«Madrid, le 15 décembre 1811.
«Monsieur le maréchal, j'ai reçu vos lettres du 10 et du 11. Plus j'ai
réfléchi aux propositions qu'elles contiennent, et plus je m'affermis
dans l'opinion qu'il m'est impossible d'y adhérer.
«J'ai des ordres positifs de l'Empereur sur la part de coopération que
doit prendre l'armée du Centre aux mouvements généraux ordonnés par Sa
Majesté Impériale en faveur de l'armée qui assiège Valence; je ne puis
donc pas m'écarter de ce qui m'est ordonné pour l'armée du Centre. Je
sais que le général en chef de l'armée du Nord, que M. le duc de
Dalmatie, ont des ordres directs de Paris, dont ceux que je pourrais
leur donner ne pourront pas les faire écarter. Comment croire, en effet,
que, tandis que l'armée du Midi a l'ordre de l'Empereur de faire un
mouvement sur sa gauche, vers le royaume de Murcie, elle puisse se
prêter à la demande que je lui ferais de faire un mouvement vers la
droite? Comment espérer que dans le Nord on pourra faire le mouvement
que vous désirez vers Salamanque, tandis que vingt-quatre mille hommes
de cette armée se portent vers Valence, et qu'on m'assure que le général
en chef lui-même s'est porté sur un point plus central?
«Je ne pense pas, monsieur le duc, qu'il faille faire, pour l'armée qui
assiége Valence, d'autre diversion que celle ordonnée par l'Empereur. La
tâche principale et glorieuse du général en chef de l'armée de Portugal
me paraît déterminée jusqu'à ce qu'il prenne l'offensive, et la rentrée
des Anglais dans leurs lignes aujourd'hui ne doit pas plus vous rassurer
sur leurs opérations futures que les mouvements qu'ils ont faits en deçà
de l'Aguada n'ont dû vous intimider il y a quelques jours, et ceux
qu'ils pourraient faire encore ne doivent pas, je pense, vous empêcher
d'envoyer sur Valence les huit mille hommes désignés par la lettre du
prince de Neufchâtel.
«Quoique je vous aie écrit précédemment que le général d'Armagnac
paraissait devoir commander ce nouveau mouvement sur Valence, ayant
dirigé déjà celui qui vient d'avoir lieu, et connaissant le pays,
cependant il est possible de tout combiner et de donner au général
Montbrun le commandement des troupes de l'armée de Portugal et de celle
du Centre, dirigées sur Valence, en laissant le général d'Armagnac
gouverneur de la province de Cuença dans cette province avec deux mille
hommes de l'armée du Centre, et le général Treilhard gouverneur de la
province de la Manche dans la province de la Manche, commandant les
quinze cents hommes de l'armée du Centre et les quinze cents hommes de
l'armée de Portugal que vous y avez envoyés.
«Je n'entre pas dans plus de développements, monsieur le maréchal,
persuadé qu'il n'y a pas lieu à discuter dans des choses où la marche
est tracée par l'Empereur. C'était il y a deux mois, lorsque vous étiez
à Madrid, et que je vous proposai de réunir aux cinq mille hommes de
l'armée du Centre huit mille de l'armée de Portugal, que cela eût été
possible; aujourd'hui nous ne pouvons qu'obéir, et nous devons le faire
d'autant mieux, qu'il ne me paraît pas raisonnable que l'armée de
Portugal puisse prendre aux opérations sur Valence une part plus active
que celle qui lui est si sagement ordonnée par les dispositions du
prince de Neufchâtel. Vous ne devez pas oublier, monsieur le duc, qu'un
mouvement des Anglais sur Placencia par Alcantara ne serait pas
improbable s'ils apprenaient que le général en chef et la plus grande
partie de l'armée de Portugal, aujourd'hui gardienne du Tage, ont
abandonné ses bords pour se porter sur Valence par les montagnes de
Cuença. Cette route, indiquée par l'instruction du prince de Neufchâtel,
ne serait point convenable pour un grand mouvement d'armée comme celui
que vous projetez, et dans ce cas, ce serait par Albacete et Chinchilla
qu'il faudrait se diriger pour couper la retraite à Blake sur la droite
du Xucar, et avoir peut-être une affaire générale avec lui s'il se
portait à la rencontre de l'armée qui marcherait sur lui; mais un
mouvement semblable ne peut point être exécuté ni par le général ni par
l'armée qui se trouvent en face de l'armée anglaise.»
