Levine songeait à partir, lorsque des pluies torrentielles vinrent
l'enfermer chez lui. Une partie de la moisson et toute la récolte de
pommes de terre n'avaient pu être emmagasinées; deux moulins furent
emportés et les routes devinrent impraticables. Mais, le 30 septembre
au matin, le soleil parut, et Levine, espérant un changement de temps,
envoya son intendant chez le marchand, pour négocier la vente de son blé.
Lui-même résolut de faire une dernière tournée d'inspection, et rentra le
soir, mouillé en dépit de ses bottes et de son bashlik, mais d'excellente
humeur; il avait causé avec plusieurs paysans qui approuvaient ses plans,
et un vieux garde, chez lequel il était entré pour se sécher, lui avait
spontanément demandé de faire partie d'une des nouvelles associations.
«Il ne s'agit que de persévérer, pensait-il, et ma peine n'aura pas été
inutile; je ne travaille pas pour moi seulement ce que je tente peut avoir
une influence considérable sur la condition du peuple. Au lieu de la
misère, nous verrons le bien-être; au lieu d'une hostilité sourde, une
entente cordiale et la solidarité de tous les intérêts. Et qu'importe
que l'auteur de cette révolution, sans effusion de sang, soit Constantin
Levine, celui qui est venu en cravate blanche se faire refuser par Mlle
Cherbatzky!»
Lorsque Levine, livré à ses pensées, rentra chez lui, il faisait nuit
noire. L'intendant avait rapporté un acompte sur la vente de la récolte,
et raconta qu'on voyait sur la route des quantités de blé non rentré.
Après le thé, Levine s'installa dans un fauteuil avec son livre, et
continua ses méditations sur le voyage projeté et le fruit qu'il en
tirerait. Il se sentait l'esprit lucide, et ses idées se traduisaient en
phrases qui rendaient l'essence de sa pensée; il voulut profiter de cette
disposition favorable pour écrire; mais des paysans l'attendaient dans
l'antichambre, demandant des instructions relatives aux travaux du
lendemain. Quand il les eut tous entendus, Levine rentra dans son cabinet
et se mit à l'ouvrage. Agathe Mikhaïlowna, avec son tricot, vint y prendre
sa place habituelle.
Après avoir écrit pendant quelque temps, Levine se leva, et se mit à
arpenter la chambre. Le souvenir de Kitty et de son refus venait de lui
traverser l'esprit avec une vivacité cruelle.
«Vous avez tort de vous faire du souci, lui dit Agathe Mikhaïlowna.
Pourquoi restez-vous à la maison? Vous feriez bien mieux de partir pour
les pays chauds, puisque vous y êtes décidé.
--Aussi ai-je l'intention de partir après-demain; mais il me faut terminer
mes affaires.
--Quelles affaires? N'avez-vous pas assez donné aux paysans? Aussi ils
disent: «Votre Barine compte sans doute sur une grâce de l'Empereur!»
Quel besoin avez-vous de tant vous préoccuper d'eux?
--Ce n'est pas d'eux que je me préoccupe, mais de moi-même.»
Agathe Mikhaïlowna connaissait en détail tous les projets de son maître,
car il les lui avait expliqués, et s'était souvent disputé avec elle; mais
en ce moment elle interpréta ses paroles dans un sens différent de celui
qu'il leur donnait.
«On doit certainement penser à son âme avant tout, dit-elle en soupirant.
Parfene Denisitch, par exemple, avait beau être ignorant, ne savoir ni
lire ni écrire, Dieu veuille nous faire à tous la grâce de mourir comme
lui, confessé, administré!
--Je ne l'entends pas ainsi, répondit Levine; ce que je fais est dans mon
intérêt: si les paysans travaillent mieux, j'y gagnerai.
--Vous aurez beau faire, le paresseux restera toujours paresseux, et celui
qui aura de la conscience travaillera; vous ne changerez rien à cela.
--Cependant vous êtes d'avis vous-même qu'Ivan soigne mieux les vaches?
--Ce que je dis et ce que je sais, répondit la vieille bonne, suivant
évidemment une idée qui chez elle n'était pas nouvelle, c'est qu'il faut
vous marier: voilà ce qu'il vous faut.»
Cette observation, venant à l'appui des pensées qui s'étaient emparées de
lui, froissa Levine; il fronça le sourcil, et, sans répondre, se remit
à travailler; de temps en temps, il écoutait le petit tintement des
aiguilles à tricoter d'Agathe Mikhaïlowna, et faisait la grimace en se
reprenant à retomber dans les idées qu'il voulait chasser.
Des clochettes et le bruit sourd d'une voiture sur la route boueuse
interrompirent son travail.
«Voilà une visite qui vous arrive: vous n'allez plus vous ennuyer,» dit
Agathe Mikhaïlowna en se dirigeant vers la porte, mais Levine la prévint;
sentant qu'il ne pouvait plus travailler, il était content de voir arriver
quelqu'un.