Marie Stuart à la cour de France.--Son éducation.--Ses liaisons avec les
poëtes.--Les Valois.--Catherine de Médicis.--La duchesse de
Valentinois.--Marie Stuart fiancée au Dauphin.--État des partis.--La
réforme s'étend.--Antoine de Navarre.--Le prince de Condé.--L'amiral de
Coligny.--Les Guise.--Claude de Lorraine et ses six fils.--Mort de Henri
II.--Avénement de François II et de Marie Stuart.--Les Guise, nouveaux
maires du palais.--Procès d'Anne Dubourg.--Conspiration d'Amboise.--Le
chancelier de L'Hospital.--Mort de François II.--Douleur de Marie
Stuart.--Elle se retire au couvent de Saint-Pierre à Reims.--Elle se
décide à retourner en Écosse.--Vers de Ronsard.--Fontainebleau.--Partie
de Saint-Germain, Marie Stuart arrive à Calais.
Retournons un peu sur nos pas, et revenons en France, à Saint-Germain,
où grandit Marie Stuart.
L'imagination se plaît à la saisir, d'abord enfant, puis jeune fille,
toujours belle, dans les détours de ce château de briques, entre la
rivière semée d'îles riantes et l'immense forêt peuplée de sangliers, de
biches et de chasseurs. Marie aimait ce palais. Elle y achevait son
éducation d'Inch-Mahome. Son intelligence s'éclairait à toutes les
lueurs, s'éveillait à tous les bruits. De sa fenêtre, tantôt elle
regardait le ciel étoilé, tantôt elle croyait entrevoir sur les flots
les jeux des naïades de la Seine. Du haut des balcons aériens, elle
prêtait l'oreille aux sons du cor et suivait, à ces fanfares des bois,
pendant de longues heures, les drames variés des chasses féodales.
«Son goust fut de tout temps aux vesneries,» a écrit d'elle Chastelard.
Dès son arrivée à Saint-Germain en Laye, elle dressait ses petites mains
à lâcher et à rappeler le faucon.
Henri II avait à Saint-Germain la plus belle vénerie de l'Europe. Le
chenil en était le principal bâtiment. C'était un autre palais, un
palais bâti en briques comme le palais du roi.
On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les
chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres
basses vers leurs loges. Alors on préparait dans des auges innombrables
leur repas, qui consistait en une soupe à la viande, au pain d'orge, de
seigle et de froment, puis on criait: _A table! à table!_ et Marie
applaudissait avec ardeur à l'irruption des chiens sur leurs auges.
Quand ils étaient repus et qu'ils s'étaient désaltérés au ruisseau de la
vénerie, le transport de la jeune reine était le même lorsqu'en les
sifflant on les attirait encore dans leurs loges où l'on avait
renouvelé, durant le repas, leur litière de maïs et de paille.
Cette fraîche époque de la vie de Marie Stuart a été travestie par le
roman. L'histoire lui doit un souvenir et une page.
Marie se fait remarquer dès lors par ses talents naissants. Sa
conversation précoce étonne, sa grâce séduit tous ceux qui l'approchent.
Son oncle, le cardinal de Lorraine, en parle avec orgueil et
complaisance à la régente d'Écosse:
«... Vostre fille est creue et croist tous les jours en bonté, beauté et
vertus. Le roy passe bien son temps à deviser avec elle, et elle le
sçait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une
femme de vingt-cinq ans.»
Dans une autre lettre, le cardinal observe avec plus d'ambition que de
piété qu'elle «est fort dévote.» Cette dévotion, du reste, ne l'empêche
pas de se livrer à toute la mobilité de ses fantaisies et à toute
l'impétuosité de ses instincts. Elle danse jusqu'à ce qu'elle tombe
épuisée. Elle s'enivre de bals, de spectacles, de concerts. La musique
lui cause des frémissements électriques, et les poëtes, qu'elle inspire
déjà, déposent à ses pieds des guirlandes de vers, des couronnes de
fleurs:
En vostre esprit le ciel s'est surmonté,
Nature et l'art ont en vostre beauté
Mis tout le beau dont la beauté s'assemble.
(JOACHIM DU BELLAY.)
Au milieu du printemps, entre les liz naquit
Son corps, qui de blancheur les liz mesmes vainquit;
Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes;
Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
Et les Graces, qui sont les trois filles des cieux,
De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.
(RONSARD.)
Marie, tout étincelante de parure, caressée, adorée, devint l'un des
enchantements de la cour des Valois. «Nostre petite reinette écossoise,
disait Catherine de Médicis, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les
testes françoises.» Elle fut élevée dans ce mirage. Fiancée au Dauphin,
plus heureuse de ce bonheur que fière de sa couronne d'Écosse, la
charmante princesse jetait déjà des regards de souveraine sur cette cour
brillante qui était à ses pieds et qu'elle devait gouverner un jour.
Elle voyageait, selon les saisons et toujours avec un jeune et nouveau
plaisir, de résidence en résidence royale, de Saint-Germain au Louvre,
du Louvre à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, le lieu des délices,
de la chasse et de l'amour. Elle admirait naïvement tous les arts, dont
les chefs-d'œuvre ornaient ces belles demeures, les toiles du Titien et
de Léonard de Vinci, les fresques du Primatice, les dessins de François
Clouet, les monuments, les chapelles, les sculptures de Philibert
Delorme, de Pilon, de Cousin et de Jean Goujon.
Elle cultivait aussi les lettres. Elle savait le grec, le latin,
l'italien, l'espagnol et le français. Elle composa dans l'idiome et dans
le style de Cicéron, à la mode de Florence, une harangue sur l'aptitude
des femmes aux sciences de l'esprit, et elle la récita devant le roi
Henri II, aux applaudissements de toute la cour. Elle se complaisait
dans la conversation de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Baïf, de
Jodelle, d'Amadis Jamyn, de Remi Belleau, de Pontus de Thiard, de Pierre
Ramus, des poëtes et des humanistes. Elle préférait cependant, quoi
qu'en disent les doctes biographes, les entretiens des jeunes seigneurs,
le soir, dans les galeries de François Ier et de Henri II, ou le matin
des jours d'été, le long des canaux, dans les sentiers des parcs, au
bord de l'étang et des fontaines jaillissantes. Comme un peu plus tard
sa sœur Marguerite de Valois, non moins savante qu'elle, le mot qu'elle
désirait le plus prononcer et entendre dans toutes les langues du Nord
et du Midi, c'était le mot: amour, le mot de cette cour galante,
chevaleresque et corrompue.
Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de
Médicis, qu'elle appelait avec mépris la _marchande florentine_. Toute
sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était
éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière
d'Écosse:
«Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour
l'amour que de plus en plus elle me montre...»
Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la
Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des
arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient,
comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de
toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de
galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle
avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la
mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle
ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle.
«J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous.
J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais; je ne souffrirai pas
qu'un arrêt me déclare votre concubine.»
Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a
communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux
instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement: