II. ODE.

Le flambeau dont les chaleurs

Ardent l'antique froidure,

De mille sortes de fleurs

Repeint la jeune verdure:

Et le dieu, qui mes désirs

Brusle d'une saincte flamme,

Mille sortes de plaisirs

Replante dedans mon ame.

Tout ce que l'hyver s'est veu

Morne, transi, froid et blesme,

Sent maintenant ce doulx feu,

Et moy je suis le feu mesme.

Des fleuves les pieds glissants

Frappent leurs plus hautes rives,

Et les sommets verdissants

Rehaulsent leurs testes vives.

Des-ia les seps tournoyants

Autour des branches verdoyent,

Ja les verts sillons ployants

Par les campaignes ondoyent.

Bacchus, Priape et Cérès,

Palès, Vertumne et Pomone,

Et chaque dieu des forests,

Se prépare une couronne.

. . . . . . . . . . . . .

Ces vers de du Bellay, écrits avec soin par Marie Stuart sur un

parchemin à tranches d'or, témoignent en quelque sorte du cours de ses

pensées à cette époque.

Elle songeait à se marier. Riccio n'était pour elle qu'un favori déjà

ancien, un complaisant, un serviteur.

Ce ne fut ni la politique, ni l'ambition, qui la décida dans le choix

d'un époux; ce fut l'amour.

Le comte de Lennox avait été proscrit et ses biens confisqués. Il vivait

retiré en Angleterre avec sa famille. La comtesse, sa femme, ne

partageait pas sa sombre résignation. Elle se flattait de changer la

fortune; et quand elle regardait Darnley, son fils, elle osait penser à

faire un roi de ce charmant exilé. Obsédée de ses desseins, elle échappa

à la surveillance réelle ou feinte dont l'entouraient les agents

d'Élisabeth, et elle pénétra en Écosse. Elle se rendit à Édimbourg, fut

reçue à Holyrood par la reine, s'insinua dans son esprit, et obtint la

grâce du comte de Lennox. Marie convoqua un parlement où le comte de

Lethington, secrétaire d'État, parla au nom de sa souveraine:

«Milords et autres, ici assemblés, bien que, par les choses qu'il a plu

à Sa Majesté de vous déclarer très-gracieusement de sa propre bouche,

vous soyez déjà suffisamment informés du sujet de cette assemblée,...

cependant je me propose de vous exposer les mêmes choses, en y donnant

un peu plus d'étendue.

«On sait que, pendant la minorité de Son Altesse, on a instruit le

procès du comte de Lennox, et prononcé contre lui une sentence de

confiscation, pour certaines offenses qu'on l'accusait d'avoir commises.

Ces offenses sont spécifiées dans l'acte de parlement rendu à ce sujet,

et c'est pour ce motif qu'il est depuis si longtemps en exil et absent

du pays de sa naissance. On a vu combien son sort est pénible par les

requêtes qu'il a fait parvenir à Sa Majesté. Elles contiennent les

soumissions les plus humbles et les plus convenables. Elles rendent

témoignage de son parfait dévouement à Sa Majesté, sa princesse

naturelle, et de son plus ferme attachement au très-humble service de

Son Altesse, s'il plaisait à Sa Majesté d'user envers lui de clémence,

et de le faire jouir du bénéfice de sujet. Plusieurs considérations ont

incliné Son Altesse à écouter favorablement la requête de ce seigneur:

l'ancienneté de sa maison, son nom, l'honneur qu'il a d'appartenir à Sa

Majesté par les liens du sang, à cause de milady Marguerite, tante de

Son Altesse, ainsi que d'autres motifs déterminants... De plus, Sa

Majesté est portée, par la bonté de son naturel, à avoir compassion des

maisons qui tombent en décadence, et elle aime beaucoup mieux, ainsi que

nous l'avons entendu de sa propre bouche, favoriser et l'élévation et le

soutien des anciennes maisons, que de devenir l'instrument de la ruine

et du renversement des bonnes races.

«C'est pour travailler à cette affaire qu'il a plu à Sa Majesté

d'assembler aujourd'hui, vous, milords et messieurs, les trois états de

son royaume.»

Le parlement déféra aux désirs de la reine (décembre 1564). Il abolit

l'acte de confiscation contre Lennox, et le comte réhabilité rentra dans

les biens et dans les dignités de ses ancêtres. Marie appela près d'elle

cette famille proscrite qui était la sienne, sans oublier Darnley, dont

la comtesse lui avait si souvent parlé.

Darnley se hâta de venir. Il joignit la reine à Wemys-Castle (16 février

1565). Dès qu'elle le vit, elle l'aima. Éprise de sa bonne mine et de

ses empressements, elle dit à lady Seaton que c'était l'homme le plus

beau et le plus galant qu'elle eût jamais rencontré.

Le cœur de Marie fut comme frappé de la foudre. Elle ne résista pas à

cette impression soudaine. Elle y céda avec sa facilité ordinaire. Que

lui importaient tous les inconvénients politiques? Se satisfaire était

son unique loi. L'impétueux instinct, l'irrésistible entraînement

étouffèrent en elle tous ses scrupules de reine. Elle refusa les

princes, et déclara hautement son intention d'épouser Darnley.

«Elle use, écrit Paul de Foix à Catherine de Médicis, des mesmes offices

envers le fils du comte de Lenos (Lennox) que s'il estoit son mary,

ayant, durant sa maladye, veillé en sa chambre une nuict tout

entière...»

Le même ambassadeur ajoutait, dans une autre lettre:

«J'entends que les privaultés de la royne s'augmentent tous les jours

avec le comte de Rose (Darnley), et de telle façon que l'on en parle icy

peu à son honneur.»

Pour la naissance, Darnley valait un prince. Son père, le comte de

Lennox, avait épousé lady Douglas, fille de Marguerite, la sœur aînée de

Henri VIII. Marguerite avait été mariée d'abord à Jacques IV, roi

d'Écosse, et ensuite au comte d'Angus, ce terrible seigneur qui, à

l'exemple d'un de ses ancêtres, donnait aux archers anglais prisonniers

le choix de perdre le pouce ou l'œil droit. On raconte de lui un trait

qui peut montrer à quel point il était possédé du démon de la guerre. A

la bataille d'Acram-Moor (1544), au moment de la charge contre les

Anglais, le comte d'Angus voyant sortir d'un marais, près de l'abbaye de

Melrose, une troupe de hérons, s'écria: «Où sont mes braves faucons pour

nous battre tous à la fois, hommes et bêtes, et vaincre en même temps?»

Marie Stuart était la plus proche héritière de la couronne d'Angleterre

par son aïeule Marguerite, qui avait épousé son grand-père Jacques IV;

après elle venait la comtesse de Lennox, fille de la même Marguerite et

du comte d'Angus. Darnley était donc au même degré que Marie Stuart, et

Marguerite était leur aïeule commune. Seulement Marie descendait du

premier époux; Darnley, du second; elle d'un roi, lui d'un comte, du

comte d'Angus.

Sous des dehors aristocratiques et des apparences délicates, Darnley

avait le tempérament le plus ardent. Il touchait à la jeunesse, il

entrait dans cet âge heureux et terrible où la puberté fait explosion,

où la vie atteint sa plénitude infinie, où tout l'homme est amour, où

les désirs jaillissent du cœur comme d'un volcan, où l'imagination

centuple ces élans furieux et ne rêve que de femmes.

Darnley éprouvait cet enivrement lorsqu'il rencontra Marie Stuart. Dès

lors il n'y eut plus qu'elle pour lui, et sa passion fut au comble.

Bien qu'il ne fût pas incomparablement beau, Darnley était plus

attrayant que François II et que la plupart des jeunes seigneurs des

cours de France, d'Écosse et d'Angleterre.

Ses cheveux fins et dorés brillaient comme un rayon du matin, et

ombrageaient avec souplesse un front très-noble par la hauteur, mais un

peu étroit. Son nez et son menton arrondis avaient le tour

singulièrement mou de son caractère. Son teint était éblouissant de

fraîcheur, et il y avait quelque chose de l'enfant dans les joues de ce

jeune homme. Elles étaient pétries, gonflées et nourries de lait; mais

ce n'était pas du lait des louves ni des lionnes, c'était du lait des

génisses et des brebis. Ses yeux bleus, au-dessus desquels

s'arrondissaient deux sourcils blonds, lançaient, à travers de longs

cils, le feu qui brûlait son sang, et sa bouche indifférente à la

parole, au silence, n'avait qu'une expression voluptueuse. Elle était

altérée de la soif d'une femme, de Marie Stuart. J'insiste sur cet

embrasement sensuel de Darnley, parce qu'il dévoile sa destinée tout

entière, et qu'il devient par là digne de l'histoire.

Darnley n'avait pas une taille moins séduisante que sa figure. Il était

svelte comme un jeune bouleau de Perth. Élisabeth l'appelait _Yonder

long lad_, le long garçon. Son costume ajoutait encore à sa flexibilité.

Il portait avec une présomption impertinente et une élégance rare ses

riches vêtements. Sa tête semblait s'élancer plus légère d'une fraise

godronnée à petits plis d'où pendait un médaillon d'or. Ce médaillon

renfermait un portrait de Marie qu'elle avait accordé, longtemps avant

son mariage, à la comtesse de Lennox pour l'impatient Darnley. Le jeune

comte avait fait graver ses armes sur la boîte du portrait, et ces armes

étaient d'une signification prophétique. On remarquait dans ce sombre

blason un arbre d'un triste augure: à côté du fer de lance et de la

claymore, il y avait un if funèbre des landes d'Écosse. Mélancolique

pressentiment! Hélas! ce jeune homme que la comtesse de Lennox donnait

vivant à Marie Stuart, Marie Stuart devait le rendre mort à la comtesse

de Lennox, à la mère éplorée!...

