(_Journal des Débats_, 30 novembre 1851.)
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Il y a deux manières distinctes d'écrire l'histoire, toutes deux
illustrées par de grandes œuvres dans ces derniers temps. Celui qui
raconte et juge les faits accomplis peut se placer en dehors de leur
mouvement, disséquer tranquillement ce qui en reste, classer le tout
d'après des règles fixes, et présenter ainsi les actions du passé
étiquetées à leur rang dans la sévère nudité de la science; ou bien,
emporté par le flot historique, il peut écrire au milieu même de ses
oscillations et de son bruit, en ressaisir toutes les formes, en
refléter toutes les nuances, se plonger enfin dans le siècle qu'il veut
peindre, et y vivre assez longtemps pour en ressortir avec quelque chose
de ses idées, de son accent, de ses attitudes.
En entreprenant l'_Histoire de Marie Stuart_, M. Dargaud avait à choisir
entre les deux méthodes; il a préféré la seconde, ce dont nous nous
sommes réjoui pour lui et pour ceux qui le lisent. Car si cette méthode
n'a pas les rigides vertus de sa rivale (ni surtout les graves
apparences qui en tiennent lieu!), elle a cette grâce de la vie qui
supplée au reste et que rien ne peut remplacer.
Il y a deux Marie Stuart, celle de la légende et celle de l'histoire. La
première, doux et charmant martyr que ses douleurs couronnent comme une
auréole; la seconde, séduisante mais dangereuse beauté instruite dans
cette cour des Médicis où le crime absolvait du vice.
Le difficile pour l'historien de nos jours était de faire prévaloir la
dernière, d'enlever à l'héroïne des ballades sa pureté mensongère en
évitant de la faire descendre trop bas, d'éteindre enfin la lampe autour
du piédestal sans renverser la statue. M. Dargaud y a réussi en nous
ouvrant le XVIe siècle lui-même, et en nous faisant voir comment Marie
Stuart en refléta tous les charmes et toutes les corruptions.
Il suit la vierge folle de la papauté à travers ses mille aventures de
politique et d'amour qui la jettent des bras du musicien Riccio dans
ceux de Darnley, puis de Bothwell. A mesure que le récit avance, on voit
se grossir l'orage. Les nuées accourent du côté de l'Angleterre,
secrètement poussées par la main hypocrite d'Élisabeth. Marie Stuart
cherche en vain un abri dans le catholicisme ébranlé de toutes parts;
elle appelle en vain à son secours la France et l'Espagne; l'esprit
nouveau s'avance comme une marée montante, inonde les palais, renverse
les citadelles, et ne laisse à la descendante de Robert Bruce qu'une
prison pour abri.
Tout le monde connaît la longue agonie infligée par la reine vierge _à
sa chère sœur d'Écosse_. M. Dargaud a trouvé, dans les documents
historiques récemment publiés, des détails pleins d'intérêt sur cette
odieuse captivité. Il analyse, avec une sagacité singulière, toutes les
révoltes et tous les abattements de la prisonnière cherchant tour à tour
la délivrance par la conspiration ou les présents, l'insulte ou
l'humilité, et enfin, quand l'heure douloureuse est venue, il trouve une
véritable éloquence pour raconter le suprême dénoûment.
Toute cette dernière partie du livre de M. Dargaud a une ampleur et une
onction qui élèvent le cœur dans l'attendrissement. Du reste, à part
quelques regards trop complaisants jetés sur le XVIe siècle, quelques
ornements littéraires qui détournent du récit, l'ouvrage entier révèle
les fortes études et la vive perception qui font les historiens. On y
sent circuler ce grand souffle philosophique et religieux à la fois qui
est la gloire de notre époque, et lui donne, quoi que puissent dire ses
détracteurs, un caractère si profondément _humain_.
M. Dargaud n'a pas seulement consulté les documents écrits relatifs à
son histoire, il s'est informé sur les lieux de la tradition populaire.
Il a religieusement visité le théâtre des terribles scènes. Il s'est
impressionné des peintures du temps, des livres feuilletés par ses
héros, des habitations et jusque des meubles dont l'usage leur avait été
familier. Il a compris que la révélation des caractères n'était point
uniquement dans les actes, mais dans les détails de la vie domestique,
et que ces foyers déserts gardaient l'empreinte des âmes qui s'y étaient
autrefois arrêtées, comme la chrysalide celle du papillon qui s'est
envolé.
Cette méthode est au reste celle des plus grands historiens de
l'antiquité, c'est la méthode d'Hérodote et de Salluste. C'est de nos
jours celle d'Augustin Thierry. Pour eux, comme pour M. Dargaud,
l'histoire n'est pas une thèse qui développe des idées sur une époque,
ou un bulletin qui en fait connaître les événements, mais une chambre
obscure dans laquelle le siècle se décalque tout entier, avec ses œuvres
d'art, ses costumes, ses allures et ses paysages. Le pittoresque
n'exclut point pourtant l'appréciation générale.
L'historien de Marie Stuart n'est pas un simple chroniqueur, écrivant,
ainsi que le veut Quintilien, _pour raconter, non pour prouver_; il tire
ses conclusions, mais il les fait jaillir du drame lui-même. Debout sur
les hauteurs de son sujet, comme le vieillard d'Homère sur les tours
d'Ilion, il montre de loin au lecteur cette grande armée du XVIe siècle
qui se déroule à ses pieds; il en fait le dénombrement. On reconnaît
chaque nation à l'aspect, chaque chef à sa parole ou à son armure. Cette
mêlée passe sous nos yeux dans l'élan de la vie, mais sans confusion, et
tout en décrivant les évolutions de la bataille, l'historien montre les
fautes et donne les enseignements.