Placencia, le 16 septembre 1811

«Je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le

30 août, dans laquelle elle me fait connaître que l'Empereur veut savoir

ce qui a été perçu, tant en argent qu'en denrées, par l'administration

de l'armée de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occupés. Je

croyais avoir répondu, par rapport à l'argent, de manière à éclairer

complétement l'Empereur. L'armée de Portugal, jusqu'à ces derniers

temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution,

et n'avait pas même perçu un sol. C'est le 1er août seulement que j'ai

reçu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connaître que Sa Majesté

déterminait, pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, les provinces

de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolède. C'est donc dans le

courant de ce mois d'août seulement que j'ai pu faire les dispositions

pour faire effectuer des rentrées de fonds; et ainsi il est assez

naturel que le 20 août, époque à laquelle il n'y avait encore rien de

perçu, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui même à peine les

recettes commencent-elles à s'effectuer, et les fonds perçus étant

encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et

n'ayant pu être encore versés dans la caisse du receveur central, en

raison des distances et de la difficulté des communications, je ne puis

en envoyer à Votre Altesse un état général. Tout ce que je sais par les

rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'élèvent à cent

soixante et onze mille francs, à compte de l'impôt de un million que

j'ai établi par un arrêté dont copie est ci-jointe. Mais la levée de cet

impôt ne pourra pas se réaliser si les obstacles qui s'y opposent

restent les mêmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi

d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me

donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les

provinces déterminées pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, me

le refuse; le préfet de Tolède ne me fait pas même l'honneur de répondre

à mes lettres et a donné formellement l'ordre à toutes les autorités de

se refuser à toutes les réquisitions de l'armée de Portugal. Les

ministres ont déclaré que l'armée de Portugal ne devait lever aucun

impôt dans la province de Tolède, et les mêmes ministres donnent des

ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition

avec les miens. J'ai demandé au roi un commissaire supérieur pour mettre

de l'ensemble dans l'administration et être mon intermédiaire dans

l'exécution de toutes les dispositions administratives qui seraient

relatives à ces provinces; il m'a envoyé M. Amoros, conseiller d'État,

mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les

ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui

tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à

l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des

employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose

agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que

je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir.

«Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par

la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu

répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre

par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes.

«On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était

absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces

ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée

en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant

que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser

l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai

l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette.

«L'armée de Portugal est dans la situation la plus difficile; le

territoire que Sa Majesté lui a assigné n'est pas le quart de ce qui

serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre

richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois

ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila,

qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève

pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède

m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce

qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui

met à la discrétion d'un général qui n'est pas sous mes ordres mes

dépôts et mes hôpitaux.

«L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de

ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre

partout et qui naît encore de la division des commandements, j'avoue que

je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude.

L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse.

Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui

parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fît la

moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et

l'arrivée des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie placé des

troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arrivé fréquemment alors

que des dépêches sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et

Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par l'abandon où

sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai

nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi.

«Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force

de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans

la campagne de Portugal; elle a un territoire très-borné, stérile en

grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre

des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une

autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est

dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de

denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et

administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité

reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande

fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore.

L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit

proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses

communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui

envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée

du Tage, où elle ne peut rien créer par elle-même et où il faut qu'elle

attende tout des autres.

«Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée

de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître

mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne

dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de

dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport,

sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun

mouvement.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 39 / 127 题