IX.

Pour luy aussi j'ay jetté mainte larme:

Premier quand il se fist de ce corps possesseur,

Duquel alors il n'avait pas le cœur.

Puis me donna une aultre dure alarme

Quand il versa de son sang mainte dragme

Dont le grief mal me vint lesser doleur

Qui m'en pensa oster vie, et frayeur

De perdre, las, le seul rempart qui m'arme.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D'amant, le comte de Bothwell devint bientôt le maître de Marie. Elle

l'aima éperdument, sans souci d'elle-même ni de sa renommée. Elle ne se

donna plus la peine de cacher son aversion pour le roi. Le malheureux et

coupable prince ne fut pas seulement annulé, il fut abreuvé d'outrages.

«... Il se promenoit toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout

le monde voyant qu'on regardoit comme un crime de l'accompagner.»

Riccio était bien vengé!

Accoutumé à la voix des flatteurs, nourri de futiles conversations de

galanterie et de poésies licencieuses, incapable d'application, de

fermeté, d'audace; préoccupé uniquement des modes d'Italie, d'Espagne,

des belles manières de France; indigne de l'épée et du sceptre, trop

pesants pour son bras, Darnley était mal préparé aux adversités.

Haï de Marie, méprisé de tous ceux qu'il avait trahis après la mort de

Riccio, il ne parlait, dans son désespoir, que de s'expatrier et de

quitter un royaume où il était abhorré.

Il souffrait avec un orgueil de race et les évanouissements d'une

faiblesse lâche tout ce qu'un homme peut souffrir.

Il savait que la reine était à un autre, et, s'il eût pu douter du

déshonneur qu'elle lui infligeait avec éclat, les regards moqueurs, les

sourires équivoques des nobles l'auraient éclairé. Il vivait d'insultes

et les dévorait en silence. Le temps des récriminations était passé pour

lui. Nul ne lui permettait plus de se plaindre. Sa couronne d'emprunt

était devenue une couronne d'épines. Elle n'était plus même un ornement

pour sa tête, elle était une honte ajoutée à toutes les autres. Il était

raillé comme homme et bafoué comme roi. Encouragés par Marie, les

courtisans ne se levaient plus en sa présence. Tamworth, un ambassadeur

d'Angleterre, refusa un passeport que Darnley avait signé. Le nombre des

chevaux et des équipages du pauvre jeune roi fut réduit jusqu'à la

parcimonie; sa vaisselle d'or lui fut retirée; et ses officiers, jusqu'à

ses serviteurs, devinrent les instruments de Bothwell.

Le comte de Bedford écrit à Cecil, le 3 août 1566:

«La reine d'Écosse et son mari sont ensemble comme ci-devant, et même

encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais; elle

ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de

l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que

lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il

n'en savoit rien. La modestie défend de répéter ce qu'elle a dit de lui,

et cela ne seroit pas à l'honneur de la reine. Un nommé Pickman,

marchand anglois, qui avoit un épagneul assez beau et excellent nageur,

le donna à M. Jacques Melvil; celui-ci, voyant que le roi se faisoit un

grand plaisir d'avoir de ces sortes de chiens, le donna au roi. La

reine, à cette occasion, fit des reproches terribles à Melvil, l'appela

fourbe et flatteur, et lui déclara qu'elle ne pouvoit point avoir de

confiance en celui qui offrait des présents à un homme qu'elle n'aimoit

point.»

Le page de Darnley, Taylor, lui resta seul fidèle.

Taylor était un adolescent timide et dévoué. Ses mœurs étaient plus

douces et son âme plus sensible qu'il ne convenait, pour son bonheur,

dans ce rude siècle et chez le peuple où il vivait. L'affection de ce

jeune homme pour le roi avait grandi avec les infortunes de son maître.

Taylor s'était attaché d'une étreinte désespérée à Darnley malheureux,

comme ces lierres qui nouent avec plus de tendresse leurs souples bras

autour des troncs à moitié desséchés.

Darnley souffrit cruellement au château de Stirling pendant le baptême

de son fils (17 décembre 1566). La crainte de la risée publique

l'empêcha de paraître à la cérémonie. Bothwell, bien que presbytérien,

fut l'ordonnateur de cette cérémonie, où la catholique Marie lui sourit

avec amour. Darnley ne se montra pas et s'enferma chez lui, ulcéré comme

roi, car un sujet l'éclipsait partout; comme époux, car ce sujet

insolent était son rival heureux; comme père, car celui qui désormais

allait veiller sur le berceau de l'enfant royal était un ennemi sans

scrupule, sans entrailles, sans frein.

Marie alors s'agitait au milieu d'une tempête de sentiments, de passions

et de goûts qui troublait toute la cour.

