suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment
rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été
promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers
la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans le _nec plus ultra_
de la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle
adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les
généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite
des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais
le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre
ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que
ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés
sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les
punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du
consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas
rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris
quel cas il est possible de faire de ces déclarations.
Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux
environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a
campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de
deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de
forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de
favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes,
et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et
sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de
Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra,
qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc,
et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit
kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui
jusque-là.
Le 11, nos troupes pénétrèrent dans les montagnes, en remontant l'Isly
et se dirigeant vers le sud. Une grande partie de nos tribus émigrées
s'étaient retirées par la, et c'était leur faire un tort immense que de
les forcer à se jeter dans le désert: cette dispersion enlevait à
Abd-el-Kader, pendant quelque temps, les moyens de réunir des cavaliers
pour tenter des coups de main sur la ligne sud du Tell. Une partie de
l'émigration fut rencontrée dans une gorge par les éclaireurs de la
cavalerie, qui ne purent prendre qu'environ 300 têtes de bétail. Si la
poursuite eût été continuée sur les traces de cette émigration, elle
aurait conduit sur la deïra elle même, campée à quelques kilomètres,
près d'une petite rivière. Malheureusement, l'ignorance des lieux et le
défaut de relations avec les habitants ont donné et donneront encore
beaucoup d'incertitude et d'hésitation aux manoeuvres de nos colonnes.
La question des frontières du Maroc, la seule qui ait fourni un prétexte
à la prise d'arme des Marocains, serait loin d'être résolue dans le sens
des prétentions de l'empereur, d'après les documents authentiques que
l'_Algérie_, journal exclusivement consacré à la défense des intérêts
algériens, vient de rappeler. L'empereur Muley-Mohammed, second
prédécesseur de l'empereur actuel, ne pouvant se rendre maître des
tribus guerrières d'Angad et des Beni-Snasen les avait abandonnées à
l'autorité du bey Mohammed-el-Kebir, qui gouvernait les populations de
l'ouest de l'Algérie. Celui-ci prit possession du territoire qui lui
était concédé, en envoyant un kaïd algérien à Ougda. Ce kaïd était
Sid-AddaBen-Maghni, qui gouverna cette ville pendant quatre ans.
Les successeurs du bey Mohammed-el-Kebir négligèrent de maintenir sous
leur dépendance cette annexe algérienne. Le successeur de
Muley-Mohammed; Muley-Sliman, prédécesseur immédiat de l'empereur
actuel, ressaisit peu à peu son autorité sur ce pays, et l'Algérie
perdit ainsi Ougda, les Angad et les Beni-Snasen, qui ont, pendant
quatre ans, fait partie de son territoire. Mais, même dans les
circonstances les moins favorables, l'ouest de l'Algérie a toujours été
limité à l'Oued-Moulouiah, et a compris la plaine de Lalla Maghrania, les
Soulaïa et le kaïdat de Nedroma.
A la question des frontières se lie intimement celle de l'expulsion
d'Abd-el-Kader. Sa présence, en effet, au milieu des populations
marocaines sera un danger permanent pour nos possessions dans le nord de
l'Afrique. La tolérer plus longtemps, en se bornant à obtenir qu'il soit
interné, ce serait apporter seulement une trêve et non mettre un tenue
aux embarras de la situation actuelle. Le trône d'Abd-el-Rahman lui-même
est menacé d'un côté par Abd-el-Kader, de l'autre par les armes de la
France. C'est à notre gouvernement de faire parler l'une des craintes
plus haut que l'autre et d'amener l'empereur à se débarrasser d'un seul
coup de son ennemi et du nôtre. Le dénouement approche sans doute, car
M. le prince de Joinville, après avoir mouillé dans les eaux
d'Algésiraz, a franchi le détroit et n'attend plus dans la baie de
Cadix, où il est entré le 15 juillet, avec toute son escadre, que le
résultat des négociations pendantes, pour se présenter devant Tanger.
