L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL,
N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.
Bureaux, rue Richelieu, 60
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
pour l'Étranger, -- 10 -- 20 -- 40
Courrier de Paris. _Illuminations des Champs-Élysées._--Académie des
Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Théâtres. Diegarias
(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).
_Une scène de Diegarias._--Le Tir fédéral de 1844. (Suite et fin.). _Vue
extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la
Cantine._--Maroc. (Suite.) _Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes
maures._--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Cunin-Gridaine,
ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses
faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des
Maréchaux._--Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris. _Une
Gravure._--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des
récompenses. _Portraits de douze membres du jury._--Bulletin
bibliographique.--_Les Exposants heureux et les Exposants malheureux;
Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham._--Rébus.
Courrier de Paris.
Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été
célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans
avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de
donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près
d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la
révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives
splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables
invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin,
les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent;
l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les
citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense
des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à
domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que
dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne
quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en
lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne
consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne
pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples
largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour
soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe,
le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et
s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et
philanthropiques ont fait entendre le voeu de cet honorable et utile
emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de
Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour
les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui
réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le
peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de
ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements
passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut
s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et
convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités
publiques.
[Illustration: Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.]
La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le
passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés
aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur
courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres
des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la
surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de
cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de
toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés;
vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu
d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots
pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes,
prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons
écus de France jetés au vent!
L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son
étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade
semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes
nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette
immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à
l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée
de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa
longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une
des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien
jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais
illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure
diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur
éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous
étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux
fées.
Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté
de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux
splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout
de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées
s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense
solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on
n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté
qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la
ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre
augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en
heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa
population et ses demeures.
La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position
même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il
y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er,
semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici
qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple
et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y
jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut
voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche
habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M.
Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame
la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des
Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de
terrain en friche qu'il montre encore à l'oeil des passants sera peuplé
de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la
main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui
s'allongent d'année en année.
C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre
dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton du _Journal
des Débats_, ou plutôt à cette heure même où _l'Illustration_ paraît,
c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert
colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg
Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour
cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce
que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et
expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il
va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour
les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les
instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef
les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste
bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que
M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis
un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à
l'invasion musicale de M. Berlioz. _L'Illustration_ ne manquera pas de
donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne
entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de
mélodie à l'avant-garde.
La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce
qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître
devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le
dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le
fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du
prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle
dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une
juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première
fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos
guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et
le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un
jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là.
Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire
de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va
faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de
s'appeler Montmorency?
Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de
Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle
Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un
total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son
enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui
demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations
pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit
jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre
tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire,
Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte;
mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux
représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que
Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille
Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un
siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le
séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir,
que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien
nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le
système de la paix _partout et toujours_?
Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les
vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux
gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la
maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne
sommes-nous encore au collège!
En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du
départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras le
_Gradus_ et le _Conciones_, et, les poings dans les yeux ou se rongeant
les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les
honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs
jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les
fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus
écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent
une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.
Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et
qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons
cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin,
une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes
d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre
pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des
deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à
son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un
moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour
ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière
politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines
survivent quelque part et s'entretiennent.
Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique.
Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit
apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés
disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit
jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il
n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime
Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire.
Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne
meurent jamais.
Académie des Sciences.
COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(Voir t. III, p. 218.)
HISTOIRE NATURELLE.
_Sur la tendance des tiges vers la lumière_, par M. Payer.--On sait que
la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive
que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M.
Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche
ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de
jeunes liges de cresson alénois (_Lepidium salivum_) avec des verres
colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer
que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune
inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet
produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires:
en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple,
laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière
orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles
cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge
sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la
lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du
nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas
simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme
nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de
vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans
les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la
lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs
rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui
étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est
intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont
doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure
d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.
_Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens_, par M.
Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les
mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse
l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché
sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et
traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que
Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal
vivant: c'est un saurien du genre _Seps._ Il confirme tout ce qu'on a
dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas
encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement
le _jaculus_ des anciens.
_Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux
monocotylés_, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps
divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux
ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en
particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à
fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les
palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les
hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici
porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où
chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la
structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes
exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos
établissements publics.
Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen,
on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle
occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années
que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu
cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du
centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires,
uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes
annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé
cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des
cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en
vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les
bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans
leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe,
Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles
Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une
plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la
réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux
branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons
médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une
réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu
d'être fixés dans le sol.
La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de
Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en
étudiant le mode d'accroissement des dattiers.
Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces
arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus
depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs
semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de
son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition
un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter
que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des
végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice
au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût
trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants
vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres
de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs
d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq
kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le
trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné
dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers,
tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol
s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants,
faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous
croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa
livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces
arbres.
En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en
fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les
assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur
la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa
lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent
une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et
celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à
un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres
de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie
supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui
communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la
partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces
filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de
bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que
l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui
est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie
pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les
chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois
générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur
ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe;
nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud,
comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est
formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles
tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions
pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les
exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions
inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au
contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur
réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils
sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844,
en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.
Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une
branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un
bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la
même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un
frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la
plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour
effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond
aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui
correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la
branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se
trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne
doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne
pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire
l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de
fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces
fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience
suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M.
Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux
anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez
en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera
allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du
bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées
à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se
tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous
avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de
l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide
d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le
vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux
fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons
trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit
serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de
nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage.
De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais
l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous
avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons
pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de
continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à
l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée
en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des
bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et
décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un
arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités
de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les
racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le
bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison
pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les
dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de
l'arbre comme dans l'état normal.
Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la
base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le
sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais
monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal
quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M.
Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3),
il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait
avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le
pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient
recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La
fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des
bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se
rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune
d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la
portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.
L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les
naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au
premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie
des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour
gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience
décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour
remplacer celle du mûrier: c'est le _Mactura auvantiara._ Prenez une
portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez
bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même
temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si
vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres
partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir
à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer
encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit
presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent
qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un oeil,
c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque
c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de
fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre
d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à
l'analogie.
Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre
chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée
au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune,
si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la
terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se
confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le
long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous
l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'oeil d'aigle
saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la
généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le
trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des
esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se
décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement
par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.
Théâtres.
_Diegarias_, drame en cinq actes et en vers, de M. Victor Séjour
(Théâtre-Français); _Satan ou le Diable à Paris_, vaudeville en cinq
actes (Théâtre du Vaudeville); _le Miracle des Roses_, drame en dix-sept
tableaux (Ambigu-Comique).
Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout
puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que
ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette
autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à
toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or
Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui
abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.
Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement
heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.
Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un
vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un
mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan,
déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est
renouvelé de l'_Eugénie_ de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.
Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il
garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur
les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de
don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer
d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas,
s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est
qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite
par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande
découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son
rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse
l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un
sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend
l'air fanfaron et dit:
«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à
savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le
criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve
fort monseigneur Diegarias.
Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas
don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne,
Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort
pour crime de faux et subornation.
Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un
clin d'oeil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet,
n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est
sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une
aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main
de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y
a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre?
je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif
sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me
trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des
services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a
précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va
tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour
lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur
de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la
fille d'un juif,» répond-il effrontément.
«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi
reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau
rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le
repousse et le chasse ignominieusement.
Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit
avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche
contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le
roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule
pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là.
Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver
secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond
l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien,
soit!» dit le roi. Excellent prince!
Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste
qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu
se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan.
Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!
Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à
demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader
don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue,
et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour
Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la
satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel
agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a
que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus
d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé
de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.
Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce
pas du luxe?
L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est
juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond
mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers,
l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme
signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent
net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou
avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on
demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme
l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des
applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de
Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès
plus d'un accent du coeur et plus d'un vif élan.
--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut
bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le
soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de
jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment _odore di femina_.
Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui
aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui
s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas;
ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près
d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui
enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la
vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a
fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences
diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une
adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne
se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable
s'en mêle.
[Illustration: Théâtre-Français.--_Diegarias_ 5e acte.--Diegarias,
Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame
Mélingue.]
Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la
pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et
intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et
Damarin.
--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que
l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le
titre de _Miracle des Roses._--On lit dans la légende que la pieuse
Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce
particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce
jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une
marque spéciale de la protection du ciel.
À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de
toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement,
lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection,
tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment
où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des
vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège
Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un
pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat
et l'envoie _ad patres._
Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque
à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.
Le Tir fédéral de 1844.
(Voir t. III, p. 327, la première partie de la lettre de notre
correspondant.)
[Illustration: Le Stand.--Vue extérieure.]
Bâle, 12 juillet 1844.
A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er
juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.
Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel
bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience
les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand
attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut
donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est
commencée. Elle durera huit jours sans interruption.
[Illustration: Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.]
[Illustration: Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.]
Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du _stand_, je
vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur.
Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien
comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.
Le _stand_ bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents
compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés
à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs.
Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à
ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de
cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque
cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de
trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur
toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du
comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible
à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse
naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie
des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec
la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup
de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a
le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient,
par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs
marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à
distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons
en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles;
et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.
De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un
habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui,
l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup
vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et
qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est
à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de
confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.
Il y a deux espèces de cible. Les cibles _ordinaires_ (72 à Bâle) et les
cibles fédérales, appelées _bonnes cibles_ (7), auxquelles sont affectés
les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un
autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle
dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de
seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir
ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les
bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer
autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes.
La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne
droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il
n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt
coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense
égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents
coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc
plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez
d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est
certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier,
moins favorisé que lui par la fortune.
Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord
Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier
prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun
sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on,
fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la
carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient
pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A
défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des
tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de
cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour
soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce _fou_
d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont
aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant
de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299
cartons; Bænzinger en comptait 320.
Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de
l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se
donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible
du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la
_patrie_. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes
cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus
heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les
Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux
eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la
séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui
a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de
Lenzbourg, écrivait tout récemment le _Courrier suisse_, a obtenu, par
exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du
tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux
paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé
qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé
en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait
loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans
son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le
précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où
est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui
pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix
de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»
Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit
pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent
sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par
seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups.
Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le
comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30
centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les
coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.
Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans
l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je
laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que
les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui
attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux.
Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un
heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait
l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de
trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette
cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et,
après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui
est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.
Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La
fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la
cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai
déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus
la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître
d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent
déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'oeil unique que
présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter
les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés
aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée
au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.
La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement
en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les
étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des
orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole,
ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à
dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les
discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que
ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans
être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;