«Placencia, le 16 septembre 1811.
«Je reçois en ce moment les deux lettres chiffrées que Votre Altesse m'a
fait l'honneur de m'écrire le 24 août. J'avais compris depuis longtemps
l'intention de Sa Majesté sur le rôle que doit jouer l'armée de
Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opération par
Talavera et Madrid. Sa Majesté peut être assurée que j'ai et j'aurai
l'oeil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement
informé de tous les mouvements de l'ennemi; de Placencia, on est, avec
une facilité extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les
différentes directions: par Alcantara, de tout ce qui se passe dans
l'Alentejo; par Castel-Branco, de ce qui se passe sur les bords du Tage,
et par Valverde, de ce qui se passe aux environs de Rodrigo. Pour ce
moment, l'Empereur peut être tranquille sur le Midi. Il n'y a plus sur
la rive gauche du Tage que la division Hill, de sept à huit mille
hommes, y compris les Portugais. Les sept autres divisions de l'armée
anglaise sont en arrière et à peu de distance de Rodrigo. Tous les
rapports annoncent l'arrivée de canons de siége et la construction de
beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le siége
de la place de Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et
rétablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore.
Nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si
Rodrigo eût eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement
jusqu'à ce que l'ennemi eût entrepris des opérations positives: mais,
l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours
d'octobre, il n'y a plus de temps à perdre pour en conduire de nouveaux,
et, comme toute l'armée anglaise est là pour s'y opposer, il faut que
toute l'armée française soit réunie pour soutenir le convoi et imposer
par sa présence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est
dans cet esprit que j'ai invité le général Dorsenne à rassembler le plus
de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoyé l'ordre au général
Vandermaesen de hâter sa marche; mais il paraît que le général Dorsenne
lui a donné l'ordre de rester sur la communication de Valladolid à
Bayonne.
«Sa Majesté pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les
Anglais ne pourraient venir jusqu'à Valladolid que pour leur perte. La
vérité de cette opinion est facile à apprécier, et je n'ai jamais
éprouvé la crainte qu'ils y allassent. Ce serait déjà beaucoup qu'ils
osassent venir jusqu'à Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord,
c'est la prise de Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion.
Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas
tenir quinze jours si elle est attaquée avec des moyens convenables. On
ne doit rien conclure de la défense qu'elle a faite, attendu qu'il est
impossible d'attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et
que les Espagnols avec cinq mille hommes qui, garnissant les faubourgs,
en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Rodrigo était assiégé, il
n'y aurait pas un instant à perdre pour aller à son secours, et il faut
y avoir l'oeil.
«J'ai fait repasser le Tage à la division du général Foy, qui était à
Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isolée pendant le
mouvement que je vais faire au col de Baños. D'ailleurs, le pays entre
le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a
été à l'hôpital. Le reste y serait entré de même si elle y eût passé le
mois de septembre, et il me paraît qu'avant tout, en Espagne, il faut
conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les
convalescents dans les montagnes, où, par le simple changement d'air,
ils se rétablissent à vue d'oeil. Indépendamment de ces considérations,
il est impossible à une division de vivre à Truxillo. Il faudrait au
moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentrée de
ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes à
mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car
il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la
cavalerie a besoin d'être ménagée; mais ici, soit que cela tienne aux
chaleurs, à la nourriture, ou à l'espèce de chevaux, ou à la nécessité
absolue où l'on est de les charger de beaucoup de subsistances, il est
impossible de se faire une idée exacte de la rapidité avec laquelle la
cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze
cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse
cinq à six mille et les faire relever fréquemment.
«La division Foy étant affaiblie par les maladies, un corps de troupes
étant indispensable pour couvrir la vallée du Tage sur la rive droite,
mes dépôts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera à
Placencia, poussant des partis sur le col de Peralès, pendant qu'avec
cinq autres divisions je me porterai sur le col de Baños, et le 22 à
Tamamès avec mon avant-garde.
«Je me concerterai avec le général Dorsenne, et, s'il y consent, nous
porterons toute notre cavalerie jusqu'à Rodrigo. Une fois l'intention de
l'ennemi connue, nous pourrons faire entrer dans cette place tout le
convoi qui a été préparé à Salamanque et en renouveler la garnison si,
conformément aux ordres que vous m'avez annoncés à plusieurs reprises,
le général Dorsenne a désigné les troupes qui doivent remplacer les
miennes. Une fois cette opération terminée, je ramènerai l'armée de
Portugal dans la vallée du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux
d'artillerie et le matériel, si les ordres de Sa Majesté s'exécutent en
ce qu'ils ont de favorable à l'armée de Portugal, si, enfin, elle
augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'améliorera rapidement.
«J'ai écrit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prévenir
de mon mouvement et l'engager à en faire faire un au corps du général
Drouet en Estramadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y
est restée, et les corps espagnols qui sont sur la frontière. Je n'en
espère rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel
accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la Guadiana, le
Tage et la Tormès, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au même
ennemi, qu'elles devraient être sous le commandement du même général, et
ce général ne peut être que celui qui est placé au centre, parce qu'il
est instruit avec une extrême précision et une grande promptitude de
tout ce qui se passe de tous les côtés. Telle est au moins la
disposition qui me semblerait jusqu'à l'évidence commandée par l'intérêt
du service de l'Empereur.
«M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y
a quatre jours, pour retourner à Paris. Il est porteur d'un état de
situation bien circonstancié, ainsi que des renseignements que Sa
Majesté peut désirer sur la situation de l'armée.»