Marie Stuart rend sa confiance au comte de Murray.--Elle accouche d'un
fils au château d'Édimbourg.--Elle dépêche Jacques Melvil à Londres
pour instruire Élisabeth de cet événement.--Amnistie aux
assassins de Riccio.--Ressentiment croissant de la reine contre
Darnley.--Bothwell.--Sa vie de pirate.--Son audace envers la reine.--Son
portrait.--Amour de la reine.--Son voyage au château de l'Ermitage.--Ses
vers.--Bothwell maître de Marie et de l'Écosse.--Martyre de
Darnley.--Fatigué d'outrages, il quitte Holyrood et se retire à Glasgow
près de son père.--Conférence de Craigmillar.--Conjuration des lords
contre la vie de Darnley.--Voyage de Marie Stuart à Glasgow.--Ses
lettres à Bothwell.--Confidences de Darnley à Crawford.--La reine ramène
le roi malade à Kirk-of-Field.--La tristesse de Darnley
redouble.--Dernière soirée.--La reine donne un bal à Holyrood.--Darnley
seul avec son page Taylor.--Les bandits de Bothwell dans la
maison.--Meurtre et explosion.--Cadavres retrouvés.--Hypocrisie de
Bothwell et de la reine.--Indignation de la ville.--Terreur organisée
par Bothwell.--Sermon de Knox.--Il se retire au fond des bois.--La cour
s'étourdit dans les plaisirs.
Malgré les liaisons de Murray avec les conjurés, la reine lui rendit
toute sa confiance. Elle rapprocha de lui Bothwell, et se mit à l'abri
sous la vigilance de son habile frère. Elle avait besoin d'un intervalle
de repos; Murray le lui ménagea, et elle rétablit sa santé. La fin de sa
grossesse n'étant plus troublée, elle accoucha heureusement, le 19 juin
1566, au château d'Édimbourg, où elle s'était établie sur l'avis de son
conseil privé, qui ne trouvait pas Holyrood une résidence assez sûre.
Elle dépêcha aussitôt Mme Boin à Jacques Melvil, pour lui apprendre cet
événement et pour lui donner ordre de l'annoncer à Élisabeth. Melvil se
hâta de monter à cheval. Le soir, il était à Berwick, et, quatre jours
après, à Londres. Il vit d'abord Cecil, en compagnie duquel il se rendit
à Greenwich, où se tenait la cour et où il y avait grand bal. Cecil
présenta Melvil à Élisabeth, et, s'inclinant un peu, il dit tout bas à
la reine qu'il était né un fils à Marie Stuart. Élisabeth fit une
exclamation de dépit. Les danses furent interrompues, les bougies
s'éteignirent, et la fête cessa. Élisabeth, retirée dans un petit salon
où régnait une demi-obscurité, se jeta sur un fauteuil, se couvrit le
visage de ses deux mains, et dit aigrement aux dames qui s'étaient
empressées autour d'elle: «La reine d'Écosse vient de mettre au monde un
fils, et moi je suis un arbre stérile.»
Le lendemain, Élisabeth, qui se repentait de l'explosion irrésistible de
son envie, reçut bien Melvil, et consentit à être la marraine de Jacques
VI, selon le souhait de Marie Stuart.
Melvil, avant de prendre congé, saisit cette occasion de la naissance du
prince pour rappeler à Élisabeth la question si souvent éludée par elle
de la succession au trône d'Angleterre. Élisabeth répondit avec froideur
qu'elle jugeait les droits de sa bonne sœur très-fondés, et qu'elle
faisait des vœux pour que les jurisconsultes anglais rendissent une
décision favorable. Et comme Melvil insistait, la reine lui dit d'un
accent impérieux qu'elle notifierait ses intentions par les députés
qu'elle enverrait à la cérémonie du baptême.
Melvil comprit qu'il fallait se taire pour ne pas exaspérer la reine; et
son frère Robert, qui résidait comme ambassadeur à la cour d'Angleterre,
le loua de son silence.
Adoucie par la naissance d'un fils qui devait être l'héritier de deux
couronnes, Marie s'efforça d'immoler ses colères si justes à la
pacification de la noblesse. Elle dompta son ressentiment jusqu'à faire
grâce aux assassins de Riccio. Quelques hommes seulement avaient été
pendus pour cet attentat. Lord Ruthven était mort en Angleterre, se
vantant de son forfait comme de la plus belle action de sa vie. Morton
put rentrer en Écosse avec tous ses complices, excepté George Douglas,
qui avait porté le premier coup au favori, et André Ker, qui avait
touché la reine de son pistolet au milieu du tumulte de l'assassinat.
Le seul que la reine n'amnistia pas dans son cœur, ce fut son mari.
