Marie se déplaît à Édimbourg.--Elle se rend à Seaton malgré son
deuil.--La cour continue de se livrer à tous les plaisirs.--Malveillance
des ministres presbytériens.--Marie Stuart se compromet de plus en
plus.--Douleur de la comtesse de Lennox.--Le comte de Lennox
accuse Bothwell.--Partialité scandaleuse de Marie.--Procès de
Bothwell.--Acquittement.--Enlèvement de la reine.--Bothwell la conduit
au château de Dunbar.--Revenue à Édimbourg, elle déclare qu'elle
pardonne à Bothwell.--Elle le crée duc d'Orkney.--Elle se décide à
l'épouser.--Soulèvement de l'Écosse.--Lords confédérés.--Rencontre de
leur armée et de celle de la reine à Carberry-Hill.--Cartel de
Bothwell.--Sa fuite à Dunbar.--Marie prisonnière.--Insultes de l'armée
et du peuple.--Marie conduite à Lochleven.--Captivité.--Le comte de
Murray régent.--Bothwell au château de Malmoë.--George Douglas.--Le
petit Douglas.--Évasion de la reine.--Guerre civile.--Bataille de
Langside.
Marie n'eut pas la constance de rester enfermée quarante jours dans son
palais tendu de noir, sans autre lumière que celle d'un flambeau, selon
le cérémonial des reines d'Écosse devenues veuves. Dès la première
soirée elle fit ouvrir ses fenêtres, et dès la seconde semaine elle s'en
alla à Seaton, château du lord de ce nom. Bothwell l'y accompagna avec
l'archevêque de Saint-André, les comtes d'Argill, de Huntly et de
Lethington. Il n'y eut qu'un cri à Édimbourg. L'ambassadeur de France
courut sur les traces de la reine et la fit revenir à Holyrood.
Mais elle s'y ennuya et s'y déplut au milieu de tous ces citadins
ennemis. Elle retourna bientôt à Seaton avec la cour. On y mena joyeuse
vie. Ce ne furent que chasses aux faucons, tirs à l'arbalète, amusements
de toute espèce, soupers exquis mêlés de chants, de musique, de vins de
France. Ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit. Les
ministres que Knox avait laissés à Édimbourg, et que son âme agitait de
loin, comme la tempête agite les arbres, exagéraient encore dans leurs
récits ce qui se passait à Seaton. Ils disaient que la cour se plongeait
de plus en plus dans toutes les voluptés et dans toutes les ivresses.
Ils racontaient des excursions amoureuses de la reine sur les brigantins
de Guillaume et d'Edmond Blakater, de Léonard Robertson et de Thomas
Dikson, pirates dévoués à Bothwell, avec qui elle s'embarquait sans
souci de l'opinion de son peuple et des jugements de Dieu. Ils
ajoutaient tout bas, et les cheveux se dressaient sur toutes les têtes,
comment l'appartement de Bothwell communiquait, par un escalier dérobé,
à l'appartement de Marie, et quelles nuits de débauche terminaient des
journées de délices.
Ces récits, quelquefois vrais, souvent faux ou exagérés, ulcéraient les
cœurs et ameutaient les haines populaires contre Marie.
Elle semblait du reste chercher toutes les occasions de se nuire à
elle-même.
Elle n'avait pas craint de voir le cadavre de celui qui fut son époux et
qui l'avait tant aimée. Le mort, selon la superstition du moyen âge, ne
tressaillit pas et ne vomit pas l'écume, ainsi qu'il arriva lorsque
Richard _Cœur de lion_, après sa révolte, vint s'agenouiller au tombeau
de son père. Non, Marie put regarder froidement le pâle Darnley, il
demeura immobile; mais toute conscience murmura contre la reine. Elle ne
manifesta ni douleur, ni plaisir. Elle fit enterrer Darnley sans pompe
près de Riccio, comme si elle eût voulu donner satisfaction à son
favori, en lui envoyant pour compagnon silencieux le prince qui avait
été son assassin.
Le crime de Bothwell et de ses complices remplit l'Écosse d'effroi et
d'indignation. L'Europe même s'émut. Elle s'efforça de séparer la cause
de Marie de celle du meurtrier. Mais Marie ne le permit pas. Après avoir
immolé son honneur et sa conscience à celui qu'elle aimait, elle lui
sacrifia sa renommée. C'était le démon du Midi transporté dans le Nord,
Astarté avec toutes ses ardeurs et tous ses philtres sous les lambris
féodaux d'Holyrood.