Le comte de Murray, offensé déjà des restrictions que la faveur de

Riccio apportait à son autorité dans le conseil se sentit plus menacé

encore par l'avénement de Darnley, et «se retira, dit Paul de Foix, fort

mal content en sa maison.» D'autres seigneurs, les Hamilton, le duc de

Châtellerault en tête, Glencairn, Rothes, Argyll, non moins irrités que

Murray, s'entendirent avec lui et se tinrent prêts. Ils ne voulaient ni

ne pouvaient souffrir que la reine se passât, dans une aussi grande

circonstance, de l'assentiment des états. L'opinion publique universelle

fut contraire à ce mariage. Sur le continent, c'était presque une

mésalliance; en Écosse, on se révoltait contre la pensée d'un souverain

catholique. Or Darnley était papiste. Il avait été tenu sur les fonts

baptismaux selon les rites dont le protestantisme écossais avait

horreur. Le prêtre l'avait béni suivant l'ancienne formule: «Amenez,

chers frères, au bord de la cristalline fontaine le nouveau-né. Qu'il

navigue ici, battant l'eau sainte non de la rame, mais de la croix. Le

lieu est petit, il est vrai, mais il est plein de la grâce.»

Le peuple était indigné.

Randolph écrit à Cecil: «Il y a en cette cour bien des querelles, des

disputes et des contestations. On ne peut rien faire de mieux que de

chercher à entretenir ce désordre et ces brouilleries. David occupe

toujours la même place; ce qui fait mal au cœur à bien des gens,

exaspérés de voir leur souveraine entièrement gouvernée par un drôle de

cette espèce.»

«L'obstination de Marie, ajoute ailleurs Randolph, s'accroît avec le

courroux de ses sujets. Si les bons conseils sont méprisés, on aura

recours à d'autres moyens plus violents. Ce ne sont pas une ou deux

personnes du vulgaire qui parlent, c'est tout le monde. Ce mariage est

tellement odieux à la nation, qu'elle regarde l'Écosse comme déshonorée,

la reine comme flétrie, et le pays comme ruiné. Marie est tombée dans le

dernier mépris. Elle se défie de tous ses nobles qui la détestent. Les

prédicateurs s'attendent à des sentences de mort, et la plèbe, agitée

par ses craintes, se livre au pillage, au vol et au meurtre, sans que

justice soit jamais rendue...»

Telle était la situation des esprits. Nul n'y avait plus contribué et ne

l'a mieux décrite que Randolph, dont les curieuses lettres déposées au

Musée Britannique étincellent de tant de verve et contiennent tant de

révélations piquantes.

En toute occasion, il ajoutait son électricité de haine aux orages que

couvait toujours le double génie aristocratique et presbytérien de

l'Écosse.

Randolph était né pour la grande intrigue. Son cœur n'était point

accessible à la pitié, et le rayon divin ne brilla jamais dans son

intelligence dépravée, dans son esprit délié, aventureux, ennemi de

l'ordre, amoureux du chaos qu'il préparait avec d'intarissables

ressources, et qu'il contemplait ensuite avec une joie perverse.

Il connaissait l'Écosse mieux que sa propre patrie. Il avait étudié

toutes les questions, tous les intérêts, toutes les passions diverses de

cette malheureuse contrée. Il savait l'histoire des grandes familles et

de chaque ramification de ces familles. Il exploitait les rivalités, les

jalousies, dont il agitait les torches dans les foyers domestiques. Sa

mère était Écossaise, sa maîtresse aussi. Elles appartenaient à la plus

haute aristocratie. Elles servaient Randolph dans tous ses desseins avec

un dévouement aveugle, et il cultivait leur affection, il l'exaltait à

plaisir, non comme un sentiment ni comme une volupté, mais comme un

moyen politique. Il disposait avec la même facilité d'Élisabeth, qui

avait en lui toute sa confiance. Elle entrait dans les vues infernales

de son ambassadeur. Sa main royale s'humiliait à copier des lettres que

Randolph lui envoyait toutes faites, et qui, revêtues de l'écriture et

de la signature de la reine d'Angleterre, devaient mettre le feu aux

quatre coins de l'Écosse, enhardir les uns, intimider les autres,

tromper tout le monde, enflammer la discorde dans les plaines et dans

les hautes terres.

Cecil ordonnait avec une froide préméditation; Randolph exécutait avec

audace, sans s'étonner, sans hésiter et sans rougir. Il provoquait même

les décisions du conseil, et tantôt il les prévenait, tantôt il les

exagérait.

Randolph fut l'organisateur permanent des troubles de l'Écosse et son

mauvais génie. En nuisant au pays de Marie Stuart, il croyait servir

l'Angleterre, qui profitait de tous les déchirements, qui s'enrichissait

de toutes les pertes de ses voisins. Randolph mettait ainsi une sorte de

conscience dans ses coupables menées, et le patriotisme lui tenait lieu

de morale. Il était plus citoyen qu'il n'était homme, et plus Anglais

que chrétien. Pourvu que l'injustice fût utile à sa patrie, elle

devenait pour lui la justice. Séduit par ce sophisme, il ne connaissait

pas le remords. Dans son égoïsme artificieux, il dédaignait, comme tous

les hommes d'État de son pays, la fraternité, la sensibilité, la charité

de l'Évangile, et le mal il l'appelait bien.

J'ai visité la petite maison, au bord de la mer, où il ourdissait, dans

le mystère, dans les brumes, sous les nuages, et au bruit des flots

irrités, ses plans machiavéliques. Cette petite maison délabrée, aux

assises limoneuses, au toit verdâtre, et qu'habite une pauvre famille de

pêcheurs, était l'antre d'Éole, d'où sortaient toutes les tempêtes de la

guerre civile.

La haine d'Élisabeth n'était pas plus perfide que celle de Randolph,

mais elle était plus forte: elle éclatait dans les moindres

circonstances de sa vie intime. Elle se trahissait même devant les

ambassadeurs de Marie Stuart. Rien n'est plus curieux et ne révèle aussi

bien les préoccupations envieuses, implacables d'Élisabeth, que

certaines pages des Mémoires de Jacques Melvil, frère de Robert, le

diplomate de Lochleven, et d'André, le dernier maître d'hôtel de Marie

Stuart.

Jacques Melvil fut envoyé par la reine d'Écosse, quelques mois avant la

célébration de son mariage, auprès de la reine d'Angleterre, pour

l'apaiser et pour lui adoucir la blessure d'un billet ironique dont

l'imprudente Marie se repentait:

... «Vous lui direz, écrivait-elle à Melvil, que je suis très-mortifiée

qu'elle l'ait si mal interprété.

«Il est vrai qu'à la lecture de sa lettre je me suis sentie un peu émue,

et ce n'estoit pas sans raison: car on me donnoit à entendre que les

nobles estoient mécontents du retour du comte de Lenox (Lennox), à qui

j'avois permis de revenir en Escosse, et l'on prétendoit m'insinuer que

son arrivée feroit naistre des troubles.

«Tout cela m'avoit si mal disposée et m'avoit mis dans une telle

cholère, que quand les termes de ma lettre seroient encore plus aspres,

j'aurois tousjours cru que ma bonne sœur ne m'en sçauroit pas mauvais

gré, vu que je n'avois en aulcune façon le dessein de la fascher. Vous

tascherez donc de calmer ses soupçons; et s'il y a dans ma lettre

quelque expression susceptible de deux sens, vous la supplierez de

choisir le meilleur.»

Dans une autre dépêche, Marie Stuart accréditait Melvil près

d'Élisabeth, dont elle appelait sur lui toute la bienveillance. Elle

ajoutait: «Je vous prie me réserver un peu de vostre bonne grace jusqu'à

ce que l'aye justement perdue, ce que je n'espère voir tant que je

vive.»

Melvil choisit à Londres un appartement très-rapproché de la cour.

Hatton et Randolph l'allèrent prendre à son hôtel et le conduisirent au

palais.

Élisabeth le reçut dans les allées de son parc, à l'ombre de ses grands

arbres de Westminster. Ce n'était pas la maîtresse de l'Angleterre,

c'était la souveraine des cœurs, la vierge des deux mondes avec tout ce

qu'elle avait pu rassembler dans sa parure de séductions savantes. Elle

écouta sans impatience les excuses de Melvil, et, comme elle était

menacée d'une guerre avec l'Espagne, elle s'en contenta. Après avoir

conduit l'habile Écossais à travers les détours de ses jardins, elle

gravit avec lui l'escalier de marbre de son palais, et vint se reposer

dans un petit cabinet retiré où plusieurs portraits étaient suspendus.

Melvil reconnut celui de Marie Stuart. Élisabeth regarda longtemps ce

portrait et le baisa. «J'aime votre maîtresse, dit-elle avec un

équivoque frémissement des lèvres, et je voudrais qu'elle fût ici au

lieu de son portrait.» Melvil s'inclina, et la reine reprit: «A quoi

passe-t-elle son temps, quand elle n'est pas occupée des affaires

d'État?--Madame, répondit Melvil, troublé de l'inflexion qu'Élisabeth

donnait à des paroles amicales, elle partage ses heures entre la chasse,

l'étude et la musique.--Joue-t-elle bien du clavecin?--Très-bien,

madame.» Élisabeth se tut. Le lendemain, elle ordonna en secret à l'un

de ses courtisans, milord Hunsdon, d'introduire Melvil dans une pièce

attenant au salon où elle avait coutume de toucher son clavecin. La

reine ne manqua pas de jouer, et elle y mit tout son talent; puis, comme

pour descendre dans le parc, elle leva la tapisserie de la pièce d'où

Melvil l'avait entendue. Elle sembla s'irriter d'abord de cette

indiscrétion de l'ambassadeur; mais il s'excusa sur les habitudes de la

cour de France où il avait longtemps vécu, et où de telles familiarités

avec les princes étaient permises. D'ailleurs, le charme d'une telle

musique avait été irrésistible sur lui. Élisabeth marcha jusqu'à une

place préparée pour elle au milieu de ses parterres. Elle s'assit sur un

coussin, et en offrit un autre à Melvil, qui était à genoux devant elle.

