«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la

campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat

aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter

un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils

vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte,

qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché

contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un

revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le

soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon

vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort

fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»

Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du

discours du curé catholique de Zurich, M. Koelin:

«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de

civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de

fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers

la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les

ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière

du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous

apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une

Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la

charité!

«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit

être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos

pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels,

non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint

serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros;

à cet esprit fraternel un _vivat!_»

Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a

donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.

On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du

Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des

réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi

matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre

Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme

d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau

valaisan figura au haut du Fahnenberg.

Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au

banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se

rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une

chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient

fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement

de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que

les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et

lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de ce _misérable lien

fédéral_ qui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre

d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le

président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la

tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas

moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres

protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans

l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent

hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer

sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner

satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se

serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans

n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation

élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés

d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui,

pendant la soirée, avait été percé d'une balle.

Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de

la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du

mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre

jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et

les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un

instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment

où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les

malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On

parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de

planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant

bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai,

entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées

immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que

quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la

retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux;

il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les

épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par

les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires

dus aux vainqueurs du tir.

Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle

non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un

passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau

ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour

se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent

plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs

parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été

un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne

laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet

accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des

banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles

de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque

entièrement déserte.

Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le

programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain

à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a

remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir

prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants.

Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour

accompagner le drapeau fédéral.

Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les

villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en

totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr.

de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels

que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines

d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases,

cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles,

soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.;

quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai

entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur

foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un

collier en argent, des chamois, etc.

Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville

(stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le

gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en

argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de

Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de

monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine

garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de

Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de

Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant

l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des

foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du

canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr.,

un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et

un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant

300 fr.

Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une

somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en

or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon,

une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de

carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre

du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle

d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une

coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville,

500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la

Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de

carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe

Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle,

un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.

Les prix principaux ont été ainsi distribués:

Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis

d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième

prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le

tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le

quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase

offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub

(Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers

bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.

Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des

bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix

(une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L.

S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et

un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen

(Appenzell).

Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il

sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or.

Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent

Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises: _Mir

wid Gott helfen!_ 1307. _Hie Banzer, hie Erlach!_ 1339.--_Eidgenossen

liebet Euch!_ 1481--_Ich will Euch eine Gosse machen!_ 1386.

Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été

l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.

A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons

grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante,

s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaules _Bænzinger_.

Mille _vivat_ l'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta

ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les

acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne

fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de

l'honneur national.

Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans

son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des

tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a

consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas

faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de

douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et

déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet

incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un

arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à

l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un

étranger l'honneur de son pays.

Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on

démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les

carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant

leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent

remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.

Maroc.

GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT

OPÉRATIONS MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE

LA DÉLIMITATION DES FRONTIÈRES.--TANGER.

Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale

marocaine (V. l'_Illustration_, t. III, p. 342.) ont reçu le nom de

_abid-sidi-el-Bokhari_ (serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur

vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intitulé _shahi_ (le

sincère), recueil de traditions (_hadis_) du prophète. Ils ont adopté

pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs

expéditions.

Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur

Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes,

appelées pour cette raison _tribus de la garde impériale;_ tribus de

Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le

Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.

Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions

militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la

police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.

Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades,

quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en

fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent

par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune,

rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un

alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que

celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que

temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les

dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans

les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et

quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état.

Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le

traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les

généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit

de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte.

L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces

fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.

La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et

le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de

ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme

annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un

célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première

catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin,

chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs

en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.

Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et

suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces

familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant

gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de

ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non,

attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se

fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et

d'être toujours prêt à marcher.

Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari

qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20

francs au retour.

L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de

cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va

opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt

elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus

considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à

pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument

pour lui de fortune et de considération.

Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple

soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue

de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est

commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars,

consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une

veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans

bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.

Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La

selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en

drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des

cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons,

adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de

longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.

Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la

fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long,

léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis

quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le

porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse

dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de

l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans

la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au

lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de

pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.

Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans

des cornes de boeuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou

même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à

poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou

quatre minutes.

L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre

livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.

Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et

complètement ignorants des plus simples manoeuvres. Pour les combattre

avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà

accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la

cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.

Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la

principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie

consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas

à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front

possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant

le fusil, qu'ils manoeuvrent aussi facilement que nos soldats manient

une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement

incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et

sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré,

ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le

dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les

chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour

d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils

continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur

sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés

de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte

que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans

appui sur ses côtés.

Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il

n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des

voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois

et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante

livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et

salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du

soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en

trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les

chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire

dix lieues sans manger ni boire.

Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras;

il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à

eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps

d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.

Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve

partout la _mouana_, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant

trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants;

mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée

de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces

ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.

La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de

chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en

sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications

d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt

guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait

ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait

3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il

administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.

On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre

organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le

Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.

«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une

force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est

pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus

de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en

mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence

j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles

par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par

lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de

l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du

Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac

de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son

rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle

attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois

journées d'Ougda.

Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues

assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et

les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement

incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas

savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions

pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes

nombreuses.

L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844 · 第 2 / 5 段