camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la
joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours
après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer
l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour
oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée
dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant
praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu
de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si
désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà
sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne
doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.
Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances
difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la
possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un
grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut
opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous
convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des
reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur
Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira
à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence;
mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la
Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour
passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient
déjà.
Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le
temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en
réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de
la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun
des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à
Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens
employés par l'administration, compléta dans un temps assez court
l'approvisionnement de cette place.
J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et
conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa
loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma
première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour
moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas
avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront
multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes
précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix
que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas!
C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en
avertis.»
Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin
chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie
qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des
montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y
retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant
sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place.
Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte
de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me
frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je
me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu,
veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire
battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je
lui répondis:
«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie;
mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants
que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à
Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise
tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force
suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est
indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée
du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance.
Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de
Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé,
approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous
emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs
cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent,
à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma
déclaration et sur ma résolution invariable.»
Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena
seulement une brigade de cavalerie légère.
Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus
grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai
prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour
être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du
nord de l'Espagne.
J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la
vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de
Truxillo vont à Madrid.
Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à
Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre,
embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout
fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit
seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce
point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers
pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en
maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher.
Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul
passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une
tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines
les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de
vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par
l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête
de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.
J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce
poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se
présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le
Tage.
J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois
divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la
sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris
l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite,
j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès,
et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à
Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour
qu'elles pussent bien vivre.
J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute
mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le
débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin
une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les
moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de
ses rives.
Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première
pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée.
Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des
magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et
cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens
de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins
seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en
disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un
excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du
50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point
de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:
1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat
puisse les porter;
2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;
3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de
quatre heures, aux besoins d'une compagnie.
Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une
solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies.
Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de
farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis
construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de
transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme
par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour
où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de
difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté
nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été
perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent
être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des
arts et métiers.
Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait
à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de
paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en
résulteraient pour l'art de la guerre.
Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se
servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les
travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il
vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux
du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant
chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son
exactitude et de son zèle à l'exécuter.
Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des
soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur
donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le
travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne
manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain,
de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un
intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une
division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son
régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en
manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat
n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant
prescrit une extraction du son, cette opération complique la
fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé
l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre
qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours
bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit
nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim,
parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne
du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le
nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de
bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le
sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent,
soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de
l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la
facilité de son service.
Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer
la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse
ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de
pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration
habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier;
mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est
impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne
fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu,
on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances
ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des
habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les
moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur
subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la
farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre
heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après,
peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée.
Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité
suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et
séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.
Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe
pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé
d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un
principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé
qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait
de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait
journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait
dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.
Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la
paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher,
autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout
incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.
L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent
pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays
qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que
cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà
constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens!
Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire
vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près
de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle
d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente
l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait
été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une
déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie
un seul jour.
Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui
sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de
convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être
sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille
tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit
dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces
dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier
supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais
le profit n'en fut pas pour nous.
Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les
obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne,
qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les
manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.
En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et
voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je
viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats
appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre,
arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le
prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce
régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et
passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de
services et de corvées.
Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers
fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui
n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt
désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration,
point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un
délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à
marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés,
entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés
aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats
périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la
division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout
et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.
L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à
ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède.
Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de
grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en
égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à
remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien
plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand
résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la
sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord
de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte
continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et
moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les
magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux
Anglais.
Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que
nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les
Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de
l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour
leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les
renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du
pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes
favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui
m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation
d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et
nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de
leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les
circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première
division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait
être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle
occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger
tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains
du monde.
J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements
des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de
mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration,
afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment,
cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut
toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.
Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se
charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération,
aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des
soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout
obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient
sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.
Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque
totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans
l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna,
ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première
division, occupant Truxillo.
L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada,
ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers
bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur
Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des
approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière
nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de
l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de
concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un
simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la
ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion
des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire
conduire.
Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient
convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de
pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus
grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point,
en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur
Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette
dernière ville.
J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le
général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy
d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours,
les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir
intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à
repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes
troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai
établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé
entre le col de Baños et Placencia.
Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du
Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de
garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et
il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des
magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet
objet.
Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que
l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En
conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général
Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre
mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans
cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes
appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de
l'Espagne.
Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de
septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi
escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux;
sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en
face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant
son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le
soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La
première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia,
occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute
l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie
et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et,
le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me
concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je
me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à
Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée
dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le
fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication
avec Rodrigo serait établie.
Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo,
et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de
Rodrigo, entra dans la place.
Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait
guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été
faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.
Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait
sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait
des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à
exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de
Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le
général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais
avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie
était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du
Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par
le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je
demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.
Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes
anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux
brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux
brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun
appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais
juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que
ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance.
Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par
la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de
n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si
l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne
pouvait en résulter aucun inconvénient grave.
Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre
pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie
anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de
quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je
la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à
grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il
est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre
cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur
Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des
retranchements construits d'avance.
Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la
main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée,
et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir.
Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en
toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement
encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant
la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans
le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des
routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette
faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique
et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général
Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago,
isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il
est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un
pareil succès.
A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à
toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de
faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord
en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me
trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de
canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment
pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et
occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la
réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et
je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées
pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher
d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de
la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres
qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus
délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en
mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise
battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre.
L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de
Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que
l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa
retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à
employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa
poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé
de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès,
tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une
division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures
du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea
un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général
Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur
Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le
général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel
j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec
nous en passant par le col de Peralès.
L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes
hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée
a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette
circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais
qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de
laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française,
dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du
commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud,
dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort
de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre
dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord
Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint
demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de
Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire
prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que
me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval.
Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de
Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à
Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de
quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des
rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier
général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands
approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la
destruction.
Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à
Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma
plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la
province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes
ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux
besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui
occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le
général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer
l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le
Tietar.
Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas
de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements
de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent
placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies,
fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans
la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces
nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles.
Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette
capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon
arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se
rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée.
On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux
qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je
trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne
peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la
mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout
entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par
des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur
le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on
l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait
fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait
comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.
La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement
les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant
l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus
étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à
de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui
n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les
premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples
applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses
talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le
commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces
propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les
observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne
suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se
plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses
contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées
françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de
l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre
des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais
paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.»
Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la
prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples
rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de
départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux
que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau!
Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un
fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je
trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule
fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que
rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une
capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du
temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait
étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni
plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et
vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à
Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les
besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner.
Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du
Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée
portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis
d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient
combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos
rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un
certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour
lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays.
Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été
ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence,
allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se
trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie
et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire
et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis
d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres
restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et
d'égards.
Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les
fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux
officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en
Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de
demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme
au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris
aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux
d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé
à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays.
Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance
de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma
situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de
choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps.
Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la
Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans
de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de
toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée
des difficultés qu'il y eut à surmonter.
Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles
toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de
Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des
territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de
France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de
l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph
s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point
autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française,
des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter
ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et
par les ordres du frère de Napoléon.
A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du
général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.
La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements
de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée
de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué
Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais
occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait
trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en
époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans
aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne
pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les
ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par
lequel l'ennemi pouvait se présenter.
Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette
ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général
Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche
parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la
peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se
trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27
octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire
éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte
pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le
service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble,
personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta
devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des
soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et
enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse
par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal
Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet
de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son
mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue
diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement
une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était
d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement,
commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de
l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre
et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois
jours avant le commencement du mouvement du général Girard.
L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après
la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence.
Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de
cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée
espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée
comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet
de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon
voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un
détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui
répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre,
je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles
occupaient par des troupes sous mes ordres.
Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution
cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche,
furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée
de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.
Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était
rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son
côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre,
à peu de distance de Badajoz.
Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans
ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.
A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement
sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une
force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division
intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le
soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi
d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième
division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du
Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de
Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces
dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois
autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la
vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le
général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille
hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à
Merida, pendant le temps que durerait cette opération.
Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement
à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes
allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était
assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en
France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur
Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé
des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au
général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande
distinction.
Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour
l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la
vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments
polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes
dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison
du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et
me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne,
exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces
d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la
vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me
chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée
deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet,
venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons.
Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles
positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette
nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée
suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les
dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc
de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille
hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du
Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes
d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le
corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que
ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et
concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.
On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles
dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes,
auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et
prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient
toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à
l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur
appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en
Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille
difficultés créées par la force des choses.
On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces
arrangements furent exécutés.
L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour
opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément
l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le
détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à
n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez
serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne
sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre,
il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus,
le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier
pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma
personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général
Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se
passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de
Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à
leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général
Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.
Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était
chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à
rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier
devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en
passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication
n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son
infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un
second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de
dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le
Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des
points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se
rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la
cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième
division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général
Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général
Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila
où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.
Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des
troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général
Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un
officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de
l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était
rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de
Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle
inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en
marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque.
J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au
générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point
de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille
hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.
Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au
général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer
avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées
avec la quatrième division, et sa cavalerie.
Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille
hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er
au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à
Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce
moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.
La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le
sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant
vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup
d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense,
était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du
grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait
ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent
situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs
les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois
semaines de tranchée ouverte.
Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié
le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution
et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes,
n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis
lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y
avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être
inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et
cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en
donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit
aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un
grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la
circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé,
et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive
force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès
le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant
faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec
succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut
emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus
grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche
devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient
promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les
calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours
de cette place.
Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient
pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise,
appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en
mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés
sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les
Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant
cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était
présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait
jeté les hauts cris et demandé du secours[1]; mais la réunion de l'armée
anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce
blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une
fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se
passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les
probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En
conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du
général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième
divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai
également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le
revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises
sous les ordres du général Foy.
[Note 1: Pièces justificatives.]
J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là
en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de
cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général
Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la
province d'Avila.
Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et
la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue
bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de
cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute
l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes
après avoir soutenu un simulacre de siége.
A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère
espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette
bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé
jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus,
parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand
amour de la vérité.
Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans
la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause
ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait
un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient
donné à ces troupes, par un décret, le surnom de _Los Mas Vallentes_.
Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche,
Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les
arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient
constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien
impropres: _Los Mas Vallentes desertores_.
Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand
un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa
liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le
conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent
ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes
restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les
derniers jours de janvier.
Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux
divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des
montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et
le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division
m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en
arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place
d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin
j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.
Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire,
je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans
les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se
faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.
Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait
nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre
divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste
de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé
à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être
réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.
La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de
créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si
considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements,
devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs
dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste
emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les
voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les
cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers
sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais
s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de
profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité
possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y
furent placés, et ces postes devinrent défensifs.
Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement,
d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords
de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.
Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la
Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait
l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre
au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur
Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je
me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la
seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général
Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa
division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à
celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune
entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions,
assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec
l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.
Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont
les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au
moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur
vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le
changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait
avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais
annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.
La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la
difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien,
par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de
Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à
demander avec instance mon changement et mon rappel.
J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour
le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité
du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la
situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables
résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des
opérations, que je prends le parti de la consigner ici.