Madame de Stafford survenant, Élisabeth dit: «Melvil, votre maîtresse

joue-t-elle mieux que moi du clavecin?» Il n'hésita pas à convenir

qu'Élisabeth lui était en cela très-supérieure. Une autre fois elle

voulut danser devant Melvil, et lui arracher l'aveu de l'infériorité de

Marie Stuart au bal. Melvil était opprimé, il mentit pour plaire. Un

soir il crut pouvoir dire la vérité. «Quelle est la plus grande de ma

sœur ou de moi? dit Élisabeth.--C'est ma maîtresse, répliqua

Melvil.--Elle est donc trop grande,» reprit sèchement la reine.

Quelques jours avant de prendre congé, Melvil fut mis encore à une

dernière épreuve. Dans l'une de ces promenades parmi les gazons et les

fleurs de son parc, où toute l'élite de la cour l'accompagnait,

Élisabeth, interrogeant Melvil sans préparation, lui demanda qui d'elle

ou de sa sœur d'Holyrood avait le plus beau teint et les plus beaux

cheveux? Melvil répondit avec une heureuse ambiguïté que nulle beauté en

Angleterre n'était comparable à Élisabeth, ni en Écosse à Marie Stuart.

Pressé de répondre sans détour, Melvil se vit forcé de préférer à sa

charmante maîtresse la reine d'Angleterre, un homme d'État plutôt qu'une

femme. Melvil, quoique honnête, se disait en diplomate que c'était

l'occasion de faire bon marché de la vérité, et que le plus grand

malheur n'était pas de mentir, mais de déplaire. La flatterie cependant

dut lui coûter.

Élisabeth eut toujours plus de trente ans. Sa physionomie ne fut jamais

jeune. Elle affichait l'étiquette de la chasteté, et sa prétention était

qu'on la crût absorbée dans ses pensées virginales. Aussi la _belle

vestale assise sur l'un des trônes de l'Occident_, la _vestale

couronnée_, comme la nommait Shakspeare, n'eut pas d'amants, elle n'eut

que des favoris; mais elle en eut toute sa vie, jusqu'à Essex. «Le comte

de Lestre,» dit la Mothe-Fénelon dans un mémoire secret, «ayant

l'entrée, comme il a, dans la chambre de la royne lorsqu'elle est au

lict, s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame

d'honneur, et de s'azarder de luy-mesme de la bayser, sans y estre

convyé.»

Les favoris d'Élisabeth étaient les hommes de son caprice, quelquefois

de sa passion. Les habiles ministres Walsingham, Cecil, étaient les

hommes de son choix et de son estime. Par ceux-ci elle fut vraiment

grande et la bienfaitrice de son peuple. Malheureusement elle était la

fille de Henri VIII, la fille de celui dont toutes les colères étaient

cruelles et toutes les amours sanguinaires. Elle lui ressemblait. Dans

les entr'actes de ses affaires et de ses plaisirs, elle inventait des

parfums, à l'exemple du comte d'Oxford, et elle cherchait des modes

nouvelles qu'elle imposait ensuite comme des devoirs envers la

délicatesse de son goût. Elle était aussi pédantesquement barbare dans

de telles futilités que majestueusement gauche dans ses attitudes. Elle

faisait ajouter des rosettes de soie, des broderies, des franges

d'orfévrerie à ses gants, qui revenaient à plus de soixante schellings

la paire. Avec ses favoris elle était une femme discrètement

voluptueuse, fantasque, mobile, toujours menaçante, souvent terrible.

Avec ses ministres elle était un politique achevé, prudent, économe;

elle payait les dettes des gouvernements précédents, et ces dettes ne

montaient pas à moins de quatre millions sterling. Bien plus, elle

élevait la marine anglaise de quarante-deux à douze cent trente

bâtiments.

On lui disait, et on lui persuadait sans peine, qu'elle était aussi

séduisante que sage. Et pourtant, à en juger par ses portraits les

meilleurs, elle n'approcha pas plus de la grâce que de la bonté. Elle

n'eut la réalité ni de la beauté ni de la vertu; elle n'en eut que le

décorum. Ses cheveux et ses sourcils étaient fins et souples, mais ils

étaient presque fauves. Ses paupières dégarnies de cils n'adoucissaient

pas, en les ombrageant, ses yeux bleus et clairs dans leur fixité. Son

nez était aigu comme son regard. Sa bouche, petite et maussade, ne

paraissait faite que pour commander et réprimander. Son teint, d'un

blanc mat, avait le reflet pâle et inanimé de la cire, sous un coloris

faux de fraîcheur. Les muscles seuls du visage étaient vivants. Les plis

des joues frémissaient par une tension de la volonté, comme dans le

curieux buste de Robespierre; et c'est l'une des affinités de l'envieux

et prude tribun avec la reine d'Angleterre. Élisabeth portait mal son

immense fraise, ses larges manches et son manteau éclatant. Elle n'avait

d'irréprochables que les mains, signe de la distinction aristocratique;

et d'admirable que le front, siége de l'intelligence.

Le crime et le meurtre sortirent plus tard de la rivalité féroce de la

reine d'Angleterre. En attendant, ses protestations d'amitié ne

trompèrent ni la reine d'Écosse ni son ambassadeur, qu'Élisabeth

congédia avec une douceur étudiée. Ils sentirent que sous le velours des

paroles, la haine se cachait comme le poignard dans le fourreau.

Malgré cette haine et tous les autres obstacles, Marie Stuart n'avait

qu'une pensée: son mariage avec Darnley.

Quoique souvent rebutée, elle eut recours à Knox. Elle le fit appeler.

C'était le prophète, le maître des âmes. Par Knox elle pouvait ramener

la multitude et reconquérir une popularité qui lui était si nécessaire.

Knox vint. La reine consulta d'abord cet homme immuable, qui l'écoutait

avec le calme de la force, les bras croisés sur sa poitrine. Knox lui

déconseilla ce mariage qu'il flétrit durement. La reine pria, ordonna,

supplia, pleura, se tordit les mains et s'évanouit. Knox ne s'attendrit

point; il ne changea ni de sentiment ni d'attitude, et quand la reine

reprit connaissance, elle le retrouva tranquille, inébranlable, sans

entrailles comme un principe, planant froidement au-dessus de la

passion, de la douleur qu'elle n'avait pas su contenir.

Alors elle éclata contre le réformateur. «Qui êtes-vous donc dans

l'État, pour vous mêler de mon mariage? s'écria-t-elle. Allez, votre

place n'est pas à la cour.--Sans doute, répondit Knox; je n'ai d'autre

mission que de prêcher l'Évangile. Si vous me voyez ici, du reste, ne me

le reprochez pas, car c'est vous qui m'avez mandé. Je ne suis ni lord,

ni baron, ni comte, mais je suis citoyen de l'Écosse et ministre de

l'Église de Dieu. A ce double titre, mon devoir est d'avertir mon pays.

Je prémunirai le peuple, la noblesse, le clergé. Je le déclare,

quiconque osera consentir à ce que vous épousiez un papiste, trahira la

religion du Christ et les libertés du royaume.»

Poussée à bout, la reine lui enjoignit de sortir; et violemment aidée

dans cet outrage par le lord de Dun, témoin de sa faiblesse et de sa

fureur, elle chassa Knox. En traversant les salons d'attente, il

rencontra les groupes frais et charmants des filles de la reine, causant

gaiement, riant, folâtrant et se moquant peut-être de sa rudesse. Knox,

les regardant: «Ah! la plaisante vie que la vôtre, belles dames, si elle

durait toujours! Mais les vers du tombeau toucheront votre chair et

remplaceront ces parures dont vous êtes si vaines. Oh! l'horrible chose

que cette mort qui court après vous et qui vous atteindra, quoi que vous

fassiez!» Les rires cessèrent, et Knox s'éloigna de son pas ordinaire,

lentement, fièrement, sans autre émotion sur le visage que celle du

dédain.

Toute l'opposition protestante et politique était pour lui. Elle pensait

que Marie ne devait pas donner un roi à l'Écosse, mais que l'Écosse

devait donner un époux à la reine. Les lords conjurés, entre autres

Murray, le duc de Châtellerault, les comtes d'Argill et de Rothes, après

avoir tenté sans succès d'enlever Darnley, et ensuite d'arrêter Marie

près de Leith, marchèrent sur Édimbourg. Avertie par ses espions, Marie

sortit de la ville à la tête d'une troupe dévouée que sa présence

animait et transportait. Les insurgés se dispersèrent, et l'Angleterre

devint leur asile. La reine rentra victorieuse à Édimbourg, et fit

approuver, par une assemblée de nobles, son mariage, dont l'acte fut

rédigé par Riccio. Marie et Darnley le signèrent, le 29 juillet 1565,

sur un pupitre d'or soutenu par quatre comtes. La cérémonie religieuse

eut lieu dans la chapelle d'Holyrood, selon les rites de l'Église

romaine.

«Voici comment le mariage s'est fait,» écrit Randolph au comte de

Leicester dans une lettre du 31 juillet. «Le dimanche matin, entre cinq

et six heures, la reine fut conduite à sa chapelle par plusieurs de ses

nobles. Elle avoit une grande robe noire de deuil, et un fort grand

chaperon de deuil, peu différent de celui qu'elle portoit au triste jour

des funérailles du roi François II, son premier mari. Elle fut conduite

à la chapelle par les comtes de Lennox et d'Atholl, qui la laissèrent là

pour aller chercher son mari, lequel fut accompagné par ces mêmes lords.

