PASCHAL GROUSSET & FR. JOURDE
LES
CONDAMNÉS POLITIQUES
EN
NOUVELLE-CALÉDONIE
RÉCIT DE DEUX ÉVADÉS
GENÈVE
IMPRIMERIE ZIEGLER ET Co, RUE DU RHONE, 52
1876
SOMMAIRE
1. Introduction { _Paschal Grousset._
{ _Fr. Jourde._
2. Déportation dans une enceinte
fortifiée (La presqu'île Ducos) _Paschal Grousset._
3. Déportation simple (île des Pins.
Nouméa. Grande-Terre) _Fr. Jourde._
4. Le Bagne _Paschal Grousset._
5. Une réponse au _Times_ _Paschal Grousset._
6. Documents _Fr. Jourde._
INTRODUCTION
I.
A la fin de mai 1871, après l'écrasement de la Révolution de
Paris, quand l'armée de Versailles fut lassée de huit jours de
massacre, quarante ou cinquante mille prisonniers restaient
encore entre ses mains. Entassés dans les prisons, dans les
camps militaires, dans les caves des palais, dans les batteries
des pontons, cette multitude d'hommes, de femmes et d'enfants
était le lourd fardeau de la victoire. Qu'en faire et comment
s'en débarrasser? L'assembler sur le plateau de Satory et la
mitrailler sans merci, comme le proposaient ouvertement divers
journaux «_honnêtes et modérés_?» La remettre en liberté pure et
simple, effacer par une amnistie générale les dernières traces
de la guerre civile, comme osaient le proposer quelques hommes
courageux? Entre ces deux systèmes un terme moyen fut choisi par
le gouvernement indécis qui présidait alors aux destinées de la
France. On ne mitraillerait plus en masse, mais on n'amnistierait
pas. Un triage serait opéré par des commissions militaires pour
séparer l'ivraie de bon grain: l'ivraie serait fusillée, mise au
bagne ou déportée.
Une centaine d'officiers instructeurs furent chargés de fournir
à dix-huit cours martiales leur pâture quotidienne d'accusés.
Depuis cinq ans ces tribunaux d'exception n'ont pas cessé de
fonctionner: au mois de mai dernier ils avaient prononcé plus de
_quatorze mille_ condamnations à mort, aux travaux forcés, à la
déportation, à la prison, et ces jugements, à des rares exceptions
près, ont reçu leur exécution.
Plus de quatre mille hommes ont été déportés en
Nouvelle-Calédonie. Nous avons été de ce nombre. Échappés comme
par miracle de cet enfer, nous venons porter témoignage de ce que
nous avons vu, faire appel à la conscience humaine, la sommer de
juger entre nous et nos vainqueurs. Nous ne demandons au lecteur
que de nous lire d'un esprit impartial, et de nous faire l'honneur
de croire que nous n'avançons pas un seul fait sans être en mesure
de le prouver.
Devant les cours martiales, les faits de guerre les plus
ordinaires recevaient des qualifications nouvelles: l'usage
d'une arme à feu dans le combat était dénommé «assassinat» et la
réquisition régulière au cours de la lutte était qualifiée «vol».
L'une ou l'autre de ces accusations, souvent faiblement établie,
entraînait la peine de mort ou les travaux forcés, c'est-à-dire
la _transportation_ avec travail obligatoire. Mais, le ministère
public était-il impuissant à opposer un fait quelconque de cette
nature à l'accusé, il trouvait dans le code une arme commode: la
_déportation_, qui punit «l'attentat» contre le gouvernement du
jour.
Cette peine a été appliquée plusieurs fois en France depuis
1795: elle consiste aux termes de la loi «à être transporté et à
demeurer perpétuellement dans une colonie française.» L'Assemblée
législative de 1850, par une loi spéciale a établi deux sortes
de déportation, la _déportation simple_ et la _déportation dans
une enceinte fortifiée_, et désigné l'île de Nouka-Hiva, dans le
groupe des Marquises, comme lieu d'application de ces deux peines.
L'Assemblée de Versailles, modifiant cette disposition en 1872,
a désigné la presqu'île Ducos comme lieu de déportation dans une
enceinte fortifiée, et l'île des Pins comme lieu de déportation
simple. Ces deux territoires sont compris dans les possessions
françaises de la Nouvelle-Calédonie.
Aussitôt frappés par la condamnation à la déportation, les
prisonniers étaient enfermés dans des voitures cellulaires, les
mêmes qui servent pour les plus vils criminels, et après un voyage
long et pénible, internés dans l'un des quatre dépôts institués
dans les deux rades de Brest et des Trousses: le fort Boyard, le
château d'Oléron, la citadelle de Saint-Martin de Ré, le fort de
Quélern. Le fort Boyard, où nous avons attendu près d'un an le
navire qui devait nous conduire en Nouvelle-Calédonie, est une
énorme tour bâtie sur un banc de sable, isolée au milieu des eaux
et inaccessible pour peu que la mer soit grosse. Nous faisions
partie du premier convoi de prisonniers et nous y sommes arrivés
par une froide matinée d'octobre, en même temps que le directeur,
les geôliers et la garnison chargée de nous garder. La traversée
s'était faite à fond de cale, les pieds dans l'eau, l'estomac
vide depuis vingt-quatre heures. Nous avons trouvé pour nous
réconforter, des casemates nues, où l'on nous a logés par groupes
de dix hommes et qui pour tout mobilier avaient un canon. Pas un
lit, pas un matelas, pas même une botte de paille pour reposer nos
membres meurtris. Après plusieurs heures d'attente, nous avons
vu arriver pour notre repas une auge d'une saleté repoussante,
telle que le plus pauvre paysan n'oserait l'offrir à ses porcs,
dans laquelle nageaient des haricots; chacun de nous reçut un
biscuit et l'information qu'il fallait se passer de cuillère, de
fourchette et de couteau, ces ustensiles pouvant devenir des armes
dangereuses. Naturellement nous avons préféré nous contenter de
ronger notre biscuit que nous plier à une règle aussi avilissante:
il a fallu huit jours d'abstinence pour déterminer le directeur à
télégraphier à Versailles et à nous faire distribuer des cuillères
et des écuelles personnelles; il a fallu trois mois pour avoir
un lit. Nous ne parlons pas des souffrances morales, des mille
persécutions basses dont nous étions l'objet, de l'inquisition
incessante sur notre correspondance, qu'il fallait recevoir et
envoyer ouverte et limitée à notre famille. Nous prenions l'air
une fois par jour sur la terrasse du fort: elle était si étroite
que nous étions obligés de nous mettre à la file et de courir
les uns derrière les autres, comme des chevaux de manège, pour
dégourdir nos membres. Toute la garnison était sous les armes
pendant cet exercice, quoique nous fussions séparés d'elle par
deux ou trois grilles; et la nuit, le vaillant officier qui
commandait le fort, ne s'endormait pas sans faire coucher dix
soldats en travers de sa porte. Si dure que fût notre prison,
nous avons su depuis qu'au fort Boyard nous étions en quelque
sorte privilégiés; au château d'Oléron, les prisonniers étaient
rasés dès leur arrivée, de gré ou de force; entassés dans des
caves humides, au milieu d'une armée de rats auxquels il devaient
disputer leur misérable pâture; jetés au cachot et enchaînés au
moindre prétexte.
