«Je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le
30 août, dans laquelle elle me fait connaître que l'Empereur veut savoir
ce qui a été perçu, tant en argent qu'en denrées, par l'administration
de l'armée de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occupés. Je
croyais avoir répondu, par rapport à l'argent, de manière à éclairer
complétement l'Empereur. L'armée de Portugal, jusqu'à ces derniers
temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution,
et n'avait pas même perçu un sol. C'est le 1er août seulement que j'ai
reçu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connaître que Sa Majesté
déterminait, pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, les provinces
de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolède. C'est donc dans le
courant de ce mois d'août seulement que j'ai pu faire les dispositions
pour faire effectuer des rentrées de fonds; et ainsi il est assez
naturel que le 20 août, époque à laquelle il n'y avait encore rien de
perçu, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui même à peine les
recettes commencent-elles à s'effectuer, et les fonds perçus étant
encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et
n'ayant pu être encore versés dans la caisse du receveur central, en
raison des distances et de la difficulté des communications, je ne puis
en envoyer à Votre Altesse un état général. Tout ce que je sais par les
rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'élèvent à cent
soixante et onze mille francs, à compte de l'impôt de un million que
j'ai établi par un arrêté dont copie est ci-jointe. Mais la levée de cet
impôt ne pourra pas se réaliser si les obstacles qui s'y opposent
restent les mêmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi
d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me
donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les
provinces déterminées pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, me
le refuse; le préfet de Tolède ne me fait pas même l'honneur de répondre
à mes lettres et a donné formellement l'ordre à toutes les autorités de
se refuser à toutes les réquisitions de l'armée de Portugal. Les
ministres ont déclaré que l'armée de Portugal ne devait lever aucun
impôt dans la province de Tolède, et les mêmes ministres donnent des
ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition
avec les miens. J'ai demandé au roi un commissaire supérieur pour mettre
de l'ensemble dans l'administration et être mon intermédiaire dans
l'exécution de toutes les dispositions administratives qui seraient
relatives à ces provinces; il m'a envoyé M. Amoros, conseiller d'État,
mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les
ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui
tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à
l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des
employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose
agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que
je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir.
«Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par
la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu
répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre
par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes.
«On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était
absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces
ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée
en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant
que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser
l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai
l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette.
«L'armée de Portugal est dans la situation la plus difficile; le
territoire que Sa Majesté lui a assigné n'est pas le quart de ce qui
serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre
richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois
ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila,
qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève
pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède
m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce
qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui
met à la discrétion d'un général qui n'est pas sous mes ordres mes
dépôts et mes hôpitaux.
«L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de
ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre
partout et qui naît encore de la division des commandements, j'avoue que
je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude.
L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse.
Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui
parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fît la
moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et
l'arrivée des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie placé des
troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arrivé fréquemment alors
que des dépêches sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et
Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par l'abandon où
sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai
nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi.
«Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force
de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans
la campagne de Portugal; elle a un territoire très-borné, stérile en
grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre
des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une
autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est
dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de
denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et
administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité
reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande
fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore.
L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit
proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses
communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui
envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée
du Tage, où elle ne peut rien créer par elle-même et où il faut qu'elle
attende tout des autres.
«Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée
de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître
mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne
dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de
dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport,
sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun
mouvement.»