A MADAME MA BONNE AMIE MME DE MONTAIGU.

«Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la

pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et

ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle

leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie

princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des

méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne

amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en

tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au

dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager

d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays

esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit

bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos

préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour

qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles

et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre

présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser,

je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le

désir de

«Votre affectionnée à vous aimer et servir.

«DIANNE.»

Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y

faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se

livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane

n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes

chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à

la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau,

les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du

château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes

ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat

et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants,

fut le meilleur des Valois, grâce à Diane; car cette femme, dont

l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et

religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son

siècle; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les

sens; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les

supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la

duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par

Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans

sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour

alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser,

s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se

vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs.

Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles

IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la

Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens

et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la

débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang

est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française

où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la

vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart

arrivait au trône de fête en fête.

La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil

tragique de ses destinées.

Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord; il s'était servi des

princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et

l'Écosse; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une

effrayante rapidité.

Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les

représentants du calvinisme en France.

Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration: sa naissance. D'ailleurs

un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent,

oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se

fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous

ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la

fortune qu'à lui-même.

Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire.

Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française

comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du

sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par

élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la

taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le

nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa

lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait

à la ressemblance de l'aigle et du sanglier.

Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon,

et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve.

Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était

l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était

que le drapeau.

Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la

providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général

austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le

diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur

simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny

ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une

négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait; il

passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces

et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis

de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils

tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait

plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements,

mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la

mauvaise fortune.

Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration.

Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son

intrépidité était incomparable; elle égalait sa prudence. «Monsieur, lui

disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine

mère. Craignez un piége.--J'irai, répondait Coligny; mieux vaut mourir

d'un brave coup que de vivre cent ans en peur.»

Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme,

il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme,

opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire

face aux Guise.

Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous

beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine.

Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient

remonter à Charlemagne, même à «Priam, prince de Troie.» Ce qui valait

mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René.

Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête

des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne

sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un

ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui

le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand

deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de

Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de

Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et

pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son

redoutable agresseur. «De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un

vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses

vengeances.»

A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude,

l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y

enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison.

Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui

distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce

chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le

traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct

contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour.

Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans

devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et

singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des

princes du sang.

Claude fonda ainsi la politique et la popularité de sa maison.

Un matin qu'escorté de ses six fils il était venu rendre ses devoirs au

roi: «Mon cousin, lui dit François Ier, je vous tiens heureux de vous

voir renaître avant de mourir dans une postérité de si belle espérance.»

Il laissa en effet après lui la famille la plus ambitieuse, la plus

habile et la plus riche du royaume. Les six frères avaient à eux environ

six cent mille livres de rente, que l'on peut évaluer au moins à quatre

millions de notre monnaie. Le cardinal Charles de Lorraine possédait à

lui seul presque la moitié de ce prodigieux revenu.

Ce prélat, que Pie V appelait le pape d'au delà des monts, était un

négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un

Italien. C'est lui qui le premier conçut le plan d'une sainte ligue.

Institution puissante sur laquelle il comptait pour faire monter sa

maison, par les degrés du catholicisme, sur le trône des Valois. Il

avait une dextérité si soudaine et des expédients si prompts, qu'on lui

supposait un démon familier. Il ne se courbait avec déférence que devant

le duc François, pour lequel il donnait l'exemple du respect à ses

frères et aux plus grands seigneurs. Ce respect était universel.

Lorsque les Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes ne

manquaient jamais de venir au lever du cardinal Charles; puis de là ils

allaient tous les cinq au lever du duc François, qui les conduisait chez

le roi.

La situation du duc était à peu près celle d'un prince du sang. Il avait

des pages, un aumônier, un argentier, huit secrétaires. Plus de

quatre-vingts officiers ou gens de service mangeaient à ses tables. Son

gentilhomme ordinaire M. de Hangest, et son maître d'hôtel M. de Crenay,

étaient des personnages. Il n'y avait pas jusqu'à son valet de chambre,

Denis, qui ne fût fort courtisé.

Sa vénerie, gouvernée par Verdellet, abondait en chiens «de toute

sorte.»

Ses écuries étaient magnifiques. Elles étaient remplies de chevaux

barbes qu'il tirait, par l'entremise de nos ambassadeurs et à grands

frais, d'Afrique, de Turquie et d'Espagne. Il avait un goût vif pour les

chevaux napolitains, et il lui en arrivait jusqu'à douze à la fois avec

trente-six juments de la Calabre. Ils étaient marqués à ces trois

lettres gravées, sur une plaque d'argent: Φ D G, initiales de François

de Guise. Le _Mouton_ et la _Fleur de lis_, ses chevaux favoris, étaient

sous la surveillance spéciale d'Antoine Fèvre, chargé des écuries, du

haras de Saint-Léger et de la sellerie. Fèvre était désigné dans la

maison de Guise sous le titre de _grand écuyer_.

Les corps de l'État, les seigneurs briguaient la bienveillance du duc;

les souverains le ménageaient et le flattaient.

Le roi de Navarre lui annonce en ces termes la naissance de son fils,

qui fut depuis Henri IV:

«Puisqu'il a pleu au Seigneur Dieu me fayre tant de bien que de m'avoir

donné un fils, ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons

esté, estant jeunes et petits.

«Je ne veulx pas douter, lui écrit-il encore, que vous ne cognoissiez

assez de quelle perfection d'amitié je vous ay toujours aymé.»

Les parlements de Rouen, de Dijon, de Bordeaux, de Toulouse, presque

tous les parlements du royaume, lui envoient des députations.

Le parlement de Paris «se recommande très-humblement à sa bonne grace,

et le supplie de lui donner audience.»

Le maréchal de Brissac et M. de Brezé s'inclinent en toute occasion

devant le prince lorrain.

L'orgueilleux connétable lui-même, Anne de Montmorency, lui écrit:

_Monseigneur_, et _Votre très-humble et très-obéissant serviteur_.