Ils furent reçus par le prêtre qui officioit. Les bans furent publiés

pour la troisième fois, et il fut pris acte par un notaire, comme quoi

personne n'avoit rien dit contre ce mariage, ni allégué aucune chose qui

pût empescher d'y procéder. Les paroles furent prononcées; on mit les

anneaux au doigt de la reine. Il y en avoit trois, et celui du milieu

étoit orné d'un diamant de grand prix. Elle et le lord se mirent

ensemble à genoux. On fit sur eux plusieurs prières. La reine attendit

qu'on dist la messe. Le lord lui donna un baiser et la laissa là. Il

s'en alla à la chambre de la reine, où elle vint le joindre quelque

temps après. On supplia la reine d'oublier, dans ce jour de solennité,

ses peines et ses chagrins, de quitter ses habillements lugubres, et de

se prêter à un train de vie plus agréable. Elle fit quelque difficulté

de se rendre à ces représentations; mais après une faible résistance,

qui étoit plutôt, à ce que je crois, une affectation qu'une vraie

douleur, tous ceux qui étoient présents et qui peuvent l'approcher,

eurent la permission de lui oster chacun une épingle. Elle fut remise à

ses dames; elle changea d'habillements. Elle n'alla pas se coucher, pour

faire connoistre à tout le monde que les plaisirs des sens n'entroient

pour rien dans les motifs de son mariage, mais seulement le bien de son

pays, et le désir de ne le pas laisser plus longtemps sans un héritier.

Des gens méfiants, et portés à donner à tout une mauvaise

interprétation, prétendent qu'ils se cognoissoient déjà avant d'en venir

au mariage. Le mariage célébré, il s'ensuit ordinairement grande chère

et des danses. Toute la noblesse était à leur disner. Les trompettes

sonnoient. On annonça des largesses. On jeta beaucoup d'argent aux

environs du palais, et ceux qui purent en attraper en profitèrent. Le

roi et la reine disnèrent à la même table; la reine étoit au haut bout,

servie par les comtes Atholl, Sewer, Morton, Caver, et Crawford,

échanson. Les comtes Églington, Cassilis et Glencairn, rendirent les

mêmes offices au roi. Après le disner, ils dansèrent pendant quelque

temps, et ensuite ils se retirèrent jusqu'à l'heure du souper. Le souper

se passa comme le disner, et fut suivi de quelques danses, après quoi

ils allèrent se coucher. Je n'ai point été témoin oculaire de ce que

j'écris à Votre Seigneurie, mais elle ne doit avoir sur ceci aucun

doute, attendu les voies par lesquelles ces choses me sont parvenues. Je

fus mandé pour me trouver au souper, mais je refusai d'y aller.»

Libre du joug que le parti protestant appesantissait sur elle; délivrée

de la tutelle adroite, prévoyante, mais lourde de Murray, la reine

révoqua l'exil du comte de Bothwell, qui s'était réfugié en France et

qui s'empressa de revenir en Écosse. Elle s'entoura en même temps de

Lennox, d'Atholl, de Caithness, des lords Hume et Ruthven, tous alors

favorables au catholicisme.

Les partisans de la réforme et le peuple murmurèrent. Des satires, des

chansons, des petits livres et des images grotesques furent lancés

contre Marie. La caricature était une des armes des protestants en

France, dans les Pays-Bas, en Écosse, partout.

Ils avaient représenté le cardinal de Lorraine portant dans un sac le

pâle François II, qui, pour ne pas étouffer et respirer un peu, essayait

de passer à travers l'ouverture sa tête mélancolique et juvénile.

Ils avaient peint le cardinal Granvelle, le ministre de Philippe II,

l'ami de la reine d'Écosse, couvant des œufs d'où sortaient des reptiles

mitrés, tandis que Satan aux pieds fourchus l'applaudissait et disait:

_Voici mon fils bien-aimé_.

Ils gravèrent à des milliers d'exemplaires burlesques, après ses noces,

Marie Stuart valsant avec Darnley aux sons du luth de Riccio. Craig, un

ministre presbytérien, retiré dans l'ombre, les regardait du mauvais

œil, et la couronne tombait à terre.

Ces images sur papiers gris étaient transportées et répandues dans les

villes et dans les campagnes. Des colporteurs les affichèrent jusque

dans la Canongate, à quelques pas d'Holyrood.

Les discours sur la reine étaient sans frein. On parla de la déposer.

Stuart Ochiltree n'avait été que l'orateur de la passion publique,

lorsqu'il s'était écrié au milieu de l'assemblée des nobles qu'il ne

reconnaîtrait jamais un papiste pour roi.

«Soyons contents, disait le comte de Morton; nous allons être gouvernés

par un bouffon, un enfant imbécile et une princesse impudique.» Il

désignait ainsi Riccio, Darnley et la reine. «... Roullard, écrivait

Paul de Foix à Catherine de Médicis, vous dira la gratieuse et aysée vie

de la dite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux

dances et masques.»

«Ce n'est pas une chrétienne, vociférait Knox, ce n'est pas même une

femme, c'est une divinité païenne. C'est Diane ou Vénus.»

Néanmoins, tout en cédant à l'amour, Marie Stuart avait été dupe d'une

trame ourdie par Élisabeth elle-même.

Il était naturel et juste que la reine d'Écosse voulût obtenir pour son

mariage l'agrément d'Élisabeth, dont elle et ses enfants devaient être

les héritiers. De son côté, Élisabeth qui, par ambition et par orgueil,

était décidée à ne se point donner un maître, désirait, par jalousie et

par haine, que Marie Stuart restât veuve. La reine d'Angleterre se

révoltait en pensant qu'il lui faudrait transmettre son trône aux

descendants d'une rivale qu'elle abhorrait. Tels étaient ses vrais

sentiments et telle fut d'abord sa politique. Mais, douée de ce coup

d'œil pratique des choses qui ne permet pas l'illusion, Élisabeth

comprit que le mariage étant la nécessité de Marie Stuart, rien ne

pourrait empêcher l'accomplissement du vœu le plus cher de la reine

d'Écosse et de son peuple. Elle songea alors à Darnley pour éviter des

concurrents plus redoutables à son repos et à son envie. Cependant, tout

en favorisant sourdement ce mariage, elle le regrettait et le déplorait.

De là sa mauvaise humeur, ses persécutions contre la famille de Lennox,

sa rage redoublée contre Marie Stuart, ses menées souvent contraires,

selon les mouvements impétueux de sa passion ou les calculs réfléchis de

sa politique; de là les ténèbres qui couvrent sa conduite en lutte avec

son désir primitif, dont la réalisation lui avait paru impossible; de là

les nuages qui obscurcissent la lumière de la vérité dans cette noire et

souterraine intrigue, où l'esprit puissant d'Élisabeth imagina et

exécuta, au milieu de mille fluctuations qui se heurtent, ce que son

cœur détestait.

Voilà, je crois, sous son sceau brisé, le mot de ce mariage précipité

par Marie, dirigé secrètement par le génie perfide et par l'âme mobile

d'Élisabeth.

Élisabeth haïssait en Marie Stuart son héritière; elle haïssait surtout

la femme séduisante dont elle ne pouvait être la rivale de beauté et de

grâce; elle haïssait de plus en la reine d'Écosse, avec ses froids et

habiles ministres et avec tout son peuple, la nièce des Guise, l'amie de

Philippe II et du pape, la princesse catholique. Marie était donc

dévouée aux catastrophes. La nation anglaise et ses hommes d'État,

Cecil, Walsingham, Randolph, l'exécraient. Sans autre alliance qu'une

aversion commune, Élisabeth s'entendait avec ses sujets pour perdre

Marie Stuart. Une haute vertu, une politique habile, une tolérance

généreuse du protestantisme l'auraient peut-être sauvée; mais la reine

d'Écosse, par l'accumulation des fautes et par leur énormité, se mit en

quelque sorte du parti de ses ennemis et les aida à sa ruine.

Le mariage était pour elle une condition de gouvernement, et, ce qui

était bien plus, une ardente fantaisie de sa jeunesse. Élisabeth s'était

prononcée énergiquement. Elle avait écarté de Marie Stuart les plus

illustres prétendants: don Carlos, présenté par le cardinal de Granvelle

et par la duchesse d'Arschot; l'archiduc Charles, sondé par le cardinal

de Lorraine; le duc d'Anjou et le prince de Condé, tous épris de la

reine d'Écosse. Ces prétendants, qui appartenaient aux trois grandes

puissances catholiques de l'Europe, auraient soulevé toutes les

susceptibilités de la politique anglaise et du protestantisme écossais.

«... Si Votre Majesté, écrivait Randolph à la reine d'Écosse, veut faire

un mariage qui soit agréé de ma souveraine, elle doit éviter d'en faire

un qui puisse donner de l'ombrage à ses voisins, comme celui qu'elle a

fait avec le dauphin de France. Il est bien plus expédient que vous

preniez pour époux un seigneur anglais, pourvu qu'il s'en trouve d'assez

heureux pour vous plaire. Alors Élisabeth ne tardera plus à vous

déclarer son héritière, supposé qu'elle vienne à mourir sans laisser de

postérité.»

La reine d'Angleterre resserrait ainsi le choix de Marie Stuart parmi la

noblesse de la Grande-Bretagne.

Élisabeth, nous l'avons dit, avait pensé à lord Henri Darnley, son

parent et celui de la reine d'Écosse. C'était le jeune courtisan le plus

frivole de l'Europe, avec des perles aux oreilles, des chaînes au cou et

à la toque. Il dansait bien, chantait à ravir. Il avait le don de plaire

aux femmes et d'être méprisé des hommes.

Élisabeth compta sur un caprice de Marie Stuart et ne se trompa point.

