AU PRINCE DE NEUFCHATEL.

«Valladolid, le 23 février 1812.

«Monseigneur,

«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la

demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier

l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va

s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir

de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la

situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les

derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a

plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais

coupable si en ce moment je cachais la vérité.

«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes

rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette

diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en

commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé

nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et

difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et

disponible.

«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de

marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il

faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et

les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près

même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice,

qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se

porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée

réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de

trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut

présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont

plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses.

Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en

arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de

l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la

masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq

mille hommes.

«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord

soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur

peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes

arriveront promptement et à temps.

«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes

moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude

et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à

moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais

le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à

quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de

choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire

les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres;

pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de

temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours;

on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement,

parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et

ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment

pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements

de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je

ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis

raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres

troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées

comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je

n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de

cause.

»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus

petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de

donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements

rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères

habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à

l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou

moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas

être responsable des événements.

«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la

défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord

Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de

Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du

Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans

quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut

cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux

divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute

quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient

pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un

détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir

donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement

dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des

négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en

vaines discussions.

«Je suis autorisé à croire à ce résultat.

«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne

contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut

qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de

pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel

d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis

que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en

demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.

«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de

l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits

présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal

est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe

est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de

l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever

toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas,

sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans

qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense

différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout

doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de

l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des

opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays

fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment

y parvenir sans une autorité unique?

«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le

général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les

troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont

appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce

territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.

«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des

tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir

l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez

nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra

subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le

soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel

autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut

offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est

Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord

du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni

pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de

Madrid, que haine et animosité.

«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain

plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de

Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le

monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si

les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à

Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait

l'armée de Portugal de découvrir cette ville.

«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français

impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances

employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules

consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les

troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour

longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il

n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le

monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est

un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même

ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du

roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux

jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent

avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous

avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens

de vivre à nos dépens.

«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de

Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et

des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays

soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du

Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.

«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le

Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la

Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient

facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle

ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée

elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens

suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je,

posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il

faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour

dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en

arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques

secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée

des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement

ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont

bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les

passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts

ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser

l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes

raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille

raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui

sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le

roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être

au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être

responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et

pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans

les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des

lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.

«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette

difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements,

le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes:

cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a

déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans

cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on

doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution

de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.

«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent

démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même

autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y

compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon

amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses

armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable

d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans

le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment

de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la

situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.

«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes

yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont

enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans

ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la

lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle

position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et

de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à

des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»

Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la

question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des

subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une

multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des

conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air

de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux

dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations

donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des

événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque

chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son

retour.

Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà

Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres,

d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des

armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et

puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut

l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant

Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?»

Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je

pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression,

effet naturel de cette inspiration si singulière.

J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma

disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance

active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant

la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington

l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le

temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au

premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du

débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me

comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée,

combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon

longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas

autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des

ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés

et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui,

n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort

de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon

commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à

entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats

funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné

d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.

Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur

la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours

d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque.

Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et

d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre

impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté

qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même

obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais

disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente

et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie,

dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment

même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se

mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien

informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient

encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12

mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des

troupes espagnoles et des milices portugaises.

La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en

marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces

troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour

la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur

Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en

même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à

l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq

divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie

légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.

Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je

passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la

forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la

nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai

un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les

bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur

Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur

Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et

Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur

Castel-Branco.

Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et

fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je

marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la

quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le

Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents

hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les

armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel

Denis[2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze

cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent

en jetant leurs armes.

[Note 2: Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de

l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine

quelques heures avant la prise de cette ville. (_Note de l'Éditeur._)]

Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins

considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis

courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était

trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car,

si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en

sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces

mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche

immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne

et revins sur la Tormès.

Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me

permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du

Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en

très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche,

en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne

pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la

saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et

aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi,

hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette

courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25

avril.

Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour

l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus

grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:

La première division, dans la vallée du Tage;

La deuxième, à Avila;

La troisième, à Valladolid et sur le Duero;

La quatrième, à Toro;

La cinquième, à Salamanque;

La sixième, à Médina del Campo;

La septième, à Zamora;

La huitième, aux Asturies;

La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero;

Les dragons, à Rio-Secco.

Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et

première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.

L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des

postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de

passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la

mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts

dans la Péninsule.

Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force

des garnisons jugées nécessaires:

Salamanque, mille hommes[3];

Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;

Avila, cinq cents hommes;

Zamora, cinq cents hommes;

Toro, cent cinquante hommes;

Léon, cinq cents hommes;

Benavente, cent cinquante hommes;

Astorga, quinze cents hommes;

Palencia, cinq cents hommes;

Ponte-Lougusto, soixante hommes.

Total: quatre mille neuf cent dix hommes.

[Note 3: Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite

place.]

Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de

Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;

La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après

les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.

Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.

Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.

Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être

enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en

ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas

l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices

portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons,

fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée

active.

A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais

assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les

établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de

Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important

pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant

la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du

Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les

mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la

Castille.

Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche,

se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également

revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être

nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est

vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier

piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de

commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete,

fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre

avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.

Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien

cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait

que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le

maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé

le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce

mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses

considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme

raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à

l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt

leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul,

devaient lever tous les doutes.

1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils

découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.

2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient

acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays,

augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers

devaient naturellement être suivis de succès.

3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous

les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de

cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.

4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la

ville est située sur la rive droite du Tage.

5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important,

non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait,

mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.

6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des

ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole,

qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui

fournir.

Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait

fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur

lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne

en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois

divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire,

par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra

Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi,

cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus

raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et

bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par

Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie,

ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à

rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord,

tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin,

s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et

j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure

dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous

les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre

l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant

au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important,

promettant de grands avantages.

Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage

d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete

fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais,

le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les

Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de

Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans

la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à

trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts.

Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises

troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti

décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert,

voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux

diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans

les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur

la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers

français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les

fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi

passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi

en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie,

coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete,

qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général

Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la

défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de

la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général

Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours,

il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative

des Anglais aurait échoué.

Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de

mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque

importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à

affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une

partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi

disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté,

et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables

pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis

et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans

le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours

infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y

former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y

faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent

rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.

Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus

probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et

cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par

concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus

de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en

manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation

serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après

la moisson.

Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général

Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui

rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant

d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à

l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En

lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais

avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui

étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures

assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me

secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra

constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut

question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux

divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes

légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.

Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des

dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication

entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage

régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre

avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il

pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il

donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers

Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à

faire le blocus d'Astorga.

Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une

division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière

quelques jours après.

A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la

prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour

s'avancer sur moi.

Le 8, la position de l'armée était celle-ci:

Première division, Avila et Arevalo;

Deuxième, Peñaranda et Fontiveros;

Troisième, Valladolid;

Quatrième, Toro;

Cinquième et sixième, Salamanque;

Septième, Zamora;

Huitième, les Asturies;

Cavalerie légère, Salamanque;

Dragons, Toro, Benavente;

Quartier général, Salamanque.

Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa

et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la

frontière.

Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14.

Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de

réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai

l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me

joindre à marches forcées.

Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après

les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal,

par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise.

Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en

marche sans perdre un seul moment.

Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.

Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible,

complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai

tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et

j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement

des troupes.

L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès,

occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença

l'attaque des forts.

Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à

l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.

Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième,

quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre

une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.

Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla

sur le plateau de San-Christoval.

Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise,

dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être

défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au

matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position

d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur

la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je

reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du

10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se

rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie,

vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.

Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore

cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise

avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me

compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant

en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si,

après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement

rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de

la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer

les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable

pour pouvoir subsister.

Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les

approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et,

bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu

plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la

garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.

Cet événement changeait complétement l'état des choses.

Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans

danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence,

je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29

sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec

toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le

1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet,

repassa le Ducro à Tordesillas.

Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais

ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat

d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais

aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le

meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit

position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive

gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.

Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos,

fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la

défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les

secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.

J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à

plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes

de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de

toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la

résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les

lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout

simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie

on dix jours de temps.

Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement

de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de

munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la

sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y

opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement

l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.

Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de

cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations

suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait

formé le blocus d'Astorga.

Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et

deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un

jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je

voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.

J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je

le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais,

après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de

ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun

effort en ma faveur.

Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en

mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les

intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son

arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon

secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui

donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui

promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des

bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement.

C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne

pas me seconder.

Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la

défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.

L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes

d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre

autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était

inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille

prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas

susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal

Jourdan, une lettre ainsi conçue:

«Monsieur le maréchal,

«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles

depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du

courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais

ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires,

c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous

avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que

Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici

que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi

lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si

cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi

désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me

charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.

«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il

a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie

sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du

18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la

Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille

Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.

«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général

Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le

général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le

général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui

le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que

cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait

que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses

forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au

général Suchet; _mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa

Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la

province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de

cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui

envoyer des vivres._

«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique,

«Signé: JOURDAN.

«Madrid, le 30 juin 1812.»

Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet

par duplicata.

Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.

L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là

vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.

En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer,

puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il

était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill

pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force

de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de

Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela

était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune

efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par

Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en

passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie

de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté,

l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque

instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me

forcer à faire un détachement contre elles.

Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août.

Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette

place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui,

pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.

En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais

l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer

en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans

inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.

Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences

des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le

passage du Duero.

Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de

marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont

favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction,

jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de

combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de

passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes

troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me

décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par

Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive

droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche,

furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de

Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon

parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une

manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent

quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit.

Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain

prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y

étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie

des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.

Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants;

mais il n'était pas sans inconvénients.

Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si

l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de

celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer

bataille pour déboucher.

Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel

celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que

celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par

la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive

gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence,

comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se

ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à

attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain

d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire

couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de

chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en

même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière

que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là

sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.

Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième

division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement

quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les

places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque

distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction

de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant

le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.

Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait

la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas,

et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une

demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si

l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir

pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous

occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes

d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.

Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa

désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à

l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette

disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle

fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment

inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce

d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne

plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il

fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à

Nava del Rey.

L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une

partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup

de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée,

rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le

18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles

ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir

gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos

masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui

domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous

marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie

supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions

étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la

vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent

accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et

en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées

par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña

pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon

infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général

Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il

m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande

armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la

plus grande médiocrité.

Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je

vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche.

Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui

la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive

chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour

toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie

de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des

hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre

quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé

l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts

et de blessés sur la place.

L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le

commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de

trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le

général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer

des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais

cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des

troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha

sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une

courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui

soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la

cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du

peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette

cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.

L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la

journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du

18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre

heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour

remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention

était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de

continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête,

avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute

Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il

aurait abandonnée.

L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en

marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit

plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et

tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la

passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en

force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense

qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque.

L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y

parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux

colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière:

deux lignes pouvaient être formées en un instant par un _à droite en

bataille_.

Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été

déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment.

Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi

suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position,

dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées

marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la

célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation

de leur formation.

L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea

une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le

plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son

attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la

huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi

fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre

plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas,

quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup

l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce

canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour

l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi.

L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait

donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de

rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la

nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour

arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à

coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne

pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos

mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée

campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et

l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.

Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi

nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à

portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un

coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.

Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un

détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux

colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant

mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai

sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une

division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y

rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes

d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout

annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès,

située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie

en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup

de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait

devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus

devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire

ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait,

entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je

donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait

à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent

avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le

nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.

Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la

gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait

ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division

eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba,

précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en

seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième,

cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en

masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de

tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du

bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis

garnir de vingt pièces de canon.

La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en

avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à

la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix

heures du matin.

L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et

se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son

point de retraite.