Le duc de Guise lui répond: _Monsieur le connétable_, et _Votre bien bon

amy_. Chose futile que l'étiquette à notre époque, mais admirable pour

indiquer à l'histoire la mesure de la considération d'un homme au XVIe

siècle.

Le duc de Guise éprouvait les passions politiques et religieuses de sa

race. Il s'était persuadé, ainsi que les prêtres et le peuple, que lui

et les Lorrains ses frères étant de sang catholique autant que de sang

noble, la croix faisait partie de leur blason. Tous semblaient avoir

reçu du ciel la mission de défendre l'Église. Car si la maison de

Lorraine n'était pas la fille aînée de l'Église, elle en était la fille

de prédilection. Le pape était le droit divin de cette maison, et elle

était le droit armé, le droit héroïque du pape. A Rome on tenait les

Guise pour une sorte de dynastie catholique et pour les chevaliers de

l'orthodoxie.

Ils avaient puisé dans leur dévouement unanime, dans leur gloire, dans

leurs revers, dans leur puissance identifiée aux destinées du

catholicisme, dans leurs souvenirs et dans leurs espérances une

invincible haine contre le protestantisme, contre l'hérésie. Cette haine

devait être le premier balbutiement et le long combat des Guises. Race

privilégiée et tragique, l'une des plus illustres de nos annales!

Gentilshommes factieux ceints de la parole et du glaive, dont le forum

était tantôt un champ de bataille, tantôt un carrefour des halles; dont

les rues de Paris étaient les forteresses, dont la tribune errante était

leur cheval de guerre, et dont la grande mine affrontait tour à tour,

sans pâlir, une armée, un peuple ou un roi!

Le plus grand des Guise, celui qui avait le plus ajouté à l'éclat et au

prestige de son nom, c'était incontestablement le duc François. Il était

l'idole du peuple, qu'il gouvernait à son gré. Il l'avait apprivoisé à

ses manières, à sa voix et jusqu'à son costume. Lorsque, escorté de

quatre cents gentilshommes, il sortait de l'hôtel de Guise, monté sur

son genet noir, avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie,

avec son manteau et sa toque de velours surmontée d'une plume rouge;

lorsque, son épée au côté, cette épée que le duc de Parme estimait la

meilleure de la chrétienté, il se dressait, comme à la bataille de

Dreux, sur ses étriers, quoiqu'il fut de grande taille, pour voir de

plus haut et plus loin, la foule accourait, folle de joie, sur son

passage, inondait la ville qu'elle semait de fleurs en criant dans son

ivresse: _Vive, vive notre duc!_ Le duc se penchait courtoisement à

droite et à gauche, nommant l'un, puis l'autre, saluant les hommes, les

jeunes gens, les vieillards, souriant aux femmes et aux enfants, le vrai

roi, le roi des cœurs, le roi du peuple et de la cour, le roi de Paris,

des Tournelles et du Louvre. Presque tous l'aimaient, et tous ceux qui

ne l'aimaient pas le craignaient.

Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou

intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat,

général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou

combattre.

On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a

dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur

et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec

conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa

forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à

la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome

moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome

ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une

victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé,

son ennemi mortel; le duc de Guise était le Scipion, le grand général

patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient

de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus.

Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu,

séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse.

Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui

redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et

s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval

méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui

renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne

l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis: «Je suis heureux

de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de

mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la

loi de France.»

Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef

de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait

des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le

gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les

seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le

sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il

dit: «Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a

contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut.

Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs

chercher fortune.»

Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute

atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à

la majesté du commandement.

Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier

séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs,

s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à

saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de

Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya

la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc,

tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque

M. de Guise, abaissant son épée, s'écria: «Rengaînez, Montpezat;

penseriez-vous tuer un homme mieux que moi?» Et, se tournant vers le

baron déconcerté: «Je t'accorde la vie; car je t'ai tenu à ma merci.

Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc

de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir;» et il fit

conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de

Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la

soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au

petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et

nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant!

D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs

étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se

regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus

embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du

duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la

maison de Guise. «Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les

réformer pour votre soulagement; vous n'avez pas besoin d'eux.--Il est

vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je

n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi.»

Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si

souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu

de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et

où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés,

ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles: «Souvenez-vous

de M. de Guise!» Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six

mille hommes furent épargnés.

Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse

chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne,

chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa

grandeur.

Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de

Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs

d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine.

Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient

volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le

mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se

célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la

joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux

faits d'armes du duc de Guise.

Marie Stuart était petite-fille de Marguerite, sœur aînée de Henri VIII,

et par conséquent petite-nièce de ce monarque. Il avait laissé trois

enfants à sa mort: Édouard VI, fils de Jeanne Seymour; Marie, fille de

Catherine d'Aragon; et Élisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Édouard et

Marie régnèrent successivement. Élisabeth devint à son tour reine

d'Angleterre. Henri VIII avait fait trancher la tête à Anne de Boleyn et

annuler son mariage; Élisabeth avait été déclarée bâtarde par un acte du

gouvernement, puis rétablie par un autre acte dans tous ses droits et

reconnue enfant légitime. L'Angleterre l'avait proclamée reine à

Westminster.

Henri II, par une cupidité superbe et malhabile, prépara bien des orages

à Marie Stuart, qu'il aimait si tendrement. Il exigea, et la jeune

fiancée du Dauphin consentit de l'aveu des Guise, un acte de donation,

daté du 4 avril 1558, par lequel elle transmettait au roi de France,

quel qu'il fût, son royaume d'Écosse et tous ses droits au royaume

d'Angleterre, «advenant le cas qu'elle décedast sans hoirs procréés de

son corps, que Dieu ne veuille!»

Le mariage célébré, Henri II, de plus en plus obstiné dans son orgueil,

ambitieux pour sa maison, déclara que Marie Stuart saisirait la première

occasion de soutenir ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne; et

il ordonna qu'elle prît le titre et les armes de reine de France,

d'Écosse et d'Angleterre.

