force sa ration à la cambuse et fut puni de huit jours pour avoir
«soustrait à la cambuse une ration de pain à laquelle il pouvait
avoir droit, mais qui ne lui avait pas été délivrée.» Cette phrase
est extraite du rapport.
Une autre affaire aussi qui s'est dénouée en conseil de guerre. Le
1er janvier 1875, les surveillants se présentent ivres à l'appel;
un d'eux s'élance, revolver au poing, sur un déporté qui quittait
les rangs après avoir été appelé. Plusieurs camarades, voulant
empêcher un meurtre, s'interposent. Il ne faut pas davantage pour
constituer une tentative de révolte. Des déportés sont arrêtés
au hasard; l'un d'eux est mis en sang par les agents qui le
conduisaient. Un autre est condamné à un an de prison après une
longue prévention.
Je ne vous ai parlé que de menaces de coups de revolver, mais
il ne faut pas croire que l'on s'en tienne là à notre égard.
Dernièrement encore, l'un de nous a été atteint dans son domicile
d'une balle qui lui a traversé le bras. Un surveillant, encore en
état d'ivresse, celui-là le visait à la tête, et le déporté n'a dû
la vie qu'au mouvement instinctif qui lui a fait porter la main à
son visage. Notre camarade, pour tout crime, avait été chercher du
bois dans la forêt interdite.--D'autres déportés ont eu à essuyer
des coups de revolver; jusqu'à présent, aucun n'a été tué.
Vous voyez de quelle manière est respectée notre existence.
Voyons maintenant comment les amis de la propriété traitent leur
idole.
La presqu'île Ducos a été divisée par lots, et les concessions
accordées à ceux qui les demandaient. Beaucoup se sont livrés
à la culture d'un sol aride et, avec beaucoup de peine, sont
arrivés à se procurer quelques malheureux légumes. Eh bien!
vient la suppression de la forêt. Tous ceux qui habitaient les
environs sont insolemment dépossédés et forcés d'abandonner leurs
maisons et leurs cultures pour venir habiter à dix dans les
cases de l'administration. Dix-huit mois d'efforts de perdus,
et il faut y être pour savoir ce que coûte le défrichement de
terres vierges, sillonnées de broussailles. Et pas la moindre
question d'indemnité, l'administration nous l'avait donnée,
l'administration nous l'a ôtée, que sa sainte volonté soit faite.
Dernièrement encore, le territoire d'habitation de la déportation
ayant été restreint à deux vallées, tous ceux qui habitaient les
autres se sont vus contraints de venir loger chez des camarades
ou dans des cases. Ils abandonnaient ainsi leurs maisons; il est
vrai que, comme elles restent situées dans l'intérieur de notre
enceinte, ils ont le droit d'aller les visiter pendant le jour.
Bonne plaisanterie servant de couverture à un vol inique. Du
reste, on ne se gêne guère avec les vivres et les effets qui nous
sont alloués. Les effets sont ceux qui ont été fabriqués pour
la guerre et font partie de ces fameux tripotages que quelques
scandaleux procès ont dévoilés. Nos faibles rations nous arrivent
tronquées et le plus souvent en marchandises avariées.
Les distributions d'effets ont lieu en retard, avec cette
circonstance aggravante que, comme il n'y a pas de rappel, leur
durée compte du jour où on les délivre. C'est une dilapidation
générale, et, du reste, je crois que cette manière d'opérer
constitue le fond du système colonial.