LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.

Ciudad-Rodrigo, le 30 septembre 1811.

«Sire, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le

14 septembre.

«Si vous daignez envisager l'étendue des besoins de l'armée de Portugal,

vous apprécierez, Sire, les difficultés de ma position. Il serait facile

de démontrer qu'il est absolument impossible à l'armée de vivre

longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assigné; mais sa

situation devient tout à fait déplorable et critique lorsque Votre

Majesté me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et

offre quelques ressources. Je suis profondément affligé de penser que

les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le

bon ordre et prévenir la dévastation des provinces me font courir le

risque de vous déplaire; et, si Votre Majesté rend justice à mon

respect, à mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel

est l'empire des circonstances, puisque je me vois forcé de m'y exposer.

Votre Majesté trouve contraire à sa dignité de mettre la province de

Tolède à la disposition de l'armée de Portugal. Je ne tiens pas à en

avoir l'administration si Votre Majesté s'y refuse; mais c'est du blé et

de l'argent que je demande; et cet argent et ce blé sont employés a

nourrir les soldats qui combattent pour vos intérêts. C'est par des

efforts inouïs que l'armée a pu vivre dans la position où je l'avais

placée; mais il est d'une impossibilité absolue de la maintenir dans les

mêmes lieux. L'Estramadure est un désert; la division qui était à

Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine

autant que d'autres motifs m'ont forcé de la retirer de ce canton. Elle

a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal

offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en

ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs,

lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les

subsistances de ce canton me seront extrêmement précieuses. J'ose donc

espérer que Votre Majesté, en s'en rapportant à la droiture de mes

intentions, à la pureté de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau

placement des troupes, je me vois forcé d'envoyer une division à Tolède.

Le général Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espère, de concilier,

dans ses rapports avec les autorités espagnoles, le respect qu'il doit

au nom de Votre Majesté avec les besoins de l'armée. Si l'ennemi m'avait

forcé de me rapprocher de Madrid, Votre Majesté ne trouverait pas

étrange que l'armée s'y portât. C'est la famine qui m'y oblige

aujourd'hui; et cet ennemi-là est bien plus redoutable que les Anglais.

«J'ai demandé à Votre Majesté un commissaire royal; je l'ai fait dans

l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais

j'avoue que je n'avais pas imaginé qu'il entraverait la marche des

affaires au lieu de l'accélérer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu

obtenir de quoi donner un jour de pain à l'armée. Que serait-il donc

arrivé si le général Lamartinière, par le zèle le plus remarquable,

n'avait pas trouvé moyen de pourvoir à nos besoins? Les horribles scènes

du Portugal se seraient renouvelées ici; car, après tout, ceux qui ont

les armes à la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne

s'est, à ce qu'il paraît, occupé que de vaines prétentions de vanité et

de préséance, et cependant nous sommes dans une situation à penser à

toute autre chose qu'à de pareilles futilités. Le général Lamartinière a

fait arrêter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui

rendait aucun compte; et, certes, la sûreté de la ville, celle des

Français et la tranquillité publique le regardent avant tout, puisque

l'emploi des troupes est constamment nécessaire. Votre Majesté n'ignore

sans doute pas qu'on assassine les Français dans les rues de Talavera et

à la porte de la ville: très-certainement la haute police ne peut en ce

moment regarder que l'autorité militaire.

«Sire, après avoir entretenu Votre Majesté de ce qui regarde la

subsistance de l'armée, je dois la supplier de remarquer que, quant au

commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la

conservation d'une armée, que le général qui la commande commande

également dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux où sont

ses dépôts, ses magasins et ses hôpitaux. C'est parce que la division

des commandements en Espagne a empêché qu'un pareil état de choses

existât, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et

de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les

intentions de Votre Majesté quand elle daignera me les faire connaître;

mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande là où sont mes

hôpitaux, mes dépôts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans

l'état d'abandon où je les ai pris, et de trahir tout à la fois les

intérêts de l'Empereur, les vôtres et mes devoirs les plus sacrés.

«La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de

disponibles. Je vais me rendre à Talavera pour chercher à tout concilier

autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le même empressement à

aller à Madrid pour rendre mes devoirs à Votre Majesté, comme j'en ai le

projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire, à vous

satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance

de mes efforts, et non mes intentions.

«Je n'ai pas reçu le décret dont Votre Majesté me fait l'honneur de

m'entretenir, et qu'elle m'annonçait être contenu dans sa lettre.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 41 / 127 题