Le premier port du Maroc devant lequel un bâtiment (_le Pluton_) détaché
de l'escadre de M. le prince de Joinville s'est présenté le 8 juillet,
est celui de _Tanger_ ou Tandja, le Tingis des Romains. Ce port semble
appelé à jouer un rôle important dans les événements qui ne tarderont
pas à s'accomplir. Le _Pluton_ y a conduit M. Touchard, aide de camp du
prince, chargé de constater la situation actuelle de nos relations
politiques avec le Maroc; M. Chauchard, lieutenant-colonel du génie, qui
doit visiter les fortifications de la place, et M. Warnier, membre de la
commission scientifique de l'Algérie, auquel est confié le soin de
s'assurer de l'esprit des populations et de leurs dispositions
guerrières ou pacifiques.
[Illustration: Murs de la ville de Tanger.]
La place de Tanger fut délaissée aux mahométans par le comte Julien, en
l'an 718. Après deux attaques infructueuses en 1437 et 1463, les
Portugais l'occupèrent de vive force, en 1471, sous Alphonse V, et la
conserveront jusqu'en 1662, qu'elle fut donnée à Charles II, roi
d'Angleterre, comme dot de la princesse Catherine de Portugal.
Muley-Ismaël l'assiégea en 1680, avec quelque succès, mais sans réussir
à s'en emparer, et en 1684 les Anglais l'abandonneront, après en avoir
fait sauter le môle et les fortifications Ces ruines combleront une
partie de la baie, qu'elles rendent dangereuse par les vents d'est.
Cette baie a de 3 à 4,000 toises d'ouverture sur 14 à 1,500 de largeur;
elle est défendue, indépendamment de l'artillerie de la ville, par six
batteries armées de 34 pièces. A l'exception de cette baie et de celle
d'Al-Kasar-el-Soghaïr, à 12 kilomètres à l'est de Tanger, toute la côte
nord est inabordable. Mais la côte ouest, depuis le cap Spartel jusqu'à
El-Araïch, est susceptible de mouillage et de débarquement.
[Illustration: Vue de Tanger, prise du champ des Sacrifices, par M
Blanchard, d'après une gravure de l'_Espagne_, de M. Taylor, publiée par
M. Casimir Gide.]
La ville de Tanger, bâtie à l'embouchure occidentale du détroit de
Gibraltar, est entourée d'une enceinte gothique qui peut avoir 1,000 à
1,200 toises de développement, et flanquée de petites tours de 4 à 5
mètres de diamètre, quelques-unes rondes, la plupart carrées, ce qui
prouve leur antiquité; car généralement les tours rondes sont
postérieures au neuvième siècle. Un fossé de plus de trois mètres de
profondeur, aujourd'hui à moitié comblé et cultivé en légumes dans
quelques parties, règne à peu près dans tout son contour du côté de
terre. En face du port, et dans le rentrant de la porte de la marine,
s'élèvent plusieurs batteries, dont deux en étage, armées toutes
ensemble d'environ 60 pièces de canon et de quelques mortiers, provenant
de dons faits par les puissances européennes.
[Illustration: Costumes maures, par M Eugène Delacroix.]
Les musulmans du dehors nomment Tanger la ville des infidèles, à cause
des consuls et du grand nombre de chrétiens qu'elle renferme, comme
aussi des privilèges que les juifs y possèdent. Les contingents de la
province, passés dernièrement en revue pour se préparer à la guerre
sainte, ont tenu la ville bloquée pendant dix jours. Une partie des
berbères du Rif avaient été d'abord reçus dans l'intérieur; ils y ont
commis beaucoup d'excès; ils ont forcé les magasins du gouvernement et
enlevé 300 barils de poudre, que le peuple a répartis entre les
Moudjehedin (combattants pour la foi) qui sont allés renforcer les
tribus d'Ougda; ils ont démoli la maison d'une famille chrétienne,
dévasté les jardins des consulats, et tiré un coup de fusil au consul
d'Espagne, qu'ils aperçurent à sa fenêtre.
