Plan de cette histoire.--Naissance de Marie Stuart.--Jacques V.--Ses
aventures.--Lindsay du Mont.--Buchanan.--Presbytérianisme.--Madeleine de
France.--Marie de Lorraine.--Henri VIII.--Guerre entre l'Angleterre et
l'Écosse.--Mort de Jacques V.--Sacre de Marie Stuart à Stirling.--Séjour
de la petite reine d'Écosse au monastère d'Inch-Mahome.--Persécution
contre le protestantisme.--Le cardinal Beatoun.--Supplice de George
Wishart.--Assassinat du cardinal Beatoun par Norman Lesly.--Knox au
château de Saint-André.--Prise du château.--Knox et les autres
prisonniers dans les bagnes de France.--Débarquement de Marie Stuart en
Bretagne, au port de Roscoff.--Son arrivée à Saint-Germain en
Laye.--Henri II.--Ses favoris.--Diane de Poitiers.--Le comte
d'Arran.--Régence de Marie de Lorraine.--Le comte d'Angus.--L'Église
presbytérienne.
Je voudrais raconter avec impartialité l'histoire de Marie Stuart, de
cette princesse qui, née d'une race de héros par sa mère, et par son
père d'une race de rois, fut la femme la plus belle de son siècle, et la
plus illustre par ses grâces, par ses malheurs, peut-être par ses
crimes, sûrement par ses expiations.
L'occupation ardente de Marie Stuart fut l'amour; la politique ne fut
que son écueil. L'amour posséda son âme tout entière, depuis les
artifices jusqu'aux attentats. Elle aima et fut aimée dans les palais,
dans les camps, dans les prisons. Elle s'abandonna sans frein à ses
caprices ou à sa passion, et secoua partout le feu autour d'elle. Ses
séductions furent toujours irrésistibles, souvent cruelles, une fois
atroces. L'amour l'enivra dans les festins d'Holyrood. La politique la
réveilla de son rêve voluptueux, et, la saisissant d'une main rude, elle
l'enchaîna et l'immola. Marie avait été l'idole de l'amour; elle fut la
victime de la politique.
Sa vie fut orageuse, sa mort tragique, et sa mémoire, l'éternel problème
de l'histoire, flotte entre un autel et un pilori: sainte pour les uns,
empoisonneuse pour les autres; tantôt la reine chère à l'Église, tantôt
l'élève de Locuste, tour à tour adorée et maudite. J'essayerai de tenir
la balance droite, et de ne céder ni à la prévention, ni à l'horreur, ni
à l'attrait; je m'efforcerai de ne fléchir qu'à la justice. Les ennemis
ont accusé, et les amis ont absous. De quel côté est l'erreur? Dieu seul
le sait. L'historien le conjecture: s'il le révèle, ce sera en
gémissant. L'historien doit être grave, et ne rien hasarder; car toute
légèreté de sa plume peut devenir une calomnie ineffaçable. Son rôle est
de ne rien omettre, ni du bien, ni du mal: son entraînement serait de
plaindre, sa joie d'absoudre, mais son devoir est de raconter.
La maison des Stuarts est l'une des plus anciennes de l'Europe. Son
premier ancêtre sur le trône fut ce grand Robert Bruce, le héros de
l'Écosse avant d'en être le roi. L'histoire n'a pas une race plus
fatale. Des sept princes qui portèrent la couronne avant Marie Stuart,
trois périrent par le fer et par le poison, deux furent tués à la
guerre. On connaît le sort de ceux qui lui succédèrent: la proscription,
la déchéance, le billot et l'exil. Indépendamment des fautes
individuelles, ne dirait-on pas d'une destinée collective roulant
d'elle-même aux abîmes?
Cette destinée ne fut jamais tracée d'un pinceau plus sévère que sur une
toile où Marie Stuart est représentée dans la fleur de sa jeunesse. Au
milieu de cette transfiguration que donne le génie, le peintre l'a
couronnée d'une auréole sinistre. Jamais nulle image ne refléta une
beauté plus tragique. Les traits sont délicats et nobles; un rayon de
soleil éclaire des boucles de cheveux blonds, vivants et électriques
dans la lumière: seulement, autour de cette lumière, le fond est
lugubre, et cette tête charmante semble déjà dévouée au supplice.
Insensiblement on passe de la contemplation de cette jeune femme au
souvenir de sa race; on pense à ses aïeux presque tous assassinés à
leurs foyers ou tués dans les combats; on pense à ses petits-fils, les
précurseurs des échafauds et des proscriptions de la royauté; puis on
revient tristement à elle, qui résume et qui épuise tous les prestiges,
tous les dons, tous les piéges, toutes les chutes, tous les malheurs,
toutes les iniquités et tous les courages de ses deux maisons, marquées
d'avance pour combattre, et pour disparaître avant l'idée qu'elles
représentent l'une et l'autre: l'absolutisme de l'Église et de l'État.