A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans

l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se

mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre

Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et

fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager;

mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par

le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand

lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin

et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée,

qu'il serait imprudent de l'attaquer.

Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout

par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à

combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer;

car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé

ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite

commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre,

un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à

être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il

allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite

qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.

En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa

droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves

commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à

Tejarès.

L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos

positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat

d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin

de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je

devais probablement avoir l'avantage.

L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je

dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et

vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de

tomber sur l'arrière-garde anglaise.

Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.

En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste

plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les

mouvements de l'ennemi.

La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas

où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des

communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien

occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au

nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En

conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre

position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait

parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se

placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se

tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau

de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de

canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e

un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon

d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au

général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour

éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres

régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La

plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La

cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa

gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre

de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur.

Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.

Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que

possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se

rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir

en disposer au besoin.

En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se

retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se

passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant

seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment

d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille.

Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave

soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi.

C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours

auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si

l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité

voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de

colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des

troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il

descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je

m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa

docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté

un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des

mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me

mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon,

tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi

avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux

larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi

hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet

creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir

dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.

Il était environ trois heures du soir.

Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre

pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa

d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général

Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de

commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre

côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un

pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec

méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il

engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du

général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.

La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure,

contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi,

ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était

d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le

champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le

plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts

vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes

pertes à l'ennemi.

Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi

dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e

régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant

échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun

fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts

extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite

devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche,

et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de

l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi

dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et

sans éprouver de perte.

La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le

chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de

Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par

la route d'Alba-Tormès.

Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte

en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille

hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à

peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le

23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi

suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La

cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses

carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à

l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez

grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés,

occupés à chercher des vivres.

On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre

l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun

secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph

avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes

d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour

venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions,

j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche,

c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin

de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est

étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et

orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.

Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai

gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon

opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais

eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si

j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que

ma gloire eût été moindre.

Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan,

qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même,

Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.

D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses,

avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de

chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette

faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à

renforcer l'arrière-garde.

Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée,

ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord

en observation.

Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint

sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il

échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général

Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.

Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en

Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à

une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on

n'osa pas essayer de l'entamer.

Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux

mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais

combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de

Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant

Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix

mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa

rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée

française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier.

Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir

de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait

étranger.

Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales

n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les

chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur

demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre.

Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité.

Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le

chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon

ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y

suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit:

«J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne

sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère

que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»

Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où

les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la

satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à

haute voix, ce vers de Racine, dans _Mithridate_:

«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»

On voit que mon esprit n'était pas abattu.

Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e

régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes

quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré,

monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre,

personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son

colonel.»

C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase

m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce

qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans

émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me

perdrez, mon cher Loverdo.»

Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me

concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il

fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la

vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous

ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous

n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le

bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort;

mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut

courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos

jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à

vous. Tant pis pour vous si je meurs!»

En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été

de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme

de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne

l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et

reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable

et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!

Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une

litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents

hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais

jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa

garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un

sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux

individus qui en paraissent le moins susceptibles.

A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait,

comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma

dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un

général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect

devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son

état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage

assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.

De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel

et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le

porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le

5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut

blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.

Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai

jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à

Paris.

J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a

vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je

reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on

essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il

fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de

Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était

retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il

vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit:

«Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé

que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a

été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras

fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au

bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva

pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive

impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition

d'esprit très-fâcheuse.

Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne

devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais

pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant

nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma

lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais

mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec

les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné

précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de

soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement

heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre,

j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh

bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne

reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.

La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à

une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la

confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en

acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que

Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que

ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon

esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient

au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse,

de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle

avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de

l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je

les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.

Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route

pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième

bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon

arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation

que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion

publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut

très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun

mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me

portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il

répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je

l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le

conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me

parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de

Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des

désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce

moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées.

Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces

propres paroles:

«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat

reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire.

Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma

présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances

actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et

je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant

les ressources dont nous avons besoin.»

Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison.

CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS

RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 4 / 127 题