Badajoz, 21 juin 1811.
«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du
siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais
aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une
reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce,
l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je
repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée
et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et
sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans
la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui
m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai
une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en
communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de
défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera
un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions
générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront,
pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la
rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire
une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de
Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également,
soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces
pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs.
«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser
complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter
les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des
magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de
bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont
un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en
campagne avec tous leurs avantages.
«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois,
et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie
et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par
quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger
d'elle et qu'elle ne puisse exécuter.
«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais
m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa
Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à
l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit
fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses
de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits
lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est
impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à
vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui
laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est
tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire;
car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force,
elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité
des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une
impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de
l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela,
ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque
toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les
provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les
deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on
a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance
suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des
impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte,
elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y
contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par
un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours
dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des
réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a
d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de
l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements
extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa
Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée
pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne
déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette
caisse, fassent face à ses besoins.
«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le
territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait
celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet
arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les
troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin
de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa
Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à
propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas,
il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des
ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande
ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa
Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la
frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne
doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à
Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes
ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt.
Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte
de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne.
Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y
aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires
à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis
qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a
pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et
cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on
pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa
Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit
contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un
même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode.
«Telles sont, monseigneur, les réflexions que l'intérêt du service de
l'Empereur m'a suggérées; je vous prie de les soumettre à Sa Majesté, et
de me faire connaître ses ordres.
«Le capitaine Denis de Damrémont, mon aide de camp, qui aura l'honneur
de vous remettre ces dépêches, pourra donner à Votre Altesse, sur la
situation de l'armée, tous les renseignements qu'elle pourra désirer; je
prends la liberté de le recommander à vos bontés.»