De tous les personnages historiques, Marie Stuart est certainement le
plus problématique. Sous les enchantements de sa beauté, il y a un
mystère. Je tâcherai de soulever les voiles qui la couvrent, afin de la
montrer telle qu'elle est. Heureux si dans mon livre, cette toile de
l'écrivain, je faisais revivre cette princesse si passionnée, si
énigmatique et si diverse, qui, par delà les temps, allume encore
l'amour ou la haine de la postérité, comme elle alluma l'amour ou la
haine de ses contemporains!
Ce livre, d'ailleurs, n'est ni l'histoire d'un siècle, ni peut-être même
l'histoire d'un règne: c'est avant tout l'histoire d'une femme dont on
n'a guère crayonné que le roman, tantôt sous la forme du panégyrique,
tantôt sous la forme du pamphlet. J'aurai du moins recomposé un portrait
vrai. J'aurai tenté de retracer consciencieusement une figure perdue
dans les brumes de l'Écosse, et comme évanouie dans l'ombre du passé.
* * * * *
Marie Stuart naquit au château de Linlithgow, vers le milieu du XVIe
siècle (8 décembre 1542). Elle était fille de Jacques V et de Marie de
Lorraine, dont le père, Claude de Lorraine, porta le premier ce beau nom
de duc de Guise.
Jacques V n'était pas un prince vulgaire. Il avait des qualités
brillantes. Il aimait les femmes, les arts et les combats. C'était un
François Ier d'Écosse. Il excellait dans tous les exercices du corps, et
surtout dans l'escrime. Il était malheureusement plus chevalier que roi.
Si la politique, meilleure qu'une épée sur le trône, eût été le
complément de sa grâce et de son courage, il mériterait d'être comparé à
Henri IV. Il avait même à un plus haut degré que le Béarnais l'amour du
peuple, dont il protégeait le travail et les jeux. Il ne présidait pas
aux tournois des nobles avec plus de cœur qu'aux amusements du peuple.
Il avait institué des prix pour la course, pour la lutte, pour l'arc;
ces prix il les décernait lui-même, et les plus humbles artisans le
connaissaient. On l'appelait, à cause de son amour pour les petits, _le
Roi des communes_; _Rex plebeiorum_, disent les chroniques.
Bien des fois il descendit du château de Stirling ou du palais
d'Holyrood sous un déguisement, afin de mieux voir comment la justice
était faite à son peuple; souvent aussi pour se trouver à un rendez-vous
de chasse ou d'amour. Il partait gaiement sans garde et sans suite,
quelquefois, comme un montagnard, en jaquette, en plaid et en toque de
tartan; quelquefois, comme un archer, en habit vert de Lincoln, et son
cor suspendu à une bandoulière de cuir. Ainsi équipé et toujours bien
armé, il courait tous les hasards. Sa vie fut plus d'une fois en péril;
mais sa présence d'esprit, et sa merveilleuse adresse ne lui firent
jamais défaut.
Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves; les traditions
racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable
complaisance de l'imagination populaire pour ses héros.
Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au
village de Gramond:
Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube,
il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de
coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux,
lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq
paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood.
Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant,
parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le
danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour.
Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent
des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est
blessé. Les coups et les cris redoublent.
Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au
bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq
assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend
l'offensive. «Mon brave ami, suis-moi,» s'écrie-t-il. Et ils s'élancent
en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils
frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés
disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son
libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se
laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à
Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte
inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa
familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. «Je
m'appelle John Howieson.--Et que souhaiterais-tu le plus au monde?--Le
domaine de Brachead, répondit le journalier; il vaut mieux qu'un
royaume.--C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir
demain à Édimbourg; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le
fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi,
auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien.»
Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et
l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le
lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du
palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus
desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument
majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les
décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en
alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi
que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au
pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit
en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le
grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un
chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or.
Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue; un seul était assis
et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln,
comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V.
«Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage,» dit le roi. Et,
prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il
le remit en souriant à Howieson. «Par cet acte, lui dit-il, tu es
désormais propriétaire du domaine de Brachead.» Le pauvre homme ne
pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans
l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause
de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond,
le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui
présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière.
Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du
propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un
privilége d'honneur.
Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans
les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le
comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi.
«Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce
moment?--Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et
vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester
secret.» Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par
celle qui lui avait tout refusé, répondit: «Rien n'est secret pour moi,
ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous
chassez sur mes terres.» Le roi rougit de colère, et s'écria: «Puisque
vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes
droits, et que les armes règleront tout entre nous.» Le comte toucha la
poignée de son épée; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect
succédant à la jalousie: «Excusez-moi, monseigneur: il me serait
glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un
aussi bon chevalier que vous; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes
aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu.
Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre
vous, mais à vos côtés.--Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le
roi. Changeons nos épées, mon cher comte; la vôtre est si vaillante, que
je croirai conclure un marché de prince.» Le comte reçut en s'inclinant
le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi
Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le
comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent
cordialement.
Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des
aventures: il était magnifique, et tous les luxes le charmaient.
Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête
merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au
versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de
tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita
le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le
repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard,
s'avançant avec une torche, mit le feu au palais; le laird voulant
montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée
et pour un seul hôte.
Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus
somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les
ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du
Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons
d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme
fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à
l'effigie de Jacques V. «Voilà mon dessert,» dit le roi. Et les convives
d'applaudir.
Tel était Jacques V, prince héroïque, mais inégal à cette grande tâche
de la monarchie au XVIe siècle. Il fallait alors un diplomate autant
qu'un chevalier. Jacques n'est pas un roi d'histoire; c'est un roi de
ballades, galant, chimérique, dominé par des prêtres habiles et par sa
femme, la sœur des Guise; opprimé par ses Écossais rebelles et
anarchiques; menacé sans cesse par la politique et par la théologie de
Henri VIII.
Il est juste d'ajouter qu'il déployait parfois les rigueurs salutaires
de la toute puissance contre les grands en faveur des petits. Sa haine
était implacable, inextinguible envers les Douglas, les tyrans de sa
jeunesse et de l'État. Il fit une célèbre tournée en Écosse et sur les
frontières, où, dans sa soif de la justice, il livra au bourreau les
plus formidables maraudeurs de ces contrées, ravagées sans cesse par le
brigandage armé des seigneurs. La terreur qu'il inspira dans les
châteaux devint la sécurité des chaumières, où l'on bénissait tout haut
le nom du roi Jacques, et où l'on disait: «Maintenant les troupeaux
n'ont pas besoin d'autres pasteurs, pour les garder, que les buissons
des prairies.»
Jacques V ne vécut que trente et un ans. Son règne fut presque aussi
long que sa vie. Plus je médite ce règne, plus j'y surprends les causes
primitives, lointaines des catastrophes qui suivirent; plus je me
pénètre de cette conviction que Jacques, par sa conduite dans les
affaires religieuses de son siècle, amassa lentement les nuages d'où
partit la foudre qui devait consumer son trône, sa patrie et sa famille.
Il était, par sa mère Marguerite, neveu de Henri VIII.
On sait comment le monarque anglais, d'abord le défenseur de la foi
contre Martin Luther, fut amené à secouer l'autorité de l'évêque de
Rome. Il changea la religion de son royaume, s'empara des biens du
clergé catholique, et les distribua à ses nobles, dont il se fit ainsi
des partisans. Landes, bois, prairies et bétail, vaisselle plate,
meubles sculptés, statues, tableaux, bibliothèques et chartes, il enleva
tout et prodigua tout, selon sa politique. Il cédait à ses caprices les
plus désordonnés. Il donna une ferme ecclésiastique à l'un de ses
cuisiniers qui lui avait préparé un mets exquis. Il usurpa en même temps
la direction des idées nouvelles; il en fut le chef. Tout en restant
roi, il fut le pape de la réforme en Angleterre. Ses passions, infâmes
dans leur principe, lui valurent un génie. Le génie ne l'aurait pas
élevé, pour le présent et pour l'avenir, pour lui et pour ses
descendants, à une fortune plus haute et plus sûre. Il aimait son neveu,
il haïssait le catholicisme. Il résolut de fortifier et d'accroître l'un
aux dépens de l'autre. Il pressa le roi Jacques de suivre son exemple et
de livrer l'Écosse à la réforme, qui avait déjà pénétré dans cette terre
obstinée et barbare. Le peuple ne s'y montrait pas contraire. La
noblesse, qui connaissait les largesses que Henri avait faites avec les
biens des monastères et du clergé, cédant d'ailleurs au souffle qui
inclinait les têtes les plus fières devant les préceptes de Calvin; la
noblesse espérait du roi Jacques les mêmes faveurs qu'avait prodiguées
le monarque anglais, et ouvrait tous les horizons de son intelligence
aux doctrines presbytériennes.
Jacques lui-même ne fut pas d'abord rebelle aux desseins de Henri VIII.
Il poursuivit tous les abus du catholicisme avec une légèreté moqueuse
et spirituelle. Il commanda même, contre la corruption de l'Église, des
satires à David Lindsay du Mont, le poëte à la mode, et des pamphlets à
Buchanan, le plus éloquent écrivain de tout le royaume.
Lindsay railla en artiste le clergé catholique, Buchanan le frappa en
théologien.
Il se forma une opinion publique redoutable aux croyances de Rome. Des
précurseurs de Knox parcoururent le pays, et prêchèrent, dans les
premiers transports de leur foi, le retour au saint Évangile. Ils
prêchaient dans les chaumières, ils prêchaient dans les châteaux,
suscitant partout des disciples, partout des soldats aux idées
nouvelles. Le presbytérianisme se propageait avec une rapidité qui
devait accélérer encore la persécution.
Ses apôtres graves et résolus, d'un courage qui égalait leur dévouement,
n'aspiraient qu'au martyre. Ils attaquaient l'Église romaine avec toute
l'ardeur d'un jeune enthousiasme.
