«13 décembre 1811.
«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur, après avoir
pris connaissance de la lettre par laquelle vous exposez la difficulté
que vous avez de vous procurer des subsistances, et considérant en outre
l'importance de donner le commandement de toute la frontière de Portugal
à un seul général en chef, Sa Majesté décide que la province d'Avila,
celle de Salamanque, celle de Placencia, de Ciudad-Rodrigo, le royaume
de Léon, la province de Palencia, les Asturies et enfin tout ce qui
forme les sixième et septième gouvernements de l'Espagne, feront partie
de l'armée de Portugal.
«Indépendamment de vos troupes, c'est-à-dire des six divisions qui
composent maintenant l'armée de Portugal, vous aurez sous vos ordres la
division du général Souham, stationnée dans la province de Salamanque,
qui formera votre septième division, et la division du général Bonnet,
stationnée dans les Asturies, qui vous formera une huitième division.
«L'intention de Sa Majesté, monsieur le duc, est que vous vous rendiez
sans délai à Valladolid, pour prendre le commandement militaire et
administratif; que vous fassiez relever de suite la garnison de Rodrigo
par les troupes de votre armée, que vous occupiez toutes les plaines de
la Castille avec votre cavalerie, et Astorga par une brigade et une
division.
«Au moyen de ces dispositions vous enverrez dans le cinquième
gouvernement tout le 34e régiment d'infanterie légère, le 113e régiment
d'infanterie de ligne, le 4e régiment d'infanterie de la légion de la
Vistule, et enfin tout ce qui appartient aux régiments suisses, au
bataillon de Neufchâtel, et à la garde impériale, ainsi que le 1er
régiment de hussards et le 31e régiment de chasseurs.
«Le général Dorsenne portera son quartier général à Burgos, où il doit
réunir toutes les troupes, infanterie et cavalerie; il en résultera une
nouvelle formation des deux armées de Portugal et du Nord, conformément
aux deux états ci-joints.
«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous gardiez à Placencia
un corps d'infanterie et de cavalerie, avec lequel vous communiquerez
par les cols des montagnes, dont vous aurez grand soin d'augmenter les
défenses. Cette communication devient de la plus grande importance pour
Madrid, pour l'armée du Centre, pour celle du Midi, et pour savoir ce
qui se passe dans cette partie. Le point de Placencia devient tellement
important, que l'Empereur vous laisse le maître de placer deux divisions
de ce côté.
«Il est indispensable que le général Bonnet reste dans les Asturies,
parce que dans cette position il menace la Galice et contient les
habitants des montagnes. Il vous faudrait plus de monde pour garder les
bords de la plaine depuis Léon jusqu'à Saint-Sébastien que pour garder
les Asturies. La théorie avait établi, et l'expérience a prouvé que, de
toutes les opérations, la plus importante est d'occuper les Asturies, ce
qui appuie la droite de l'armée à la mer et menace continuellement la
Galice.
«Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre
l'offensive, alors vous pourriez réunir vos huit divisions pour livrer
bataille, être secouru et soutenu par le général Dorsenne qui, de
Burgos, marcherait pour vous appuyer. Mais cela n'est pas présumable.
Les Anglais ayant perdu beaucoup de monde, et éprouvant beaucoup de
peine à recruter leur armée, tout doit porter à penser qu'ils s'en
tiendront simplement à la défense du Portugal.
«En réfléchissant à la situation des choses, il parait à l'Empereur
qu'au lieu d'établir votre quartier général à Valladolid il serait
préférable que vous l'établissiez à Salamanque, si cela est possible.
Nous n'avons pas de plan de cette ville; si l'on pouvait la fortifier
sans de trop grandes dépenses et en peu de temps, ce travail serait fort
utile.
«Il faut, monsieur le duc, que vous fassiez augmenter les fortifications
d'Astorga par des ouvrages en terre qui en défendent l'enceinte et qui
mettent cette place en état de soutenir un siége; de manière que, dans
le cas où votre année serait obligée de rétrograder jusqu'à Valladolid,
même jusqu'à Burgos, vous puissiez, après avoir réuni vos forces et les
secours qui vous arriveraient, faire lever le siége que l'ennemi aurait
pu entreprendre sur Salamanque et Astorga.
«Tout porte à penser qu'avant la fin de la saison des pluies Valence
sera pris, et qu'alors les détachements que vous avez faits pour
soutenir l'expédition sur cette place vous rejoindront. La grande
quantité de cavalerie que vous aurez pour battre la plaine vous mettra à
même de détruire les bandes, de pacifier le pays, d'en organiser
l'administration, de faire payer les contributions, et enfin de former
des magasins.
«Par vos différentes dépêches il ne paraît plus possible, en effet, de
prendre l'offensive contre le Portugal. Badajoz est à peine
approvisionné, et Salamanque n'a pas de magasins. Il faut donc forcément
attendre la nouvelle récolte, que les nuages qui obscurcissent en ce
moment la politique du Nord soient dissipés. Sa Majesté ne doute pas que
vous ne profitiez de ce temps pour organiser et administrer les
provinces de votre commandement avec justice et intégrité, ainsi que
pour former de gros magasins. Avec la quantité de troupes que vous allez
avoir sous vos ordres, vous serez à même de bien assurer vos
communications avec le général Bonnet, dans les Asturies. Il faut faire
bien administrer cette province, et faire tourner au profit de l'armée
toutes les ressources de ce pays qui, jusqu'à ce jour, ont été employées
à des profits particuliers.
«Vous devez sentir, monsieur le maréchal, l'importance que met
l'Empereur à ce que les troupes du général Dorsenne rentrent. Il n'est
même pas impossible que l'Empereur soit dans le cas de rappeler sa
garde.
«C'est à vous, monsieur le duc, qu'est réservée la conquête du Portugal
et l'immortelle gloire de battre les Anglais. Vous devez donc employer
tous les moyens pour vous mettre en mesure d'entreprendre cette campagne
lorsque les circonstances permettront de l'ordonner. Vous devez porter
le plus grand soin à organiser le matériel de votre armée et avoir des
approvisionnements en tout genre de vivres et de munitions.
«Plusieurs opinions ont été émises pour détruire Rodrigo. L'Empereur
pense que ce serait commettre une très-grande faute, car l'ennemi,
s'appuyant sur cette position, se trouverait intercepter par ses
avant-postes la communication de Salamanque à Placencia, ce qui serait
un très-grand malheur. Les Anglais savent bien que, s'ils serrent ou
assiégent Rodrigo, ils s'exposent à avoir bataille, ce qu'ils sont bien
loin de vouloir faire; enfin, s'ils s'y exposaient, il faudrait,
monsieur le maréchal, réunir votre armée et marcher droit à eux.
Aussitôt que Valence sera pris, le duc de Dalmatie a l'ordre de
renforcer considérablement le cinquième corps, afin d'arrêter et de
contenir le général Hill et les insurgés de l'Alentejo.»