Ainsi se sont passés les mois de l'hiver 1871-1872. Au printemps
nous avons appris que la loi sur le régime de la déportation avait
été votée, que notre départ était imminent et qu'une commission
parlementaire avait été nommée pour statuer sur les demandes des
condamnés qui signeraient un recours en grâce. Un à un on nous
a appelés devant le Directeur pour déclarer notre intention à
cet égard. Nous pouvons le dire à l'honneur de notre parti, un
très-petit nombre de prisonniers ont eu la faiblesse de courber la
tête devant la force et de signer un recours, à l'heure suprême où
tout refus de le faire était suivi d'un ordre immédiat de départ.
Mais nous devons aussi à la vérité de constater que jamais un
Tibère ou un Caligula ne s'est montré plus insensible que la
commission versaillaise. Le nombre des commutations qu'elle a
accordées est très-restreint et toujours dû à des influences
personnelles de la nature la moins avouable. La plupart du temps
ces commutations sont une dérision: une des plus ordinaires est
le changement de la déportation dans une enceinte fortifiée en
déportation simple.
La visite médicale prescrite par la loi avant l'embarquement
d'un condamné était une comédie plus sinistre encore. L'un après
l'autre, les prisonniers étaient amenés devant une commission
de chirurgiens de marine dont le président leur demandait s'ils
n'avaient pas de motifs d'exemption à faire valoir. Sur la
réponse négative il prononçait aussitôt: _Bon pour le départ!_ et
passait à un autre. En cas d'affirmation, il frappait deux petits
coups sur la poitrine du condamné, y appliquait un instant son
oreille, puis il disait de même: bon pour le départ! Nous nous
rappelons tous un de nos camarades, le citoyen Corcelles, un des
plus braves défenseurs de la Commune, et qui était atteint d'une
phthisie pulmonaire du caractère le plus grave. Douloureusement
éprouvé par les souffrances de la guerre, des deux siéges et
d'une pénible captivité, il pouvait à peine, en se traînant
devant la commission, se soutenir sur ses jambes. A la question
du président, il répondit seulement par un triste sourire. Et
comme un des plus jeunes membres de la Commission ému de pitié
à la vue de ce cadavre ambulant, se penchait à l'oreille du
vieux chirurgien et sans doute implorait un sursis, celui-ci dit
assez haut pour être entendu du malade et de plusieurs autres
prisonniers: «_Bah! il faut bien que les requins mangent!_» Les
requins, en effet eurent à manger: moins de trois semaines plus
tard, nous étions en mer, notre ami Corcelles était mort, et nous
jetions ses restes au réservoir commun. Nous devons donner le nom
de cet ami des squales: il s'appelle le docteur Chanal.
Sur les quatre mille condamnés qui ont ainsi défilé devant lui,
ou ne cite pas dix cas d'exemption. Encore pourra-t-on juger
des motifs qui ont pu les lui dicter quand on connaîtra le fait
suivant. M. Edmond Adam, alors député de la Seine, étant venu
à l'Ile de Ré visiter Rochefort qui y était interné, vit se
présenter à son hôtel une jeune femme qui lui proposa, pour la
faible somme de mille francs, de faire surseoir, par le chirurgien
en chef, au départ de son ami. Elle n'avait qu'un mot à dire,
déclarait-elle, et le vieillard était tout à ses ordres. M. Edmond
Adam prit des informations et s'assura de la réalité de cette
puissante influence; inutile de dire qu'il n'en usa pas, et se
contenta de divulguer la proposition.
Les premiers départs eurent lieu au mois de mai 1872, à bord
des frégates la _Danaé_ et la _Guerrière_. C'est sur ce dernier
navire que nous fûmes embarqués, et comme le régime qui nous
fut fait a été celui des huit autres transports à voile qui
ont successivement pris leur chargement de déportés pour la
Nouvelle-Calédonie, savoir la _Garonne_, le _Var_, l'_Orne_, le
_Calvados_, la _Virginie_, la _Sybille_, on peut appliquer à tous
ce que nous avons à en dire.
La _Guerrière_ emportait 700 proscrits. Nous étions logés dans
les batteries basses du navire, divisés par d'énormes grilles
de fer en quatre cages de 175 prisonniers. Chacun avait pour
tout bagage un sac de toile contenant quelques mauvais vêtements
fournis par l'Etat. Pour coucher, une toile de hamac sans matelas:
les hamacs, bien entendu, ne pouvant être accrochés que le soir
et devant pendant le jour être roulés sur les filets. Nous avons
calculé que l'espace réservé à chaque homme, dans ces cages,
n'était pas d'un mètre cube. Quand les hamacs étaient tendus,
les corps se touchaient les uns les autres et à chaque coup de
roulis les rangées de droite pesaient sur les rangées de gauche
et réciproquement. On peut difficilement imaginer un supplice
plus horrible que celui de ce contacte incessant, monotone,
prolongé pendant toute une longue nuit, dans l'atmosphère viciée
des batteries. Pendant le jour nous avions presque constamment
les pieds dans l'eau qui inondait la batterie. Notre alimentation
était exclusivement salée, sans ration de vin ni d'eau de vie;
nous n'avions quotidiennement droit, pour boisson et pour nos
ablutions, qu'à 3/4 de litre d'eau. Les cages étaient ouverte
successivement une fois par jour, pour une promenade d'une
demi-heure sur le pont, ou plutôt pour une station d'une
demi-heure, car l'espace qui nous était réservé était si étroit
qu'il était possible seulement de piétiner sur place. Qu'on ajoute
à un tel régime l'assaisonnement des violences et des grossièretés
que nous avions à subir de la part des surveillants qui montaient
la garde, revolver au poing, autour de nos cages, et l'on se fera
une idée de ce que peut être un tel voyage, prolongé pendant cinq
à six mois, en passant par les chaleurs torrides de l'équateur et
les froids des mers australes.