Ils s'emportaient contre les abstinences, contre le culte des saints,
contre les prières pour les âmes du purgatoire, dont le dernier mot
était toujours une dîme, un impôt universel et forcé, levé par la
cupidité du clergé sur la crédulité des peuples.
Ils n'épargnaient pas les monastères, dont les intrigues, les menées
souterraines dépouillaient les familles, et qui arrachaient, par leur
institution seule, à la glèbe une partie de ses travailleurs, à l'Écosse
une partie de ses citoyens.
Ils tonnaient surtout contre les indulgences dont les missionnaires du
pape faisaient commerce, et qui ôtaient tout frein aux passions humaines
en offrant au crime même une expiation commode: le don à quelques
couvents d'une part des rapines les plus exécrables, les plus souillées
de sang.
Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans
les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut
près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les
traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère,
raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. «Dans
quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs
ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour
entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux
débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait
brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête; et moi je vous
percerai le cœur avec mon épée.» En prononçant ces mots, il la tira en
effet; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite.
On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri
VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son
existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le
cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun,
répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à
leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus.
Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les
nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri
VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François
Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea
rien pour les cultiver et les nourrir.
Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de
Madeleine, fille de François Ier; et il partit avec le projet vague,
romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient
semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait
éclore un sentiment, et plus tard une politique.
François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la
plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un
autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient
Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs
d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans
ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur
du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de
l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des
promenades aux flambeaux; il y eut des promenades sur l'étang, au son
des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus
mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins,
une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir.
Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un
miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque,
au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette
apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui
semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la
princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et
l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas!
la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois
après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait
accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte
Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa
maîtresse:
La belle Magdeleine, honneur de chasteté,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A peine de l'Écosse avoit touché le bord,
Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort.
Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa
race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine,
de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la
cour de Saint-Germain et envers Rome.
La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les
rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux
furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque
de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce
tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les
tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme
l'apparition formidable de l'inquisition du midi.
Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système
politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII
envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit
de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du
clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et
l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler,
dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez
par la modération de ses paroles; et il blessa deux fois le prince,
décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de
lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa
jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de
sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de
s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII,
fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine.
Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole
prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée
en Écosse.
Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé
par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de
toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les
Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de
les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec
fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une
invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre
impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les
intérêts de Rome.
Jacques pria, s'emporta: tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent
contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne; et son
armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger
sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il
donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des
prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette
seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas
Dacre et John Murgrave.
La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une
flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri
VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de
Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son
imagination de fantômes.
Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa
noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances
antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais
ternie.
Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de
visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux
flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux
prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres
s'approchaient avec des tenailles ardentes; d'autres le précipitaient
dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces
spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait
de revenir lui couper la tête.
Cette agonie fut longue et terrible.
Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre
diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça
l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se
leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage
comme un éclair; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son
oreiller. «Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui
ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur
mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille
elle s'en ira.» Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V;
après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand
cri, il expira (14 décembre 1542).
La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce
fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière
palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui
oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la
jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme; si, comme il est
permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du
clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique.
Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme
pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie
dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets
intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner: il empêcha
Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les
souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le
cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un
peuple les hait d'abord; et quand le jour des crises arrive, il les
combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant.
Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en
furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier
d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui
mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin
du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son
ancêtre.
Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir
religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses
bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de
Jacques V, il était une seconde révélation; en le persécutant, le roi se
perdit avec toute sa race.
Je dois le dire cependant: malgré la répression inquisitoriale et
barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son
gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse
presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la
faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed
jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V.
Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach;
et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite
pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et
aux paysans. Tout le reste est oublié; et dans les mystères du souvenir,
comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce
prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en
génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons,
et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples.
La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité
où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait
s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage
Écosse.
C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à
Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une
sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes
durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût
déjà pressenti le sombre avenir!
Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la
France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard,
son fils; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François
II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de
lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise,
et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des
rébellions, se résolut à l'envoyer en France.
Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura
jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et
Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère
d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini
par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de
retraite en retraite. «Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla
cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse.»
Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord
même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de
la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie.
Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et
développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée.
L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de
mettre un frein à son appétit de paysanne.
Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement
parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers.
Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction
quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique
et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user
d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et
qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades
primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch,
sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous
les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les
gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs.
Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les
mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous
la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et
noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure
de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans
le lac; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil
dont il regarde les promeneurs attardés.
Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son _snood_
de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux
armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui
lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses
officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard
lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la
plaine, pêcheurs ou montagnards.
Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure,
cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il
maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de
proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait
pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine; et le
régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du
primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet
du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les
hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs; égal au
ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par
le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur.
Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un
monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait
manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le
régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin
de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta
pas de le faire catholique, il le fit persécuteur.
Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent
condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort
souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George
Wishart.
C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses
convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine
enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne
craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le
respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de
fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était
merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée
amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les
âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né
apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il
remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour
témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse
pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement
à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de
foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des
soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui,
malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence
le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais
ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart
conservaient les traces de ses dangers: sa toque était entaillée de
coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans,
depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se
plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la
recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations,
quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide
ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus
souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. «J'aime
cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a
soif du sang des papistes.--Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette
épée est le symbole du glaive spirituel; elle n'a pas soif du sang des
papistes, mais de leur conversion.»
Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston
et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du
château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le
palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il
avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins
étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements
étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme
primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus
des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des
canons de sa forteresse.
Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la
sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant
qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié
dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de
ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude
candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent
d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa
sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni
frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui
serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui,
malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du
ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il
ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par
la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son
cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la
forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille
un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au
supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se
montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était
visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en
souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en
homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il
se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers
la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au
milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter
sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un
regard clair la multitude qui l'entourait; puis apercevant au grand
balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine:
«Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de
Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est
venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas: que Dieu lui pardonne
dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et
ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu
mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si
dur!»
Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher,
(janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du
peuple répondit douloureusement au suprême _hosanna_ du martyr expirant
dans les flammes.
Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la
prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace.
Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du
bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la
haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer
encore de cette sourde fureur du peuple.
Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau.
Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des
plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs
batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait
à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts
féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la
tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le
puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice,
et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se
présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat
répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman: «Vous me manquez de
respect.--Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de
parole, et vous vous en repentirez.»
Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de
Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de
Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi
particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du
concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à
la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait
alors les réparations du château; et le guichet de la grande porte était
libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité
inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du
guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux
ouvriers; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les
gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le
malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui
avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa
chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte.
Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit.
Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards
nus étincelèrent à ses yeux. «Grâce, grâce! s'écria-t-il.--Non, répondit
l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman; non, je ne suis pas, moi,
ton ennemi personnel; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est
pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour
venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux
bûchers.--Grâce!» répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un
suppliant. «Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit
Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue.» Il y eut un
court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda
grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de
Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps
sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les
meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait
contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir
ainsi la prophétie du martyr.
Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il
est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat.
Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la
pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié.
De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au
protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent
pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise,
commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une
autre armée et des ingénieurs plus habiles.
L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils
continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de
l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se
mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un
camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits,
une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés
dans le château: «Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et
impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique;
vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations
exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une
captivité dure, et des misères sans nombre.»
Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts,
de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII:
«Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent; votre courage est
impuissant; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir
sous les fers.»
L'arrêt était sévère; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne
tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château
fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de
France. Knox était avec eux; Knox, désormais leur consolateur, heureux
de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique.
Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre
l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain:
Bon prêtre, maintenant
Tu dois être content;
Car Norman et ses frères
Rament sur les galères.
Quelque temps après ces catastrophes et la mort de Henri VIII (juillet
1548), Marie Stuart s'embarqua mystérieusement à Dumbarton; elle
emmenait avec elle plusieurs petites filles de haute naissance,
destinées d'abord à partager ses jeux et à être plus tard ses dames
d'honneur. Toutes portaient le nom de la Vierge, qui inspirait à la
veuve de Jacques un respect superstitieux. On les appela dès lors les
Maries de la reine. Elles étaient du même âge. C'étaient Marie Fleming,
Marie Seaton, Marie Livingston, Marie Beatoun, ces premières et
constantes amies de Marie Stuart. La navigation ne fut pas sans péril:
la flotte cependant, échappée à la tempête, aborda, sous le commandement
de Villegagnon, à la pointe de la baie de Morlaix, dans un port de
corsaires et de contrebandiers, ouvert sur des écueils, le port de
Roscoff.
«Le lundy, vingtiesme jour d'aoust 1548, dit Albert le Grand, arriva par
mer (en la ville de Morlaix) très-noble et très-puissante princesse
Marie Stuart, royne d'Escosse, qui alloit à Paris espouser le dauphin
François. Le seigneur de Rohan, accompaigné de la noblesse du pays,
l'alla recevoir, et elle fut logée au couvent de Sainct-Dominique. Comme
Sa Majesté, retournant de l'eglise de Nostre-Dame, où le _Te Deum_ avoit
esté chanté, eut passé la porte de la ville qu'on appelle de la Prison,
le pont-levis, trop chargé de cavallerie, creva, et tomba dans la
rivière, toutesfois sans perte de personne. Les Escossois du train de la
royne restés dans la ville, jugeant mal de cet accident, commencèrent à
crier: Trahison! trahison! Mais le seigneur de Rohan, qui marchait à
pied près de la litière de Sa Majesté, leur cria à pleine teste: Jamais
Breton ne fist trahison! Et les deux jours que la royne demoura pour se
deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonter toutes les portes de
la ville et rompre les chaisnes des ponts.»
