LÉON AUBINEAU.

(_L'Univers religieux_, 28 et 29 janvier 1851.)

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Nous sommes heureux d'avoir à saluer, dès le seuil de cette revue

littéraire, un de ces grands et beaux livres qui sont les apparitions de

la science et de la pensée contemporaines: l'_Histoire de Marie Stuart_

par M. Dargaud.

De cette pathétique destinée, M. Dargaud a fait un chef-d'œuvre

d'intérêt et d'émotion. La vie surabonde dans son livre, une vie de

chaleur et de lumière qui éclaire les visages, rallume les passions,

colore les mœurs, illumine les caractères, pénètre les consciences et

réalise l'idéal de l'histoire, la résurrection: la résurrection d'une

grande époque ranimée par une inspiration puissante, expliquée par la

science, devinée par l'intuition, réchauffée par le cœur, vivifiée par

les magies mouvantes de la forme et du style. C'est dans les portraits

surtout que brille ce prestige de vie qui est le don par excellence de

M. Dargaud. Marie Stuart, Élisabeth, Bothwell, Morton, Knox, Burleigh,

revivent en traits ardents sous cette plume d'artiste, à la fois

ondoyante et précise, pinceau d'Holbein trempé dans la palette de Van

Dyck, qui dessine dans le mouvement et burine dans la couleur.

L'_Histoire de Marie Stuart_ est plus large qu'une monographie; elle

enveloppe l'époque tout entière. M. Dargaud a encadré la reine d'Écosse

dans une éblouissante perspective de la Renaissance. Il a groupé sur les

seconds plans et dans les demi-jours de son œuvre, Philippe II, Calvin,

Henri III, Catherine de Médicis, Giordano Bruno, le duc de Guise, les

grandeurs, les passions et les fanatismes de ce XVIe siècle, dont Marie

fut la charmante et tragique incarnation.

Mais le génie de ce livre, ce n'est pas seulement son talent et son

éloquence, c'est sa vertu: c'est la conscience qui l'inspire, c'est le

cœur qui l'attendrit; un cœur qui se partage et se multiplie entre

toutes les douleurs et tous les martyres qu'il raconte; une conscience

qui scrute et qui juge avec la pureté lumineuse de son instinct. La voix

intime de l'historien ne se perd jamais dans les mille bruits de son

récit; elle condamne, elle pardonne, elle prédit, elle enseigne, et à

son accent religieux et sévère, on croirait entendre le chœur d'une

tragédie grecque élever son chant d'expérience, de prophétie et de

sagesse dans la mêlée d'un drame de Shakspeare.

Les âmes, suivant les livres sacrés de l'Inde, parcourent après leur

mort un cercle de métempsycoses avant de rentrer dans la vérité de leur

être. Les âmes de l'histoire ont, elles aussi, leurs transmigrations.

Elles errent de siècle en siècle à travers toutes les ombres du rêve, de

l'illusion et de la chimère, avant d'arriver à la forme solide et

durable qui les consacre pour l'avenir. Le livre de M. Dargaud est pour

Marie Stuart cette consécration; son nom restera attaché à cette mémoire

de deuil et de splendeur, comme celui des grands artistes du XVIe siècle

à la frange de pourpre du manteau des reines dont ils éternisaient la

beauté dans leurs chefs-d'œuvre.

Histoire de Marie Stuart · 第 74 / 86 题