Le nouveau plan de Levine offrait des difficultés qu'il ne se dissimulait
pas; mais il persévéra, tout en reconnaissant que les résultats obtenus
n'étaient pas proportionnés à ses peines. Un des principaux obstacles
auxquels il se heurta fut l'impossibilité d'arrêter en pleine marche
une exploitation tout organisée; il reconnut la nécessité de faire ses
réformes peu à peu.
En rentrant chez lui le soir, Levine fit venir son intendant, et lui
exposa ses nouveaux projets. Celui-ci accueillit avec une satisfaction non
dissimulée toutes les parties de ce plan qui prouvaient que ce qu'on avait
fait jusque-là était absurde et improductif. L'intendant assura l'avoir
souvent répété sans être écouté; mais lorsque Levine en vint à une
proposition d'association avec les paysans, il prit un air mélancolique,
et représenta la nécessité de rentrer au plus tôt les dernières gerbes et
de commencer le second labour. L'heure n'était pas propice aux longues
discussions, et Levine s'aperçut que tous les travailleurs étaient trop
occupés pour avoir le temps de comprendre ses projets.
Celui qui sembla le mieux entrer dans les idées du maître fut le berger
Ivan, un paysan naïf, auquel Levine proposa de prendre part, comme associé,
à l'exploitation de la bergerie; mais, tout en l'écoutant parler, la
figure d'Ivan exprimait l'inquiétude et le regret; il remettait du foin
dans les crèches, nettoyait le fumier, s'en allait puiser de l'eau, comme
s'il eût été impossible de retarder cette besogne, et qu'il n'eût pas le
loisir de comprendre.
L'obstacle principal auquel se heurta Levine fut le scepticisme enraciné
des paysans; ils ne pouvaient admettre que le propriétaire ne cherchât
pas à les exploiter: quelque raisonnement qu'il leur tînt, ils étaient
convaincus que son véritable but restait caché. De leur côté, ils
parlaient beaucoup, mais ils se gardaient bien d'exprimer le fond de
leur pensée.
Levine songea au propriétaire bilieux lorsqu'ils posèrent pour condition
première de leurs nouveaux arrangements qu'ils ne seraient jamais
forcés d'employer les instruments agricoles perfectionnés, et qu'ils
n'entreraient pour rien dans les procédés introduits par le maître. Ils
convenaient que ses charrues labouraient mieux et que l'extirpateur avait
du bon; mais ils trouvaient cent raisons pour ne pas s'en servir. Quelque
regret qu'éprouvât Levine à renoncer ainsi à des procédés dont l'avantage
était évident, il y consentit, et dès l'automne une partie de ses réformes
fut mise en pratique.
Après avoir voulu étendre l'association à l'ensemble de son exploitation,
Levine se convainquit de la nécessité de la restreindre à la bergerie,
au potager et à un champ éloigné, resté depuis huit ans en friche. Le
berger Ivan se forma un _artel_ composé des membres de sa famille et se
chargea de la bergerie. Le nouveau champ fut confié à Fédor Résounof,
un charpentier intelligent, qui s'adjoignit six familles de paysans; et
Chouraef, un garçon adroit, eut en partage le potager.
Levine dut bientôt s'avouer que les étables n'étaient pas mieux soignées,
qu'Ivan s'entêtait aux mêmes errements quant à la façon de nourrir
les vaches et de battre le beurre; il ne parvint même pas à lui faire
comprendre que ses gages représentaient dorénavant un acompte sur ses
bénéfices.
Il eut à constater d'autres faits regrettables: Résounof ne donna qu'un
labour à son champ, fit traîner en longueur la construction de la grange
qu'il s'était engagé à bâtir avant l'hiver; Chouraef chercha à partager
le potager avec d'autres paysans, contrairement à ses engagements; mais
Levine n'en persévéra pas moins, espérant démontrer à ses associés, à la
fin de l'année, que le nouvel ordre de choses pouvait donner d'excellents
résultats.
Vers la fin d'août, Dolly renvoya la selle, et Levine apprit par le
messager qui la rapporta, que les Oblonsky étaient rentrés à Moscou. Le
souvenir de sa grossièreté envers ces dames le fit rougir; sa conduite
avec les Swiagesky n'avait pas été meilleure; mais il était trop occupé
pour avoir le loisir de s'appesantir sur ses remords. Ses lectures
l'absorbaient; il avait lu les livres prêtés par Swiagesky et d'autres
qu'il s'était fait envoyer. Mill, qu'il étudia le premier, l'intéressa
sans lui rien offrir d'applicable à la situation agraire en Russie. Le
socialisme moderne ne le satisfit pas davantage. Le moyen de rendre le
travail des propriétaires et des paysans russes rémunérateur ne lui
apparaissait nulle part. À force de lire, il en vint à projeter d'aller
étudier sur place certaines questions spéciales, afin de ne pas toujours
être renvoyé aux autorités, comme Mill, Schulze-Delitzsch et autres.
Au fond, il savait ce qu'il tenait à savoir: la Russie possédait un
sol admirable qui, en certains cas, comme chez le paysan sur la route,
rapportait largement, mais qui, traité à l'européenne, ne produisait
guère. Ce contraste n'était pas un effet du hasard.
«Le peuple russe, pensait-il, destiné à coloniser des espaces immenses,
se tient à ses traditions, à ses procédés propres; qui nous dit qu'il ait
tort?» Le livre qu'il projetait devait démontrer cette théorie, et les
procédés populaires devaient être mis en pratique sur sa terre.