De Morlaix, les cinq Maries furent menées sans retard à Saint-Germain en
Laye, où la petite reine fut accueillie avec une tendresse mêlée
d'ambition et de curiosité.
François Ier venait d'emporter dans la tombe les regrets des gens de
lettres et des gens d'épée. L'avénement de Henri II avait été
l'avénement d'une maîtresse et de plusieurs favoris. «Au moment de
l'agonie du roy, dit un historien contemporain, le Dauphin (Henri II),
travaillé de desplaisir, s'estoit jetté sur le lit de la Dauphine
(Catherine de Médicis), laquelle estoit à terre, et faisoit de
l'esplorée et dolente. Au contraire, la grande séneschale (Diane de
Poitiers), et le duc de Guise, qui n'estoit alors que comte d'Aumale, y
estoient: celle-là toute gaye et joyeuse, voyant le temps de ses
triomphes approcher; celui-ci se promenant par la chambre de la
Dauphine; et de fois à autre alloit à la porte savoir des nouvelles, et
quand il revenoit: _Il s'en va_, disoit-il, _le galand_.»
Quand Marie arriva, Diane avait au moins quarante ans; mais elle était
la plus belle et la plus grande dame de toute la cour. Nulle n'aurait
osé prétendre à être sa rivale. La reine elle-même, âgée seulement de
vingt-six ans, ne cherchait pas à lutter contre un ascendant
irrésistible, et consentait à loger chez elle, au château d'Anet,
ravissante demeure, même avant d'avoir été restaurée par le génie de
Philibert de Lorme. Le roi comblait Diane de richesses et de pouvoir. Le
pape (Paul III) comptait avec elle, et lui envoyait une chaîne de perles
d'un grand prix. Les favoris, le connétable de Montmorency, le maréchal
de Saint-André et les Guise la flattaient, afin de partager avec elle
les bonnes grâces du maître.
Les Guise, qui n'étaient pas seulement des courtisans et des hommes de
guerre, mais par-dessus tout des chefs de parti et des hommes d'État,
jetaient dès lors les fondements d'une grandeur plus incontestée en
passionnant leur sœur, la reine douairière d'Écosse, et le roi Henri II,
pour le mariage de leur nièce avec le Dauphin.
Le comte d'Arran, régent du royaume, le plus proche parent et le plus
proche héritier de Marie Stuart, toujours empressé de plaire, ne
contraria point le voyage de la jeune reine; il entra même dans les vues
de la reine mère, qui, avec toute la véhémence d'une princesse lorraine,
désirait unir sa fille au Dauphin. Le comte d'Arran avait été préparé
peu à peu à ce grand acte politique par l'ambassade de France, qui
n'épargna rien pour le gagner, ni raisons, ni argent, ni honneurs.
Conseillé en cela par les Guise, le roi Henri II lui fit une pension
considérable, et lui accorda le duché de Châtellerault. Cette dernière
faveur, si précieuse aux yeux du plus grand seigneur de l'Écosse, le
séduisit entièrement, et il donna son consentement à tous les projets du
cabinet de Saint-Germain.
Marie de Guise ne le tint pas quitte pour si peu. Elle eut
l'insinuation, l'habileté suprême de décider le duc de Châtellerault à
lui céder la régence. Le duc se démit en faveur de la reine mère, au
grand étonnement de l'Écosse, à la grande colère des Hamilton, et
surtout du nouvel archevêque de Saint-André, le frère du duc. Devenue,
par cette abdication, maîtresse du royaume, Marie de Guise exerça le
gouvernement avec toute la sagesse que comportaient son sexe et les
passions, soit du parti qu'elle avait à combattre, soit du parti qui la
soutenait. Or, ces passions étaient terribles et désorientaient souvent
sa route. Ses vrais ministres étaient le cardinal de Lorraine et le duc
de Guise, l'honneur de leur maison, dont le cardinal lui écrivait:
«... Monsieur nostre frere est de retour, et vint trouver le roy à
Paris, avec si noble et grande compaignie, que de longtemps n'en fut veu
une plus belle. Et fault que je vous die, Madame, que non-seulement le
roy et tous ceulx du royaulme le prisent et estiment, mais aussy les
estrangers, et mesme les ennemys, le tiennent pour le plus vaillant
homme de la chrestienté. Il se porte fort bien, Dieu mercy...»
Ils conseillèrent à la reine régente de fortifier le pouvoir royal par
l'établissement d'une armée régulière qui relèverait directement de la
couronne. Ils lui conseillèrent aussi de cimenter l'Église romaine,
quelquefois par la modération, quelquefois par les rigueurs, et de saper
ainsi, par une conduite adroite et ferme, la réforme dans ses bases. La
reine régente essaya et échoua. Elle mit toute son activité, toute sa
volonté dans ces deux grands labeurs: l'accroissement du pouvoir royal
et le maintien de la foi catholique. Elle s'y dévoua en princesse digne
de ses deux noms, et elle succomba à la peine.