Elle avait mené à Stirling sa troupe de bouffons conduite par Bastien,

qui représentait le chef des satyres. Cette troupe, dans une soirée

donnée par la reine, entra précédée et suivie de musiciens et de

chanteurs qui charmèrent d'abord par l'harmonie de leurs accords. Mais

bientôt l'attention fut absorbée par les satyres, qui, secouant leurs

queues et gesticulant d'une manière grotesque, caricaturèrent les façons

anglaises. Cette scène burlesque commença à un signal de Bastien, soit

ordre secret, soit fantaisie de mime, soit instinct subit de haine, soit

pétulance de gaieté française contre les habits rouges. Les ambassadeurs

d'Élisabeth et leur cortége furent violemment irrités d'une telle

irrévérence. Lord Hatton déclara que, sans son respect pour la reine, il

eût percé Bastien de son épée. Le comte de Bedford et Marie Stuart

n'apaisèrent pas facilement le tumulte et la colère des Anglais de

distinction qui se disaient insultés.

En même temps qu'elle s'abandonnait à ces légèretés, Marie était souvent

triste jusqu'aux larmes et aux sanglots. Elle demeurait épouvantée de

l'audace de ses ennemis et du meurtre de Riccio, que rien n'effaçait de

son souvenir. Parfois on la voyait traverser les allées du parc, et

marcher pensive dans les lieux solitaires; parfois elle sortait de ces

découragements par de brusques élans vers le plaisir, suspendue tantôt

aux déclarations de Bothwell, tantôt à ses récits. Elle errait avec lui,

aux moindres pâles rayons, sous les sapins aimés de Jacques V. Mais soit

dans les fêtes qu'elle imaginait, soit dans ses douleurs muettes, soit

dans ses promenades, soit dans ses entretiens, elle ne pouvait oublier

le crime de son mari. Son ressentiment contre Darnley lui montait par

bouffées dans la poitrine, et elle l'exprimait sous toutes les formes

sans jamais chercher à le dissimuler. Tout le monde était frappé de ces

inconvenances de la reine. Le comte de Bedford, envoyé par Élisabeth à

la cérémonie du baptême, et qui semblait dévoué de cœur à Marie Stuart,

la supplia, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus chers, de

ménager le roi, et d'être plus circonspecte devant la cour. Marie Stuart

le remercia de ses bonnes intentions, mais elle continua de se

compromettre de plus en plus.

Le comte de Bothwell était le tyran de Marie et de l'Écosse. Il élevait,

il abaissait, à son gré, les seigneurs. Il disposait de toutes les

fortunes. Personne n'osait agir ni même parler à son détriment. Il

tenait dans ses mains la destinée de chacun, et toute ambition était

forcée de compter avec lui. Il était la source des grâces, le tentateur

des consciences, le corrupteur des âmes. Les honnêtes gens qui n'étaient

pas à sa discrétion désiraient-ils se voir, se concerter, se communiquer

leurs craintes, il leur fallait se rencontrer la nuit. Ils étaient

entourés d'espions. Le comte, même devant Marie, se portait à des

violences qui allaient jusqu'à l'assassinat. Un jour, dans la chambre de

la reine, il eut une discussion avec Lethington, dont il craignait les

trames et dont il haïssait l'esprit. Irrité par la contradiction froide,

polie, de son adversaire, il tira son poignard, et, se précipitant sur

lui à l'improviste, il l'aurait tué infailliblement, si Marie ne se fût

jetée entre eux.

Il ne reconnaissait plus ni droit ni loi. Son caprice l'emportait à

toutes les extrémités. Il ne respectait aucune bienséance: sa joie était

de les braver toutes. Il dédaignait le peuple comme un vil troupeau, et

il abhorrait les ministres du presbytérianisme comme des censeurs

implacables. Il était absolu avec la reine, plein d'insolence avec le

roi et de hauteur avec les lords. Son nom seul était un effroi: «Nom si

fatal, dit un vieux historien, qu'il n'y a plume de milan assez noire

pour l'inscrire aux fastes de l'Écosse!»

Cependant d'autres humiliations atteignirent Darnley, et achevèrent de

l'accabler.

Un matin, après que la cour fut revenue au château d'Holyrood, étant

rentrée par une porte des jardins, il allait gravir quelques degrés pour

gagner son appartement, lorsqu'il sentit tomber sur sa toque et sur ses

épaules plusieurs poignées de poussière. Il leva les yeux et vit deux

têtes qui se retiraient vivement d'un croisillon. Le roi poussa un cri

de rage, et s'élança vers l'étage supérieur. Il ne trouva personne. Les

maladroits ou les coupables s'étaient enfuis par les corridors du

labyrinthe royal. Était-ce un hasard? était-ce une insulte? Darnley ne

douta pas que ce ne fût un nouvel affront suscité par ses ennemis. Il

redescendit furieux, désespéré. Des rumeurs d'enthousiasme, le bruit, le

mouvement des gardes, des seigneurs et de leur suite, attirèrent son

attention. Il regarda par la fenêtre sur la grande cour. Bothwell

s'avançait au milieu de ses partisans. Les plus fiers barons tendaient

en souriant la main au favori: tout le reste s'inclinait avec respect et

faisait retentir l'air d'acclamations redoublées. Penché sur la crinière

de son cheval, Bothwell saluait et remerciait tour à tour. Le cheval de

la reine, richement caparaçonné, attendait au pied de l'escalier.