Déchargée des soins du gouvernement, elle retomba dans tous les orages
de l'amour. Déjà dégoûtée de Darnley qu'elle méprisait, le meurtre de
Riccio, dont il fut l'un des assassins, la transportait parfois de
fureur. Son visage dissimula sa haine à demi, mais son âme ardente la
sentait tout entière. «... Je lui trouvai toujours depuis ce temps-là,
dit Jacques Melvil dans ses curieux mémoires, un cœur plein de rancune,
et c'étoit lui faire mal sa cour que de luy parler d'accommodement avec
le roy.»
Elle aima sous les yeux de Darnley et ce fut sa première vengeance.
Elle n'avait pas tardé à trouver ce qu'elle cherchait: l'idéal de son
rêve effréné.
Il y avait à la cour d'Écosse un homme que la clairvoyance des plus
habiles ambassadeurs d'Élisabeth avait dès longtemps pénétré et
pressenti. «C'est un jeune ambitieux très-entreprenant,» écrivait de
France Trokmorton en 1560. «Il faut que ses ennemis aient l'œil sur lui
et le surveillent de près.» Randolph écrivait d'Édimbourg, en 1563: «Si
jamais il reprend son crédit, ce sera un vautour dans ce royaume.»
Bothwell dissimulait le crime sous ses vices. Il avait été pirate. Il
s'était mêlé à ces terribles corsaires de l'Océan qui avaient
l'égorgement pour habitude et la rapine pour religion. Ils pillaient les
châteaux, les monastères, volaient, violaient, tuaient, s'enivraient sur
des décombres, y partageaient leur butin, et le cachaient soit dans des
îles inhabitées, soit dans des lieux déserts. On ne saurait croire à
quel point ces brigands unissaient à l'insatiable soif de l'or la
superstition et la cruauté. Quand ils avaient enfoui leurs richesses,
ils immolaient tantôt un blanc, tantôt un noir, quelquefois une jeune
fille; et ils enterraient la victime avec leur trésor, afin qu'il fût
gardé par l'effroi que répandrait tout autour l'esprit du mort. Voilà
les traditions, qui ne sont souvent que la vérité de l'histoire colorée
naïvement par le peuple; et tels étaient les compagnons que Bothwell
avait plusieurs fois commandés!
Marie avait traversé bien des phases du cœur. Elle avait presque épuisé
toutes les vicissitudes et toutes les délices de l'amour dans le mariage
et hors du mariage. Elle avait aimé le roi François II, Riccio et
Darnley. Des deux côtés du détroit, elle avait noué et dénoué des
liaisons de plaisir comme des songes légers dans le sommeil. Elle se
sentait lasse de la galanterie, du caprice, de la coquetterie, de la
passion permise; elle rêvait une autre passion. Ni les courtisans de
France, braves et spirituels; ni les archiducs, ni les princes de
Bourbon, ni les infants d'Espagne, ni les lords d'Angleterre, ni même
des héros épiques, ainsi que ses oncles ou ses cousins de Lorraine, ne
suffisaient plus à son désir. Il fallait à son goût blasé et à ses sens
de feu un type nouveau, criminel, un pirate, non de la poésie, mais de
la réalité. Ce pirate, allié à la famille de Byron, dont il avait épousé
l'une des ancêtres, lady Gordon, et que Byron chanta trois siècles après
Marie Stuart, elle l'avait connu, aimé. Il s'appelait Bothwell.
Une de ses favorites le lui révéla. L'imagination de la reine s'alluma
aux conversations de lady Reres. C'était une femme de vie licencieuse.
Elle trouvait je ne sais quelle saveur de plaisir à raconter sa jeunesse
cynique. Elle fut l'une des héroïnes qui inspirèrent Brantôme, et qu'il
peignit avec une verve si effrontée. Lady Reres ne quittait pas la
reine. Elle était de sa plus familière intimité. Une certaine affinité
de nature les attirait l'une vers l'autre. Lady Reres avait été la
maîtresse de Bothwell. Après une scandaleuse liaison, ils s'étaient
quittés sans se haïr. Une admiration singulière avait survécu dans lady
Reres à un amour passager. Elle parla de Bothwell à la reine et de la
reine à Bothwell. Par un de ces raffinements de débauche morale dont le
XVIe siècle offre tant d'exemples, elle consentit à introduire le comte
dans l'appartement de la reine sans en prévenir Marie. La reine
n'habitait pas alors Holyrood (août 1566). Elle s'était retirée pour
quelques semaines dans une maison de lord Fleming, afin d'avoir plus de
repos et de liberté qu'au château. C'est là qu'elle écoutait des heures
entières les récits de lady Reres, qui s'apercevait de l'impression
qu'elle produisait et qui cherchait à la redoubler. Cette impression
n'était pas de l'amour, mais une sorte d'étonnement mystérieux et comme
un attrait de volupté inquiète. Lady Reres pressa le dénoûment de cette
aventure, qu'elle avait concertée d'avance avec Bothwell. Elle ouvrit
l'accès des jardins au comte, le fit entrer secrètement dans la chambre
et jusque dans le lit de la reine. Telle fut, selon l'opinion des
contemporains, l'origine de cet amour si fécond en catastrophes
tragiques; amour tellement fatal, invincible, que même les courtisans ne
furent pas éloignés de croire Marie sous l'impression de la sorcellerie,
sous le charme d'un philtre surnaturel. «... Le comte de Bothwell, dit
l'ambassadeur de France en Angleterre, la Mothe-Fénelon, en sçait bien
le mestier, n'ayant faict plus grande profession, du temps qu'il estoit
aux escolles, que de lire et estudier en la négromancie et magie
défendue.»
