«Madrid, le 23 mai 1812.
«Monsieur le maréchal, votre aide de camp m'a remisée matin vos lettres
des 18 et 20 mai, et M. le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre
du 19 de ce mois.
«J'ai envoyé à Talavera le général d'Armagnac dans un moment où vous
m'annonciez que toute l'armée anglaise s'était portée au nord du Tage,
et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la
division Foy pour la réunir au gros de l'armée, et il ne s'agissait donc
pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore
des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander.
J'ai donc envoyé le général d'Armagnac avec trois bataillons, deux
régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers
d'état-major et des administrateurs.
«J'ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec
les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai épuisé les magasins de
Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix
du blé dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours
qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc
du mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je
les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester
dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy,
qui pouvait d'un instant à l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter
partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la
nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et
non à nourrir la garnison de Talavera. Si M. le général d'Aultarme a
écrit le contraire à M. le général d'Armagnac, il a eu très-grand tort,
et, si M» le général d'Armagnac a destiné une partie des convois à cet
usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce
qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d'Armagnac, M. le général
Foy, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes
intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le
maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n'aurait
pas du s'arrêter à une lettre du général d'Aultarme, écrite trop
légèrement.
«Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la
garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à
Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un
second convoi. Je n'ai pas cru qu'il fût absolument impassible de faire
porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L'essentiel
était d'en envoyer promptement.
«M. le général d'Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus.
J'ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l'administration à l'un
ou à l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier à celui des
deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à
garder les forts qu'à celui qui, d'un instant à l'autre, pouvait
recevoir une nouvelle destination. Vous dites à cela que, si le général
d'Armagnac est chargé de l'administration, la division Foy mourra de
faim: M. le général d'Armagnac en dit autant du général Foy. Je n'ai dû
croire ni l'un ni l'autre, et j'ai dû faire ce qui m'a paru le plus
convenable, surtout ayant la ferme volonté d'exiger de M. le général
d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions à l'égard de la division Foy.
Je n'ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée
du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme
vous semblez le supposer dans vos lettres.
«Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition
peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d'Armagnac à
Tolède avec l'infanterie de l'armée du Centre, et nous continuerons à
faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus,
que, n'ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut
même faire occuper la province de Cuença, je n'ai pas des troupes pour
couvrir Madrid et faire ramasser, à l'époque de la récolte, les grains
des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la
présence des troupes du général d'Armagnac est nécessaire dans la vallée
du Tage, ce général restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera;
faites-moi donc promptement connaître votre opinion.
«M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j'ai donné à M. le général
Treillard le commandement de la cavalerie de l'armée du Centre, qui est
dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera
sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le
Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez
aussi été prévenu qu'à votre arrivée dans la vallée du Tage le général
d'Armagnac doit prendre vos ordres.
«Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel;
car, si l'ennemi s'est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire
d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces détails pour
vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos opérations, j'ai
fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire.
«Je pense, monsieur le maréchal, qu'au premier avis du général Foy vous
aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous
vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous
n'ayez la certitude que le gros de l'armée est devant vous. Je n'ai
point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19,
dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies.»