Ces conditions si dures déjà, le caprice et la férocité d'un
commandant fanatique les a souvent aggravées encore. On doit
donner la palme à cet égard, au capitaine Riou de Kerprigent,
commandant de la _Danaé_, qui avait imaginé d'imposer aux
déportés, contrairement aux règlements les plus précis, ce qu'on
appelle à bord les _corvées_. Quand ils s'y refusaient, il les
jetait aux fers et les privait de nourriture: nous pouvons citer
les noms de trois proscrits, les citoyens Bauer, Cipriani et
Malzieux, le dernier âgé de _soixante-huit ans_, qui ont passé
quatre-vingts jours à fond de cale, les fers aux pieds, avec un
biscuit par jour comme aliment, pour s'être refusés à plier devant
une exigence humiliante et illégale. Pendant quatre-vingts jours,
ce misérable est venu tous les matins leur demander en ricanant
s'ils voulaient céder, et il a fallu l'arrivée du navire en
Nouvelle-Calédonie pour mettre fin à cette torture. Il faut citer
encore le nom du commandant Lapierre, qui a eu le bonheur d'avoir
à son bord un journaliste qui l'avait attaqué, le citoyen Brissac,
et qui s'est donné le plaisir délicat de lui faire expier ses
articles par une persécution quotidienne au cours d'une traversée
de cent cinquante jours.
Un seul fait frappe d'étonnement, quand on a va ces choses,
c'est que la mortalité n'ait pas été plus considérable à bord
des transports. Elle n'a pas été ce qu'on pouvait craindre, et
ce résultat est dû sans doute à la rude école que la guerre
et les deux siéges avaient été pour nous; mais il est peu de
proscrits dont la santé n'ait pas été atteinte pour toujours. Les
rhumatismes, les maladies chroniques de la poitrine et du larynx,
les ophthalmies ont frappé presque tous les déportés; la plupart
ont eu des symptômes de scorbut, et le monde n'a pas encore oublié
cette dépêche étonnante du gouvernement de Versailles à propos
du transport l'_Orne_: «Les nouvelles du transport l'_Orne_,
transmises par la presse anglaise, sont de tout point inexactes;
loin d'avoir quatre cent vingt scorbutiques, ce navire en comptait
trois cent soixante _à peine_.»
Au milieu de ces souffrances, les proscrits étaient soutenus par
l'espoir. Ils savaient qu'ils quittaient sans retour leur patrie
et leur foyer; derrière eux ils laissaient tout ce qu'ils avaient
de cher; autour d'eux ils ne voyaient que misère et douleurs;
mais on leur avait dit qu'au terme du voyage ils trouveraient la
liberté, une terre riche et neuve, un travail lucratif, la fortune
possible; on leur avait dit qu'ils n'auraient qu'à faire un signe
pour être rejoints par leurs familles aux frais de l'Etat, ou pour
s'en créer une nouvelle, s'ils n'en avaient pas encore formé. Les
journaux célébraient les splendeurs de la terre promise, et du
haut de la tribune le rapporteur de la loi sur le régime de la
déportation, M. d'Haussonville, saluait d'un œil attendri, dans
cette émigration forcée, les commencements d'un nouvel _empire
français_ en Océanie. Les déportés écoutaient tout cela: ils ne le
croyaient qu'à demi; mais en dépit d'eux-mêmes, ils espéraient. La
réalité leur réservait un douloureux réveil.
Après avoir franchi les récifs qui entourent la Nouvelle-Calédonie
d'une ceinture de corail, en entrant dans la rade de Nouméa, les
proscrits apercevaient à travers les grilles de leurs sabords,
une terre jaunâtre et escarpée; à gauche c'étaient les dentelures
de la presqu'île Ducos, assignée aux déportés dans une enceinte
fortifiée; à droite les hauteurs de l'île Nou, consacrée aux
bagnes. Quant aux déportés simples, jusqu'à ce jour restés réunis
aux déportés dans une enceinte fortifiée, ils ne pouvaient encore
prendre une idée de leur territoire, l'île des Pins, située à
vingt lieues dans le Sud. Ces établissements ont des caractères
distincts et doivent être décrits séparément. Le hasard ayant
voulu que les deux rédacteurs de ces récits aient été l'un déporté
simple, l'autre déporté dans une enceinte fortifiée, chacun ne
racontera que ce qu'il a vu de ses yeux.
II
La presqu'île Ducos.
La presqu'île Ducos, assignée par la loi de 1872 aux déportés
dans une enceinte fortifiée, est une bande de terre aride et
sablonneuse, qui ferme le côté nord de la rade de Nouméa. Le motif
qui l'a fait choisir est, paraît-il, sa proximité du chef-lieu et
les facilités que présente naturellement, au point de vue de la
défense militaire, une petite péninsule reliée à la grande terre
par un isthme très-étroit. Sa superficie est d'environ mille
hectares; son aspect est triste et désolé. Elle est formée d'une
série de petites collines, contrefort de la chaîne centrale de
l'île; la faible couche de terre végétale déposée sur les roches
volcaniques qui, en constituent la charpente, est couverte d'un
herbe jaune brûlée par le soleil. Entre ces collines des ravins
sont profondément creusés par les pluies, et s'élargissent vers
la mer en marécages où croissent quelques palétuviers. De loin en
loin, un arbre au tronc blanchâtre, aux branches inclinées par le
vent dans une direction uniforme, semble une sentinelle perdue
dans le désert: c'est le _niaouli_, sorte d'eucalyptus particulier
au pays. Pas un seul cours d'eau. Pendant deux mortelles années
passées à la presqu'île Ducos, nous n'avons eu à boire que de
l'eau apportée par mer dans des futailles, ou recueillie à la
saison de pluies, dans des fosses où elle ne tarde pas à devenir
saumâtre.