Bothwell sauta à terre, pénétra dans le palais, et ramena bientôt la

reine. Il l'aida courtoisement à se mettre en selle, s'y mit lui-même,

et ils partirent, accompagnés de quelques amis seulement, pour le

château d'Alway. Le roi, consumé d'amour, de jalousie et de honte,

ordonna de lui préparer deux chevaux, et suivit avec Taylor la reine et

Bothwell. Il arriva quelques minutes après eux à Alway. Dès que la reine

l'aperçut, un nuage de sombre ennui couvrit son visage. Elle ne put même

dissimuler son irrésistible répulsion, et voulut repartir sans retard

pour Édimbourg.

Darnley demeura longtemps immobile et comme foudroyé à la place où la

reine l'avait regardé avec mépris en retournant sur ses pas pour le

fuir.

Cette injure silencieuse fut la dernière goutte qui fit déborder le vase

trop plein de fiel et de pleurs.

Fatigué d'outrages, Darnley se décida enfin à se retirer chez son père,

le comte de Lennox. Après un court séjour à Holyrood, il s'éloigna navré

d'Édimbourg, car il aimait la reine. Il parcourut, morne et désolé, le

vieux chemin mal tracé à travers un pays sauvage, couvert de joncs, de

bruyères, accidenté de petites montagnes, éclairé par les reflets

blafards des étangs et des marécages. Il n'avait pas fait plus d'une

lieue qu'il éprouva de violentes coliques et des déchirements

d'entrailles intolérables. Il continua, presque expirant, jusqu'à

Glasgow. Les plus habiles médecins furent appelés, et l'un d'eux,

Jacques Abernethy, déclara que Darnley était empoisonné. Tous les

secours de l'art furent employés, et sauvèrent à demi le pauvre roi. On

accusa Marie d'avoir versé elle-même le poison. C'était une calomnie de

l'opinion et une erreur de la science. Le roi n'était malade que de la

petite vérole.

Dès cette époque, il est vrai, la reine, dans tout le feu de son amour

pour Bothwell et de sa haine contre Darnley, s'était liée étroitement

aux lords ennemis du roi, à Murray, à Morton, à Huntly, au comte de

Lethington: Argill était l'un des plus violents après Bothwell.

Marie les vit à Craigmillar, aux environs d'Édimbourg, où elle s'était

retirée pour se distraire un peu de ses luttes intérieures. Mais elle ne

trouvait nulle part la paix. Au château de Craigmillar comme à Holyrood

on remarqua sa tristesse. Elle secouait en vain sa chaîne d'épouse,

cette chaîne ne se brisait pas. Elle pouvait bien être la maîtresse de

Bothwell, elle ne pouvait devenir sa femme. De là son abattement. «La

maladie de la reine, écrivait du Croc à l'archevêque de Glasgow,

consiste principalement dans un chagrin profond qu'il est impossible de

lui faire oublier. Elle ne fait que répéter ce mot: «Je voudrais être

morte!»

Les lords confédérés, témoins de la douleur de la reine, et tous

intéressés à la captiver par ambition, la pressèrent de consentir à deux

coups d'État: le divorce, puis l'exil du roi. Elle ne répondit que par

des soupirs, que par le vague projet de se réfugier en France, et de

confier à Darnley le gouvernement de l'Écosse. «Madame, s'écria le comte

de Lethington, nous, les principaux de votre noblesse et de votre

royaume, nous ne le souffrirons pas. Nous trouverons certainement le

moyen de délivrer Votre Grâce de cet homme... Milord Murray, ici

présent, n'est pas moins scrupuleux comme protestant que vous comme

papiste, et je suis sûr pourtant qu'il regardera ce que nous ferons à

travers ses doigts, et ne dira rien.»

A cette avance voilée, mais terrible, la reine, loin de blâmer, loin de

s'indigner, s'enveloppa dans une maxime générale qui était déjà comme

une tolérance anticipée de l'assassinat. Elle dit qu'il valait mieux

remettre les choses dans la main de Dieu, que de rien essayer dont elle

pût se repentir plus tard. «Mais, répondit Lethington, encouragé par

l'air de Marie et la mollesse de sa parole, laissez-nous agir, madame,

et mener l'affaire. Votre Grâce n'en verra que de bons effets, et le

parlement approuvera tout ensuite.»

La fameuse et secrète conférence de Craigmillar ne demeura pas stérile.

Les hommes qui en faisaient partie passaient vite de la pensée à

l'action. Ils ne perdirent pas de temps.

Bientôt le _band_ pour l'assassinat de Darnley fut rédigé par sir James

Balfour, consenti par Bothwell, Lethington, Huntly, Argill. Morton

refusa de signer par prudence, Murray par prudence et par conscience.