Le cardinal de Lorraine se hâta de renouveler la vaisselle de sa nièce,

et il y fit graver avec complaisance le triple blason des Valois, des

Stuarts et des Tudors.

Élisabeth s'indigna, et cette âme altière ressentit une de ces haines

implacables qui ne s'éteignent que dans le sang.

Cette haine s'accrut encore lorsque, par le coup de lance de

Montgommery, Marie et François montèrent sur le trône, fronts

adolescents ornés d'une tiare laïque, de trois couronnes royales.

Leur avénement fut l'avénement des princes lorrains.

Le duc de Guise disposa des armées, le cardinal de Lorraine des

finances. Ils furent les maîtres de l'État, et toutes les bassesses

s'entassèrent à leurs pieds. Ils étaient de taille à gouverner. Rien

n'échappa à leur dictature, et Buchanan remarqua avec vérité, que, dans

tout le royaume de France, on ne pouvait disposer ni d'un soldat ni d'un

écu sans leur concours.

Ils devinrent sous François II des maires du palais.

Jamais moment ne fut plus solennel dans l'histoire.

Une aurore sanglante se lève sur l'Europe. Les guerres de religion sont

proches.

Philippe II opprime les Pays-Bas, menace sourdement l'Angleterre, et

assiste à Valladolid, avec toute sa cour, à un auto-da-fé où quarante

réformés des deux sexes expirent dans les flammes. Un incident éclate au

milieu de cette fête barbare. Un pauvre condamné, connu du roi, se

tourne vers lui, et s'agenouillant sur son bûcher, implore grâce.

Philippe se lève; on le croit touché, malgré sa figure impassible. On

attend avec anxiété. «Point de grâce, dit le roi d'une voix haute, point

de grâce à l'hérésie! Si le prince, mon fils, l'héritier de mon trône,

était à ta place, j'allumerais moi-même son bûcher.»

A Rome, Paul IV soudoie les délateurs, encourage les dénonciations,

construit des prisons et les remplit de suspects. Les exécutions

sommaires se multiplient. L'inquisition frappe à coups redoublés. Paul

IV, par une bulle, soumet nominativement à ce redoutable tribunal

évêques, primats, cardinaux, comtes, barons, marquis, ducs, rois,

empereurs, et jusqu'au pape... «si le pontife romain lui-même venait à

tomber dans l'hérésie ou dans le schisme.»

En France, les Guise brûlent de signaler leur zèle contre le calvinisme.

Ils veulent à la fois humilier la réforme et abaisser les puissantes

maisons de Bourbon et de Châtillon.

Le roi n'est pour eux qu'un instrument, un jouet. Leur nièce, Marie

Stuart, les seconde. Supérieure, fanatique, ambitieuse pour ses oncles,

elle adopte leurs plans et les insinue au roi dont elle est adorée.

Les protestants tremblent.

Les Guise les provoquent par le procès d'Anne du Bourg et de quelques

autres conseillers au parlement.

Le quatrième jour du règne de François II, ce procès fut commencé.

Anne du Bourg n'avait qu'un tort, c'était d'être un héros. Il se serait

méprisé s'il eût consenti à taire sa foi. Il aspirait au contraire à la

confesser. Il avait parlé librement, en présence de Henri II, contre les

supplices infligés aux huguenots, et il était traduit, pour son généreux

courage, devant les tribunaux catholiques composés de ses ennemis.

C'était un stoïcien du calvinisme, un de ces hommes qui n'ont qu'une

loi, la conscience, et que la perspective du bûcher vers lequel ils

marchent sans pâlir anime d'une sublime intrépidité et d'une sainte

joie.

Du Bourg se prépara lentement.

Ce n'était pas sa propre cause, c'était celle de ses frères protestants

qu'il voulait porter devant l'opinion publique.

Il se défendit en magistrat. Il se regardait comme tenu envers le dogme

de son choix et la justice de son pays, de combattre jusqu'au bout et

avec éclat pour la plus belle de toutes les libertés: la liberté

religieuse. Il s'engagea dans le labyrinthe des ressources légales. Il

avait été nommé successivement sous-diacre et diacre. Condamné à ces

deux titres par l'officialité de Paris, il en appela comme d'abus au

parlement, puis à l'archevêque de Sens, puis il s'adressa encore au

parlement, puis au primat des Gaules, au cardinal de Tournon. Tous les

degrés de juridiction parcourus, il s'enveloppa de sa toge et il se

résigna tranquillement. Il avait disputé sa vie aux bourreaux, de texte

en texte, sans concession, sans faiblesse, avec toutes les armes du

droit et de l'expérience, comme ces capitaines dont parle Brantôme, qui

défendaient une place confiée à leur honneur, malgré la famine, la

peste, le feu des assiégeants, de poste en poste, de redoute en redoute,

et qui ne la rendaient qu'après avoir brisé leurs épées, usé leur

poudre, épuisé leurs balles sur la brèche ouverte et démantelée.

Les juges de du Bourg eux-mêmes furent ébranlés, attendris. Ils

désiraient en secret qu'il déguisât sa foi seulement par son silence.

Son avocat, qui connaissait leur émotion, le pressa de se taire. Du

Bourg résista. Comme la parole lui avait été ôtée devant ses juges,

rentré dans sa prison il écrivit et déclara sa confession conforme à

celle de Genève. Cette constance le perdit. Ses juges étaient des

commissaires du parlement auxquels il avait été livré, comme hérétique,

par les tribunaux ecclésiastiques. Ils n'osèrent l'absoudre. Ils

siégeaient à la Bastille où le prisonnier avait été conduit, et c'est là

qu'ils prononcèrent sa sentence. Ils le condamnèrent au bûcher.