Tel est le territoire où huit cent cinquante proscrits ont été
successivement débarqués. Aux termes de la loi, ils doivent
y rester cinq ans avant de pouvoir obtenir d'en sortir pour
s'établir sur la grande terre; et cette autorisation même étant
soumise au caprice du gouverneur et nécessitant une démarche que
la plupart des déportés se refusent à faire, cela revient à dire
que le plus grand nombre est condamné à perpétuité à habiter la
presqu'île Ducos.
A l'arrivée, les déportés sont répartis en cinq ou six camps
formés de baraques en planches et de huttes militaires hors de
service, où l'on étouffe pendant l'été, où l'on patauge dans
la boue pendant la saison des pluies. Chaque abri reçoit douze
hommes, qui ont chacun un hamac pour couchette, et pour ustensiles
communs une marmite et une croche. Les vivres sont distribués
chaque matin à un guichet spécial, et se composent quotidiennement
de 250 grammes de viande avariée ou de lard rance, 750 grammes de
pain ou biscuit, 100 grammes de haricots secs et 16 grammes de
café.
L'administration, qui distribue ces vivres crus, n'alloue au
déporté ni combustible, ni substance grasse; il faut pourtant
qu'il arrive à les faire cuire, s'il veut manger. Mais cette
difficulté est devenue si épineuse, quand le peu de bois qui se
trouvait autour des camps a été épuisé, qu'un grand nombre de
proscrits a pris l'habitude de consommer sa viande ou son lard
absolument crus. Quant aux haricots, il a été reconnu après de
nombreuses expériences, faites sous la direction de cuisiniers
de premier ordre, tels qu'il s'en trouve nécessairement dans une
proscription parisienne, qu'il fallait renoncer à l'espoir de les
ramollir, et par conséquent de les utiliser.
Si l'on ajoute à ces vivres une distribution annuelle de
vêtements, savoir: un costume de toile, un costume de laine, deux
chemises et deux paires de ces fameux souliers à semelles de
carton que la guerre de 1870-71 a rendus célèbres, on aura le
tableau complet des libéralités que l'administration coloniale
réserve au déporté.
Disons tout de suite que s'il en exprime le désir, la loi lui
donne le droit de se construire une habitation personnelle et
que s'il veut tenter un essai de culture on lui alloue un lot de
terre de quelques mètres. Mais comme on ne lui fournit ni outils,
ni semences, ni matériaux d'aucun genre, ces tentatives sont
nécessairement très-limitées: le sol de la presqu'île Ducos est
presque partout impropre à la culture; la disette d'eau la rend
impossible pendant la plus grande partie de l'année: aussi est-ce
à grand'peine et au prix des plus énergiques efforts qu'un ou deux
jardiniers émérites ont réussi à faire venir quelques choux et
quelques radis. On peut dire que c'est avec leurs ongles qu'ils
ont défriché la terre et qu'ils l'ont arrosée de leur sueur. Quant
aux habitations personnelles, elles se composent de quelques
pauvres cabanes en terre, couvertes d'herbe et de branchages,
plus misérables que les huttes des sauvages. Généralement
groupées autour des camps, sans ordre et sans symétrie, elles
constituent deux ou trois tristes villages, accrochés au flanc
des collines. Au-dessus de ces villages sont placées les casernes
des surveillants; sur toute la ligne des hauteurs court un chemin
stratégique, armé de canons et de mitrailleuses et par où un
cordon de sentinelles, espacées de distance en distance, se relie
à un camp d'infanterie de marine, établi sur l'isthme qui rattache
la presqu'île à la grande terre.
Le commandant militaire est installé avec une garde nombreuse
au bord d'une petite baie qui sert de port. Il est interdit
d'y aborder sans une autorisation spéciale, et tout navire ou
embarcation qui passe en vue du territoire doit s'en tenir éloigné
de 1000 mètres. Des rondes sont faites incessamment par des
chaloupes et des canonnières à vapeur, pour veiller à l'exécution
de cette consigne.
Tout acte d'initiative individuelle, toute entreprise commerciale,
industrielle ou artistique est soumis à la formalité d'une
autorisation préalable, rarement demandée et presque toujours
refusée. Le ton ordinaire des surveillants chargés de la garde
des déportés est grossier et agressif. Au moindre prétexte ils se
jettent sur vous, vous assomment et vous traînent au cachot. Le
délit le plus léger entraîne la comparution devant un conseil de
guerre, et l'accusé étant toujours considéré comme _récidiviste_,
le maximum de la peine lui est appliqué. Un simple pugilat, par
exemple, qui dans la vie ordinaire entraînerait une faible amende
ou quelques jours de prison, peut ainsi entraîner une condamnation
à plusieurs années de détention avec travail obligatoire. Nous
citerons l'exemple d'un jeune marin, le citoyen Kervizic, qui, en
douze ans de service à la mer, n'avait jamais eu une punition;
pendant la guerre franco-allemande, il fait bravement son devoir à
l'armée de la Loire; entré au service de la Commune, il se conduit
assez brillamment pour obtenir le commandement d'une canonnière et
garde ce commandement jusqu'au jour où son embarcation est coulée
sous les feux de Montretout, coulée, coïncidence douloureuse,
telle que la guerre civile en présente parfois, par une batterie
que commandait, dans les rangs opposés, le propre frère du
citoyen Kervizic. Fait prisonnier et déporté, ce brave jeune
homme était considéré à la presqu'île Ducos comme un des membres
les plus estimables de la proscription, lorsqu'un jour, insulté
publiquement, il se laisse aller à administrer à coups de poings
une correction méritée: le lâche coquin qui l'avait reçue dépose
une plainte, Kervizic est traduit devant le conseil de guerre,
condamné à _huit ans de prison_ et maintenant ce brave soldat
de la Révolution casse des cailloux sur les routes. Devant un
tribunal ordinaire il n'aurait pas eu huit jours d'arrêts.