Elle aurait désiré réprimer l'indépendance sans frein et diminuer le
prestige de la haute noblesse, en réduisant la suite de certains
seigneurs qui marchaient accompagnés comme des rois. Plusieurs faisaient
leurs tournées féodales et arrivaient au parlement, quand il était
convoqué, avec une escorte qui dépassait mille cavaliers. La reine
régente rendit contre un pareil abus une ordonnance qui fut affichée à
l'entrée de toutes les églises d'Édimbourg et à la porte de tous les
châteaux. Les seigneurs firent arracher l'ordonnance, afin,
disaient-ils, de la lire plus commodément. Quand ils se rencontraient
sur le grand escalier du palais où s'assemblait le parlement, ils
s'abordaient en riant, et vantaient ironiquement le soin que la reine
prenait de leur bourse, de leur bœuf et de leur ale, en cherchant à les
débarrasser des drôles qui les ruinaient par un appétit désordonné.
«Mais, ajoutaient-ils, ils aiment tant à vivre à nos dépens, que la
reine y perdra son temps et ses placards.»
Marie de Guise ne se découragea point et présenta au parlement un impôt
qui lui permît de lever des troupes régulières et permanentes. L'impôt
fut rejeté à une immense majorité, et les orateurs s'écrièrent, en
frappant de leurs gantelets la table de leurs délibérations, qu'ils
n'avaient pas besoin de bras mercenaires pour protéger de toute invasion
leur chère Écosse.
Vaincue dans le sein même du parlement, la reine eut recours aux
négociations particulières, qui toutes furent vaines. Elle supplia les
plus puissants de recevoir garnison dans leurs manoirs crénelés, sous
prétexte de les mieux défendre contre les Anglais. Ils avaient résisté
aux ordres et aux menaces, ils se jouèrent des prières. Leurs refus
unanimes sont très-heureusement résumés dans celui de Douglas, comte
d'Angus.
La reine, au nom de son intérêt pour Douglas, lui proposa de recevoir
une garnison française dans son château de Tamtallon, trop exposé aux
insultes et à la haine des Anglais. Douglas s'inclina, et dit qu'il
était tout dévoué aux deux reines et au pouvoir royal; puis, s'adressant
à son faucon favori qu'il portait sur le poing, et qui, gorgé de viande,
lui en demandait encore: «Oiseau glouton, dit-il, seras-tu donc
insatiable et ne trouveras-tu jamais que c'est assez?» De dépit, la
régente se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais lorsqu'elle fut parvenue
à se dominer, elle pressa de nouveau le comte d'obéir au vœu qu'elle lui
exprimait. Le comte, cette fois, la regardant en face, lui répondit:
«Madame, mes châteaux sont à votre Grâce, ils sont prêts à baisser
devant vous leurs ponts-levis; mais, par le cœur sanglant des Douglas,
tous mes ancêtres et tous mes descendants me renieraient si je cessais
d'en être le gouverneur.»
Le comte d'Angus, en parlant pour lui, exprimait le sentiment de toute
la féodalité écossaise.
La régente, plus entraînée par les prêtres et par ses frères aux
violences du fanatisme qu'inclinée aux tempéraments de la politique,
réussit moins encore, s'il est possible, dans les affaires religieuses.
Elle recommença les confiscations et ralluma les bûchers. Les
intervalles de tolérance furent courts. La persécution, loin de courber
à l'obéissance, provoqua la révolte. Les lords de la congrégation, nom
sous lequel on désignait les seigneurs protestants insurgés, se mirent à
la tête de leurs vassaux, de leurs amis, et en appelèrent au Dieu des
armées. Dans leurs rangs brillait lord James Stuart, fils naturel de
Jacques V. A une époque où les lettrés de profession embarrassaient leur
génie de tant de mauvais goût et d'affectation, il parlait, il écrivait
la langue de la politique et des affaires avec la vigueur mâle et
l'énergique simplicité d'un homme dont la place devait être la première
dans le gouvernement de son pays. C'était un jeune puritain ardent et
réfléchi, d'une ambition profonde, d'une audace calme, de talents
innombrables. Égal déjà et prêt à tous les hasards de l'avenir, il avait
d'avance l'instinct de l'autorité, le nerf du commandement, l'auréole
d'une grande destinée. Il était le courage, la sagesse et l'espérance de
son parti. La régente essuya plusieurs échecs et se jeta dans le château
d'Édimbourg. L'intrépide troupe de Français, qui était sa véritable
force militaire, se défendit dans Leith avec un héroïsme désespéré
contre les efforts réunis de l'Écosse réformée et de l'Angleterre. Les
protestants, vainqueurs partout, rendirent partout persécution pour
persécution. Ils volaient, tuaient, incendiaient. Les monastères,
surtout, étaient livrés au pillage et aux flammes: «Abattons les nids,
disaient les presbytériens, et les corbeaux s'envoleront.» La reine
mourut de douleur (Juin 1560).