EXTRAIT DE DEUX LETTRES DONNANT L'AVIS DES DISPOSITIONS DES ANGLAIS
CONTRE RODRIGO.
«Salamanque, le 1er janvier 1812.
«Monsieur le général, tout ce qui tient à Rodrigo devient si sérieux,
que, à tout événement, j'adresse ci-joint à Votre Excellence un
duplicata de ma lettre n° 126.
«A l'appui de ce qu'elle renferme, je vais vous rendre compte des faits
dont je ne puis douter, d'après ce que le préfet vient de me dire.
«Il y a trois semaines environ, les ennemis jetèrent un pont sur
l'Aguada, entre Rodrigo et San Felices-El-Chico. Ce pont, presque
terminé, s'écroula, et ceux qui y travaillaient furent noyés. Je cite ce
fait parce qu'il établit de la suite dans les opérations.
«En ce moment, ils en ont construit deux pour le passage de
l'artillerie, etc., l'un à San Felices-El-Grande, et l'autre à deux ou
trois lieues plus haut. Un équipage de pont, arrivé depuis peu, a servi
à l'une de ces constructions. Je mentionne cette circonstance, parce
que, dans la position de l'ennemi, l'arrivée d'un équipage de pont
prouve des projets.
«D'énormes convois de subsistances et de grands troupeaux de boeufs
arrivent à l'armée anglaise, en passant par la province d'Avila et par
la partie de la province de Salamanque occupée par l'armée de Portugal.
Je l'ai écrit au général Thomières, qui est à El-Barco. Je puis ajouter
qu'il y a quinze jours le marche de Tamamès a été tellement pourvu, que
mille fanégas de grains n'ont pu y être vendues.
«Placencia et Bejar sont évacués; et, d'après ce que m'écrit le général
Thomières, il parait qu'il doit se retirer, en cas d'un mouvement
offensif de l'ennemi, sur Avila, où est son général de division Maucune.
«Don Carlos, en annonçant un grand mouvement, et avec les plus terribles
menaces, vient d'ordonner, dans les provinces du septième gouvernement,
que, de suite, toutes les justices soient renouvelées au nom de la
régence; que les nouveaux alcades aillent prêter serment entre ses
mains; que tout le bétail soit conduit dans les montagnes; que les
habitants évacuent leurs villages à l'approche des Français; qu'on lui
conduise d'énormes quantités de grains, de pain et de cochon salé, etc.:
que, _sous peine de mort_, toutes les voitures existantes lui soient
conduites, et que l'on emploie tous les moyens existants pour en
construire de nouvelles: ordre qui s'exécute avec une inconcevable
activité sur toute la gauche de la Tormès, qui, déjà, lui a fait amener
un nombre très-considérable de voitures et qui les augmente tous les
jours.
«J'ai demandé au préfet quels moyens on pouvait prendre pour déjouer ces
projets. Il n'a pu m'en proposer aucun. Ne pouvant cependant avoir l'air
d'autoriser, par le silence, ces audacieuses mesures qui, chaque jour,
terrorisent davantage tout le pays, j'ai rendu l'ordre dont copie
ci-jointe, et que j'ai l'honneur de vous soumettre.
«Dans cet état de choses, on annonce un mouvement offensif de la part de
l'armée combinée. Je ne pense pas qu'il la conduise sur la Tormès,
quoique cela soit possible; mais, considérant que l'armée de Portugal
s'est retirée et découvre tout ce pays, je pense que l'attaque de
Rodrigo va commencer, et tous les faits ci-dessus rapportés ne peuvent
pas laisser de doute à cet égard.
«On ajoute, et c'est le bruit général, que Rodrigo est dans une fâcheuse
position et que la désertion y augmente chaque jour. On cite même à cet
égard des choses ridicules.