Nous n'étonnerons personne en constatant que la déportation s'est
recrutée en majorité parmi les ouvriers les plus intelligents
et les plus habiles de Paris. Il y a là, en grand nombre, des
mécaniciens, des forgerons, des menuisiers, des charpentiers, des
maçons, des orfèvres, des imprimeurs, etc., de premier ordre;
toutes les professions sont représentées, et il est assurément
impossible de rêver pour une colonie naissante des éléments
plus complets et plus parfaits, surtout si l'on songe que ces
condamnés ne sont en aucune façon des criminels, mais au contraire
des hommes qui ont traversé une guerre civile de deux mois sans
qu'on puisse leur reprocher un seul fait de violence personnelle.
Eh bien! ces éléments exceptionnels, l'esprit de parti et de
vengeance est arrivé à les paralyser en les jetant sur une terre
sans population, sans industrie et sans ressources. Libres sur ce
sol encore sauvage, les déportés ne pourraient certainement pas y
trouver tous l'emploi de leurs facultés spéciales; internés dans
une enceinte fortifiée et sans communications normales avec le
monde extérieur, tous sans exception ont dû renoncer à l'espoir de
se créer des ressources par le travail. On peut croire que ce n'a
pas été sans tout essayer. Pour la plupart de ces hommes, habitués
à une vie laborieuse, l'inaction de la prison était le pire des
supplices: ils arrivaient en Nouvelle-Calédonie véritablement
altérés de travail, et la misérable vie qu'ils y trouvaient,
les privations de tout genre auxquelles ils sont en proie ne
pouvaient que surexciter cette ardeur. Mais que faire quand on
n'a ni matières premières, ni outils, ni commandes, ou quand des
règlements innombrables, interprétés par des soldats stupides,
vous empêchent de vous procurer tout cela? Se croiser les bras et
désespérer.
Dans les premiers mois, l'administration coloniale offrait du
travail aux déportés sur ses chantiers de terrassement; le travail
était rude, peu attrayant pour les ouvriers d'art, et le salaire
misérable (1 fr.); le plus grand nombre pourtant se résignait à
l'accepter. Que ne ferait pas un homme privé de tabac, sans savon
pour laver son linge, sans substance grasse pour faire cuire ses
aliments, sans un verre de vin à mêler à son eau saumâtre? Mais
un ordre venu de Paris a suspendu ces travaux: nous avons pu nous
procurer la copie textuelle de la lettre ministérielle, et nous
la donnons, surtout en raison des prétentions économiques qu'elle
affecte:
* * * * *
_Le ministre de la Marine au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie._
«Paris, 13 avril 1873.
«Monsieur le Gouverneur,
«Votre lettre du 1er janvier 1873 rend compte de la situation
des lieux de déportation. Elle se termine par une évaluation en
argent du coût des travaux de la déportation au seul point de
vue des salaires alloués aux déportés qui demandent du travail.
Le travail qu'on ne saurait refuser, dites-vous, nécessitera un
crédit de plus de 600,000 fr., pour la seule année 1873..... La
question du travail pour les déportés me préoccupe comme vous,
mais je ne saurais admettre que la loi de 1850 puisse recevoir sur
ce point une interprétation entraînant pour le trésor une dépense
annuelle de 600,000 fr. Il n'est jamais entré dans l'esprit du
législateur de créer au profit des déportés un _droit au travail_.
Il suffit de lire avec attention l'article 6 de la loi de 1850,
pour en être convaincu, car cet article n'oblige le gouvernement
à pourvoir à l'entretien du condamné qu'autant que celui-ci est
hors d'état d'y subvenir à l'aide de ses propres ressources. Il en
ressort clairement que le jour où l'administration ne peut fournir
du travail aux déportés, elle a rempli toutes ses obligations
envers lui, en lui fournissant un abri, l'habillement et les
vivres.....»
Depuis la mise en pratique de cette admirable théorie, à laquelle
il n'y a rien à opposer, sinon que pour l'application des lois
économiques la première condition est la _liberté_, la misère la
plus effroyable règne parmi les déportés; le plus grand nombre, ne
recevant aucun secours de France, devient la proie des privations
les plus dures. On voit de ces malheureux, revenus pour ainsi
dire à l'état sauvage, errer à demi-nus sur les pentes pelées de
la presqu'île, y cherchant des racines ou des herbes pour apaiser
leur faim; un morceau de savon est un trésor inestimable; un
paquet de tabac est accueilli avec des larmes de reconnaissance.
Les cas d'imbécillité et de folie se multiplient avec une rapidité
effrayante.
Les femmes déportées sont au nombre de dix-huit; ce sont celles
que les journaux bien pensants appelaient les «pétroleuses,»
sans qu'il ait été possible, au cours de l'instruction la plus
minutieuse, de rien découvrir qui justifiât cette accusation.
Elles ont été condamnées comme les autres déportés pour «attentat
contre le gouvernement,» et cet attentat a consisté le plus
souvent à donner leurs soins aux blessés de la Commune, dans les
ambulances ou sur les champs de bataille. A la presqu'île Ducos
comme à Paris on les trouve prêtes à ces actes de dévouement
héroïque qui furent toujours dans les temps critiques l'honneur
des femmes françaises. Ce sont elles qui portent le plus gaîment
le poids de l'infortune, qui relèvent les courages et soutiennent
les défaillances. Il suffira de citer les noms de Louise Michel
et de Lemel, si connus dans les quartiers pauvres de Paris, pour
indiquer ce que sont en réalité ces prétendues «pétroleuses.»
On les a tenues deux ans enfermées dans la prison centrale
d'Auberive, au milieu de ce que leur sexe a de plus abject et
de plus dégradé; la plume se refuse à décrire les outrages
réglementaires auxquels ces femmes d'honneur, ces jeunes filles
d'une vertu sans tache se sont trouvées soumises, et les contacts
immondes qu'elles ont dû subir. Mais c'étaient des cœurs sans
faiblesse: elles ont su affronter le spectacle du vice comme elles
savent affronter la mort. Elles sont parties le sourire aux lèvres
et le défi aux yeux. Une dernière injure leur était réservée: on
voulait les débarquer au milieu d'un camp de forçats libérés. Il
a fallu leur menace unanime de se donner la mort si la loi était
violée, pour qu'on se décidât à les interner à la presqu'île
Ducos. Elles y vivent comme nous y vivions tous, dans une pauvre
hutte sans meubles, au milieu des plus dures privations. La
citoyenne Lemel, brisée par les souffrances physiques et morales
dont elle a été accablée, n'a pas quitté, depuis son arrivée, le
misérable grabat sur lequel on l'a déposée.