François et Marie, dont l'union si longtemps projetée par les Guise
s'était accomplie, comprirent, à la situation des esprits en Écosse,
qu'il fallait avoir recours à l'indulgence, aux concessions. Ils
acceptèrent en gémissant le traité d'Édimbourg (6 juillet 1560). Ils
renonçaient, par ce traité, au droit d'introduire dans le royaume des
troupes étrangères. Ils subissaient la clause d'un conseil de
gouvernement formé de douze membres, dont cinq seraient nommés par les
états. Ils se résignaient à laisser le parlement maître des
délibérations politiques, et souverain arbitre des questions
religieuses.
Ils reconnurent en même temps la légitimité de la reine Élisabeth, dont
ils s'engagèrent à effacer de leur blason les armes et la couronne. La
paix proclamée à ces conditions, les troupes françaises et anglaises
évacuèrent l'Écosse.
Le parlement, qui avait conquis l'omnipotence, ne tarda pas à l'exercer
dans le sens et dans le courant de la réforme, vers laquelle l'esprit
public gravitait de plus en plus. Composé des grands et des petits
barons, des représentants du clergé et des bourgs, un parlement écossais
était vraiment une assemblée nationale où dominait toutefois la haute
noblesse. Celui qui se réunit après le traité du 6 juillet fut en
réalité un parlement constituant. Le plus grand seigneur de ce parlement
était le duc de Châtellerault; le plus riche, le comte de Huntly. Le
comte de Lethington y brillait par sa facile éloquence, par sa
supériorité incomparable dans les affaires étrangères; le comte de
Morton, par son audace, par sa dextérité dans les intrigues intérieures;
John Knox, par sa science, sa fougue et son autorité de tribun dans les
questions religieuses. Lord James Stuart se faisait remarquer déjà comme
le centre puissant de ces influences diverses, qu'il arrêtait et qu'il
précipitait à son gré. Les parlements écossais convoqués en une seule
chambre avaient cela de redoutable qu'ils discutaient peu, agissaient
vite et marchaient droit au but.
Le parlement de 1560 profita de tous ses avantages. Il frappa de
réprobation les dogmes de l'Église romaine et interdit tout exercice du
culte de cette Église, sous peine de confiscation des biens pour la
première transgression, sous peine de bannissement pour la seconde, et
pour la troisième sous peine de mort. Il décréta qu'une confession de
foi serait rédigée par les docteurs les plus habiles du
presbytérianisme.
Cette confession de foi s'éloignait à plusieurs égards du protestantisme
anglais.
Les deux différences principales entre la réforme de l'Écosse et celle
de l'Angleterre méritent d'être signalées en peu de mots.
L'Écosse ne substitua pas le roi au pape dans les affaires religieuses;
elle en confia le gouvernement à une sorte de consistoire composé de
pasteurs et d'un certain nombre de laïques. Les réformateurs écossais
n'admirent pas non plus la hiérarchie ecclésiastique, et abolirent
l'épiscopat. Chaque ministre fut déclaré le pair d'un autre ministre, et
l'égalité fut constituée dans la communion presbytérienne. Cette
égalité, qui entretenait presque la pauvreté du prêtre, ou du moins qui
le condamnait à une aisance modeste, combla de joie la noblesse. Elle
s'était emparée des immenses richesses de l'Église catholique qui
absorbaient plus de la moitié du territoire, et elle se crut dispensée
de les restituer, même en partie, à un clergé sans épiscopat, sans
représentation, sans luxe. Les seigneurs prélevèrent seulement sur les
revenus annuels des biens ecclésiastiques une espèce de modique liste
civile qui fut affectée aux besoins des ministres, dont l'abnégation dès
l'origine fut admirable. Ainsi naquit l'Église presbytérienne, qui puisa
dans son désintéressement, autant que dans l'élection directe par la
multitude, une force incalculable et tout à fait indépendante de la
royauté. Les ministres furent les apôtres de cette Église. John Knox,
dont nous reparlerons, en fut le saint Paul. Le peuple par conviction,
les nobles par amour des nouveautés et des biens ecclésiastiques, se
rallièrent presque unanimement à la confession de foi, et l'éclosion de
l'Écosse au presbytérianisme fut consommée.
C'est ici qu'apparaît dans toute sa gravité la faute de Jacques V contre
lui-même et contre sa race. Une dynastie appuyée sur la France, sur
l'Espagne et sur Rome, une nation soutenue par l'Angleterre, une royauté
et un peuple s'accusant mutuellement d'hérésie et se maudissant au nom
de Dieu, voilà la situation faite par Jacques, le jour où, placé entre
l'Église et la réforme, il opta pour l'Église, et s'engagea contre la
réforme dans une guerre à outrance. J'insiste sur cette considération
qui, dès le début, explique toute la suite des événements de cette
histoire, comme une lampe suspendue à l'entrée d'un monument en éclaire
du seuil toutes les profondeurs.