Indirectement elle insinua son dessein à la comtesse de Lennox, qui,

elle aussi, ne songeait qu'à l'accomplir. La haine d'Élisabeth et

l'ambition de cette mère se liguèrent sans se parler. Élisabeth donna

mille facilités au comte, à la comtesse de Lennox et à Darnley, tout en

éclatant contre eux. Elle confisqua leurs biens, elle envoya la comtesse

à la Tour; mais le mariage se fit, et c'est ce qu'Élisabeth avait

calculé. Sa colère n'était qu'un demi-masque. Irritée en apparence de ce

que Marie Stuart avait refusé Dudley, elle se réservait par là le droit

de soutenir les rebelles d'Écosse et de pousser habilement son ennemie

aux abîmes. Au fond, Élisabeth voulait garder pour elle Dudley, qu'elle

aimait et qu'elle fit comte de Leicester; elle voulait en même temps que

la légère Marie se prît au piége qu'elle lui tendait. Marie ne vit pas

le piége, elle ne vit que la beauté de Darnley, et elle sentit un âpre

plaisir à braver Élisabeth en satisfaisant un goût de cœur. Élisabeth

fut politiquement heureuse par là. Un prince étranger n'ajouterait pas

les forces d'un royaume voisin à la souveraineté de l'Écosse; et Marie

Stuart se compromettait deux fois: avec les égaux de Darnley blessés

dans leur orgueil, avec le protestantisme atteint dans sa foi. Quelle

bonne fortune pour Élisabeth dans cette comédie si orageusement jouée!

que de discussions à susciter, que de tempêtes à déchaîner contre une

rivale odieuse!

Marie Stuart ne pouvait se rendre compte des bizarres contradictions

d'Élisabeth. «Le mécontentement de ma bonne sœur est vraiment

merveilleux, disait-elle, car le choix qu'elle blâme a été fait

conformément à ses désirs communiqués par M. Randolph. J'ai rejeté tous

les compétiteurs étrangers; j'ai accepté un Anglais descendant du sang

royal des deux royaumes, et le premier prince du sang en Angleterre,

celui qui sera, je crois, par ces raisons agréable aux sujets des deux

pays.»

Darnley était catholique, objectent quelques historiens, afin de prouver

la sincérité de haine qu'Élisabeth portait à ce mariage de la reine

d'Écosse. Mais cela même était un prétexte flagrant pour Élisabeth

d'entretenir des troubles perpétuels en Écosse et de les éviter ainsi à

l'Angleterre.

Un jour, Paul de Foix «la trouvant en sa chambre privée, qui jouoit aux

échecs, parce qu'il avoit entendu qu'elle estoit fort faschée de ce que

la royne d'Escosse se marioit avec le fils du comte de Lenos, il se

voulust ayder de ceste occasion, et lui dist que le jeu des eschecs

estoit une image du discours, prévoyance et événement des actions des

hommes, où, quand l'on perdoit un pion, il sembloit que ce fust peu de

chose. Toutefois, bien souvent, il emportoit la perte de tout le jeu. A

quoy la reine respondit qu'elle entendoit bien que le fils du comte de

Lenos n'estoit que comme un pion; mais qu'il seroit bien pour luy donner

mat, si elle n'y prenoit garde.»

Elle y prit garde en effet; et le catholicisme de Darnley, que le

conseil d'Élisabeth transforma plus tard en un danger public, devint

pour elle un moyen puissant de tenir en haleine le protestantisme dans

les deux royaumes, d'accroître jusqu'au fanatisme sa propre popularité,

et de tourner toutes les colères, tous les mépris contre l'ennemie, qui

menaçait à la fois la constitution et le saint Évangile.

Élisabeth habitait tantôt Westminster, tantôt Richmond, tantôt

Hampton-Court, tantôt Windsor, tantôt Greenwich.

Greenwich avait été son berceau, et Westminster devait abriter son

tombeau sous les arceaux gothiques de la vieille abbaye où sommeillent

toutes les gloires historiques de l'Angleterre.

Richmond, dont le splendide palais a disparu, conserve ses rives

enchantées, ses cottages, ses parcs, ses jardins, ses ormes, ses chênes,

ses prairies, toutes ses verdures incomparables. On y respire encore

aujourd'hui une impression de fraîcheur, de recueillement,

d'immortalité.

Élisabeth se sentait moins sèche, moins stérile au milieu de cette

fécondité charmante de la nature. De loin en loin les rosiers de

Richmond embaumaient son âme dure, comme l'églantier des montagnes

parfume quelquefois le rocher. C'est là que la reine sembla le plus

aimer Leicester, Hatton, Walter-Raleigh; c'est là qu'elle devait pleurer

Essex et mourir peut-être de douleur.

Plus tard, Milton ne pouvait s'arracher à ces bords primitifs. Il y

puisa dans ses contemplations errantes une intarissable poésie. Vieux,

infirme, aveugle, Homère régicide, il n'eut pour inventer Éden, qu'à se

souvenir des paysages de Richmond; il n'eut, pour peindre l'Ève de son

paradis, qu'à se rappeler la jeune fille anglaise couchée dans l'herbe

matinale sous un saule de la Tamise.

Hampton-Court n'était pas plus magnifique sous Élisabeth qu'à l'époque

des prospérités de Wolsey. Dans ce château qu'il avait bâti, dans ces

somptueux pavillons de brique dont la teinte rouge était mêlée de vert

de mer à cause de l'humidité, le cardinal-légat entretenait plus de cinq

cents officiers ou domestiques revêtus de ses livrées. Élisabeth parlait

quelquefois avec indignation du luxe et de la puissance d'un sujet que

Charles-Quint appelait dans ses lettres _Mon bon et loyal ami_, et que

le doge de Venise nommait _Reverendissima Majestas_.

Windsor, construit par des rois, plaisait davantage à la reine.

L'antiquité de cet édifice, ses tours énormes, les unes rondes, les

autres carrées, son esplanade admirable, sa masse gigantesque en pierre

grise, ses lierres grandioses, tout cela est d'un aspect aussi imposant

que triste. On dirait une prison monumentale. Windsor, avec ses donjons

accumulés, avec sa forêt sans frontières, est un Fontainebleau monotone,

plus colossal, mais moins varié, moins vivant, moins coloré, un

Fontainebleau dans la brume.

Bien que la reine y résidât avec plaisir, elle préférait Greenwich où

elle était née. Elle préférait Greenwich même à Richmond.

Greenwich était son séjour de prédilection.

C'est là qu'elle aimait, soit à penser, soit à se délasser dans ses

allées de sable fin bordées de fleurs. Souvent elle franchissait la

porte de son parc que des degrés de marbre joignaient au fleuve, et près

desquels était sans cesse amarrée sa barge royale. Elle se reposait des

affaires et des soucis de la couronne par des promenades sur l'eau

mêlées de musique, d'amour voilé, de flatteries délicates et de

conversations classiques.

Élisabeth était savante. Elle avait eu pour précepteur un humaniste

éminent, Ascham, qui ne tarit pas d'admiration sur les hautes qualités,

les talents et l'érudition de la princesse:

«... Elle parle le français et l'italien comme l'anglais même, écrit-il

à son ami Sturmius; le latin avec facilité, exactitude et jugement; elle

parle le grec souvent et passablement bien.

«Elle a lu avec moi tout Cicéron et une grande partie de Tite Live. Son

habileté dans la langue latine dérive presque exclusivement de l'étude

de ces deux auteurs.»

«Nous lisons, écrivait-il encore à Sturmius, les harangues d'Eschine et

de Démosthène. Lady Élisabeth comprend d'une manière si admirable

non-seulement l'idiome original, mais encore tous les sujets de débats,

les décrets du peuple, les mœurs et les coutumes des Athéniens, que vous

seriez étonné de l'entendre.» Le bon humaniste ajoute:

«Elle excelle dans la musique, mais elle ne charme pas excessivement.

Quant à son extérieur et à sa mise, elle préfère une élégante simplicité

à la magnificence; elle n'aime point à se faire tresser les cheveux ni à

porter de l'or; elle dédaigne ces sortes d'ornements, et, en général

dans ses manières et dans tout son genre de vie, elle ressemble plutôt à

Hippolyte qu'à Phèdre.»

Telle était Élisabeth de seize à vingt et un ans. Ces naïves révélations

échappées à l'enthousiasme de son maître, expliquent bien les

prétentions d'Élisabeth à la chasteté, et son goût pour les entretiens

classiques dans les intervalles des plaisirs et des affaires. Devenue

reine, on comprend comment, après s'être fait un peu prier, elle

s'adressait en latin à l'université d'Oxford, et en grec à l'université

de Cambridge.

Quoique Élisabeth semble avoir toujours eu l'âge des hommes d'État, elle

n'était pas sans une sorte de beauté. Elle avait une apparente

distinction de teint et un éclat de chevelure que relevaient encore les

splendeurs de la couronne. Elle avait la taille haute, mais un peu

roide. Elle était impérieuse et absolue, même dans la galanterie. Il y

avait de l'hypocrisie jusque dans son regard d'amour, et de la

pédanterie jusque dans son sourire. Sous la mobilité de ses lèvres

équivoques, sous les plis de son front élevé, sous les paupières de ses

yeux perçants, on sentait gronder et rugir l'âme féroce de Henri VIII.

Élisabeth avait tous les instincts du tyran, du sectaire, de la femme.

Sa main délicate, effilée, qui cueillait un lis, symbole mensonger de

pureté, et qui arrangeait une dentelle, était prête à signer des arrêts

de mort, et condamnait un pamphlétaire à avoir le poing coupé, parce

qu'il n'avait pas parlé d'elle avec assez de respect.

Il est vrai qu'au-dessus de ses vices, de ses passions, dans les froides

régions du cerveau, brillait une intelligence sans chaleur, mais non

sans lumière, et une volonté inflexible, dénuée de sensibilité comme de

conscience. Cette double faculté fut son prestige dans ce siècle

merveilleux, dont toutes les grandes aptitudes étaient personnifiées

autour du trône d'Élisabeth.