L'une des promesses des auteurs de la déportation était
la reconstitution de la famille en Nouvelle-Calédonie. Un
article formel de la loi déclare que les parents des déportés
pourront être autorisés à les rejoindre aux frais de l'Etat.
L'administration française est allée au-devant de leurs désirs.
Au mois d'avril 1873, les déportés ont appris avec stupeur que
les familles de plusieurs d'entre eux venaient les rejoindre
sans avoir été appelées. Voici ce qui s'était passé: Toutes les
femmes des déportés dont l'administration centrale avait pu se
procurer l'adresse avaient reçu une circulaire pour les inviter
à se présenter au ministère de la marine; là un fonctionnaire
obligeant leur avait fait un tableau enchanteur du bonheur qui
les attendait si elles se décidaient à rejoindre leurs maris; le
voyage s'effectuerait dans les conditions les plus avantageuses
à bord d'un navire à vapeur; les femmes recevraient, à leur
arrivée, la concession d'un lot de terrain, d'une habitation,
d'un petit capital en outils, bestiaux et semences; le moyen le
plus sûr d'adoucir la condition du condamné était de se décider à
le rejoindre. Le plus grand nombre des femmes ainsi convoquées,
éclairées par des renseignements plus authentiques ou guidées par
une salutaire défiance, se refusèrent à partir. Soixante-quinze
seulement se laissèrent persuader. Les malheureuses ne devaient
pas tarder à regretter leur faiblesse.
On les embarqua au Hâvre sur un navire de commerce, la _Fénelon_,
pêle-mêle avec des filles de mauvaise vie, volontaires raccolées
dans les prisons pour aller former des ménages avec les forçats
libérés. Le désordre et l'immoralité la plus ignoble régnaient
à bord; les conditions hygiéniques y étaient si déplorables que
_neuf_ enfants périrent au cours de la traversée de trois mois.
Enfin, quand elles arrivèrent en Nouvelle-Calédonie, à bout de
forces, pâles, exténuées, elles y trouvèrent tout simplement
la hutte du déporté, le manque de travail, une demi-ration par
jour assurée pour six mois seulement, en un mot la misère. De
terrain, de bestiaux ou d'outils, il n'était plus question. Le
gouverneur déclara qu'il ne leur devait rien, pas même les moyens
de rapatriement.
Veut-on un exemple de l'ordre qui préside à tout cela et du
ton usité avec les déportés? Un de nos amis, un brave paysan
franc-comtois, nommé Jardy, est un jour prévenu que sa femme et
son enfant lui arrivent à bord du _Fénelon_. Tout ému, la voix
étranglée par des sanglots, il vient nous communiquer cette
nouvelle: «Comment ferai-je pour les nourrir?» dit-il avec
angoisse. Nous cherchons à le rassurer de notre mieux, nous lui
promettons de faire tous nos efforts pour l'aider à soutenir ce
fardeau, il en vient bientôt à considérer l'événement sous un jour
plus favorable, et c'est avec impatience qu'il attend l'arrivée
de ces êtres chers. Le jour du débarquement, il court au rivage.
Une chaloupe arrive d'abord, sous la direction de deux gardiens;
elle ne contient que des enfants; Jardy n'aperçoit pas le sien.
Il s'informe, il questionne. Pour toute réponse, on lui dit que
neuf enfants sont morts en route et que le sien est sans doute
du nombre. Le malheureux attend avec une terrible anxiété le
débarquement des femmes: la sienne n'y est pas. Il court de tous
côtés, interroge toutes les nouvelles venues; impossible d'obtenir
un renseignement décisif; affolé d'inquiétude, il écrit au
commandant territorial, il écrit au gouverneur. Enfin, après dix
jours, il obtient une réponse par la voie de l'affiche manuscrite
placardée sur la barraque officielle, et cette réponse est la
suivante: «Le déporté Jardy est informé qu'il n'y a pour lui ni
femme, ni enfant _en consignation_.» La nouvelle qui avait fait
passer en quelques jours ce malheureux par toutes les alternatives
de la terreur, de la joie et du désespoir, était simplement une
erreur de l'administration, et voilà comment elle s'en excusait.
Un des caractères distinctifs de cette administration est
d'ailleurs la révoltante grossièreté qu'elle affecte avec les
femmes dévouées qui sont venues rejoindre leur mari. Ce n'était
pas assez pour elle de leurrer ces infortunées et d'ajouter à
toutes les horreurs de la déportation le spectacle affreux de ces
femmes et de ces enfants sans ressources, elle a jugé à propos
de les soumettre au régime militaire et de les traiter comme des
condamnées. Veulent-elles sortir de l'enceinte pour aller chercher
du travail, il faut qu'elles en demandent l'autorisation par une
pétition respectueuse, et on leur répond par la formule suivante:
«_La femme X***_ est autorisée (ou n'est pas autorisée) à aller
demain à Nouméa. Elle devra être rentrée à 6 heures.» A la moindre
inadvertance, on les menace de la prison. Ces nobles guerriers
se croiraient déshonorés en témoignant le moindre égard ou la
politesse la plus vulgaire à ces épouses sublimes. Et pourtant,
quel respect ne méritent-elles pas, et combien de fois nos yeux
ne se sont-ils pas mouillés de larmes en voyant ces mères de
familles, ces parisiennes, dont quelques-unes étaient habituées
sinon au luxe, du moins à une aisance et à une élégance relatives,
et qui se sont condamnées volontairement à la vie sauvage, aux
travaux les plus durs, à la misère la plus sombre, pour venir
partager le malheur de ceux qu'elles aiment?