Du Bourg se réjouit du martyre et ne se démentit pas un instant. Il se

soumit à la dégradation avec une ironie profonde. Pendant qu'on lui

arrachait l'un après l'autre les habits de son ordre, qu'on abolissait

autant qu'on le pouvait sur sa personne le caractère indélébile du

sacrement en passant légèrement le tranchant du verre sur sa tonsure, il

disait: «Je me félicite d'être dépouillé du signe de la Bête, afin de

n'avoir plus rien de commun avec cet antechrist qu'on appelle le pape.»

Arrivé sur la place de Grève, son front devint serein, ses yeux

brillèrent d'une douce flamme, et son sourire perdit toute expression

amère. L'enthousiasme avait remplacé le sarcasme sur ses lèvres et dans

sa physionomie. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini

pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt,» dit-il en se remettant à

l'exécuteur. Le bourreau lui ayant passé la corde au cou et prononcé la

terrible formule: _Messire le roi vous salue_, Anne du Bourg fut

étranglé d'abord, puis brûlé, le 23 juillet 1559. Les catholiques

applaudirent, mais les protestants, muets d'horreur, préparèrent leurs

armes.

Les autres conseillers arrêtés avec Anne du Bourg, moins généreux que

lui, se rétractèrent et n'encoururent que des peines temporaires ou des

amendes.

Néanmoins, le seul supplice d'un aussi grand homme de bien, venant

s'ajouter comme un sang de martyr à tous les griefs des protestants, fit

déborder la coupe contenue de leur colère.

Un gentilhomme du Limousin, Godefroy de Barri, seigneur de la Renaudie,

organisa une conspiration contre les Guise, ces tyrans du royaume, ces

persécuteurs des réformés. Il résolut de s'emparer de la personne du

jeune roi, de livrer les Lorrains au gibet, et d'appeler le prince de

Condé à la direction des affaires. Le prince consentit à tout, et

beaucoup de gentilshommes s'engagèrent dans cette périlleuse entreprise.

De Chalosse devait commander les Gascons; Mazères, les Béarnais; Du

Mesnil, les conjurés du Limousin et du Périgord; Maillé de Brezé, ceux

du Poitou; la Chesnaye, ceux du Maine; Sainte-Marie, ceux de la

Normandie; Cocqueville, ceux de la Picardie; Maligny, ceux de l'Ile de

France et de la Champagne; Châteauvieux, les Provençaux et les

Bordelais. Toutes ces bandes étaient destinées à s'avancer vers Blois,

où le roi se trouvait avec la cour.

Averti par la trahison d'Avenelles, un avocat huguenot, ami de la

Renaudie, le duc de Guise avait mené le roi de Blois à Amboise, place

plus forte et plus facile à préserver d'un coup de main. Il prit des

précautions militaires suffisantes pour vaincre les conjurés, sans les

alarmer d'avance. Il les endormit pour les mieux envelopper. Un bruit

sourd se répandit néanmoins que le duc était sur ses gardes.

Inaccessible à toute crainte, la Renaudie persista. Soixante

gentilshommes avaient juré de pénétrer de nuit dans Amboise, et trente

de se glisser dans le château. Ces gentilshommes devaient livrer l'une

des portes à la Renaudie et à ses huguenots. L'attaque de la ville était

fixée au 16 mars (1560). Mais le duc de Guise veillait. Il fit murer la

porte que les conjurés avaient marquée pour l'ouvrir à leurs amis. Il

échelonna jusque dans la forêt d'Amboise des détachements dont il était

sûr, et qui exterminèrent successivement presque tout ce qui se présenta

en armes. Les rebelles portaient à leurs casques des pompons moitié

blancs, moitié noirs, qu'ils avaient adoptés en signe de ralliement.

La Renaudie était à la tête d'une troupe d'élite. Il était épié par l'un

de ses cousins, Pardaillan, qui commandait une compagnie de catholiques,

et qui s'était embusqué dans le bois de Château-Regnault.

Dès que Pardaillan et la Renaudie s'aperçurent ils se précipitèrent l'un

sur l'autre. Ils s'étaient reconnus, et le cri du fanatisme étouffait la

voix de la nature. Un combat acharné s'engagea entre les deux troupes,

et surtout entre les deux capitaines. La Renaudie effleura d'une balle

la tempe de Pardaillan, qui, d'un double coup de feu, atteignit son

ennemi au bras droit et tua son cheval. La Renaudie, se dégageant, la

cuisse foulée, le bras droit cassé, releva son épée de la main gauche et

recommença le combat. Pardaillan, piqué au genou, s'élança furieux sur

son brave cousin, et fut blessé mortellement. Un serviteur de

Pardaillan, prompt à venger son maître, acheva la Renaudie. Les papiers

du chef des conjurés furent saisis avec son secrétaire et ses

domestiques. Lui mort, le reste de la troupe se rendit.

Pardaillan, mourant, fut transporté à Amboise. Sa compagnie y rentra

avec les prisonniers.

Les vaincus trouvèrent la justice des guerres civiles.

La Renaudie, coupé en quatre quartiers, fut exposé aux quatre angles du

pont.

Beaucoup furent noyés, la plupart furent passés par les armes ou pendus

tout bottés et éperonnés, soit aux créneaux, soit aux arbres de

l'avenue, soit aux portes des maisons suspectes. Nul procès, nulle

condamnation. L'exécution tenait lieu de jugement. Leurs noms même ne

furent pas demandés aux victimes. Il y avait comme un tribunal

invisible, silencieux, terrible, qui frappait au hasard, sans pitié,

sans remords, sans souci ni de la terre ni du ciel.

Cependant, la cour se déplaisait un peu à Amboise, et regrettait les

délices du château de Blois. On imagina de la distraire. On réserva les

principales exécutions, le supplice des chefs de la révolte, pour le

soir, après dîner. C'était le spectacle des dames, qui assistaient aux

tortures des malheureux huguenots en souriant, et qui amusaient leur

ennui des suprêmes douleurs et des derniers gémissements des martyrs. Le

prince de Condé n'osa pas refuser de paraître une fois à ce spectacle

horrible. Il se sauva par cette concession, par un démenti donné à ses

accusateurs, et par un défi chevaleresque jeté indirectement en plein

conseil au duc de Guise. Le duc dissimula, et permit au prince de sortir

d'Amboise.

