(_Les Foyers du peuple_, janvier 1851, nº 1.)
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Marie Stuart, cette sirène du XVIe siècle, qui eut tous les dons cruels
ou enivrants de la vie, la Beauté, la Royauté, le Génie, la Passion,
l'Infortune, le Crime, et la fin héroïque et sanglante: cette
Marie-Madeleine de la royauté, qui versa tout son sang sur les pieds du
crucifix d'ivoire qu'elle embrassait en mourant, comme la courtisane de
Jérusalem, moins durement éprouvée, répandit son vase de parfums sur les
pieds vivants du Sauveur; cette femme, enfin, énigme de vice et de
vertu, qui fut tout un cœur orageux, toute une politique, toute une
destinée, a rencontré, non pas seulement un peintre de plus, elle en
avait assez d'ailleurs, une telle femme en fit toujours naître, mais un
historien qui l'a regardée, étudiée longtemps, sans que le spectre
charmant de la tentatrice, couchée dans sa tombe, l'ait rendu amoureux
ou fou, et qui, les yeux froids, la tête ferme et saine, a tracé sa vie
et dit sa mort avec l'expression inspirée et parfois attendrie d'un
poëte et la science patiente et détaillée d'un chroniqueur.
Pour l'expression d'un poëte, ce n'était pas miracle: M. Dargaud,
l'auteur de la nouvelle _Histoire de Marie Stuart_, en est un. Il a fait
ses preuves de poésie et de style. Mais pour la curiosité passionnée du
renseignement, pour la recherche infatigable et minutieuse qui regarde
par les deux côtés de la lorgnette afin d'y voir mieux, pour ce culte du
détail sur lequel passent d'ordinaire d'un vol insouciant tous ces
esprits qui ont des ailes, voilà ce qu'on ne savait pas de M. Dargaud,
et ce que son histoire nous a appris. Entrée de plain-pied dans la
légende, dans le drame, dans le roman, Marie Stuart avait autour d'elle
une perspective dans laquelle elle se perdait trop, là diminuée, ici
grandie, plus souvent grandie que diminuée! Elle avait une auréole, un
nimbe éclatant, coupé de temps en temps par une nuée, à travers laquelle
on eût dit qu'il étincelait mieux. Mais elle n'avait point de cadre
précis et net, s'ajustant à elle, la prenant toute.
Des points lumineux indiquaient son action ou sa présence dans le
clair-obscur des événements de son histoire, et cette ombre, éclairée à
demi, était un charme de plus pour la contemplation attirée; mais la
lumière ne tournait pas, d'une égale clarté, autour de son personnage,
de manière à en détacher toutes les parties et à en faire saillir tous
les gestes. C'est cette lumière que M. Dargaud a voulu répandre: c'est
cette vérité complète, tout à la fois vaste et microscopique, qu'il a
tenté de dégager. Pour cela, rien ne lui a coûté. Il a vécu plusieurs
années dans une relation intime et profonde avec son sujet. Homme
heureux, il a pu s'entourer du plus beau siècle qui fût jamais pour la
passion, pour la conviction, pour le mouvement de la gloire et
l'antagonisme de toutes les grandeurs, et vivre ainsi comme dans un
buisson ardent, oubliant la chétive époque où nous sommes, goutte
épuisée du sang de nos pères, qui n'avons pas même la force des tristes
passions qui nous restent! Livres, manuscrits, monuments, antiquités,
voyages d'Angleterre et d'Écosse, relations sociales, lettres inédites,
M. Dargaud a mis tout en œuvre; il a tout interrogé, tout consulté, dans
l'intérêt de son histoire, jusqu'aux portraits et aux statues, ces
souvenirs taillés dans le marbre, avec lesquels on peut reconstruire
l'être qui vécut et en donner une plus forte idée. Sans doute, le fait
arraché à ce qui l'enveloppait et le cachait, la vérité, une fois
trouvée, passe à travers l'esprit qui l'a découverte, et cet esprit
très-poétique, je l'ai dit, en M. Dargaud, jette sur elle les
prismatiques reflets de ses impressions et les résonnances de ses
sentiments personnels. Mais le moyen de n'avoir pas son âme en écrivant
l'histoire? Pour ma part, j'ai toujours un peu souri des songe-creux
d'impartialité; car, à une certaine profondeur, un tel mot n'a plus rien
d'humain et ne cache plus que l'impossible. Mais, à part cette
inévitable condition de tout historien d'aborder l'histoire avec sa
propre personnalité et de colorer involontairement de certaines teintes
du _moi_ individuel la vérité des faits, sans manquer pourtant à la
probité de l'exactitude, comme une liqueur, dans une coupe de cristal,
n'altère pas, tout en la teignant, la pureté de sa transparence, le
livre de M. Dargaud, malgré des erreurs philosophiques, est, à le bien
prendre, une des études les plus loyales et qui attestent le plus
l'amour de la vérité _pour elle-même_ que nous ayons vues dans ce temps.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Telle est la Marie Stuart que M. Dargaud évoque à nos yeux et conduit
depuis son adolescence, en snood rose et en plaid de satin noir, sous
les bouleaux de l'Écosse, jusqu'à l'heure où le bourreau, foudroyé par
son incomparable magie, manqua son coup de hache sur sa nuque délicate,
et s'y reprit à deux fois pour couper ce beau lis ployé. Toute la partie
de son affreuse intimité avec le comte de Bothwell est un des plus beaux
et des plus émouvants passages du livre de M. Dargaud. Il semble avoir
été tracé avec cette plume de milan dont parle la chronique d'Écosse,
qui n'aurait jamais été assez noire pour écrire l'histoire de Bothwell.
La fatalité de cette passion, terrible comme les incestes antiques, que
les contemporains crurent eux-mêmes l'effet de quelque philtre damné, de
quelque incantation sinistre, une espèce d'envoûtement du cœur de Marie,
y est décrite avec des circonstances nouvelles et des touches larges et
palpitantes comme en ont les écrivains qui se connaissent à cette rage
du cœur. Voilà principalement, si je ne me trompe, ce qui saisira les
esprits et décidera le succès, le bon succès, le succès durable, de
l'histoire de M. Dargaud. Les hommes politiques le critiqueront, le
blâmeront ou l'exalteront du fait divers de leur point de vue; mais ceux
qui vivent en dehors de la préoccupation politique, les penseurs
désintéressés, les artistes, les poëtes, les gens du monde, les femmes,
c'est-à-dire, en fin de compte, les trois quarts et demi des gens qui
lisent, liront ce livre avec l'intérêt passionné que l'auteur a mis à
l'écrire.
Où je me séparerai profondément de M. Dargaud, c'est dans l'appréciation
des opinions de ce siècle. M. Dargaud est rationaliste, je le dis avec
regret, car on aime l'âme de l'auteur à travers son livre, et cette âme
est restée assez chrétienne pour qu'on désirât qu'elle fût catholique.
Ici nos horizons sont diamétralement opposés, et nous voilà en vis-à-vis
de combat, l'un contre l'autre, comme si nous étions au XVIe siècle.
C'est que le XVIe siècle dure toujours.