* * * * *
Cette existence vide et inactive, cette impuissance absolue,
constituent l'un des plus insupportables supplices qu'il soit
donné à l'homme de subir. Quelques-uns ne peuvent y résister plus
de quelques mois, ils s'affaissent et meurent. Ce fut le cas de
notre vénérable collègue Verdure, décédé à la presqu'île Ducos six
mois après notre arrivée, le même homme contre lequel ses juges
militaires avaient trouvé une accusation si nouvelle: «Verdure,
avaient-ils dit, est un philanthrope-utopiste;» et pour ce crime
de philanthropie, ils l'avaient condamné à perdre sa liberté,
sa patrie, sa famille, et à traîner aux antipodes une existence
inutile. C'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Son inaction
lui pesait: il demanda à ouvrir une école pour nos compagnons
illettrés et se vit refuser l'autorisation nécessaire, sous
prétexte que son école serait un club déguisé. Le spleen s'empara
de lui: le malheur avait voulu que depuis douze mois il fût sans
nouvelles des siens. Nous le vîmes durant quelques semaines
promener le long de ce rivage désolé, son désespoir muet: puis il
se coucha pour ne plus se relever.
Ces morts sont fréquentes; elles sont le seul lien qui rattache
les déportés les uns aux autres. D'ordinaire on vit isolé, sans
joie, sans distractions: les réunions les plus innocentes sont
interdites. Mais quand un déporté, à bout de forces et de volonté,
est allé mourir dans la barraque en planches qui sert d'hôpital,
toute la proscription se fait un devoir de l'accompagner à sa
dernière demeure. Une longue file de huit cents hommes se forme
derrière le pauvre cercueil, couvert d'un drap blanc et de
couronnes de fleurs sauvages. Puis le cortége se met en marche
et gravit la montagne. Le cimetière s'étend sur le versant Nord,
dans un site pittoresque où l'on arrive par un chemin escarpé et
sinueux. Au loin, en marchant, on aperçoit la ligne des récifs,
et par de là la mer sans limites, et chacun songe à ceux qui sont
là bas, à six mille lieues, et chacun se dit qu'il ne les reverra
jamais peut-être et qu'il viendra bientôt prendre sa place dans le
petit cimetière désert. Le cercueil est placé dans la fosse: un
ami dit quelques mots d'adieu; chacun jette sur le mort sa petite
fleur rouge; on crie _Vive la République! Vive la Commune!_ et
tout est dit.
III
L'île des Pins
(_Nouméa et la Grande terre._)
L'Ile des Pins, choisie par le gouvernement français pour servir
de résidence aux condamnés à la déportation simple, est située à
environ dix lieues au Sud de la Nouvelle-Calédonie, par le 165e
de longitude Est et le 22e degré de latitude Sud. Sa plus grande
longueur est de trois lieues du Sud au Nord, et sa plus grande
largeur de deux lieues de l'est à l'ouest. Elle est comme toutes
les îles de ce groupe, entourée d'une blanche ceinture de récifs
qui en rend l'accès des plus dangereux.
Sur deux points seulement, les navires peuvent aborder l'île, par
les deux passes de difficile accès de Gadji au Nord et de Kuto au
sud; mais jusqu'à l'arrivée des déportés l'île n'avait été visitée
que par le transport faisant le service de la petite garnison,
et les pirogues transportant les matériaux et les marchandises
destinées aux deux Missions catholiques qui comprenaient seules
toute l'occupation française de l'île.
--Vue du large, son aspect est des plus riants; les bords de la
mer sont charmants, bien découpés par un grand nombre de baies au
milieu desquelles de petits îlots, couverts de masses de verdure,
dominés par des pins gigantesques, affectent les formes les plus
capricieuses et les plus élégantes. Tout autour de l'île et sur
une largeur moyenne de trois kilomètres circule une véritable
forêt vierge en miniature, étalant à profusion les merveilleuses
couleurs et l'ardente végétation des tropiques. Au centre, un
plateau aride, nourrissant à peine quelques maigres fougères,
occupe la plus grande superficie de l'île et se termine au Sud
par un massif de petites montagnes, dominé par le pic N'ga, haut
de 266 mètres.
De chaque côté du plateau se trouvent quelques belles vallées,
bien arrosées, mais offrant en somme de faibles ressources au
colon par le peu d'étendue qu'elles occupent. Les plus riches
de ces vallées sont exploitées par deux missionnaires qui ont
obtenu sur les Kanaques une autorité absolue. L'île des Pins
est, en effet, partagée entre deux missions: celle du Nord, sous
la direction du Père Beaulieu, dont l'autorité s'exerce sur des
_déportés kanaques_, car le gouverneur actuel de la colonie
a, lui aussi, voulu avoir sa petite guerre civile à réprimer.
D'ailleurs la guerre sans danger contre les malheureux indigènes
est une excellente occasion d'avancement qu'on ne manque pas de
se procurer.--Après des vexations odieuses et sans nombre, il
arrive qu'une tribu préfère la mort à l'existence que lui font
les commandants de détachements; les Kanaques s'agitent et se
préparent à la guerre; nos officiers entretiennent habilement le
feu sacré et, au moment où la révolte paraît être mûre, un village
est cerné, les habitants périssent dans les flammes ou sous les
balles de nos soldats; on répand le _sel_ sur l'emplacement du
village et ceux des malheureux qui ont échappé au massacre et
à l'incendie sont condamnés, _sans conseils de guerre_, à la
_déportation!_ C'est ainsi que trois cents naturels de Maré,
île située à 20 lieues de l'île des Pins, expient, eux et leurs
familles, l'ambition malsaine et les fantaisies criminelles d'un
sabre français.
La seconde mission et la plus importante, est entre les mains
de deux habiles maristes qui l'exploitent avec le plus grand
profit. Elle est composée de tous les naturels de l'île, au nombre
d'environ huit cents, sous la domination apparente d'une reine,
la _reine Hortense_, et de son époux, le _roi Samuel_, tous deux
à la discrétion des missionnaires. C'est une chose véritablement
surprenante que la vue de l'établissement dont nous parlons.