La comtesse de Lennox expiait à la Tour de Londres le mariage de son
fils. C'est là qu'elle reçut l'affreuse nouvelle. Son cœur faillit se
briser. Il existe encore une lettre de Cecil à sir Henry Norris, dans
laquelle est retracée au vif cette grande douleur maternelle.
«Sa Majesté a envoyé hier milady Howard et ma femme à lady Lennox, afin
de lui apprendre son malheur. On n'a pu la garantir, malgré tous les
ménagements qui ont été pris, du désespoir où ce crime horrible devait
la plonger. Le doyen de Westminster et le docteur Hinck sont restés avec
elle cette nuit dernière. J'espère que Sa Majesté sera touchée de
compassion pour cette infortunée lady, à laquelle nulle créature humaine
ne peut refuser un sentiment de pitié.»
Le 24 mars 1567, le père de Darnley, le comte de Lennox, non moins
désolé que la comtesse sa femme, accusa Bothwell de régicide. On
s'empressa de convoquer le tribunal et de fixer le jugement au 12 avril.
Le comte de Lennox sollicita un délai plus long, afin de rassembler ses
preuves et de mieux démontrer la culpabilité de l'accusé. On rejeta
cette demande si juste, et la date du 12 avril fut maintenue.
Ce jour-là, dès le matin, la Tolbooth, un prétoire et une prison à la
fois, un sombre et double monument, fut entourée par trois cents
arquebusiers. Le comte de Bothwell parut dans Édimbourg étonnée, à la
tête de cinq mille hommes d'armes que sa faveur avait réunis. Marie, en
cette conjoncture, n'épargna ni argent, ni promesses, ni encouragements.
Les plus puissants seigneurs s'exécutèrent de bonne grâce, les uns par
ambition, les autres par cupidité, quelques-uns par crainte. La terreur
inspirée d'abord par Bothwell et sa bande avait redoublé. Elle régnait
dans le château d'Holyrood, dans les rues, dans la salle où siégeaient
les jurés, tous choisis parmi la haute noblesse, et présidés par le
grand justicier du royaume, le comte d'Argill.
Bothwell se rendit à la Tolbooth, entre Maitland et Morton, monté sur un
magnifique cheval harnaché et caparaçonné comme celui d'un roi. C'était
un don de Marie. Un frisson d'horreur courut dans la multitude, quand
elle eut reconnu que le cheval avait appartenu au pauvre Henri Darnley.
Bothwell passa sur la place du château. La reine, d'une des fenêtres de
sa tour où elle était avec ses dames, lui fit un geste de tendresse que
du Croc, l'ambassadeur de France, surprit avec déplaisir. Le comte, en
arrivant au tribunal avec sa suite, trouva ses amis et ceux de la reine
qui en remplissaient tous les abords, toutes les salles. Il se présenta
fièrement à ses juges, et, après les avoir salués, il dirigea ses
regards, en souriant ironiquement, vers le fauteuil réservé à son
accusateur. Ce fauteuil était vide. Le malheureux Lennox, averti de
l'appareil de forces déployé par son ennemi, s'abstint de paraître.
Seulement un de ses vassaux se leva, protesta au nom de son maître, et
réclama un ajournement. Un juré appuya le sursis d'une voix faible. Tous
ses collègues étaient gagnés ou intimidés. Ils n'accédèrent pas à ce vœu
d'un père si indignement outragé et bravé. Ils violèrent toutes les lois
divines et humaines, la nature et l'équité tout ensemble, en prononçant
un verdict d'acquittement. Il y eut dans le texte du jugement une sorte
d'ambiguïté et d'hésitation où la honte se trahissait. Le jury déclarait
que là où il n'y avait pas d'accusateur, il ne pouvait y avoir de
condamné. Odieux sophisme pour échapper à la nécessité, à la convenance
d'un sursis contre un scélérat effronté que tous, même ses partisans
avoués, déclaraient entre eux coupable du régicide.
Bothwell, dont l'audace croissait avec l'impunité et avec l'amour
désordonné de Marie, profita de tous ses avantages. Il engagea la reine
à confirmer les donations faites précédemment aux nobles de son royaume,
notamment à Murray et à lui-même. Il rassembla quelques jours après les
principaux seigneurs de la cour à la taverne d'Ansley, où l'hydromel, le
vin et l'hypocras, coulèrent en abondance dans de grands hanaps écossais
d'or et d'argent. Les convives étaient illustres. On y remarquait au
premier rang Morton, Maitland, Argill, Huntly, Cassilis, Sutherland,
Glencairn, Rothes, Caithness, Herries, Hume, Boyd, Seaton et Sainclair.