Du champ des Sacrifices, que représente notre dessin, on aperçoit les
côtes d'Europe, Tarifa presque en face, Trafalgar, le magnifique tableau
du détroit de Gibraltar, le vieux rocher de Gibraltar même. Sur les
premiers plans apparaît la ville de Tanger, dont l'enceinte se réunit,
du côté du nord, aux murs du vieux château ou Kasbah. Ce château, qui
renferme une mosquée et qui domine la ville et la mer, produit, par sa
position, un aspect fort pittoresque. Les mâts élevés au-dessus des
maisons indiquent la résidence des consuls européens.
Ali-Bey estime la population de Tanger à 10 ou 12,000 habitants; M. le
capitaine Burel, à 5 ou 6,000 seulement; M. Graberg de Hemso à 9,500;
elle se compose en grande partie de soldats, de petits marchands en
détail, d'artisans grossiers, d'un très-petit nombre de personnes
aisées, et de juifs qui portent un costume particulier.
(_La suite à un prochain numéro._)
Histoire de la Semaine.
Les fêtes anniversaires que le _Courrier de Paris_ vous a décrites,
notre situation vis-à-vis du Maroc, qu'un autre de nos collaborateurs
s'est chargé d'exposer, la distribution des récompenses à l'industrie,
dont nous représentons ici l'aspect dans la salle des Maréchaux, mais
dont un article spécial vous donnera tout à l'heure le compte rendu,
voilà les solennités, voilà les événements principaux d'une semaine dont
l'historien n'a plus guère qu'un arriéré à mettre au courant et les
événements de l'extérieur à enregistrer.
Si ce bulletin, dont nous avons toujours entendu faire uniquement des
tablettes, prend quelquefois et inévitablement, de l'enregistrement de
luttes et de résolutions parlementaires, une sorte d'aspect politique,
c'est, grâce au ciel et à la prochaine ordonnance de clôture, une
physionomie qu'il ne sera de longtemps exposé à avoir de nouveau.
Finissons-en donc avec les Chambres, qui nous ont envahi, depuis sept
mois, une place que parfois sollicitaient vainement des nouvelles
intéressantes pour les sciences et pour les arts.
La chambre des pairs seule s'est réunie, et la certitude où elle est
qu'il ne serait plus possible de rassembler 230 députés pour adopter un
amendement, si elle en introduisait un dans un des projets qu'elle
discute, les lui fait voter sans changements. Toutefois, pour la forme,
on se livre encore des combats, comme si l'issue pouvait être
incertaine, et dans la loi sur le chemin de Strasbourg notamment, M.
Teste a cherché à être très-dur pour son successeur au département des
travaux publics, M. Dumon.
[Illustration: M Cunin-Gridaine, ministre du Commerce et de
l'Agriculture.]
A la chambre des députés on s'est borné à faire distribuer, avant la
clôture officielle de la session, les rapports des commissions qui
avaient terminé leurs travaux et qui voulaient, par le dépôt de leurs
conclusions, mettre l'assemblée à même d'ouvrir ces discussions dès le
commencement de la session prochaine.