Les scrupules pieux de Murray, autant que son habileté supérieure,

l'écartèrent toujours de toute participation directe au meurtre. Le

meurtre accompli, il en recueillait les fruits. C'était un presbytérien

ambitieux dont un rayon religieux traversait la sagesse profane, égoïste

et politique. Cette nuance de l'âme de Murray ne doit pas être omise,

car elle se réfléchit dans toute la suite de sa vie.

Ainsi, la reine connaissait le plan homicide et régicide dressé contre

son mari. Quelle mesure prit-elle? Aucune. Loin de combattre les lords

conjurés, elle était la maîtresse de l'un d'eux, et l'amie de tous les

autres!

A ce moment solennel de sa destinée, la pente sur laquelle elle cherche

vainement à s'arrêter est devenue trop rapide. Poussée par Bothwell,

elle y fait un pas décisif et glisse jusqu'à l'abîme.

On sait que Darnley était malade chez son père.

Elle quitta inopinément Holyrood et se hâta d'arriver à Glasgow, sous

prétexte de soigner le roi. Il fallait le ramener à Édimbourg, où il ne

serait plus sous la surveillance paternelle, où il serait livré tout

entier à ceux qui avaient résolu sa mort.

Voici quelques pages des lettres que Marie écrivait jour par jour à

Bothwell:

«Quand je fus partie du lieu (Édimbourg) où j'avais mon cœur, jugez de

mon estat, puisque j'étois comme un corps sans ame, qui a été cause que

jusqu'à la disnée je n'ay pas tenu grand propos. Aussy personne ne s'est

voullu avancer, estimant bien qu'il n'y faisoit bon.

«... Nul des habitants (de Glasgow) n'est venu à moy, qui faict que je

croys qu'ils sont d'avec celui-là (le comte de Lennox), et puis ils

parlent en bien, au moins, du fils. Davantage je n'aperçoys aucuns de la

noblesse oultre ceulx de ma suyte.

«... Il dit (le roi) qu'il se trouvoit si joyeux de me voir, qu'il

pensoit mourir de joye. Cependant il étoit peiné de ce que j'étois ainsi

pensive. Je m'en allay souper. Il me prya de retourner: ce que je fis.

Il me déclara son mal, ajoutant qu'il ne vouloit pas faire de testament,

sinon cettuy-seul, c'est qu'il me lesseroit tout.

«... Que si je puis obtenir pardon, m'a-t-il dit encore, je promets

ci-après de ne vous plus offenser. Je ne vous demande plus rien, sinon

que nous ne faisions qu'une table et qu'un lit comme ceulx qui sont

mariez. A cela si vous ne consentez, jamais je ne seray remis sus. Je

vous prie me faire entendre ce que vous aurez délibéré; car Dieu sçait

quelle peine je porte de ce que j'ai faict de vous une idole, et que je

ne pense à autre chose qu'à vous.

«... Il advoue (le roi) qu'il estoit averti par Minto qu'on disoit qu'un

du conseil m'avoit aporté des lettres, afin de les signer pour le faire

mettre en prison; voire s'il n'obeyssoit, pour le tuer.

«... Il désiroit fort que j'allasse loger en son hostel; ce que j'ay

refusé, lui disant qu'il avoit besoing de purgation et que cela ne se

pourroit fayre. Je dis que je le menerois avec moy à Craigmillar, afin

que là les médecins et moi le peussions secourir, et que je

m'esloignasse de mon fils. Il respondit qu'il estoit prest d'aller où je

voudrois, pourvu que je le rendisse certain de ce qu'il m'avoit requis.

«... Il ne vouloit pas permettre que je m'en allasse, mais désiroit que

je veillasse avec luy.

«... Je ne l'ay jamais vu mieux, ni parler si doucement. Et si je

n'eusse appris par l'expérience combien il avoit le cœur mol comme cire,

et le mien dur comme diamant, et lequel nul trait ne pouvoit percer,

sinon décoché de vostre main, peu s'en est fallu que je n'eusse eu pitié

de luy. Toutefois, ne craignez point.

«Le roy me requiert que je luy donne à manger de mes mains. Or, vous

n'en croyez pas par delà rien davantage pendant que je suis icy.

«... Il n'a pas été beaucoup rendu difforme... Je n'approche pas près de

luy, mais je m'assieds en une chaise à ses pieds, luy étant en la partie

du lit la plus éloignée... Je viens à ma délibération odieuse: Vous me

contreignez de tellement dissimuler que j'en ai horreur, vû que vous me

forcez de ne jouer pas seulement le personnage d'une traistresse. Qu'il

vous souvienne que si l'affection de vous plaire ne me forçoit,

j'aimerois mieux mourir que de commettre ces choses; car le cœur me

saigne en icelle. Bref, il ne veult venir avec moy sinon sous cette

condition, que je lui promette d'user en commun d'une seule table et

d'un même lit comme auparavant, et que je ne l'abandonne si souvent; que

si je le fais ainsi, il fera tout ce que je vouldray et me suivra.