«Le préfet, qui n'est pas alarmiste et qui est un des hommes qui connaît
le mieux son pays, regarde cette situation comme très-sérieuse. Je lui
ai ordonné d'envoyer quelques hommes sûrs pour vérifier ces faits. Il
m'a demandé avec quoi il les payerait: c'est le chapitre infernal. Il
pense, comme moi, que rien ne balance la nécessité de s'éclairer sur les
opérations de l'ennemi. Il a été jusqu'à me dire qu'il serait criminel
d'hésiter à prendre, à cet égard, partout où il y a. Au fait, la forme
ne peut tuer le fond, et nous ferons pour le mieux.
«Je ne puis vous dire à quel point Rodrigo me tourmente. Le temps qu'il
fait achève de tout faciliter à l'ennemi; tandis que, l'année dernière,
ce temps aurait sauvé Almeida et Rodrigo; comme, cette année, le temps
de l'année dernière aurait suffi pour chasser l'ennemi de ses positions.
C'est une fatalité. Du reste, mon général, le ravitaillement de Rodrigo
n'est plus une opération de division, c'est une grande et difficile
opération d'armée; et, si l'armée de Portugal n'y concourt pas, elle me
paraît très-douteuse; mais comment l'armée de Portugal se
retirerait-elle lorsque sa présence est le plus nécessaire, et comment
oublierait-elle que la conservation de Rodrigo est un de ses premiers
devoirs?
«Le général baron THIÉBAULT.»
«Salamanque, la 3 janvier 1812.
«Mon général, j'apprends à l'instant par un homme sûr, qui est parti le
30 décembre de la gauche de l'Aguada, les faits suivants:
«Castaños, auquel il a parlé, est à Fuentes-de-Oñore; ce qui prouve
qu'il ne s'est pas rapproché pour une simple visite de cantonnements.
«Toutes les voitures qu'on peut rassembler y sont conduites. Le 30, il y
en avait deux cent soixante-dix, il doit y en avoir mille en ce moment.
«Chaque conducteur de voitures portait des vivres et des fourrages pour
dix et douze jours, pour eux et leurs bestiaux; d'où il résulte que le
mouvement de l'ennemi doit commencer maintenant.
«Le pont de Yecla est coupé; celui de Cerralbo est miné, couvert
d'abatis et de retranchements, auxquels quinze cents hommes travaillent
encore; il paraît qu'ils doivent servir à couvrir le flanc gauche de
l'ennemi et à menacer le flanc droit des troupes qui marcheraient sur
Rodrigo.
«On parle également d'ouvrages faits à Tamamès, mais je n'y crois pas;
si cependant cela était, Rodrigo se trouverait au fond d'un cul-de-sac
de six lieues, d'un front peu étendu, et qui même offrirait à l'ennemi
trois belles positions de combat, surtout relativement à une opération
que l'on sera hors de mesure de prolonger.
«Je reprends le rapport de l'espion.
«On fait sur la gauche de Jeltès et de l'Aguada un nombre énorme de
fascines.
«Deux ponts existent sur l'Aguada: tous les villages de la gauche sont
remplis de troupes; la cavalerie anglaise est à Fuenteguinaldo; la force
de l'ennemi paraît être de vingt-quatre mille hommes.
«Une grande artillerie de siége est à Almeida, dont les travaux
continuent avec la plus grande activité.
«L'opinion générale est que le siége de Rodrigo va commencer, et tout
l'annonce; presque tout ce qui restait d'habitante en est parti; le
corrégidor est de ce nombre, et l'espion lui a parlé; ce corrégidor est
un des hommes les plus au courant de ce qui se passe.
«On fait une nouvelle levée générale des hommes en état de marcher.
«Une junte insurrectionnelle, placée à Sobradillo, est chargé de cette
opération; plus de quatre-vingts curés et moines y sont et forment la
cour de don Carlos. En face de Sobradillo se trouve un pont pour
communiquer avec le Portugal.
«Le général baron THIÉBAULT.»