Siècle de philosophie, représenté par le neveu de Burleigh, par François

Bacon, le premier des penseurs pour la profondeur de l'intuition et

l'immensité des pressentiments; siècle de ruse, d'embûches, de

prévoyance et de politique, représenté par Cecil et Walsingham; siècle

d'aventures, représenté par Walter-Raleigh. Siècle de théologie et de

tortures, représenté par Henri VIII, dont l'esprit survivait dans la

reine et dans son peuple; siècle de guerre, représenté par Sussex et

toute l'aristocratie; siècle de feu et de fer; siècle des assassinats

illustres, juridiques ou non juridiques; siècle du prince de Condé, des

Guise, de Marie Stuart, de don Carlos; siècle des massacres approuvés

par le pape; siècle des auto-da-fé de Philippe II, des boucheries du duc

d'Albe; siècle de la Saint-Barthélemy des Valois; siècle où le sang

coulait comme l'eau, et ne valait pas le prix d'un intérêt, d'un

fanatisme ou d'un caprice; siècle tragique à la plus haute puissance;

plus tragique certainement que la révolution française elle-même! Or, ce

siècle, le plus pathétique de l'humanité, eut pour poëte à la cour

d'Élisabeth le plus pathétique de tous les poëtes, depuis Job et

Eschyle: William Shakspeare, le poëte de la terreur et de la pitié, de

l'amour et du destin, des sanglots et des larmes, des frissons et des

affres suprêmes, de l'agonie et de la mort. Ce prodigieux et inépuisable

génie devait être le poëte du XVIe siècle. Car la poésie est le

contre-coup retentissant de l'histoire, et l'idéal est le dernier mot,

le mot sonore, immortel, de la réalité. Telle était Élisabeth et tel

était ce siècle, avec lesquels Marie Stuart se jouait dans son

imprudence.

Élisabeth, elle, ne jouait pas, ou plutôt elle jouait un jeu sérieux.

Elle fut réservée comme la femme anglaise, orgueilleuse, sectaire et

nationale comme l'homme anglais; pour tout dire, l'incarnation de

l'Angleterre, Albion elle-même couronnée, aux pieds de laquelle échouera

Rome, et oscilleront sur l'élément britannique les débris de

l'invincible _Armada_, cette flotte qui portera, au chiffre de Philippe

II, les destinées conquérantes et exterminatrices du catholicisme.

L'Angleterre adora Élisabeth. Élisabeth eut aux yeux de l'Angleterre, un

mérite qui surpassa tous les mérites: elle fut la vive image de sa

nation, et elle se dévoua sans restriction au gouvernement de l'État.

Elle fut économe dans les dépenses de la royauté, afin de répandre sur

la marine les trésors qu'amassait sa parcimonie. Elle multiplia les

ports, elle fut prodigue pour ses vaisseaux, magnifique pour ses marins;

et c'est elle qui créa véritablement l'Angleterre, qui en fit une

Carthage du Nord, la Carthage de toutes les mers. C'est là l'éternel

honneur d'Élisabeth, et ce qui, pour le peuple anglais, la place au

dessus de tous les rois de son histoire.

Reconnaître Marie Stuart comme héritière eût été un acte bien grave

d'Élisabeth; c'était donner à la reine d'Écosse un pied dans

l'Angleterre, une influence directe, un règne occulte, mais puissant,

par les catholiques au dedans, par les Guise et par Philippe II au

dehors.

La politique d'Élisabeth, autant que son goût, l'inclinait à détester

Marie Stuart.

Les Guise n'étaient que les tribuns et les capitaines du parti

catholique. Le grand chef, le roi de ce parti était Philippe II, comme

Élisabeth était la reine du parti protestant.

Ils se ressemblaient dans des sphères diverses par leur rôle, par leur

nature; mais ils différaient par leur situation, et, quoique pareils,

ils n'étaient pas égaux.

Philippe II n'avait qu'une passion profonde: la haine de l'hérésie.

Échappé à une tempête dans un trajet de Flandre en Espagne, il se crut

sauvé par un miracle de la Vierge, et il en devint plus inexorable. Il

se voua au massacre des ennemis de l'Église. Il condamna tous les rangs,

tous les âges, tous les sexes, et il assista aux exécutions les plus

barbares. Il protégea l'inquisition, qui fleurit dans le sang, à l'ombre

de son sceptre, et qui fut la première institution de l'Église et de

l'Espagne. Il ne recula devant aucune férocité. Il fit arrêter comme

suspect de luthéranisme Constantin Ponce, l'un des chapelains de

l'empereur Charles-Quint. Ce consolateur de son père, il le relégua dans

une prison infecte. Ponce y mourut: Philippe II, poursuivant sa

vengeance sur ce vieillard inanimé, ordonna de le brûler. Il fut,

dit-on, sur le point d'exercer les mêmes impiétés envers la mémoire de

Charles-Quint, de qui il tenait la vie et la couronne. On sait qu'il

n'épargna pas son fils don Carlos. Rien ne lui coûtait à immoler devant

son idole. Il lui jetait en holocauste les meilleurs sentiments, les

plus saintes affections.

Issu de tant de princes catholiques, il y avait en lui, par la

tradition, une sorte de grandeur chrétienne et royale qui ne s'émouvait

de rien, ni de la prospérité ni de l'adversité.

Quand arriva le gentilhomme qui devait lui apprendre la victoire de

Lépante, et qui avait traversé silencieux des groupes de courtisans

curieux et attentifs, le roi écrivait dans son cabinet; il s'interrompit

pour écouter et pour lire la dépêche. Son visage ne trahit aucune

impression; seulement il dit: «Juan a beaucoup hasardé; que le Seigneur

soit béni!» et il reprit sa correspondance.

Lorsque Christophe de Mora lui annonça la ruine définitive de

l'_Armada_, il priait dans son oratoire. Il se contenta de répondre

froidement: «Dieu est le maître; j'avais envoyé cette flotte contre les

hommes, non contre les éléments;» et, sans se plaindre, il acheva ses

prières.

Toujours penché sur une carte du monde, il nouait et dénouait les fils

de son impitoyable politique avec un zèle qui n'excluait ni la

temporisation ni la persévérance. «Un roi est un tisserand,» disait-il.

Il était voluptueux, cruel, fanatique et absolu. Ses vices, mêlés de

quelques vertus, lui avaient composé une inflexible conscience.

Sa vie ne semble-t-elle pas éclairée d'un reflet sinistre et résumée par

son agonie? Ce moine-roi, stoïque et dur, voudra mourir son crucifix sur

sa poitrine, un autre crucifix dans la main droite, sa discipline

ensanglantée à ses pieds, et un cierge du mont Serrat dans la main

gauche. Sa dernière recommandation à son fils sera d'exterminer les

hérétiques. Quel spectacle solennel et terrible que ce prince, à son

heure suprême, au fond de sa cellule dorée de l'Escurial, conseillant à

son fils les meurtres sacrés qu'il avait multipliés, pendant son long

règne, sans lassitude et sans remords! Expirant, il tiendra le cierge du

mont Serrat, comme il portait, vivant, la torche toujours allumée des

bûchers, des auto-da-fé et des supplices.

Élisabeth elle-même, quoique sans scrupules aussi et sans entrailles, se

permit moins de forfaits, soit que le protestantisme fût plus généreux

parce qu'il était plus jeune, soit plutôt qu'elle fût moins implacable

par étendue d'intelligence. Mais il n'y eut pas entre eux la différence

d'un cœur. Ni l'un ni l'autre n'en eut un dans la poitrine. Seulement

Philippe II eut un crâne étroit, ténébreux et ardent; Élisabeth eut une

tête vaste et lumineuse. Elle ne fut pas moins cruelle par sensibilité,

elle fut moins cruelle par supériorité d'esprit, de peuple, de

gouvernement, de civilisation.

Marie Stuart était la plus chère alliée de Philippe II, et la plus

irréconciliable ennemie d'Élisabeth, une rivalité personnelle s'ajoutant

à leur éloignement politique et religieux. Cependant, assurée de

l'avenir, Élisabeth demeura en repos dans les premiers temps du mariage

de Marie. Elle se contenta de faire des remontrances, d'exprimer son

déplaisir à Holyrood par ses ambassadeurs Tamworth et Randolph.

Tout parut se calmer pour la reine d'Écosse, et elle put s'abandonner

avec sécurité à tous les transports de son amour. Elle lia intimement

Riccio et Darnley, jusque-là que l'époux et le favori partageaient

souvent le même lit. Riccio était l'homme éminent des deux; et Darnley,

le maître nominal, se subordonna sans le savoir aux plans de celui qu'il

regardait comme son serviteur et son ministre.

Riccio, qui avait fait réussir le mariage de Darnley, lui inspira des

sentiments, et lui ouvrit des perspectives conformes aux secrets désirs

de Marie. Ces désirs, qui lui étaient communs avec la reine, il les

avait réduits en politique. Cette politique consistait à saper, à

combattre les seigneurs protestants, à nouer des alliances de plus en

plus étroites avec la France, avec Rome, avec l'Espagne.

Heureuse de trouver dans le favori de son cœur l'homme d'État de ses

pensées monarchiques et religieuses, Marie entrevoyait déjà le pouvoir

absolu restauré et le catholicisme rétabli par son courage. Du sein des

plaisirs elle rêvait sans cesse cette double gloire. Elle approuvait la

conférence de Bayonne, où, sous le prétexte d'une entrevue de Charles IX

et de sa sœur la reine d'Espagne, le duc d'Albe, d'accord avec le pape

Pie IV et le cardinal de Lorraine, conseillait un plan d'extermination

contre les protestants et le protestantisme dans toute l'Europe. Marie

consentait à ce plan. Elle se promettait à elle-même, et elle prenait

l'engagement avec Riccio, de repousser toute négociation avec les chefs

de la liberté et de la réforme, Murray et les lords rebelles. Dans les

enivrements de son ressentiment, de sa victoire, de ses espérances, elle

se flattait de les bannir à perpétuité, de les dépouiller de leurs

dignités et de leurs terres comme parjures et comme traîtres. Elle

laissait même entendre qu'elle ne s'arrêterait pas à eux, qu'elle

atteindrait plus haut jusqu'à celle qui leur donnait un asile après leur

avoir prodigué l'or et les encouragements. Elle se vantait d'avoir des

communications avec les catholiques d'Angleterre, des moyens prompts et

sûrs de punir la reine hérétique dont elle avait tant à se plaindre.