«... Je ne m'esjouis pas à tromper celuy qui se fie en moy. Néanmoins

vous me pouvez commander en tout. Ne concevez donc point de moy aucune

sinistre opinion, puisque vous-même êtes cause de cela: je ne le ferois

pas contre luy par une vengeance particulière.

«... Je ne l'ai pas vu cette après disnée, parceque je faisois votre

brasselet auquel je ne puis accommoder de la cire: car c'est ce qui

défaut à sa perfection. Et encore je crains qu'il n'y survienne aultre

inconvénient et qu'il soit reconnu... Avisez que personne de ceux qui

sont icy ne le voye... faites-moy entendre si vous le voulez avoyr, et

si avez affaire de quelque peu plus d'argent, et quand je dois

retourner, et quel ordre je tiendray à parler à luy (Darnley); il enrage

quand je fais mention de Lethington, de vous et de mon frère.

«Je ne pense que choses fâcheuses, mon cher amy, puisque pour vous obeyr

je n'espargne ni mon honneur, ni ma conscience, ni les dangers, ni même

ma grandeur, quelle qu'elle puisse être: je vous prie que le preniez en

la bonne part et non selon l'interprétation du faux frère de votre

femme, auquel je vous supplie aussy n'ajouter aulcune foy contre la plus

fidelle amye que avez eû ou que vous aurez. Ne regardez point à celle

(lady Gordon) de laquelle les feintes larmes ne vous doivent être de si

grand poids que les fidelles travaux que je souffre, afin que je puisse

mériter de parvenir en son lieu: pour lequel obtenir je trahi voire

contre mon naturel ceux qui m'y empescheroient. Dieu me le veuille

pardonner!

«... Encore que je n'oye rien de nouveau de vous, toutes fois, selon la

charge que j'ai reçue, j'ameine l'homme avec moy lundy à Craigmillar.

«... Aymez-moy.

«Comme... la tourterelle qui est sans compagnon, ainsi je demeurerai

seule pour pleurer votre absence, quelque briefve qu'elle puisse être.

Cette lettre plus heureuse que moy ira ce soir où je ne puys aller.»

De tels fragments ne prouvent que trop la participation de Marie Stuart

au meurtre de Darnley. Ils sont tirés des lettres trouvées après la

fuite de Bothwell dans une cassette d'argent où l'initiale _F._,

surmontée d'une couronne, était gravée plusieurs fois. Cette cassette,

que M. le duc d'Hamilton conserve comme une relique héréditaire, Marie

Stuart la tenait de François II et l'avait donnée à Bothwell. Il y avait

déposé le _band_ pour l'assassinat de Darnley avec deux contrats de

mariage, huit lettres galantes et des sonnets amoureux de Marie.

Aucun des originaux de ces pièces n'existe maintenant. Les seigneurs

compromis dans le _band_ et qui l'avaient signé, s'empressèrent de le

livrer aux flammes et d'anéantir ainsi la preuve irréfragable de leur

complicité. Plus tard Jacques Ier, devenu roi d'Angleterre, fit

disparaître les contrats, les lettres et les sonnets qui déshonoraient

sa mère; il les rechercha partout pour les brûler.

Les lettres surtout sont d'une haute importance historique.

Elles furent écrites par Marie Stuart en français avec ce tour vif,

naturel, passionné qui distingue le génie impétueux et léger de la reine

d'Écosse. C'est sous cette forme qu'elles furent produites aux

conférences d'York et de Hampton-Court; sous cette forme qu'elles

consternèrent les amis de Marie, et qu'elles réjouirent ses ennemis.

«Lorsque Murray eut remis à Élisabeth les pièces du procès, dit Melvil,

elle en eut un bonheur extrême et elle sentit un profond contentement du

déshonneur de Marie Stuart.»

Plus tard, les originaux disparurent. Il ne resta des lettres que trois

traductions en écossais, en latin et en anglais. La traduction latine,

qui avait été faite sur l'écossais, fut elle-même traduite en français,

de sorte que les lettres actuelles ne sont pas les lettres primitives,

mais la version de troisième main des lettres de Marie Stuart. C'est ce

qui explique leur infériorité de charme, de talent, de style, si on les

compare aux autres lettres de la reine d'Écosse.

Elles ont même été déclarées apocryphes par George Chalmers, William

Tytler, Withaker, Goodall, Lingard et le prince Labanoff. M. Fraser

Tytler ne se prononce pas. Elles ont été reconnues authentiques par les

trois grands historiens de France, d'Angleterre et d'Écosse: de Thou,

Hume, Robertson, auxquels il faut ajouter Sharon Turner, Hallam,

Malcolm, Laing, Raumer, Philarète Chasles, l'humoriste, l'éloquent et

spirituel professeur, enfin M. Mignet, qui, dans une série d'articles

excellents, a su tempérer, par la réserve la plus prudente, une haute,

curieuse et savante critique.