On n'a point oublié qu'un traité conclu entre la France et la Sardaigne,
au mois d'août 1843, entre autres conventions, consacre en principe
entre les deux États la garantie réciproque de la propriété littéraire
et artistique. Ce traité modifiant les tarifs de douanes, créant de
nouveaux délits de contrefaçon, ne peut, sur ces deux points, s'exécuter
qu'avec la sanction législative. Pour obéir à cette nécessité, le
gouvernement a introduit plusieurs dispositions spéciales dans la loi de
douanes présentée par lui à la Chambre dans cette session, et demeurée à
l'état de rapport, et il a proposé un projet de loi pénale sur la
contrefaçon en France des ouvrages publiés en Sardaigne. M. Vivien, au
nom de la commission chargée de l'examen de ce projet, a fait distribuer
un rapport dans lequel il conclut à son adoption. Nous y avons remarqué
le passage suivant:
«C'est par la voie des négociations que le gouvernement peut faire
reconnaître les droits des auteurs français. Le moment est favorable
pour entreprendre ces négociations. Depuis quatre ans, la Hollande a
accepté et inséré dans un traité passé avec nous la garantie réciproque
de la propriété littéraire et artistique. L'Angleterre, la Prusse, la
Saxe, ont promis à l'avance de reconnaître les droits de quiconque
reconnaîtra les leurs. La confédération germanique, les États italiens
ont signé des conventions fondées sur le même principe. Compléter le
traité signé par la Hollande, répondre à l'appel des lois de
l'Angleterre, de la Prusse et de la Saxe, réclamer l'application du
principe déjà consacré en Allemagne et en Italie, obtenir partout
l'interdiction de la contrefaçon des livres français, et, comme
conséquence nécessaire et obligée, la prohibition de l'introduction des
contrefaçons étrangères, telle est la marche à suivre. L'autorité de
l'exemple, celle du bon droit, notre légitime influence employée pour
une cause juste, auront bientôt entraîné l'opinion des États qui n'ont
encore pris aucun engagement, et l'Europe entière, sans longs détails et
sans efforts coûteux, aura, avec ou sans le concours de la Belgique,
placé les droits de l'écrivain et les privilèges de l'intelligence sous
la protection d'un principe tutélaire et conservateur: croisade
pacifique, honorable pour la France, pour le gouvernement de Juillet,
pour les ministres qui l'entreprendront, digne d'une nation qui a
toujours compté parmi ses premiers citoyens des hommes de lettres et des
savants, et qui n'est pas moins fière de l'éclat attaché à leurs noms
que de ses plus glorieux succès sur les champs de bataille.»
[Illustration: Exposition des produis de l'industrie.--Distribution des
récompenses dans la salle des Maréchaux, le 29 juillet 1844.]
Nous avons (p. 135 et suiv. de ce même volume), en faisant ressortir la
nécessité d'une réforme postale, exprimé la crainte que ta proposition
De M. de Saint-Priest, qui, tout incomplète qu'elle fût, était néanmoins
un canevas sur lequel on pouvait tracer un plan meilleur, n'aboutit à
aucun résultat. Nous nous étions peu trompé. Elle n'a abouti qu'au
rapport de la commission qui, par l'organe de M. Chégaray, en propose le
rejet, ou du moins, au lieu de l'amender dans le sens des principes
incontestables qu'elle proclame, s'est bornée à formuler un article pour
la suppression du décime rural, et à en conserver un de M. de
Saint-Priest sur la réduction à 2 pour 100, pour tous les envois
d'argent n'excédant pas 50 francs, du droit aujourd'hui fixé à 5 pour
100. Après les excellents principes que la commission a proclamés, après
les opinions de réforme radicale qu'elle a émises, cette conclusion
rappelle la montagne de la fable. En effet, le rapport combat et détruit
tous les préjugés qui militent pour le maintien de l'état de choses
actuel, tous les arguments qu'on met en avant pour le défendre. On
répète chaque jour, par exemple, ce que M. le ministre des finances n'a
pas craint de dire à la tribune pour combattre une taxe fixe et défendre
la taxe progressive actuelle, qu'il est juste qu'une lettre paie en
raison de ce que coûte son transport. La commission a établi le coût du
transport, pour l'administration, de chaque lettre suivant la distance
qu'elle parcourt. L'excédant de ces frais de revient constitue donc un
impôt acquitté par chaque destinataire; on va voir, par le tableau
dressé par la commission, quelle est l'égalité et la justice de cet
impôt:
Zone ou Impôt ou différence
distante Taxe. Coût. de la taxe
en kil. à la dépense.
Moins de 40 20 c. 9 3/4 c. 10 1/4 C.
De 40 à 80 30 10 1/4 19 3/4
De 80 à 150 40 10 3/4 29 1/4
De 150 à 220 50 11 1/4 38 3/4
De 220 à 300 60 11 3/4 48 1/4
De 300 à 400 70 12 14 57 3/4
De 400 à 500 80 12 3/4 67 1/4
De 500 à 650 90 13 1/4 76 3/4
De 650 à 750 1 fr. 13 3/4 86 1/4
De 750 à 900 1 10 14 1/4 95 3/4
Plus de 900 1 20 14 3/4 1 fr. 5 1/4
Ainsi, la lettre qui coûte à l'administration 9 centimes 3/4 ne paie en
sus du remboursement de ces frais que 10 centimes 1/4, tandis que celle
qui ne lui coûte que 14 centimes 3/4 est condamnée à lui payer 1 franc 5
cent. 1/4. C'est une inégalité, une injustice insoutenables. On ne
s'explique pas que la commission se soit bornée à les signaler.