«... Luy ayant esté faict remontrance par quelques-uns de ses seigneurs,

écrit Paul de Foix, qu'elle prenoit trop de peyne et travail, estant

tousjours parmi les armées et aux champs en temps très-malaisé, elle

leur respondit que ne cesseroit jamais en semblables peynes, jusqu'à ce

qu'elle les eust menés à Londres.»

Paroles dangereuses, transmises d'heure en heure à Cecil par les espions

qu'il entretenait autour de Marie! Confidences frivoles d'une jeune

reine amoureuse qui passait sa vie au milieu des courtisans; dans les

guerres, toujours à cheval; dans la paix, tantôt à la chasse, tantôt au

bal, le matin dans les bois, le soir dans les fêtes! Vains élans de

triomphe qu'une autre reine moins jeune et plus impitoyable notait à

Greenwich, afin de les étouffer plus tard sous les plombs et sous les

pierres des donjons anglais!

Une harmonie parfaite régna d'abord à Holyrood, mais cette harmonie ne

fut pas longue. Violente, passionnée et mobile, Marie se lassa vite de

Darnley. Ce n'était ni un cœur, ni une intelligence, ni un bras. Il

avait toutes les frivolités de la femme, jusqu'au goût de la parure et

des rubans. Dès qu'elle le connut, elle cessa de l'aimer.

Il souffrait les injures et en attirait à la reine.

Désirant désarmer le clergé réformé, il assistait à ses sermons. Il ne

réussit qu'à se faire insulter en face. Knox lui dit un jour, du haut de

la chaire, que lorsque Dieu voulait châtier les crimes d'un peuple, il

le livrait à la domination des femmes et des enfants.

Marie méprisa cet adolescent énervé. Elle se rapprocha de Riccio, dont

l'esprit et les talents la charmaient. Elle l'entoura de considération,

de soins, d'honneurs. Elle le traita comme un homme de haute naissance.

Chose inouïe dans l'étiquette du XVIe siècle, elle le fit manger à sa

table, lui, un ministre récent, mais naguère un _cameriere_, un

musicien, un vil chanteur. Elle fit plus. Il était convenu que le nom du

roi précéderait celui de la reine dans la signature des actes publics:

Marie signa avant Darnley, puis elle supprima entièrement ce nom et y

substitua celui de Riccio.

Furieux de cet abandon et de cet outrage, Darnley se livre à toutes les

fougues, à toutes les orgies, à toutes les crapules. Plongé dans

l'ivresse, dans le jeu, dans les plaisirs ignobles et dégradants, il ne

revoit la reine que pour l'injurier. Il ne peut réprimer sa grossière

violence, même dans les salons d'Holyrood:

«La reine, écrit Randolph, se repent bien de son mariage; elle abhorre

Darnley et tout ce qui lui appartient.»

Le roi était jaloux, et sa jalousie perçait. Les seigneurs écossais,

envieux de Riccio, le favori tout-puissant de la reine, la créature des

Guise, le séide du catholicisme, attisèrent cette passion du roi. Le

comte de Morton surtout, très-attaché à la réforme par ambition, et qui

craignait, d'après les rumeurs de cour, que Riccio ne le remplaçât comme

chancelier du royaume, envenima le ressentiment de Darnley.

Très-sympathique d'ailleurs à Murray et aux bannis, Morton saisit aussi

ce moyen de faciliter leur retour et de servir leur cause qui était la

sienne. Il affermit Darnley, entraîné déjà par George Douglas, dans un

projet de conspiration contre la vie de Riccio.

Marie Stuart avait un goût vif pour Riccio, et ce goût, cet amour

l'élève un moment au-dessus des préjugés de la naissance et lui inspire,

au XVIe siècle, sur la noblesse, ennemie superbe du pauvre musicien, des

lignes dont un philosophe du XIXe siècle ne désavouerait pas quelques

traits. Dans sa colère contre les insulteurs patriciens de son favori,

elle humilie l'antiquité du nom devant le mérite de l'homme.

«... Quoy!... soubz vernis de grandeur et noblesse des ancestres, il

fault et que l'autorité des roys puisse estre enfrainte ou diminuée, et

la leur irrépréhensible? L'une vient de Dieu, l'autre du roy soubz Dieu;

car Dieu a esleu les roys et commandé aux peuples de leur obeyr, et les

roys ont faict et constitué les princes et grands pour les soulager, et

non pour leur faire teste.

«Que doit donc faire le roy, si son père a eslevé un homme de bien, et

que les successeurs et enfans dégénèrent? Faut-il que le roy en face

mesme estat et leur donne mesme credit (en ce de quoy ils sont indignes)

comme la vertu du père a mérité? Le père estoit vaillant, sage et

obligeant; le filz n'a rien appris qu'à faire le grand et prendre ses

ayses, et desdaigner toutes loys; et si le roy trouve un homme de bas

estat, pauvre en biens, mais généreux d'esprit, fidèle en cœur et propre

en la charge requise pour son service, il ne luy osera commettre

autorité, pour quoy les grands qui ont desja en veulent encores!»

Ce ministre éminent et dévoué dont Marie traçait le portrait avec

complaisance, c'était Riccio, autour duquel s'organisait une

conspiration implacable.

Le comte de Morton fut l'homme politique de cette conspiration. Lui seul

peut-être sut toute l'étendue et toute la portée de son action. Il

coopérait au meurtre de Riccio dans une vue personnelle, et aussi dans

des desseins profonds de tribun aristocratique. Il sentait que par là il

annulait la reine et ses alliés, les catholiques et le catholicisme; il

sentait qu'il allait redonner vigueur à la réforme en cimentant

l'alliance anglaise, en rappelant les lords proscrits, en replaçant

Murray à la tête du gouvernement, dont Darnley ne serait que la vaine

décoration, le simulacre officiel.

Randolph et le comte de Bedford furent mis dans le secret. Ils

annoncèrent d'avance le complot à Cecil et à leur souveraine Élisabeth.

Murray, de Grange, de Rothes et leurs amis, furent avertis et se

réunirent sur les frontières d'Écosse.

Deux traités ou _bands_ furent signés par le roi et par les

conspirateurs. Ils se juraient amitié et solidarité dans l'exécution de

cette grande entreprise, qui fut le triomphe cruel de la réforme sur

l'Église, du parti protestant sur le parti catholique, de la noblesse et

du peuple sur la reine et sa camarilla, de Knox et du Nord sur le pape

et sur le Midi.

Le comte de Lennox, lord Ruthven, George Douglas, Lindsey, André Ker,

étaient au premier rang des conjurés. Ils s'entendirent avec Darnley.

Près de l'appartement de la reine, séparés d'elle par une simple

cloison, ils prononcèrent la mort du favori.

Ce qu'il y eut de plus grave dans ces _bands_ homicides, ce fut la

participation de Knox. Consulté par les conjurés sur la légitimité de

l'acte qu'ils allaient accomplir, il rassura leurs consciences déjà si

hardies. L'esprit du rigide docteur souffla sur eux, non pour les

détourner du crime, mais pour les y précipiter. Il les y prépara comme à

une sainte entreprise, par la prière et par le jeûne. Dans l'emportement

de son fanatisme, Knox se chargea de justifier le meurtre devant Dieu,

et, l'autorisant de son approbation, il mit ainsi de sa main d'apôtre, à

l'assassinat, le sceau religieux de son caractère et de son nom.

C'était un samedi soir, vers six heures, le 9 mars 1566. Les conjurés et

leurs hommes d'armes, au nombre de trois cents environ, se glissèrent, à

la tombée de la nuit, des ruelles borgnes de la Canongate dans les

ombres du palais.

Le roi avait soupé chez lui en compagnie du comte de Morton, de Lindsey

et de Ruthven. Son appartement, un rez-de-chaussée élevé de quelques

marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même

tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint

dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de

repos, avec la comtesse d'Argill, sa sœur naturelle, Beatoun, le

commandeur d'Holyrood, et Riccio. Leur conversation avait été enjouée et

brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton,

Lindsey, et une troupe de leurs vassaux les plus braves, envahissaient

le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la

reine et de ses serviteurs.

Le roi entra dans le cabinet de Marie. Riccio, en manteau court, en

veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert.

Il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi:

«Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez

maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine qui

se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à

l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps

en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait

laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui

la décoraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la

fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de

l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de damas, doublé de fourrure.

Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme

pour un combat et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et de

d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la

chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans

le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le

parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie

livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait

de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer?»

s'écria la reine. «J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,»

répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie

lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la

justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de

dessous son manteau. Tout hagard de peur, Riccio recula dans un coin du

cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien se rapprochant de la reine,

saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame,

sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Riccio et les assassins.

Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet

étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey,

brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker

lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie

lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas

l'enfant que je porte.»

La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours,

Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la

retint, tandis que plusieurs serrant David par le cou l'arrachaient du

cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori,

et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi.»

Riccio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait

avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet,

puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la

chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient,

l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de

leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la

chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de

poignards.

La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du

malheureux Riccio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à

d'autres, et accourut dans la chambre de parade où Riccio expirait. Il

demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça

dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard;

après quoi Riccio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des

conjurés; il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du

palais.

Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine où la table avait été

relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre

cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa

lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Riccio peut-être, puis il

ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre

mari. C'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine,

doutant encore de la mort de Riccio.--Depuis quelque temps, vous vous

étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi, dit Darnley.» La reine allait

lui répondre, lorsque vint un de ses officiers auquel elle demanda

aussitôt si on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut

plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri,

puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui

dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant

de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son

conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la

vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton cœur sera aussi désolé que

l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine

s'évanouit.

Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre; le comte

d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir

obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le

long d'un pilier dans les jardins.

Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné;

les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord prévôt, se rassemblèrent

un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine qui revenait à

elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la

tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux

bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori

piémontais qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour

détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une

fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant

que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit

le lendemain.

Retenue prisonnière dans son propre palais, dans sa chambre à coucher,

sans une de ses femmes, Marie demeura seule cette effroyable nuit,

livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six

mois. Ses émotions furent si profondes, que le fils de ses entrailles,

qui fut depuis Jacques Ier, ne put jamais voir une épée nue sans un

tressaillement d'effroi. La terreur de sa mère passa sur cette âme

endormie encore dans les limbes qui précèdent la naissance, et cette

terreur, ni l'éducation du gentilhomme, ni les efforts du roi ne

parvinrent plus tard à la dompter.

Cet assassinat, rendu si cruel par les circonstances de l'exécution, eut

deux causes: de la part des seigneurs, une jalousie de pouvoir contre

Riccio, dont l'influence sur Marie était absolue; de la part du roi, une

jalousie d'amour qui n'était certes pas sans fondement, si l'on en croit

une dépêche de Paul de Foix, ambassadeur de France en Angleterre.

Témoignage bien grave qui n'absout pas Darnley, mais qui condamne la

reine!

«... Le roy, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours

auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la

chambre de la royne qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que

après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il

auroit appellé souvant la royne, la priant d'ouvrir, et enfin la

menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle lui auroit ouvert;

laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché

partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert

seullement d'une robe fourrée.»

Henri IV, qui connaissait la vertu des princesses de son siècle,

entendant raconter, bien des années après, que les courtisans

d'Angleterre nommaient Jacques un Salomon, se prit à sourire, et dit:

«Salomon en effet, puisqu'il est fils de David, le joueur de harpe.»

Ces choses consommées, les seigneurs exilés reparurent. Le comte de

Murray s'empressa d'aller chez la reine. Elle le reçut avec une

affectueuse tristesse, et s'écria: «Ah! mon frère, si vous eussiez été

près de moi, on ne m'eût pas traitée ainsi;» et elle lui montra en même

temps le parquet souillé du sang de Riccio.

Ce sang est resté ineffaçable.

La chambre de parade qui touche à la chambre à coucher de Marie et l'un

des cabinets, celui qui, par une ironie du destin, était appelé le

cabinet de repos, sont encore comme ils étaient au jour du crime; et le

voyageur qui visite Holyrood rencontre en frémissant dans ces deux

pièces les traces néfastes, le plancher marqué de larges taches rouges

indélébiles.

Marie comprit vite tous les dangers de sa situation, et, malgré sa

douleur, sa grossesse et la fatigue de ses nerfs, elle puisa dans son

courage une force inouïe de dissimulation. Sachant que les conjurés

allaient l'enfermer dans une forteresse et décerner la couronne à

Darnley, elle vainquit l'horreur qu'ils lui inspiraient, et se résolut

avec promptitude à les caresser, à les tromper. Elle se montra prête à

tout céder. Elle proposa même de signer un bill de sûreté pour tous ceux

qui avaient pris part à la conspiration. Elle obtint, par cette

conduite, un relâchement de surveillance dont elle profita sans

hésitation et sans retard. Elle renouvela ses avances pathétiques à

Murray. Elle entreprit de détacher Darnley des conjurés. Le moyen était

infaillible. Marie ne balança point, quelle que fût sa haine. Darnley,

délivré de son rival, ne souhaitait que de rentrer en grâce. Elle lui

fit demander s'il ne consentirait pas à la suivre à Dunbar. Il devint

fou de désir à cette ouverture. L'enchantement et la fièvre le

saisirent. Pour la perspective d'une heure d'amour avec la reine, il

aurait vendu son âme. En cette circonstance, il vendit son honneur; car

il trahissait et livrait, par sa désertion, les conjurés. «Le 12 mars,

dit le prince Labanoff, la reine reprit son ascendant sur Darnley.» Elle

le reprit soudainement par l'attrait de volupté qu'elle fit briller à

ses yeux. Darnley redoutait pour son amour le souvenir de son crime. Il

tremblait que Marie n'étendît entre eux pour toujours sur leur couche la

dague royale dont Douglas avait percé Riccio, et le poignard qu'il avait

enfoncé lui-même. Cette dague et ce poignard sanglants, lorsque Darnley

comprit qu'il pourrait les franchir et arriver jusqu'aux bras de la

reine, il oublia ses serments, ses amis: il sacrifia tout à son égoïste

et frénétique passion.

Il s'entendit avec Erskine, qu'il chargea de préparer des chevaux. Il

gagna des gardes, enleva la reine à ses arrêts, et la conduisit à toute

bride, d'une seule traite, à Dunbar.

Là, Marie respire un peu. Elle reçoit un message d'Élisabeth et y

répond. Sa lettre, datée du 15 mars, semble écrite après un naufrage.

Marie se plaint de sa sœur, qui demande le pardon des coupables, quand

leur punition est si juste. Elle, la reine d'Écosse, a été prisonnière

dans son palais: son plus fidèle serviteur a été assassiné en sa

présence. Le sang de Riccio a rejailli sur elle; sa propre vie a été en

danger; elle s'est vue forcée de fuir dans la nuit du 11 au 12 mars,

pour échapper à ses rebelles. Si Élisabeth les soutient, ce que ne peut

penser Marie, tous les princes chrétiens, qui sont solidaires, viendront

en aide à la couronne d'Écosse. Marie veut croire à l'amitié

d'Élisabeth, lorsqu'elle sera mieux instruite. Elle s'excuse de ne pas

réclamer cette amitié précieuse de sa propre main, mais elle est obligée

de recourir à une main étrangère. La maladie et les chagrins l'ont

brisée!

Tout en écrivant ainsi, Marie ne perdit pas de temps. Elle rassembla

huit mille hommes d'armes, et marcha précipitamment sur Édimbourg.

Réconciliée en secret avec Murray et le comte d'Argill, elle tourna tout

son ressentiment contre les meurtriers de Riccio. Pour mieux les flétrir

et les condamner au gré de sa colère, elle défendit, à son de trompe,

d'oser accuser le roi d'avoir pris part à cet assassinat. Lui-même renia

la conjuration et les conjurés dans une déclaration qui fut affichée sur

tous les édifices d'Édimbourg. La reine frappa ensuite les

conspirateurs. Quelques-uns eurent la tête tranchée. Les lords Ruthven,

Morton et Douglas n'échappèrent au supplice que grâce à la vitesse de

leurs chevaux. Plusieurs furent condamnés à l'amende, d'autres au

bannissement. Presque tous se réfugièrent à Berwick.

«... J'entends dire, écrit Randolph à Cecil, qu'on parle encore plus mal

du roi que d'aucun autre. Une personne qui s'est entretenue lundi

dernier avec la reine m'a mandé, comme une chose assurée, que la reine

avait résolu de rendre la maison de Lennox, en Écosse, aussi pauvre

qu'elle l'a jamais été. Le comte est toujours malade et a l'âme agitée.

Il se tient à l'abbaye. Son fils a été le voir une fois, et lui, il a

été une fois chez la reine depuis qu'elle est arrivée au château. La

reine a lu les originaux de toutes les ligues et associations formées

entre le roi et les lords.»

Marie, dans sa tendresse pour son favori, nomma à sa place Joseph Riccio

secrétaire des dépêches françaises.

Elle permit à Joseph de succéder aux biens de son frère David. D'après

un inventaire secret, dressé par les soins du comte de Bedford et de

Thomas Randolph pour les ministres d'Élisabeth, ces biens étaient

considérables. Ils furent évalués, en or, à la somme de onze mille

livres sterling. La garde-robe de Riccio était magnifique: elle

contenait vingt-huit paires de culottes de velours. Son mobilier était

d'un prince. Il avait beaucoup d'armes, des poignards, des dagues, des

pistolets, des arquebuses, vingt-deux épées. Joseph retrouva tout, à

l'exception de quelques poignards et d'un joyau de grand prix que David

portait au cou le jour fatal. Ce joyau se perdit ou fut dérobé au milieu

des horreurs de l'assassinat. Toutes les lettres de la reine que David

avait en dépôt furent respectées. Marie les reçut intactes.

Non contente de ses vengeances contre les meurtriers, de sa munificence

pour Joseph, des humiliations de Darnley, la reine ne songeait qu'à

honorer la mémoire de Riccio. Elle fit exhumer le cadavre mutilé du

favori. Dans l'imprudence de sa douleur et de son amour, qu'elle trahit

par cet acte solennel, elle ordonna de transporter le pauvre musicien

sous les voûtes de l'abbaye d'Holyrood, palais des rois vivants,

sépulture des rois morts. Le sentiment public s'en irrita. La vieille

chapelle s'étonna de ce nouvel hôte, et se voila d'une ombre de plus.

Triste Saint-Denis écossais, semé de ruines, de sang et de larmes!

Humide caveau, tragique monument de grandeur et de néant, dont on ne

peut oublier le lierre mélancolique, la nef à demi brisée, la rosace

disjointe, les tombes ravagées, quand une fois on a vu tous ces débris

de pierres, d'herbes et de souvenirs aux rayons pâles du soleil

couchant!

Histoire de Marie Stuart · 第 18 / 86 题