Après avoir pesé les raisons qui valent mieux que les noms propres, mon

opinion n'est pas douteuse sur ces lettres. Je les crois altérées dans

la forme, mais aussi je les crois vraies au fond, d'une vérité que les

vieux historiens ne soupçonnaient pas et que le temps a dévoilée.

J'aurais voulu les trouver fausses. L'évidence m'a vaincu. Tout

l'enchaînement de la conduite privée et publique de la reine, tous ses

actes, toutes ses paroles, démontrent l'authenticité de ces lettres. Le

plus irrécusable témoin contre Marie, c'est elle-même.

Les preuves abondent.

Et d'abord, comment n'être pas frappé de la coïncidence de ces lettres

avec une relation de Crawford, le gentilhomme le plus loyal de la petite

cour du comte de Lennox? Cette relation, écrite de la main de Crawford

et déposée aux archives d'Angleterre sous l'étiquette de _Cecil_,

raconte la principale entrevue de la reine et de Darnley à Glasgow.

Marie arrive inopinément. Darnley, par un pressentiment mystérieux,

redoute la reine en l'adorant. Il lui fait dire qu'il est malade, et on

lui insinue qu'il vaudrait mieux qu'elle retournât. Marie force la porte

en reine, et s'assied au chevet du jeune roi qu'agite l'émotion la plus

vive. Marie cause d'abord de la santé de Darnley, puis de choses

futiles, puis elle aborde le sujet grave, presque impossible.

«Vous vous méfiez de moi... Ne prétendez-vous pas avoir découvert un

complot contre votre vie?

--On me l'a révélé.

--Qui?

--Lord Minto. Il affirme qu'à Craigmillar certains seigneurs ont soumis

à votre signature mon arrêt de mort.»

Le faible et aveugle jeune homme ajoute qu'il ne la soupçonne pas, ni

elle, ni personne; qu'il la prie seulement de ne le plus quitter.

«Il en sera selon votre souhait, dit la reine. Voulez-vous venir avec

moi jusqu'à Craigmillar? Les eaux vous y seront bonnes. Nous irons en

litière.

--Je vous accompagnerai si vous consentez que nous soyons, comme par le

passé, compagnons de table et de lit.

--Sans doute, répond la reine; seulement, vous vous guérirez avant

tout;» et en se retirant elle lui recommande le secret.

Darnley promet de le garder; pourtant il le confie à Crawford et lui en

demande son avis.

«Je n'aime point tout ceci, lui dit Crawford. Au lieu de vous rendre à

Craigmillar, pourquoi ne pas aller droit à Holyrood ou dans toute autre

de vos résidences?

--C'est ce que j'ai pensé aussi... Mais j'irai avec elle, dût-elle me

tuer.»

Voilà les principaux traits du récit de Crawford; ne confirment-ils pas

sur tous les points les lettres tant contestées dont j'ai cité quelques

fragments?

On comprend et l'on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à

Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite.

La conscience lutte en elle et la nature se révolte; mais Bothwell

l'emporte.

Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l'en tirer. Elle ne

ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards

cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle

enchante sa proie afin de l'enlever. Elle amuse et endort sa victime.

Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le

mener au trépas.

Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont

accablantes.

Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La

première était lady Reres, qui avait tant servi l'amour du comte, et qui

restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin.

Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l'aurait-il pas

été? «... Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu'elle aimoit son

plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde.»

La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert,

un Français qu'on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme,

qu'un regard de Bothwell glaçait d'épouvante, et qui, par peur,

consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait

Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu'elle envoya à Bothwell

avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à

la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs

recommandations, elle ajouta: «... Vous dirés ensuite à monsieur de

Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n'y est, et voyt tout

ce que je fais.»

Paris partit, et n'oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son

véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux

principaux auteurs du _band_ régicide, où il faudrait loger Darnley à

son retour, si c'était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field.

Quand Marie eut reçu la réponse, et qu'elle eut appris que Kirk-of-Field

était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre

où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour

venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l'installa point à

Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s'était empressé à leur

rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus

paisible, dans un air plus pur, elle l'établit près des ruines du

couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de

l'Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert

Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour

l'assassinat du roi. C'était une vieille et vaste demeure abandonnée,

située à l'écart, à quelque distance d'Hamilton-House et de sept pauvres

cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l'on

n'entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux.

La tristesse de Darnley redoubla.

Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de

la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour

épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son

espérance. Il ne peut se résoudre à rien.

Un jour, le 9 février 1567, Marie s'oublie chez lui plus longtemps que

de coutume. Elle le quitte très-tard. L'amour semble la retenir. Elle

reste avec Darnley depuis six heures jusqu'à onze heures du soir. Cette

entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie

sourit à Darnley et l'embrasse tendrement.