Espérons, toutefois, que ce qu'elle n'a pas osé faire, la Chambre saura
l'exiger après avoir lu les considérations qui résument le travail de
ses commissaires.
La commission chargée de l'examen de la proposition de M. Chapuys de
Montlaville, relative à la suppression du droit du timbre sur les
journaux et écrits périodiques, n'a pas racheté, elle, par la netteté et
la hardiesse de ses considérants, ce qu'il y a de timide et d'embrouillé
dans le dispositif de son rapport. M. Achille Fould, qui a été chargé de
ce travail, dit à la page 19: «Les journaux dont la situation financière
est prospère ne verraient pas une modification notable dans les
conditions de la presse sans une certaine inquiétude.» Nous ne savons si
c'est cette crainte de troubler la quiétude de quelques-uns qui a
détourné la commission de rendre la publicité plus abordable à tous.
Quel qu'ait été son motif déterminant, toujours est-il qu'elle a conclu
au rejet de la proposition, et qu'à la suppression du timbre pour tous
elle a eu la singulière idée de substituer un emprunt aux lois de
septembre, consistant à varier le droit du timbre, comme le taux du
cautionnement, selon l'importance des localités; de telle façon que la
vérité coûtera plus cher à dire à Nantes qu'à Tours, à Lyon qu'à Mâcon,
et que dans les arrondissements où se trouve une ville de 50,000 âmes,
comme aussi dans les départements de la Seine, de Seine-et-Marne et de
Seine-et-Oise, on paiera 4 centimes de timbre, quelle que soi l'exiguïté
du format, tandis que plus d'un journal n'en paie que 3 aujourd'hui.
C'est donc la substitution d'un aggravement de position pour un certain
nombre de journaux au moyen nouveau d'expansion que l'auteur de la
proposition avait voulu donner à la presse. Nous ne craignons pas de
dire que cette contre-proposition n'a pus la moindre chance d'être
adoptée.
On a encore distribué à la Chambre le rapport de M. Vitet sur le projet
de loi relatif à la translation des affaires étrangères à l'hôtel de la
Reynière, situé au coin de la rue des Champs-Élysées. La commission, à
l'unanimité, propose d'affecter à ce but les terrains dépendants du
domaine de l'État, situés entre la rue de l'Université, la rue
d'Austerlitz et le quai d'Orçay, c'est-à-dire l'ensemble de bâtiments et
de jardins annexes au palais de la chambre des députés, en vertu de la
loi du 30 juin 1843. Elle, propose, en conséquence, de réduire le crédit
demandé à 3 millions 900,000 fr.
On connaît aujourd'hui le texte officiel de la notification que M. le
duc de Bordeaux a adressée aux puissances étrangères à l'occasion de la
mort de M. le duc d'Angoulême, qui avait pris le titre de comte de
Marne. Voici ce document:
«Devenu par la mort de M. le comte de Marne chef de la maison de
Bourbon, je regarde comme un devoir de protester contre le changement
qui a été introduit en France dans l'ordre légitime de succession à la
couronne, et de déclarer que je ne renoncerai jamais aux droits que,
d'après les antiques lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces
droits sont liés à de grands devoirs qu'avec, la grâce de Dieu je saurai
remplir; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma
conviction, la Providence m'appellera à être véritablement utile à la
France. Jusqu'à cette époque, mon intention est de ne prendre, dans
l'exil où je suis forcé de vivre, que le titre de comte de Chambord;
c'est celui que j'ai adopté en sortant de France; je désire le conserver
dans mes relations avec les cours.»