Tous ces massacres commençaient à lui peser. Il avait pris d'excellentes

précautions militaires pour vaincre et pour punir un complot dirigé

contre sa vie, contre celle de toute sa maison; son malheur fut

d'employer les bourreaux autant que les soldats. Il ne diminua pas assez

les atroces exécutions devenues le passe-temps de la cour. Il fut le

premier à les faire cesser, mais elles avaient duré trop longtemps.

Le cardinal de Lorraine fut le grand coupable de ces horreurs. Timide

par nature, il se portait sans effort à la cruauté qui pouvait diminuer

ses peurs ou servir son orgueil et son ambition.

Les calvinistes avaient cherché à l'épouvanter pour modérer ses

rigueurs. On sait que Jacques Stuart, le même qui avait assassiné le

président Minard, se servait dans ses expéditions de balles empoisonnées

qu'on appelait de son nom: _stuardes_. Le cardinal trouva un matin sur

son oratoire ce billet menaçant:

Garde-toi, cardinal,

Que tu ne sois traité,

A la minarde,

D'une stuarde.

Le cardinal, d'abord effrayé, se remit bientôt, et ne se montra que plus

ardent.

Dans cette crise d'Amboise, où lui et les siens avaient été si près de

l'abîme, le cardinal de Lorraine, se sentant à l'abri sous l'épée de son

intrépide frère, donna carrière à ses vengeances. Il voulut exterminer

ses ennemis et les ennemis de l'Église. Ce qu'il y eut de plus odieux,

c'est qu'il mena souvent les petits princes, le roi, la jeune reine, sa

nièce, sur la terrasse du château pour mieux contempler les supplices.

Il leur désignait les huguenots les plus illustres, et riait de leur

agonie. Comme ils mouraient presque tous avec un courage stoïque, il

disait au roi: «Voyez ces superbes que la mort même ne peut vaincre! Que

ne feraient-ils pas de vous, s'ils étaient vos maîtres?»

Un soir, le cardinal entraîna la duchesse de Guise à l'une de ces

exécutions, à la suite du roi et de la reine. Ni le cœur ni les nerfs de

la duchesse ne purent soutenir cette affreuse tragédie. Elle pensa

s'évanouir et recula d'effroi dans le château. Elle se rendit à la

chambre de la reine mère, qui, la voyant entrer pâle et tremblante, lui

demanda ce qu'elle avait? «Ah! madame, que de supplices! Puisse le

désastre ne pas venir sur notre maison, et tant de sang généreux ne

point retomber sur elle!»

Les terreurs de la duchesse n'étaient pas vaines.

Le nom des Guise fut abhorré. Le marché d'Amboise, ce théâtre des

exécutions, rappelait au protestantisme les raffinements barbares de

leur fureur. En passant, les plus sages d'entre les huguenots

rugissaient et transmettaient à leurs descendants leur colère comme un

héritage.

C'est là que Théodore-Agrippa d'Aubigné fut suscité à la haine des Guise

et des catholiques par son père, qui était un homme grave, un philosophe

de l'hérésie. Il conduisait son fils encore enfant à Paris, lorsqu'en

traversant Amboise un jour de foire, il vit sur leurs poteaux d'infamie

les têtes des conjurés encore reconnaissables. Tout ému, il lança son

cheval au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là, en

s'écriant: «Les bourreaux! ils ont décapité la France!» Il songeait aux

Guise, qui tenaient alors tout leur pouvoir de leur nièce Marie Stuart.

D'Aubigné, reconnu à son cri pour un calviniste, fut poursuivi à coups

d'arquebuse. Il piqua des deux, ainsi que son fils, et il s'échappa.

Quand il fut hors de péril, il toucha son fils de la main droite, et lui

dit: «Mon enfant, ne ménage pas ta tête pour venger les têtes de ces

chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras la malédiction de

ton père.»

Agrippa d'Aubigné n'oublia jamais cette leçon. Sa vie fut un dévouement

héroïque au calvinisme. Plus tard, bien plus tard, M. de la Trémouille,

un grand seigneur protestant, menacé dans Thouars, pouvait lui écrire:

«D'Aubigné, mon ami, je vous convie, suivant vos jurements, à venir

mourir avec votre affectionné

«L.»

D'Aubigné répondait:

«Monsieur, votre lettre sera bien obéie. Je la blasme pourtant d'une

chose: c'est d'y avoir allégué mes serments, qui doivent estre trop

inviolables pour me les ramentevoir.»

Marie Stuart était comprise dans les imprécations des amis des victimes.

Le sang criait contre elle et contre sa race.

Tant d'atroces exécutions portèrent malheur à ceux qui en furent

témoins, et qui périrent presque tous, à très-peu de temps de là, de

mort violente.

Le chancelier Olivier expira de douleur. Tous ces massacres auxquels il

n'avait pas résisté agitaient sa conscience, et il s'écriait dans les

angoisses de son âme, comme le chancelier de l'Hospital après la

Saint-Barthélemy, mais avec moins de vertu:

_Excidat illa dies!_

L'Hospital, qui le remplaça, fut salué par les opprimés comme une

consolation et comme une espérance.

«Il n'y a, disait-il à l'ouverture des états d'Orléans, et tel fut

toujours son langage, il n'y a opinion qui s'imprime plus profondément

dans le cœur des hommes, que l'opinion de religion, ni qui tant les

sépare les uns des autres. Nous l'expérimentons aujourd'huy, et voyons

que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus

d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville,

subjects à un mesme seigneur, qui seroient de diverses religions,

tellement que la conjonction de religion passe celle qui est à cause du

pays; et, pour contraire, la division de religion est plus grande que

nulle autre; c'est ce qui sépare le père du fils, le frère du frère, le

mari de la femme.»