Où se rend-elle?

Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici,

d'après la déposition de Paris, ce qui s'était passé dans cet

appartement quelques heures auparavant. «La royne me dict: «Sot que tu

es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là;» et de faict, le

fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire: «Madame,

monsieur de Boduell m'a commandé luy porter les clés de votre chambre,

et qu'il a envie d'y faire quelque chose: c'est de fayre saulter le roy

en l'air par pouldre qu'il y fera mettre.--Ne me parle point de cela

ceste heure cy, ce dict-elle; fais-en ce que tu vouldras.» Là-dessus, je

ne l'osoys parler plus avant.»

La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion

terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d'assister à la fête qu'elle

donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première

femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux

flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l'anime de sa présence,

et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field.

Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell;

Wilson, son tailleur; Powrrye, le portier de son hôtel; George

Dalgleish, son valet de chambre, s'étaient munis de fausses clefs. Toute

la soirée, pendant que la reine s'entretenait folâtrement avec le roi,

ils s'étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves

et dans la pièce qu'occupait Marie au-dessous de l'appartement de

Darnley.

Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur

et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait

Bothwell l'avait fait consentir à tout.

Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains

se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre

les diverses hypothèses.

Pour moi, voici la vérité telle qu'elle coule des sources que j'ai

soigneusement dégagées de plus d'un limon, telle qu'elle jaillit de la

tradition populaire que j'ai entendue au pied de l'église expiatoire

bâtie sur ce funèbre lieu.

Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s'était senti égayé

par l'enjouement et fortifié par le retour d'affection de Marie, retomba

dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant

sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles

parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant

que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa

convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées

traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son

imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses

dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par

une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un

intérêt d'ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec

Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques

les plus minutieuses. Il secoua d'abord ce joug importun et se plongea

dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les

jeunes débauchés d'Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par

l'indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés

presbytériens. Depuis qu'il était malade, Henri avait eu des remords, et

s'était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses

chagrins, ses dangers l'obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui

tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les

psaumes, et s'abritait sous le bouclier du Fort entre les forts

d'Israël.

Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l'on en croit la tradition,

le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son

gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et

il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d'un

accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d'une voix plaintive.

La triste mélopée monta, se prolongea, baissa peu à peu et s'éteignit

enfin dans le silence. Ces jeunes paupières s'étaient fermées. Le roi et

le page étaient endormis sur leurs chevets.

Le sommeil du roi ne fut pas long. Le grincement des clefs dans les

serrures et le bruit des portes sur leurs gonds le réveillèrent en

sursaut. Il était environ minuit et demi. Inquiet, le pauvre roi appela

Taylor. Lui-même, se précipitant hors de son lit, prit sa pelisse et

s'avança dans les corridors du vieux manoir. Taylor suivait Henri, une

petite lampe à la main. Les rares serviteurs du roi étaient gagnés au

comte de Bothwell. Eux, qui étaient présents, qui n'ignoraient rien, et

des lèvres de qui le murmure primitif de la tradition tomba dans

l'oreille du peuple, furent sourds par subornation et par crainte aux

cris de leur maître. Aucun d'eux ne se montra, aucun d'eux ne répondit.

Le roi, éperdu, dans la surprise d'un réveil soudain, descendit

l'escalier toujours accompagné de son page rêvant à demi. Ce fut là

qu'il aperçut quelques hommes qui se glissaient et qui rampaient le long

des marches. C'étaient les sicaires du comte de Bothwell, les bandits

qu'il appelait «ses agneaux,» et qui allaient exécuter ses ordres. Ils

s'élancèrent sur le roi et sur son page, et, après une courte lutte, ils

les étranglèrent. Le meurtre consommé, ils portèrent les cadavres dans

un petit verger du voisinage, se décelant eux-mêmes par une sorte

d'égarement providentiel. Bothwell n'était pas avec eux. Le sinistre

comte, après une apparition rapide au bal d'Holyrood, où des regards

mystérieux furent échangés entre lui et la reine, avait passé dans

l'appartement de Marie. La reine l'y rejoignit et s'entretint tour à

tour avec Bothwell en présence d'Erskine, le capitaine de ses gardes, et

avec Bothwell seul. Le comte rentré chez lui, se coucha, puis, «...

sortant de son lit, dit Dalgleish, son valet de chambre, il mit ses

chausses de velours: sur ces entrefaites arriva François Paris qui lui

dit quelque chose à l'oreille. Le comte de Bothwell me parla comme si de

rien n'étoit, et me demanda son manteau de cheval et son épée que je luy

donnay.» Il couvrit son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau rabattu

à larges bords, et dans ce nouveau costume il arriva vers une heure du

matin à la maison de l'Église-du-Champ. Les assassins avaient déjà

transporté leur double fardeau dans le verger. Content d'avoir été

prévenu, croyant sans doute les cadavres sous le toit fatal, Bothwell

ordonna d'allumer la mèche préparée pour l'explosion des poudres

amassées par ses soins, et la maison sauta depuis les fondements

jusqu'au sommet. Bothwell contempla quelques secondes ces tristes

débris, congédia ses complices, et se retira chez lui où il se recoucha.