Soit peur, soit haine, soit calculs personnels, soit lâche complaisance,
ils signèrent un écrit où ils désignaient pour époux à la reine l'infâme
Bothwell, qu'ils déclaraient innocent du meurtre de Darnley. Murray,
l'homme le plus éminent de sa patrie, se rendit à Saint-André la veille
du crime, et au milieu des préliminaires que nous racontons, la rougeur
au visage, il fit avec l'agrément de sa sœur un voyage en France. Il
échappa donc deux fois aux horreurs de l'assassinat et au spectacle des
noces maudites. La haute considération dont il était investi s'accrut de
cette vertu ou plutôt de cette habileté.
«La reine est folle, écrivait à cette époque la main la plus
chevaleresque de l'Europe (Kirkaldy de Grange) au duc de Bedford, les
nobles sont esclaves, tout ce qui est corrompu domine maintenant à la
cour. Dieu puisse nous délivrer! Bientôt la reine épousera Bothwell. Sa
passion pour lui a bu toute honte. Peu m'importe, disoit-elle hier, que
je perde pour lui France, Écosse et Angleterre. Plutôt que de le
quitter, j'irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.»
De Grange écrivait une seconde fois au duc de Bedford:
«La reine ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait ruiné tout ce qui est honnête
ici. On lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir
plus tôt leur mariage. C'étoit chose concertée entre eux avant le
meurtre de Darnley, dont elle est la conseillère, et son amant
l'exécuteur. Beaucoup voudroient venger l'assassinat; mais on redoute
votre reine. On me presse de me charger de la vengeance; et de deux
choses l'une, ou je le vengerai, ou je quitterai le pays.»
Les choses aplanies par sa noblesse, la reine alla le 21 avril à
Stirling, où résidait le jeune prince confié aux soins du comte de Marr.
Le comte de Marr était l'homme le plus consciencieux de la cour, et la
reine l'avait désigné entre tous pour gouverneur de son fils. Au comble
de ses déréglements, la tendresse de Marie pour Jacques, quoi qu'on ait
dit, était demeurée entière. Pendant son séjour à Stirling elle le
recommanda de nouveau à toutes les sollicitudes du comte, elle le
recommanda comme «son plus cher joïau» et fit promettre au gouverneur
«de ne le délivrer sinon du consentement exprès de la reine.» Sans
s'expliquer bien nettement ses craintes obscures, elle prit ainsi ses
sûretés contre les exigences et les desseins possibles de Bothwell.
Tranquille comme mère, elle ne se ménagea pas comme femme et comme
reine. Elle se disposait d'avance à son enlèvement. «Quant à jouer mon
personnage, écrivait-elle à Bothwell, je sçais comme je m'y dois
gouverner, me souvenant de la façon que les choses ont été délibérées.
Il me semble que votre long service et la grande amitié et faveur que
vous portent les seigneurs méritent bien que vous obteniez pardon,
encore qu'en ceci vous vous avanciez par-dessus le devoir d'un sujet...»
La reine quitta Stirling le 24 avril pour retourner à Édimbourg. Elle
rencontra Bothwell près d'Almond-Bridge, à l'endroit juste où Jacques V
avait mené à bien l'une de ses aventures les plus romanesques et les
plus périlleuses. Moins heureuse que son père, Marie continua de perdre
son honneur là où Jacques avait failli perdre la vie. Bothwell menait
mille cavaliers. Il ordonne d'entourer et de désarmer la faible escorte
de la reine. Lui-même s'avance vers elle, s'incline avec grâce et saisit
la bride du cheval de Marie. Malgré son bouillant courage, elle garde le
silence et ne laisse pas échapper une exclamation soit de surprise, soit
d'indignation. Huntly, Maitland et Jacques Melvil faisaient partie de la
suite royale.
«Nous fûmes, dit Melvil, investis... (tous trois). On laissa aux autres
la faculté de s'en aller. Dès ce moment, le comte dit qu'il épouserait
la reine quand même tout le monde et elle-même s'y opposeraient. Le
capitaine Blakater, dont j'étais le captif, me dit que tout cela se
faisait du consentement de la reine. Le lendemain, j'eus la liberté de
me retirer chez moi.»
Le comte de Bothwell regagna la route du château de Dunbar où il
commandait. Il dirigeait d'une main son cheval, et de l'autre le cheval
de Marie. Le comte avait, en s'adressant à elle, un air d'intelligence,
de courtoisie et de triomphe modeste. Il se penchait avec une hardiesse
respectueuse pour lui parler, et Marie l'écoutait en souriant. Elle
était richement vêtue, dans toute la majesté d'une reine et dans toute
la coquetterie d'une jeune femme. Le comte s'était paré, pour cette
expédition, avec une élégance militaire. Les plus rares dentelles de
Malines plissées à son cou retombaient sur son pourpoint de satin. Son
manteau court, à la dernière mode, était doublé de fourrure de Russie.