Il concluait:

«La douceur profitera plus que la rigueur; ostons ces mots diaboliques,

noms de factions et de séditions: luthériens, huguenots, papistes; ne

changeons le nom de chrétiens.»

Malheureusement le chancelier de l'Hospital fut un grand exemple plutôt

qu'une grande influence. Il était trop supérieur à son temps. Meilleur

que les bons, plus intrépide que les braves, c'était le juste de

l'antiquité assoupli par les mansuétudes de la philosophie du Christ et

par l'onction de l'Évangile. Il n'était d'aucun parti, si ce n'est du

parti de Dieu. Seul il représentait sur sa chaise curule le droit, la

commisération. C'était le ministre des conciliations et de la concorde.

Ce n'était pas l'homme de son siècle, mais l'homme des siècles. De là

son impuissance passagère et sa gloire durable.

On aurait pu lui appliquer le verset du Psalmiste, et par là le définir:

«La miséricorde et la vérité se sont rencontrées; la justice et la

paix se sont embrassées.» (Ps. LXXXIV.)

Quand il se levait pour parler, soit dans l'assemblée des états, soit

dans la chambre du conseil en face du roi, de la reine et des princes,

soit en plein parlement au milieu des juges, un frémissement

involontaire de respect accueillait cette haute intégrité et cette calme

éloquence. Sa taille imposante, son visage pâle, ses cheveux rares, son

front chauve, sa barbe blanche et vénérable, ses manières graves, son

air modeste et stoïque, faisaient de ce grand personnage le modèle du

sénateur et du magistrat. L'équité était de flamme en lui comme l'amour

chez les autres hommes. Elle était plus que sa règle, elle était sa

religion. Chaque fois que cette fibre de son cœur était touchée, même

légèrement, elle rendait un son puissant. Les âmes, attirées et gagnées

par l'accent pénétrant de cette conscience, suspendues à ce regard

assuré, à ces lèvres d'où coulait la persuasion, et sur lesquelles

passait de temps en temps un sourire triste, les âmes, émues d'abord,

s'inclinaient à l'assentiment; mais elles ne tardaient pas à se roidir.

Les colères catholiques ou protestantes se dédommageaient d'un moment de

surprise. Ce n'étaient plus qu'emportements et tumultes. L'huile que ce

grand cœur avait versée sur les passions fougueuses, loin de les

éteindre, les faisait brûler davantage. Cette voix, un instant écoutée

avec faveur, se perdait dans le cliquetis des épées et dans les

imprécations des partis.

Cependant, avons-nous dit, le cri des martyrs avait monté, et la

vengeance semblait atteindre successivement les bourreaux d'Amboise.

Le chancelier Olivier expiré, ce fut bientôt le tour du roi. Il succomba

dans l'année, le 5 décembre 1560.

Coligny ne quitta le lit de François II que lorsque le jeune monarque

eut rendu le dernier soupir. Se tournant alors vers les seigneurs qui

étaient là et qui entouraient les Guise: «Messieurs, dit-il avec la

gravité religieuse qui lui était naturelle, le roi est mort; que cela

nous apprenne à vivre!»

Dans les préoccupations politiques d'un nouveau règne, François II fut

vite oublié des courtisans. Il ne fut accompagné à Saint-Denis que par

Sansac, la Brosse, ses anciens gouverneurs, et Guillard, évêque de

Senlis. La pompe des obsèques fit remarquer davantage l'absence des

grands vassaux de la couronne. «Les restes, raconte Fornier, furent

transportés dans un char d'ébène tiré par six chevaux noirs, toujours de

nuit, au milieu d'une infinité de flambeaux de cire blanche et de toute

la cavalerie de la garde, dont les cavaliers, vestus de deuil, avec de

grands panaches et leurs chevaux houssez jusqu'à terre, portaient par

intervalles, tantost l'espée nue et tantost le pistolet au chien

abattu.»

Marie, doublement frappée dans son amour et dans sa grandeur,

s'abandonna seule au désespoir. François était doux et bon, dévoué tout

entier aux moindres caprices de sa jeune femme. Elle comprit toute

l'étendue de sa perte. Elle ne pouvait prier; elle ne pouvait que gémir

et pleurer. Sa douleur était sans bornes. Elle l'épancha d'abord en

élégies touchantes, puis en lettres pleines de détresse:

. . . . . . . . . . . .

Ce qui m'estoit plaisant

Ores m'est peine dure;

Le jour le plus luisant

M'est nuit noire et obscure,

Et n'est rien si exquis

Qui de moy soyt requis.

. . . . . . . . . . . .

Si en quelque séjour,

Soit en bois ou en prée,

Soit sur l'aube du jour,

Ou soit sur la vesprée,

Sans cesse mon cœur sent

Le regret d'un absent.

. . . . . . . . . . . .

Si je suis en repos,

Sommeillant sur ma couche,

L'oy qui me tient propos,

Je le sens qui me touche.

En labeur et requoy,

Toujours est près de moy.

. . . . . . . . . . . .

Elle écrivait, vers la même époque, (1561), à Philippe II:

«Monsieur mon bon frère, je n'ay voulu laysser perdre ceste occasion

pour vous remercier des honnestes lettres que m'avés despèchées par le

signor don Antonio, et des honnestes langages que lui et vostre

ambassadeur m'ont tenu du regret que aviés de la mort du feu roy, mon

seigneur; vous assurant, monsieur mon bon frère, que vous y avés perdu

le meilleur frère que vous aurés jamais, et consolé par vos lettres la

plus affligée pauvre femme qui soyt soubs le ciel, m'ayant Dieu privé

de tout ce que j'aymois et tenois cher au monde... Dieu m'aydera, s'il

lui plest, à prendre ce qui vient de luy en patience. Car, sans son

ayde, je confesse trouver un si grand malheur trop insupportable pour

mes forces et peu de vertu.

«Vostre bien bonne sœur et cousine,

«M.»

En même temps, Marie Stuart renonça au titre et aux armes de reine

d'Angleterre, et se réfugia dans le couvent de Saint-Pierre, à Reims,

auprès de Renée de Lorraine, sa tante. C'est là qu'elle se résolut à

quitter la France, où elle ne régnait plus, et qui s'était rangée sous

l'autorité de Catherine de Médicis.

Dès que cette décision fut connue, un cri s'échappa de la poitrine de

Ronsard. Le poëte, dans cette plainte personnelle, fut sans le vouloir

l'interprète ému, la voix profonde, harmonieuse, de toute la cour:

Comme un beau prés despoüillé de ses fleurs,

Comme un tableau privé de ses couleurs,

Comme le ciel, s'il perdoit ses estoiles,

La mer ses eaux, la navire ses voiles,

Un bois sa fueille, un antre son effroy,

Un grand palais la pompe de son roy,

Et un anneau sa perle precieuse:

Ainsi perdra la France soucieuse

Ses ornements, perdant la royauté,

Qui fut sa fleur, sa couleur, sa beauté.

Ha! je voudrois, Escosse, que tu peusses

Errer ainsi que Dèle, et que tu n'eusses

Les piés fermez au profond de la mer!

Ha! je voudrois que tu peusses ramer

Ainsi que vole une barque poussée

De mainte rame à ses flancs eslancée,

Pour t'enfuïr longue espace devant

Le tard vaisseau qui t'iroit poursuivant,

Sans voir jamais surgir à ton rivage

La belle royne à qui tu dois hommage.

Puis elle adonc, qui te suivroit en vain,

Retourneroit en France tout soudain

Pour habiter son duché de Touraine:

Lors de chansons j'aurais la bouche pleine,

Et en mes vers si fort je la loü'rois

Que comme un cygne en chantant je mourrois.

Il paraît que Marie eut alors comme un pressentiment de sa destinée, et

qu'elle fut tentée de se retirer dans un monastère admirable situé sur

la pente des Vosges, entouré d'eaux courantes, de rochers et de sapins.

Elle avait passé deux fois sous les murs de ce monastère, et elle songea

souvent depuis à cette maison de silence et de paix où Dieu abritait les

âmes contre les orages du monde. Dans le deuil où elle était plongée,

elle pensa un moment, dit un contemporain, à y cacher sa vie. Quoi qu'il

en soit, ce ne put être qu'un éclair de cette mobile imagination. La

tempête l'appelait, et ses goûts n'étaient pas ceux du cloître.

Ses oncles d'ailleurs lui conseillaient de retourner en Écosse, où

l'attendait un trône. Après s'être recueillie quelque temps en Lorraine,

elle revint en France, d'où elle devait partir pour toujours au

commencement de juillet 1561. Son douaire avait été assigné sur la

Touraine et le Poitou; il était fixé à vingt mille livres de rentes.

Son séjour à Paris se prolongea un peu.

Marie voulut revoir tous les lieux qui lui étaient chers avant de

s'éloigner à jamais.

Elle resta deux jours à Fontainebleau, que son père avait habité,

qu'elle préférait entre toutes les résidences royales, et qui était le

toit de ses délices.

Un crespe long, subtil et délié,

Ply contre ply retors et replié,

Habit de deuil, vous sert de couverture

Depuis le chef jusques à la ceinture,

Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent

Souffle la barque et la single en avant.

De tel habit vous estiez accoustrée;

Partant, hélas! de la belle contrée

Dont aviez eu le sceptre dans la main,

Lorsque pensive et baignant vostre sein

Du beau crystal de vos larmes roulées,

Triste marchiez par les longues allées

Du grand jardin de ce royal chasteau

Qui prend son nom de la beauté d'une eau.

(RONSARD.)

Ce dernier voyage fut grave et sombre comme un adieu.

Cette contrée emporte l'âme dans toutes les alternatives de la joie et

de la tristesse. La tristesse y domine.

On rencontre partout l'amour parmi ces lambris semés de salamandres,

sous ces hautes ombres, au bord de ces belles eaux; puis, la religion au

delà, dans ces vastes solitudes, à l'horizon de ces déserts. Les deux

infinis d'ici-bas.

Cette résidence, unique dans le monde, cette grande forêt rocheuse, ce

château merveilleux font penser et rêver.

Fontainebleau sourit d'un sourire triste. On y sent vaguement le

caprice, la galanterie, la passion ardente et profonde, la science,

l'art, la vie humaine, tous les parfums de cette fleur vénéneuse et

charmante de la renaissance.

L'attrait de Fontainebleau est dans tout cela. Une femme a bien des

moments. Et cependant elle n'en a qu'un, elle en a un surtout qui laisse

une odeur immortelle. Ainsi de Fontainebleau. Son moment incomparable,

c'est le règne de François Ier, c'est le règne de Henri II, l'aurore de

Marie Stuart.

François Ier et sa sœur, et la duchesse d'Étampes, et Léonard de Vinci,

et André del Sarto, et Benvenuto Cellini, et le Rosso, et le Primatice;

et Rabelais, et Budé, et Lascaris, et Marot; Henri II et les

architectes, et les sculpteurs, et les frères du Bellay, et Calvin, et

le cardinal de Lorraine, et Théodore de Bèze, et Montaigne, et Ronsard;

et Diane de Poitiers avec tous ses chiffres d'or et de tendresse; et

Catherine de Médicis avec ses cent cinquante filles d'honneur, les

sirènes de sa politique italienne: voilà les années, la floraison, la

fête, la jeunesse de Fontainebleau. C'est un songe, un songe arabe; mais

c'est encore plus de l'histoire; car cet arc-en-ciel de poésie est

souvent obscurci par les orages des guerres de religion qui suivirent la

mort du roi Henri II, par les terribles démêlés des Guise, des Bourbons,

des Montmorency et des Châtillon.