Quand George Hakit vint heurter à sa porte et lui apprendre l'attentat

de la nuit, Bothwell, feignant l'étonnement et l'indignation, se leva

précipitamment en criant: «Trahison!»

Cependant le lord prévôt et les magistrats étaient accourus à l'affreuse

commotion qui avait épouvanté la ville entière. Ils erraient çà et là

parmi les décombres, conjecturant l'assassinat et n'osant s'avouer leurs

soupçons. Ce fut seulement au jour qu'un officier de police, s'étant

écarté, trouva dans le verger le cadavre de Henri Darnley près du

cadavre de son page. Des meurtrissures au cou et le reste du corps

intact indiquèrent le genre de mort. Les deux jeunes gens gisaient l'un

à côté de l'autre, et se touchaient encore dans l'éternel sommeil. Une

froide pluie tombait des rameaux nus du tilleul au pied duquel ils

avaient été déposés. Il n'y avait là que des hommes sévères et même

durs, des soldats et des magistrats; mais un sanglot s'échappa de leurs

poitrines et se prolongea dans la ville.

Le peuple nomma tout haut les coupables. Des placards accusateurs furent

collés aux murs. De furieuses clameurs montèrent le jour et la nuit du

fond des carrefours jusqu'au palais. Une affiche fut appliquée sous les

fenêtres mêmes de la tour qu'habitait la reine. On y lisait: «Paix au

doux Henri! vengeance sur la Guizarde!»

Marie se rendit à cheval d'Holyrood à la citadelle par la Canongate. Les

femmes se groupèrent en foule sur son passage. Elles gardèrent un

silence menaçant. L'une d'elles s'étant écriée, «Dieu sauve Votre

Grâce!» une autre reprit aussitôt: «Dieu la sauve comme elle le mérite!»

Bothwell, suivi d'une troupe armée, parcourut au galop les rues

encombrées d'une multitude émue, et, la main sur sa dague, il criait:

«Où sont-ils les poseurs d'affiches, que cette bonne lame fasse

connaissance avec leur cuir?» Escorté de sa bande féroce, il organisa la

terreur du sabre dans la cité. D'aussi loin qu'ils le voyaient, les

bourgeois effrayés rentraient dans leurs maisons et se barricadaient.

Knox seul, inaccessible à la crainte, rendit audace pour audace.

Il réunit autour de lui tous ses fidèles presbytériens, c'est-à-dire

tout Édimbourg. La foule était immense. La ville remplissait le temple.

Knox, le front austère, la tête inclinée, traversa la multitude

respectueuse qui attendait impatiemment sa parole. Il monta lentement

dans sa chaire, se recueillit longtemps, puis éclatant comme malgré lui,

l'œil en feu, le geste terrible, il fit d'une voix tonnante, à la

manière des prophètes et dans les images de l'Écriture, le tableau des

prostitutions de Babylone. Tout l'auditoire était haletant. Les

allusions étaient transparentes. Avant de finir cette éloquente

malédiction, Knox s'arrêta tout à coup, et déchirant d'horreur, de

douleur, son manteau de ministre, il s'écria: «Ma patience est à bout,

mes frères. Mes yeux en ont trop vu, mes oreilles trop entendu. Je ne

resterai pas une heure de plus dans Sodome. Je vais vivre au fond des

bois, pour n'être plus témoin de l'abomination de la désolation. Vous

qui demeurez, révélez et vengez! _Reveal and revenge!_»

Après ce redoutable anathème, il descendit de sa chaire et sortit

d'Édimbourg. Il se retira dans une hutte de bûcheron, où ses disciples

allaient secrètement en pèlerinage. Ils en rapportaient ces passions

ardentes, ces inspirations de flamme qui embrasaient le peuple, et qui

allumaient de plus en plus la colère universelle contre la reine.

Ce grand jour où Knox s'enfuit au fond des bois, quelques heures après

son arrivée dans la cabane du bûcheron, il s'évanouit. Nul de ses

disciples ne réussit à le rappeler à la vie. Ce fut un pâtre des monts

Pentlands, qui, en jouant un air du Lothian sur sa cornemuse, réveilla

Knox de cet évanouissement qui passa dans toute l'Église presbytérienne

pour un sommeil divin.

Tous les soirs, très-tard, il s'endormait au bruit d'une cascade de la

montagne. La chute harmonieuse et monotone de cette grande nappe d'eau

pouvait seule calmer l'agitation formidable de ses pensées.

La cour, d'abord inquiète de la hardiesse et de la retraite de Knox, ne

tarda pas à s'étourdir dans les plaisirs.

Histoire de Marie Stuart · 第 20 / 86 题