Sa toque de velours vert, surmontée d'une plume de héron, brillait de
trois rangs de perles qu'il tenait de la magnificence de la reine. Ses
bottes de cuir jaune étaient ornées des éperons d'or des chevaliers. Il
portait, suspendue à un baudrier étincelant de pierres précieuses, une
épée héréditaire rougie de sang anglais, l'épée de son grand-père le
comte Adam Hepburn de Bothwell, qui périt en héros à la bataille de
Flodden, et dont le corps fut trouvé percé de trente blessures à côté du
cadavre de Jacques IV, son suzerain, qu'il avait défendu jusqu'au
dernier soupir. Marie se laissait conduire avec bonheur. La flamme vive
qui rayonnait de ses yeux n'était pas celle de la colère. Elle passa dix
jours avec Bothwell au château de Dunbar.
La reine ne fut ramenée à Édimbourg que le 3 mai.
Le 8 mai, Kirkaldy de Grange écrivit encore au duc de Bedford. Il lui
annonça que la plupart des convives de la taverne d'Ansley, désavouant
leur assentiment aux projets de Bothwell, s'étaient assemblés à
Stirling, et que là, dans cette capitale du jeune prince, ils avaient
juré de dégager leur honneur. Les principaux de cette ligue étaient les
comtes d'Argill, de Morton, d'Atholl et de Marr; les comtes de
Glencairn, de Cassilis, de Montrose, de Caithness; les lords Boyd,
Ruthven, Gray, Lindsey, Hume et quelques autres.
«Les points convenus entre eux, ajoutait de Grange, sont: d'abord de
délivrer la reine des mains de Bothwell qui a les places fortes, les
munitions et commande aux hommes de guerre; ensuite de s'emparer de la
personne du prince pour veiller à sa sûreté; enfin, de poursuivre les
meurtriers du roi. Ils se sont engagés, pour obtenir ces trois choses, à
risquer leurs vies et leurs biens. Ils m'ont invité à m'adresser à Votre
Seigneurie, pour qu'ils puissent avoir l'assistance de votre souveraine
dans la poursuite de ce cruel meurtrier, qui, durant la dernière venue
de la reine à Stirling, suborna quelques personnes pour empoisonner le
prince...»
Les seigneurs coalisés flottaient entre la France et l'Angleterre. Du
Croc, sentant que Marie ne représentait plus l'Écosse, se tournait à
demi, malgré sa prudence, vers les confédérés, afin de préserver
l'influence de sa cour, et de sauver plus tard la reine elle-même. Il
disputait un à un les seigneurs écossais à Bedford, par des menées
sourdes, par des offres d'argent, de titres, de rubans. Les confédérés
ne découragèrent pas du Croc. Ils agissaient avec lui dans la prévision
où Bedford leur manquerait. Mais ils évitaient de s'engager. Car, au
fond, ils préféraient de beaucoup l'alliance de leurs puissants voisins
à celle des Français. La religion et le territoire, ces deux
éloignements entre la France et l'Écosse, étaient deux proximités entre
l'Écosse et l'Angleterre.
Élisabeth, effarouchée d'abord par l'audace de lord de Grange et par la
révolte des seigneurs contre leur reine, inclina peu à peu à les
soutenir.
Pendant que cet orage se formait et que les confédérés parcouraient
leurs fiefs, afin de préparer leurs vassaux à la guerre civile, le 12
mai, Marie déclara devant les lords de la session qu'elle avait
entièrement recouvré sa liberté, et qu'elle pardonnait à Bothwell la
violence qu'il avait exercée sur sa personne. Comme témoignage de sa
clémence royale, elle le créa duc d'Orkney, et elle fixa au 15 mai
l'époque de son mariage.
L'Écosse fut épouvantée de tant de perfidie et de tant d'audace. La
reine brava tout, soit mépris de l'opinion, soit vertige de l'amour,
soit que son cœur, éperdu de désirs et inassouvi, trouvât une âpre
volupté dans cet immense scandale, soit que la pudeur même du crime lui
fût impossible.
Bothwell, nous l'avons dit, était marié. Il avait trois femmes. Il n'y
en avait qu'une de haut rang, la sœur de lord Huntly.
Marie était jalouse; elle se comparait à lady Gordon. Pour écraser sa
rivale, les lettres ne lui suffisant pas, elle avait recours à la
poésie.