Marie Stuart se promena au milieu de ces mirages, à la fraîcheur des

brises, au murmure de l'étang, sous les vignes, autour des pressoirs, le

long des treilles chargées de grappes qui couvraient et revêtaient les

murailles, imaginant peut-être, au pieds des monts Pentlands et dans ces

rudes climats où elle allait vivre, d'autres amours pour se consoler de

l'amour.

Fontainebleau est l'Alhambra des Valois.

Cette race de rois légère et corrompue, en qui coulait comme d'une

double source le sang français et le sang italien, entremêlait

l'histoire au roman, et la chevalerie au génie. La France, sous cette

dynastie, fut une Rome pour la guerre et le droit, une Athènes pour

l'art, une Cordoue, une Grenade pour la fantaisie. Le duc François de

Guise et l'amiral de Coligny, Cujas et l'Hospital, sont les

contemporains de Jean Goujon, de Jean Cousin, de Germain Pilon, de

Philibert de Lorme et de Serlio. Les batailles des glorieux chefs du

catholicisme et du protestantisme, les œuvres du grand jurisconsulte et

les ordonnances de l'austère chancelier, ont à peu près la même date que

les Tuileries, le vieux Louvre, Anet, Fontainebleau, Chambord, et les

plus exquis tombeaux de Saint-Denis. La barbarie des mœurs, un goût

étrange de gibets et de tortures déshonoraient tant de nobles instincts,

tant d'élégance et de courage. Même avant les horreurs de la guerre

civile, Henri II assistait avec Diane de Poitiers, par manière

d'amusement, au supplice qu'on appelait estrapade, et qui consistait,

chose effroyable! à suspendre de malheureux protestants au-dessus d'un

bûcher, à les plonger et à les replonger dans les flammes jusqu'à la

mort.

Telle était cette dynastie, cette cour, cette civilisation, ce siècle,

qui rayonnaient et fleurissaient dans le feu, dans les larmes et dans le

sang.

De retour à Paris, Marie Stuart visita d'abord Catherine au château des

Tournelles. Athée et florentine, la fille des Médicis était née pour

l'intrigue italienne; mais l'intrigue était insuffisante à gouverner des

partis fanatiques et les hommes de fer qui les dirigeaient. Catherine

craignait ces hommes et ils la méprisaient. Car la politique était

sérieuse pour eux, et pour elle la politique n'était qu'un jeu. Elle

louvoyait donc et ne régnait point. Son influence cependant fut

profondément immorale. Elle ne connaissait ni loi, ni scrupule, ni

pitié. Son sein avait enfanté Charles IX, Henri III, Marguerite de

Navarre, le crime et la débauche; sa main empoisonnera en offrant des

parfums, sa bouche sourira en ordonnant la Saint-Barthélemy. Femme d'une

scélératesse blasée chez qui l'organe du cœur n'existait pas, et qui,

pour la postérité, reste une énigme de calcul, d'embûches et de vices!

Marie Stuart haïssait instinctivement la reine mère et elle la

dédaignait un peu, ne la trouvant pas d'assez bonne maison. Elle ne vint

donc au château des Tournelles que par bienséance. Catherine reçut bien

la reine d'Écosse et lui proposa de l'accompagner au Louvre, où Marie

logeait. Marie s'inclina et céda partout le pas à la régente. Sa fierté

gémit de cette dégradation que lui imposait la fortune et qu'aggravaient

les caresses cruellement hypocrites de son ennemie. Catherine se

vengeait. Ces deux femmes hautaines se rappelaient une autre époque. Le

soir même de la mort de Henri II, Catherine s'était effacée devant cette

jeune rivale qu'elle humiliait maintenant. Sur le point de sortir en

carrosse avec le roi François II et Marie Stuart, Catherine s'était

arrêtée tout à coup, et, l'esprit présent au milieu de sa violente

douleur, elle avait dit à Marie Stuart: «Montez madame, montez; c'est

vous qui êtes la première.»

Marie était redevenue la seconde, et son orgueil ulcéré lui faisait

sentir, malgré son goût pour la France, la nécessité du départ.

Elle ne s'y prépara pas seulement par des regrets et des rêveries, mais

par de longues et sérieuses conversations avec MM. de Martigues, de la

Brosse et d'Oisel, qui connaissaient à fond les affaires de l'Écosse, où

ils avaient résidé comme ambassadeurs pendant les troubles de la

régence.

Marie Stuart s'arracha enfin au seuil du Louvre. Le roi, la reine mère,

le duc d'Anjou, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, MM.

de Guise et les plus grands seigneurs de la cour, l'accompagnèrent

jusqu'à Saint Germain en Laye. Ses oncles se mirent à la tête du cortége

qui la conduisit à Calais. Ce cortége était illustre et brillant. Tous

les plus braves et les plus nobles gentilshommes de France se rangèrent

autour de la plus belle des reines et des femmes. Plusieurs étaient

blessés d'amour, le fils du connétable de Montmorency, le maréchal

Damville, surtout. On citait de lui un trait héroïque et touchant. Un

jour, dans une des mêlées si fréquentes entre les deux partis qui

divisaient la France, les catholiques et les protestants, Damville se

défendait et attaquait tour à tour. Il avait besoin de toutes ses

forces. Soudain, tout en brandissant son épée, il se baisse, au risque

d'être tué cent fois, afin de ramasser un fichu de soie de Chypre qui

avait touché le beau cou de Marie et qu'elle s'était laissé dérober.

Un gentilhomme de la suite du maréchal, Chastelard, petit-neveu par sa

mère du chevalier Bayard, était aussi éperdument épris de la reine

d'Écosse. C'est Damville qu'elle aimait, et qu'elle eût épousé; mais il

était marié. On accusa la reine d'avoir conseillé au maréchal

d'empoisonner sa femme pour faire disparaître tout obstacle entre eux.

Cette première accusation n'a jamais été prouvée, et l'histoire l'écarte

comme une calomnie.

Marie Stuart, voyageant à petites journées, arriva à Calais au

commencement du mois d'août 1561 avec son escorte de princes et de

chevaliers.

Histoire de Marie Stuart · 第 11 / 86 题