Levine prit congé des dames en promettant de passer avec elles la journée
du lendemain pour faire, tous ensemble, une promenade à cheval.
Avant de se coucher, il entra dans le cabinet de son hôte afin d'y
chercher des livres relatifs à la discussion de la soirée.
Le cabinet de Swiagesky était une grande pièce, tout entourée de
bibliothèques, avec deux tables, dont l'une, massive, tenait le milieu de
la chambre, et l'autre était chargée de journaux et de revues en plusieurs
langues, rangés autour d'une lampe. Près de la table à écrire, une espèce
d'étagère contenait des cartons étiquetés de lettres dorées renfermant des
papiers.
Swiagesky prit les volumes, puis s'installa dans un fauteuil à bascule.
«Que regardez-vous là? demanda-t-il à Levine qui, arrêté devant la table
ronde, y feuilletait des journaux. Il y a, dans le journal que vous
tenez, un article très bien fait. Il paraît, ajouta-t-il gaiement, que
le principal auteur du partage de la Pologne n'est pas du tout Frédéric.»
Et il raconta, avec la clarté qui lui était propre, le sujet de ces
nouvelles publications. Levine l'écoutait en se demandant ce qu'il pouvait
bien y avoir au fond de cet homme. En quoi le partage de la Pologne
l'intéressait-il? Quand Swiagesky eut fini de parler, il demanda
involontairement: «Et après?» Il n'y avait rien _après_, la publication
était curieuse et Swiagesky jugea inutile d'expliquer en quoi elle
l'intéressait spécialement.
«Ce qui m'a intéressé, moi, c'est votre vieux grognon, dit Levine en
soupirant. Il est plein de bon sens et dit des choses vraies.
--Laissez donc! c'est un vieil ennemi de l'émancipation, comme ils le sont
du reste tous.
--Vous êtes à leur tête cependant?
--Oui, mais pour les diriger en sens inverse, dit en riant Swiagesky.
--Je suis frappé, moi, de la justesse de ses arguments, lorsqu'il prétend
qu'en fait de systèmes d'administration, les seuls qui aient chance de
réussir chez nous sont les plus simples.
--Quoi d'étonnant? Notre peuple est si peu développé, moralement et
matériellement, qu'il doit s'opposer à tout progrès. Si les choses
marchent en Europe, c'est grâce à la civilisation qui y règne: par
conséquent l'essentiel pour nous est de civiliser nos paysans.
--Comment?
--En fondant des écoles, des écoles et encore des écoles.
--Mais vous convenez vous-même que le peuple manque de tout développement
matériel: en quoi les écoles y obvieront-elles?
--Vous me rappelez une anecdote sur des conseils donnés à un malade: Vous
feriez bien de vous purger.--J'ai essayé, cela m'a fait mal.--Mettez des
sangsues.--J'ai essayé, cela m'a fait mal.--Alors priez Dieu.--J'ai essayé,
cela m'a fait mal.--Vous repoussez de même tous les remèdes.
--C'est que je ne vois pas du tout le bien que peuvent faire les écoles!
--Elles créeront de nouveaux besoins.
--Tant pis si le peuple n'est pas en état de les satisfaire. Et en quoi sa
situation matérielle s'améliorera-t-elle parce qu'il saura l'addition, la
soustraction et le catéchisme? Avant-hier soir je rencontrai une paysanne
portant son enfant à la mamelle; je lui demandai d'où elle venait: «De
chez la sage-femme; l'enfant crie, je le lui ai mené pour le guérir».
Et qu'a fait la sage-femme?--«Elle a porté le petit aux poules, sur le
perchoir, et a marmotté des paroles.»
--Vous voyez bien, dit en souriant Swiagesky, pour croire à de pareilles
sottises.....
--Non, interrompit Levine contrarié, ce sont vos écoles, comme remède
pour le peuple, que je compare à celui de la sage-femme. L'essentiel ne
serait-il pas de guérir d'abord la misère?
--Vous arrivez aux mêmes conclusions qu'un homme que vous n'aimez guère,
Spencer. Il prétend que la civilisation peut résulter d'une augmentation
de bien-être, d'ablutions plus fréquentes, mais que l'alphabet et les
chiffres n'y peuvent rien.
--Tant mieux ou tant pis pour moi, si je me trouve d'accord avec Spencer;
mais croyez bien que ce ne seront jamais les écoles qui civiliseront notre
peuple.
--Vous voyez cependant que l'instruction devient obligatoire dans toute
l'Europe.
--Mais comment vous entendez-vous sur ce chapitre avec Spencer?»
Les yeux de Swiagesky se troublèrent et il dit en souriant:
«L'histoire de votre paysanne est excellente.--Vous l'avez entendue
vous-même?--Vraiment?»
Décidément ce qui amusait cet homme était le procédé du raisonnement, le
but lui était indifférent.
Cette journée avait profondément troublé Levine. Swiagesky et ses
inconséquences, le vieux propriétaire qui, malgré ses idées justes,
méconnaissait une partie de la population, la meilleure peut-être,.....
ses propres déceptions, tant d'impressions diverses produisaient dans son
âme une sorte d'agitation et d'attente inquiète. Il se coucha, et passa
une partie de la nuit sans dormir, poursuivi par les réflexions du
vieillard. Des idées nouvelles, des projets de réforme germaient dans sa
tête; il résolut de partir dès le lendemain, pressé de mettre ses nouveaux
plans à exécution. D'ailleurs, le souvenir de la belle-soeur et de sa robe
ouverte le troublait: il valait mieux partir sans retard, s'arranger
avec les paysans avant les semailles d'automne, et réformer son système
d'administration en le basant sur une association entre maître et ouvriers.