Bothwell était un gentilhomme de race ancienne. Il avait des manières de
grand seigneur et des hauteurs féodales. Son front résolu ne rougissait
jamais; ses yeux semblaient beaux, quoiqu'il en eût perdu un. Bothwell
était loin d'être défiguré par ce terrible accident de sa vie de
corsaire: il n'y paraissait presque pas. Sa voix, d'un timbre mâle,
savait s'insinuer par des inflexions très-douces. Sa bouche était
dédaigneuse, son nez accentué, sa physionomie patricienne. Il avait le
regard fascinateur de l'homme de proie. Ce visage martial, cette taille
noble et dégagée, cette âme sans scrupule, cet esprit présomptueux,
pervers, et jusqu'à l'attentat commis si audacieusement sur elle-même,
séduisirent Marie et l'entraînèrent.
Tous ces dons de l'enfer étaient relevés par une mine fière et par un
air de défi à la fortune, aux dangers et au malheur. Bothwell était
brave et de trempe à lutter avec les périls. Mais s'il avait le courage
du tempérament, qui triomphe avec orgueil ou qui succombe avec
obstination, aurait-il le courage de la conscience ou du fanatisme ou de
l'amour, le courage qui sauve de la folie et qui se résigne aux longues
misères, à l'isolement, aux cachots? L'avenir ne répondra que trop.
En attendant, perdu de dettes et de débauches, Bothwell était un
scandale vivant. Il avait des maîtresses innombrables et trois femmes
dont chacune se croyait légitime. Il n'était pas de la religion de
Marie, et tout semblait devoir les séparer. Tout les réunit, même les
infamies de cet étrange amant, irrésistible sur le cœur de la reine
corrompue dans sa fleur à la cour des Valois.
Une démarche où éclata du reste autant de sensibilité que d'imprudence,
trahit la passion de Marie. Elle avait élevé le comte de Bothwell aux
plus hautes dignités de l'État. Parmi ses titres, il en avait un
très-important, celui de lord gardien des frontières. Il était chargé de
surveiller toutes les marches; ce qui lui donnait la dictature des
comtés du sud. Lorsque ce grand commandement l'appelait, il habitait le
château de l'Ermitage, forteresse royale d'où il dirigeait des
expéditions pour rétablir la paix, intimider les troupes de maraudeurs
et repousser les Anglais. Dans l'une de ces expéditions, il voulut
arrêter lui-même un chef de bande, John Elliot de Park. Malgré le nombre
des assaillants, le maraudeur se défendit avec l'intrépidité du
désespoir et blessa Bothwell à la main. Le comte fut transporté à
l'Ermitage, et Marie Stuart, qui tenait une cour de justice à Jedburgh,
fut avertie le 15 octobre de cet événement. Elle ne balança point. Elle
monta à cheval, et, suivie de quelques gentilshommes de sa maison, elle
franchit à travers champs, marais, bois, montagnes, une distance de
vingt milles d'Angleterre. Elle arriva dans une émotion inexprimable à
l'Ermitage. Le comte était mieux. La reine, rassurée, songeant à la
hardiesse de sa conduite, au chagrin de ses amis, à la joie de ses
ennemis, revint le même jour à Jedburgh par les mêmes chemins rudes et
impraticables. «M. le comte de Bothwell, écrit naïvement du Croc à
Catherine de Médicis, est hors de danger, de quoy la royne est bien fort
ayse; ce ne luy eust pas esté peu de perte que de le perdre.»
Marie tomba elle-même malade le 16, et les fatigues, les saisissements
de la veille mirent sa vie en péril. Elle se révèle tout entière dans
des sonnets qui sont le journal rhythmique et secret de son âme.
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