L'Angleterre et l'Autriche ont seules refusé, à ce qu'il paraît, de
recevoir cette notification, et le premier accusé de réception
sympathique qui soit parvenu au prétendant est de Marie-Louise, duchesse
de Parme.
Des lettres de Taïti, à la date du 19 mars, nous informent que les
intrigues de l'ancien consul anglais, Pritchard, avaient amené un
soulèvement dont le gouverneur s'était rendu maître sans effusion de
sang, par l'adoption de mesures énergiques. La reine Pomaré était en
rade, retirée sur un cutter anglais; quant à Pritchard, il avait été
arrêté et mis au secret par les autorités françaises, qui avaient
déclaré que ses biens, que sa vie leur répondraient des conséquences des
événements qu'il avait provoqués. Une autre correspondance de
Rio-Janeiro rapporte que Pritchard y est arrivé le 7 juin, à bord du
bâtiment de guerre anglais le _Vindict_. Il s'était embarqué à Taïti,
après vingt et un jours de détention.
Les interpellations se succèdent à Londres, et sir Graham ne sait plus à
laquelle entendre. Les épi grammes l'assiègent aussi, et, par allusion
aux révélations sur les indiscrétions du secret-office, on vient de
graver et de vendre à grand nombre à Londres un cachet sur lequel on
lit: _For not to be Grahamed_. Pour n'être pas Grahamisé. Puisse, pour
l'honneur du cabinet anglais, la recommandation n'être pas vaine!--De
toutes les questions récemment posées au ministère dans le parlement,
celle qui a causé le plus d'étonnement et d'émoi par avance est celle de
M. Sheil, qui concluait à la nomination d'une commission pour s'enquérir
comment les possessions françaises en Algérie avaient été acquises, et
jusqu'à quel point leur extension peut s'accorder avec les intérêts
politiques et commerciaux du pays. Sur l'annonce de cette motion, sir
Robert Peel avait déclaré qu'il devait se borner à dire que c'était la
motion la plus extraordinaire qu'il eût jamais entendu faire. M. Sheil
l'a développée néanmoins, mais il avait d'avance renoncé à demander la
formation du comité qu'il provoquait primitivement. Il ne s'agissait
plus, des lors, que d'une conversation politique dont le but était
d'embarrasser le premier ministre et d'accroître l'aigreur qui peut
régner entre la France et l'Angleterre. M. Sheil est irlandais; on l'a
vu porter la parole comme défenseur dans le procès d'O'Connell. Sa
conviction est, comme celle du grand agitateur, que l'Angleterre ne
rendra justice à l'Irlande qu'au jour du péril, et quand l'assistance
des Irlandais sera devenue absolument indispensable, comme dans un cas
de rupture entre la Grande-Bretagne et nous. Le _Standard_, journal
ministériel du soir, a cru devoir publier à cette occasion la note
suivante: «M. Sheil a été longtemps intimement lié avec le parti-prêtre
français; nous soupçonnons donc que son discours et sa motion d'hier, si
bien calculés pour amener une querelle, peuvent être attribués à ce
parti. Nous n'accusons pas M. Sheil de s'être laissé corrompre par les
prêtres français, nous l'en croyons incapable; mais, comme nous l'avons
dit, c'est un instrument que tous ses amis peuvent employer et qui ne
demande pour salaire que l'honneur de l'emploi.»
Les journaux de Londres, la chambre des communes elle-même, se sont, ces
jours derniers, vivement occupés de l'expérience faite à Brighton d'une
machine explosible du capitaine Warner, destinée à défendre les ports et
les rades, et à détruire les bâtiments qui tenteraient de franchir une
passe on de s'approcher de la côte. Un bâtiment marchand de 300 tonneaux
s'est enflammé tout à coup, et a sombré sans que l'on ait pu distinguer
par quel moyen. Les feuilles anglaises se livrent à toutes sortes de
conjectures contradictoires sur les procédés et l'efficacité de
l'invention, mais elles sont d'accord sur son importance et sur le
devoir pour le gouvernement de veiller à ce qu'elle soit éprouvée d'une
façon concluante.