Situé dans une vallée délicieuse, bien arrosée par un cours d'eau
abondant, les deux religieux se procurent là les jouissances du
plus grand fermier de notre Touraine. Ils habitent au centre de la
vallée une petite maison européenne, aux persiennes vertes, qui
contraste étrangement avec les misérables huttes kanaques établies
non loin de là, au bord de la mer, et enfouies dans les cocotiers,
les orangers, les citronniers, les bananiers qui croissent en
quantité dans cet endroit le plus favorisé de l'île. Près de
l'habitation des _pères_, et sur un abondant tapis de verdure,
paissent doucement les nombreuses vaches laitières de la mission,
autour de laquelle caquettent les volailles les plus grasses
et les plus variées, destinées à la table «frugale» des pères,
constamment couverte des fruits les plus savoureux, des viandes et
volailles les plus exquises.
Près de là meurent de privation et de tristesse deux mille
malheureux arrachés à leur patrie!
Non loin de l'habitation s'élève une petite église en pierre et
plâtre construite dans l'ordre roman, aussi élégante que l'église
d'un village français; près d'elle l'on rencontre une scierie
mue par un cours d'eau intelligemment détourné, et dont la chute
procure une force suffisante pour découper les arbres les plus
gros et du bois le plus dur.
Une nombreuse population se groupe autour de l'établissement
religieux, dont elle est devenue l'aveugle et _soumise_ esclave.
Logée misérablement dans des huttes primitives, se nourrissant
d'ignames, de patates et de poisson, elle donne tout son travail,
et cela sans rétribution, au père Goujon, qui exploite avec une
rare sagacité le fanatisme religieux dont il a imprégné ces âmes
excellentes et naïves. La plupart des indigènes sont occupés à
la pêche de l'holothurie, très-abondante sur ces plages et dont
la vente produit de très-gros bénéfices à la mission. Femmes,
enfants, vieillards sont occupés aux divers travaux de la mission,
qui, aujourd'hui, a encore augmenté son revenu par la vente des
légumes, d'œufs, de volailles qu'elle envoie sur la grande terre,
ou qu'elle vend au personnel administratif et militaire de l'île.
La rapacité de ces missionnaires est telle, que les Kanaks qui
vendent aux déportés et à l'administration les légumes qu'ils
obtiennent par un travail supplémentaire sur le jardin qui leur
est laissé, sont obligés d'en remettre le produit au père sous
la menace, s'ils en détournaient quelqu'obole, des plus durs
châtiments d'un Dieu courroucé.
Les pères veillent avec un soin jaloux et leur interdisent tout
ce qui pourrait leur procurer un désir de bien-être, une idée
d'indépendance. C'est pourtant une race bien douée, forte et
intelligente, et qui aurait pu être utilisée dans notre colonie.
Leur reine Hortense, élevée avec le plus grand soin par les
pères, entourée par eux de toutes les jouissances féminines
qu'ils peuvent lui procurer, leur est un auxiliaire des plus
utile, son mari Samuel la seconde intelligemment dans cette œuvre
curieusement inique de l'absorption de toute une race, pour le
plus grand bénéfice des deux plus habiles négociants à divine
enseigne que nous ayons jamais rencontrés.
La mission moins importante du Nord, mais dirigée dans le même
esprit, occupe avec la mission que nous venons de décrire la
moitié habitable de l'île des Pins. Il faut aussi tenir compte
au Sud, de la presqu'île Kuto, reliée à l'île par une bande
de sable de 10 mètres de largeur et occupée par une garnison
complétement isolée de l'île par d'immenses fortifications, dont
la construction a été exigée par le commandant territorial, sorte
de vice-gouverneur tout-puissant.
Cet officier, chef de bataillon d'infanterie de marine, soldat
sans capacité et sans courage, ne se croit jamais suffisamment à
l'abri d'une révolte des déportés, quand il suffirait pour les
arrêter d'une pièce de canon braquée sur l'étroit chemin qui mène
à l'île et que dix hommes ne pourraient parcourir de front. Nous
aurons l'occasion de reparler de cet homme à qui la garde de trois
mille hommes a été confiée, et qui s'est montré pour eux le plus
injuste et le plus cruel des geôliers.--Sans souci de la loi qui
frappe et qui devrait protéger en même temps les exilés, il se
rit des réclamations les plus sages, des rappels à l'application
de la loi les plus fondés, et exerce sur la population déportée
une autorité sans contrôle mise au service de la plus odieuse des
tyrannies et d'une misanthropie rendue farouche par des infortunes
conjugales, qui en ont fait le dandin de la colonie.
C'est sur cette petite île perdue au milieu du Pacifique, dont
l'accès est interdit aux colons qui voudraient y tenter la
création d'établissements industriels et agricoles, dont le
meilleur territoire est la propriété des missions, que nous
verrons répartis sur un sol aride de huit kilomètres de longueur
sur deux kilomètres de largeur, les deux mille sept cents
prisonniers jetés sur ces récifs ignorés, par les huit bagnes
flottants, instruments de la plus épouvantable des vengeances
politiques.
En octobre et novembre 1872, la _Danaé_, la _Guerrière_, la
_Garonne_[1] versèrent sur l'île des Pins mille condamnés à
la déportation simple, qui saluèrent avec bonheur cette terre
inconnue, dont la vue les reposait des longues souffrances
éprouvées dans les prisons, sur les pontons et à bord des
transports, où on les avait entassés pèle-mèle avec moins
de souci qu'on en aurait eu pour la plus misérable des
marchandises.--Pendant quelques jours ce ne furent que courses
échevelées à travers les bois, excursions folles dans la
_brousse_, nuits à la belle étoile avec une maigre couverture pour
abri. Nous savourions à pleins poumons la liberté relative qui
nous était laissée, sans plus songer au lendemain, qui cependant,
nous ménageait d'amères déceptions; tout entiers au bonheur de
fouler la sauvage prairie, de contempler cette nature tropicale
dans ses manifestations capricieuses et étranges. Et pourtant nos
souffrances antérieures allaient s'augmenter de longs et tristes
chapitres, sur cette terre que nous avions considérée comme la
terre de délivrance et qui n'était qu'une étape de plus sur la
voie douloureuse de la proscription.
[Note 1: Et plus tard, en février, mai, octobre, décembre
1873, le _Var_, l'_Orne_, le _Calvados_, la _Virginie_ avec 1700
déportés.]